07.02.2009

"Qui entre ici ..."

Je suis aujoud'hui en mesure de donner un sens à la sentence "Qui entre ici me fait honneur, qui n'entre pas me fait plaisir". Ici, c'est le livre, et la sentence ne signifie pas que c'est égal, pour qui l'a écrit, qu'il soit lu ou pas. Elle signifie que le livre (parfois un simple texte semblant pontifier, même) signe l'échec de parole, l'échec du s'entredire, au profit de nos bibliothèques. Et au détriment de nos langoureux désirs. Si donc on ne le lit pas, c'est qu'on sera peut-être plus disposé que ne le fut l'auteur - et que ne le sont les sempiternels lecteurs (suffisants et insuffisants, tout à la fois) - à s'entredire.

Mais "livre" est quand même ici une métaphore aussi !

(S'entredire : si possible de vive voix, du moins au sortir du jeu habituel question-réponse ou billet-commentaire. S'entr'inspirer (le seul mot à la double apostrophe, c'est dire !), discuter ensemble de ce que nous VOULONS.)

Pour autant, bien sûr, rien ne saurait cautionner la paresse et la désinvolture des uns ou des autres. Si livre fut fait dans cet état d'esprit, il prépare la confrontation. Il signe un acte de présence prêt pour la confrontation.

(texte non définitif)

 

31.08.2008

Ailleurs dit autrement

(Message modifié)

http://disponibility.blogspot.com/

http://bras-de-mer.blogspot.com/

http://ecouterdire.blogspot.com/

http://nocaution.blogspot.com/ 

...

 

26.10.2007

"Ainsi parlait Nietzsche"

Seul le même reconnaît le même

[J'avais promis ce texte à Simone, alors voici. (Mais pardon de ne pas l'avoir retravaillé)]

 

Etat d’esprit et état d’âme.

Chacun sait que Nietzsche écrivit « Ainsi parlait Zarathoustra ».

Le titre de ce livre donne d’emblée à penser qu’il s’agit d’un ouvrage historique traitant en l’occurrence des « dits » du personnage Zarathoustra.
Il n’en est rien : le Zoroastre historique (nommé aussi Zarathoustra) n’a rien à voir avec le Zarathoustra dont Nietzsche retrace la pensée et, un tant soit peu, le mode de vie, si ce n’est peut-être qu’à l’image du réformateur religieux que fut Zoroastre, lui aussi, Nietzsche, se voulut un réformateur religieux.

Pourquoi donc ce réformateur religieux plutôt qu’un autre ?

J’ai proposé ailleurs l’hypothèse suivant laquelle le mot même, Zarathoustra, illustrerait le renversement total des valeurs auquel Nietzsche s’atèle : Zarathoustra, de Z à A…

C’est amusant, judicieux, mais un peu léger.

 

On se souvient plutôt de l’hostilité de Nietzsche envers l’historiographie en général. Nietzsche était philologue avant d’être ce penseur résolument hors Histoire (mais non pas hors de son temps). On peut donc également suggérer que le titre de son ouvrage fut simplement un pied-de-nez à l’historiographie, justement.

C’eut été là une coquette rancune, là encore un peu légère.

 

Il est une autre hypothèse que je voudrais soumettre :   « Seul le même reconnaît le même ». Voilà un antique adage[1] qui a tout d’abord servi, il me semble, à étayer le postulat d’une « parenté native »* entre l’être (des choses, le réel, leur cognoscibilité) et la pensée (humaine sinon divine, l’esprit). Mais cet adage est-il jamais invoqué aujourd’hui encore pour qualifier la parenté    entre deux hommes ?

Tâchant par exemple de comprendre Parménide et de retrouver ou de découvrir chez lui, peut-être, ma propre pensée, j’ai lu quelques ouvrages traitant objectivement de son intelligence du monde. On voit ici d’emblée la différence entre ces auteurs et moi : eux, tous philologues méritants, s’enquièrent de révéler la pensée de Parménide, remuent des centaines d’ouvrages passés et présents, regroupent, recoupent, analysent et finalement tentent une synthèse de leur découverte. La part de subjectivité qui demeure de leurs travaux est à leurs yeux mêmes préjudiciable. « Parménide » est pour chacun d’eux cette seule vérité historique d’une pensée philosophique qu’il convient de « retracer ».

 

Mais retracer n’est pas être sur les traces !

 

[Voir les premiers mots de Heidegger à son « Nietzsche »]

 

Quel intérêt pour nous, lecteurs amateurs et profanes mais en quête de vie, de savoir ce que Parménide a pensé ? Quel intérêt trouve-t-on, en comparaison, dans la pensée d’un philosophe actuel ? Quelle différence de traitement faisons-nous subir à l’un et l’autre de ces deux types de philosophes eu égard leurs époques respectives ? Bref, quelle différence de comportement nous inspirent-ils ?

De façon générale, les hommes du passé, on s’enquiert de retracer leur vie, leurs écrits, leur pensée, leur influence. Aussitôt morts, il se trouve en effet une foule de volontaires pour nous les expliquer…  

 

Est-ce donc la seule façon, pour nous, d’être sur leurs traces ?


Les hommes du présent, en revanche, on s’enquiert généralement de les suivre, de les imiter, de les critiquer, de les réfuter, de les dépasser, de les discuter.

 

Mais est-ce bien d’une pareille conjecture (d’époque et de spécialistes) que nos dires et nos pensées à nous, lecteurs présents, doivent dépendre ?

 

Quelque exagérée que puisse être cette affirmation, il n’empêche que nous n’aurions pas le même comportement envers Parménide s’il vivait aujourd’hui parmi nous. Qui se demande en effet aujourd’hui ce qu’il écrirait alors ?

Ce que diraient aujourd’hui Zarathoustra ou Parménide ne nous serait-il pas plus profitable, peut-être ? Or n’est-il pas là le sens du titre de l’ouvrage de Nietzsche « Ainsi parlait Zarathoustra » ? Ne signifie-t-il pas, peut-être :

 

« Ainsi parlait-il, ainsi moi je vous parle … », c’est-à-dire dans son prolongement ou son style, bref dans un même éternel (et donc à nouveau présent) état d’âme ?

 

A bien des égards l’intérêt historique d’une pensée nuit à notre pensée même, à notre parole présente. Les chercheurs laissent entendre par leurs travaux qu’ils assurent consciencieusement leur propre fonction auprès des autres hommes, (nous leur en sommes reconnaissants) mais aussi implicitement, hélas, que la vérité historique et objective à laquelle eux, les meilleurs spécialistes, s’adonnent, prime donc sur un quelconque engouement pour un « même » qui perpétuerait le « genre » d’une pensée ou d’un état d’âme plus ou moins intemporel, peut-être. L’arrêt sur « pensée », la cristallisation, l’intégration d’une pensée personnelle en mouvement dans une réalité historique qui toutes les « arrête », les répertorie, les classe et les collectionne, leur semblent plus sûrs, moins risqués que « l’aventure » d’une ressemblance... Il est vrai que nous, lecteurs, sommes tous censés vouloir seulement apprendre…  [2] 

 

Les plus intelligents parmi nous donneraient-ils donc le mauvais exemple ? [3]

 

Aubenque, Conche, Colli, Reinhardt, Couloubaritsis, etc., ont fait un choix ! Plus d’un parmi ces spécialistes de Parménide étaient capables de le réécrire personnellement, fut-ce sans même le nommer, fut-ce au travers d’un roman ! Pourquoi ne l’ont-ils pas faits ? Réponse : parce qu’ils auraient ainsi compromis la Raison, la vérité historique, mais aussi et surtout, il faut bien le dire  leur carrière professionnelle[4]

 

Nietzsche écrivant « La Naissance de la Tragédie » eut le courage d’interrompre sa propre carrière professionnelle, et mit au jour dans son « Zarathoustra » sa parole présente ! [5]

 

Le divorce fut alors consommé entre l’Etat d’esprit (…) et son état d’âme : le même reconnaît le même, mais prend aussi conscience de l’intervalle cognisciste (légion de spécialistes en service à l’Histoire) qui l’en sépare et veille sans cesse à dissuader tout homme d’être au service d’une pensée « non ordonnée ».

 

Plutôt un petit intemporel Parménide qu’un grand connaisseur bien de son temps !

 

L’autre comportement en matière de dire

Le Zarathoustra de Nietzsche est précisément pour nous l’exemple d’une alternative à notre comportement habituel (sic) en matière de dire : dire-être plutôt que se mettre au service de l’Inter-dire. Dire (dire-être) au monde et aux hommes ce qu’on pense, ce qu’on est   avec ou sans trop de volonté de puissance   plutôt que de travailler pour l’Inter-dire, enseigner aux autres son propre cursus (!) et l’Histoire, le grand contenant, simplement parce qu’on est intelligent 

Pour autant, les deux « confessions » ne sont pas antagonistes ; elles se complètent et se chevauchent. L’important pour ceux qui veulent entreprendre, c’est d’être conscients qu’il existe deux sortes de « fidèles », ceux qui pratiquent en l’Eglise (de notre Culture), et ceux qui créent    à l’air libre.

Ainsi retrouvons-nous ici Nietzsche et son ouvrage sous un nouveau jour : le titre est certes un pied-de-nez à l’historiographie ; il est surtout un pied-de-nez à la vérité historique, à l’intérêt de et pour la vérité historique, à la supériorité entendue de celle-ci sur un véritable et « continuel renouveau » (continuelle réactualisation) de la pensée humaine qui vient la contredire et se fondre sur une parenté    inter-humaine : « le même reconnaît le même » signifie ici qu’un homme s’intéressant par exemple à Nietzsche ou à Parménide et se trouvant quelque affinité avec lui, va reconduire son état d’âme plutôt que de s’acharner à délivrer aux autres le « vrai » personnage (quand ça n’est pas à le récupérer !), le discuter... [6]

Par mes billets précédents inspirés de Parménide, il ne s’agissait pas pour moi de faire valoir une supériorité ou un intérêt supérieur quelconque du vivant que je suis sur le mort qu’est Parménide (est-il besoin de le dire !), mais de lui répondre par-delà les siècles dans une continuité d’état d’âme (peut-être !!) qui n’est pas celle des historiens mais est parallèle à leur Histoire.

La différence de comportement révèle là encore notre Etat d’esprit officiel : du point de vue de l’état d’âme intemporel (tout aussi séculaire), l’erreur cognisciste perpétrée par l’enseignement est de faire croire à tout homme (qui est ainsi un élève…) qu’en effet la vérité objective d’une pensée importe plus que le perpétuel renouvellement d’un même état d’âme, que son incessante réactualisation, que le constant retour de différents types d’hommes et de pensées...

Peut-être y aurait-il eu d’autres Parménide au cours du temps si tant d’hommes attirés par sa pensée n’avaient aussitôt cherché qu’à nous le faire comprendre ?

 

Chez les uns il nous faut saluer le travail, mais chez les autres seuls    le courage.

<>



[1] Cf. Summetria d’Empédocle, par exemple. 

[2] Et il n’est point étonnant de voir qualifier de « philosophes » des hommes ayant fuit la Philosophie et toute Histoire… Mais il est un titre d’ouvrage (je ne l’ai pas lu) qui semble faire quelque sourire bienveillant à tous les Hérodotes volontaires, sortis des rangs de la cohorte des apprenants et des enseignants : « Comment on écrit l’histoire » (Paul Veyne).

[3] Je songe ici également aux impudents musiciens ou chefs d’orchestres déclarant régulièrement que tout a déjà été inventé en matière de musique.

[4] En cela subsistera  toujours un malentendu entre eux, savants interprètes, et nous, lecteurs en quête : nous lisons leurs philo-sophes, mais eux-mêmes ne semblent ne faire aucun usage personnel des sagesses dont ils nous parlent. Toujours écrire, toujours en quête d’un nouvel auteur à raconter, toujours enseigner… Et nous, ingénument et symétriquement : toujours en quête d’une nouvelle lecture, d’un nouvel auteur à découvrir, jamais prendre tel ou tel bus en marche et un jour descendre !…. Ah, pernicieuse pérennité de la lecture et de l’écriture… !

[5] Eternel retour du même ?...

[6] Dans le même esprit, on peut comprendre un homme préférant Hérodote à Thucydide, l’enquête personnelle au fonctionnaire chargé de mission par l’Histoire.

24.09.2007

Parti(e) de blog

[Blog opératoire]

 

1/ Que du relationnel ?

Un blog vient de fermer ses pages, et les tentatives d’explications données par son auteur me rappellent à mes propres motivations sur le mien. Je ne donne pas le nom de ce blog aujourd’hui fermé, pour ne pas focaliser sur lui le sujet de ce billet.

 

Je me dis que l’auteur de ce blog n’a pas su faire taire en lui-même ces motifs tapis en chacun de nous et toujours prêts à s’imposer  – : les motifs d’arrêter.

S’il a arrêté, c’est qu’il n’était pas guidé par une de ces nécessités qui authentifient le geste et la volonté de créer, de construire coûte que coûte.[1] Précisément, ne pas avoir eu à consentir à quelque « nécessité » ou « discipline » a dû précisément constituer pour lui sa « liberté » d’agir sur son blog. Je le laisse juge de cette pensée, mais je conclus de la fermeture de son blog qu’il n’y avait donc en celui-ci que du relationnel en jeu, que du conditionné par l’amour ou l’assujettissement des autres :

 

« Je veux qu’on m’aime » était son leitmotiv. « Je vous quitte » est le mot de la fin.

 

Serait-ce que nous ne l’avons pas aimé comme il l’aurait voulu ? Mais c’est là une condition que nous partageons tous …

 

Alors quoi ?

  

Je songe aussi à cet autre blogueur qui prétend, comme des milliers d’autres sans doute, s’amuser sur son blog, mais qui se lassera un jour, à son tour, des autres, au nom de cette même liberté, leur infligeant un beau matin sa résolution d’en finir   avec eux. [2]

 

En finir avec nous, ses fidèles lecteurs, et non point avec ce qu’il réalisait jusqu’alors !? –  voilà ce que signifierait donc l’intention de fermer son blog ?

 

« Les deux sont liés !»  me dira-t-on... Soit ! Alors je demande : quelle entreprise, dans ces conditions, est le blog ?

 

Une aventure dont on régale les autres   jusqu’à ce que d’eux on se lasse ? [3]

 

Voilà qui est bon pour « passer le temps »,[4] preuve s’il en est qu’on est là parce qu’on s’ennuie, et qu’on ne cherche la compagnie d’autrui, comme toujours en pareil cas, que pour s’ennuyer ensemble plaisamment.  

 

Et pourquoi ne pas plutôt se régaler soi jusqu’à se lasser de soi ? En finir avec soi, n’est-ce point alors la plus belle façon d’aller vers les autres ? [5]

 

___ 

 

2/ Le cadre, c’est vous et l’étagère !

On ne voit généralement dans le blog que cet outil permettant de « communiquer » avec autrui, un simple moyen de se mettre en relation avec d’autres personnes. Mieux ! :

 

Le blog est cette scène offerte aux jusque-là spectateurs, une occasion unique pour chacun de « se produire » !

 

Cette libre scène a même suscité bien des créations personnelles ! Mais pourquoi crée-t-on ? Est-ce donc l’occasion qui crée le larron ? la scène qui fait la vedette ? le projecteur qui fait le guignol ? Qu’est-ce qu’ouvrir un blog ?

 

Occasion de créer ou d’avoir un public ?

 

« Les deux sont liés ! », me dira-t-on, là encore…

Mais c’est là que le bât blesse ! car « occasion de créer » ne signifie pas nécessairement souscrire à l’« opportunité d’avoir un public »   c’est précisément ainsi que la plupart des blogueurs, manifestement, l’entendent  mais : « saisir l’opportunité d’un blog en tant que cadre de création (ou de travail) ». [6]

 

La confusion comme la distinction des deux termes traduisent respectivement, je crois, deux types distincts de solitude: [7]

 

L’un, seul, ouvre un blog pour aller vers les autres ; l’autre, seul, parce qu’il trouve là un cadre heureux à sa composition.

 

Deux types d’ego, en définitive : la solitude de l’un fait qu’il va, nu, vers les autres ; la solitude de l’autre importe comme préalable* à sa composition.

 

Mais voici le fond de ma pensée, ce qui justifie à mes yeux ma position, ma préférence :

 

Le sens de la création personnelle an-egoïque * est dans la conscience définitive de l’arbitraire et de la gratuité de nos existences.

 

Le don* dont il est question là en filigrane n’est pas une vocation morale « pour l’altruisme » mais la conséquence et le résultat « pratique » d’une façon de faire avec soi-même et avec les autres. Si la jouissance de soi consiste à créer-découvrir, il est bon de ne pas attendre des autres qu’ils nous caressent dans le sens du moi, car alors la déception couve, la dépendance est là, et  on ne fait plus rien que communiquer

La reconnaissance mutuelle,[8] c’est cela que la plupart des personnes entendent et attendent quand elles parlent « d’échange ». « On veut s’aimer ! » signifie le cri de chacun, en substance.

 

Oui mais qu’est-ce qu’on se donne l’un l’autre pour ça ?

 

« Nous les gratuits », à l’inverse, si je puis dire pareille coquetterie, nous n’avons pas à faire notre promo, vous régaler ou nous défendre. Pour le dire de façon un peu cavalière :

 

Je vous aime ! mais ça n’est pas sur mon blog que nous nous aimerons ! Voici, j’ai posé là mon oeuvre, maintenant rions, maintenant seulement faisons connaissance !

 

Je songe ici, disant cela, à Héraclite dont on dit, si je ne m’abuse, qu’il cacha ses écrits sous une pierre du Temple et s’en alla jouer avec des enfants.

Je songe également à tous ces hommes, de toutes les époques, qui ont suivi leur propre chemin sans jamais (ou presque, quand même on est des hommes) l’attacher aux hommes, leurs contingences, leur inconstance, leur inconsistance, leur ingratitude.

Je songe également aux hommes capables de détruire leurs œuvres à la fin de leur vie (ou inversement…), sans amertume ni bravade aucune, ni même esprit de sacrifice, simplement parce qu’il n’y a pas de raison, selon eux, qu’elle leur survive : ils n’ont voulu qu’être présents…  

 

Il s’agit peut-être de donner sa part aux autres  =  ce que l’on fait de soi    et puis de vivre sa vie comme, et éventuellement avec, eux.

 

Reste à définir en quoi un blog constitue un CADRE possible de création pour celui qui le désire. Pour moi le cadre ici c’est les autres, c’est vous, c’est ce que, selon moi, je vous dois et que vous m’offrez    dans les conditions susdites. Mon témoignage, en quoi le blog constitue un cadre, je le donne ici mais comme un commentaire.

 

 _____

 

3/ Mon dire autrement, comme préalable* :

 

[Je veux pouvoir vous parler sans avoir à reproduire le schéma de la relation dialogique classique

Au travers de cette fenêtre qui s’ouvre en appuyant sur quelques boutons, je ne m’imagine pas entrer en scène ni dans un jeu de rôles. Je vois simplement un rebord, une étagère. Cela veut dire : c’est bien à vous que je présente et soumets ce que j’écris, mais non point à vous que je « Parle » ! Ni rhéteur, ni savant, j’écris devant vous des textes tels que je pense devoir VOUS les présenter   tout en restant moi-même.

 

[Je veux pouvoir déposer sans avoir à « communiquer » (faire la promo, assurer la déco, vendre la billetterie)

Sur l’étagère, je dépose donc quelque chose à hauteur d’yeux des passants que vous êtes, pour ne pas le laisser par terre. Par terre, on ne peut qu’y trébucher dessus et l’abîmer sans le voir. Je ne crache pas sur mon travail, mais là se limite ma « publicité », je parle à des personnes, pas à des clients potentiels !

 

[Je veux pouvoir dire et être crédible sans avoir aussitôt à enseigner

  Je dis ce que je crée / découvre.* Je ne me suis pas épuisé intellectuellement à une carrière, vidé à une pareille ambition. Je ne suis pas au tableau, je ne fais pas démonstration, je ne convoite pas de chaire ni de poste ; je ne suis pas de la gente « Tout à enseigner, rien à dire ! » ;-) Mon « intellect » n’est pas encadré militairement par une carrière. [9]

 

[Je veux pouvoir dire sans devoir user d’artifices

Je n’enrubanne pas mes écrits des guirlandes de l’autorité (les références de toutes sortes), ni n’enveloppe mon blog de l’éclat de relations « de choix » (liens intéressants et pertinents, forcément[10]).

 

[Je témoigne résolument d’un dire-être préalable* et d’un type de relation par conséquent ; j’espère être utile à quelques autres

Je fais effort d’être intelligible, de faire court et construit   mais non pas de vous mâcher le travail. Je n’écris pas une thèse, un guide ou une somme ; je donne des éléments à assembler pour soi, si on veut. Pour s’aider peut-être à se construire (à se débarrasser et résister, à se mettre à son tour à créer / découvrir à son propre compte).

 

 

Et par conséquent :

 

[Je ne veux pas être l’hôte de mes lecteurs

Je ne suis pas en service, je ne suis pas le tenancier de mon blog, cette étagère. Je ne veux pas répondre systématiquement, même si cela doit passer pour manque de politesse. Je ne suis pas une hôtesse, je n’ai pas un rôle d’accueil à jouer, je présente. Tout le reste entre nous est à construire.   

 

[Je ne veux pas faire de mon blog un club

Je ne suis pas une star, une sommité, un érudit, un intellectuel, ni vous des potentiels disciples, je veux dire des lecteurs formatés à devenir fans sinon rien. Je ne suis ni ne voudrais devenir une notoriété (c’est sûrement scandaleux !). Je réponds à des questions, pas aux interviews. Je ne travaille pas dans l’egojournalisme.   

 

 

Mais quand même…

 

[Je ne vis pas sur mon blog

Je ne mélange pas le travail et l’amusement, les lecteurs et le copinage (tout comme Héraclite ! ;-))

 

[11]

 

 

Et donc…  s’il n’en restait qu’un, Saint Blog héroïque, je serais celui-là, travaillant seul au blog-monde, sans autres et sans pourquoi. Pathétique, n’est-ce pas ? ; -))

 

Mais non, le blog-monde n’est pas le monde !

 

Donner le meilleur de soi aux autres, oui, en le préservant au mieux de l’Inter-dire. Et alors peut-être ils nous aimeront. Moins soucieux de plaire au plus grand nombre que d’être utile à ceux qui sont prêts à faire semblable effort : une personne en train de créer / découvrir son propre dire-être* n’est pas dans un rapport immédiat aux hommes ; cela vient après, dans les mondanités auxquelles souvent elle se complaît ; il est dans son rapport à soi et au monde : solitude. Ce billet se veut simplement témoignage d’une distinction importante, d’un préalable* souhaitable à toute communication. Mais je reconnais que j’ai peut-être placé l’étagère un peu haut… ;-)

 

M’enfin, que je n’oublie pas l’essentiel, peut-être, de ma motivation pour la forme blog ! Livrer régulièrement « en live » et au plus près des lecteurs potentiels (à défaut d’avoir gagné la partie « s’entredire ») ce genre de pensées et d’écrits qu’on ne trouve habituellement que dans un livre. « Le livre d’emblée » c’est la caution d’une « distance d’emblée » vis-à-vis du lecteur que je récuse (et que l’on justifie naturellement par ses titres et / ou sa fonction) ; ce blog est pour moi l’opportunité à la fois de publier peut-être un jour (tremplin pour le livre) et d’en retarder le plus longtemps possible l’échéance. Mais déjà, il faut bien l’avouer, ce blog est sur la mauvaise pente.  

 

Fin de blog, un livre peut-être : à la fois la reconnaissance d’une pensée et / mais l’échec d’une parole qui l’aurait rendu inutile. [12] Un livre, c’est sûrement quand dire-être au monde n’est plus que dire aux hommes : mondanité.


___________________________________


 * Voir supra.

[1] Ce qui ne signifie pas qu’on est un adepte de « l’art pour l’art », mais que « une chose est nécessaire » : réaliser.

[2] Et ils en ressentiront, à bon droit, quelque amertume.

[3] Loin de moi l’idée de juger « en-soi » quelque personne ou quelque blog que ce soit. Ce que j’interroge ici c’est la différence entre nos moi respectifs et la pertinence liée à cette différence d’une distinction entre notre travail de création (ou de réalisation) et la communication (incluant la relation) qui en est, semble-t-il, la consécration. Je livre ici mon questionnement et mon témoignage, peut-être utiles à d’autres. J’examine ce qui fait qu’un blog perdure par-delà succès   ou insuccès.

[4] Je laisse ici de côté toutes les formes d’un désir d’exercer un pouvoir, une influence sur autrui.

[5] Le Zarathoustra de Nietzsche illustre cette façon de voir : il a longtemps amassé du miel en solitaire, dit-il ; il s’aime maintenant de le distribuer aux autres sans trop attendre d’eux. Zarathoustra ne s’accroche pas à son talent mais à son œuvre ! Il ne distrait pas, il donne. (Et il ne s’agit pas d’abnégation !)

[6] Personnellement, j’ai commencé par la forme poétique, contraignant mes pensées à la concision et la rime, ce que d’aucuns considérèrent comme un mélange des genres. Le blog est mon nouveau cadre. Ce que je dis à la suite, je le dis comme un commentaire.

[7] L’un et l’autre sont pareillement seuls au blog-monde au moment où ils y entrent. Bien évidemment tous deux espèrent dans les autres, mais l’un ne veut pas en faire une condition. Du reste, pour ce blogueur parti, la question maintenant est certainement: « où et comment poursuivre ailleurs ? » C’est-à-dire « quel autre cadre ? » S’il cherche à publier auprès d’un éditeur, peut-être, ce sera alors pour lui l’occasion de mettre cette fois le relationnel   à la fin. Un apprentissage de la distance ? de l’amour différé ? Blog : l'amour de la littérature en live ? ;-)

[8] Du moins aussi longtemps mutuelle… que les autres ne nous ont pas consacré. 

 
[9] Cf. « Ainsi parlait autrement Nietzsche », billet prochain (reporté).

[10] Je préfèrerais mentionner des collaborateurs sur un projet commun. 

[11] Et forcément je ne me ferai pas beaucoup d’amis… (mais « Il est peu de vices qui empêchent de se faire beaucoup d’amis » !) 

[12] « Dis ta parole et te brise ! » est la tragédie de l’homme seul, condamné à communiquer au travers d’un livre.

 

 

17.09.2007

Moi je me

Savoir qu’on a déjà créé quand on se met à dire.  [Suite du billet précédent]

 

Des représentations se forment en moi ; quelques unes sont converties aussitôt en pensées, par habitude, parce que mon cerveau, comme celui de nombre d’hommes d’aujourd’hui, est fait désormais pour ça.

 

Notre cerveau  a appris à le faire, ce sont les pensées désormais qu’il privilégie.

 

Ainsi, certains processus de représentations qui « débouchaient » autrefois immanquablement sur tel ou tel sentiment ou sensation sont aussitôt traduites aujourd’hui en pensées, en « conscience de soi » capable de dire ce dont il s’agit.[1] 

 

Mais ce dont il s’agissait jusque-là, on ne sait pas pour autant aujourd’hui le dire, ou plutôt : on ne sait plus, dans le meilleur des cas, que le dire ! [2]

 

a) Ca pense en moi   je me mets à penser. Je n’ai pas choisi de penser, moins encore de penser à ceci plutôt qu’à cela. Même que quelquefois ça s’emballe ! Je n’apparais manifestement, en tant qu’alors seulement je pense, qu’en réaction (après coup) et comme une prise en charge de ces pensées qui, au fond, semblent vouloir s’imposer. C’est à je qu’elles se présentent. Je suis alors « conscience de moi », de ce moi qui ne serait autre que « ça » s’il ne m’était si proche, si présent, et si je n’étais pas là, à l’instant, en train de regarder ces pensées, de les voir, de les recevoir et de les dire miennes. 

 

Comme je ne pense pas pour rien, je me mets alors à réfléchir, à analyser, à étudier, à chercher une solution, ou au contraire à chercher d’autres problèmes, pour le seul plaisir de chercher et de trouver des solutions. Tous ces verbes, je m’en rends bien compte, diffèrent du « penser » premier et véritable, en moi.

 

b) Je dis ça pense et parle de représentations noétiques finales conscientes (réflexions, analyses, etc.), mais de la même façon ça croit en moi bien avant que je me mette éventuellement à questionner ce croire-moi, par exemple ce croire qui fait que je sais. Quand je l’interroge, ce savoir conscient m’apparaît alors (apparaît au je que je suis) plus étrange que ce croire-moi dont je ne sais rien sinon qu’il me guide tel le ferait un génie du savoir-croire humain.

 

Car je ne suis, je ne me définis alors plus comme « conscience de moi », mais comme conscience de pensées « libres »… de tout moi.

 

Je sais signifie en effet : les pensées que j’ai là ne viennent pas de moi (dont je ne sais que peu de choses) ; elles (me) viennent de la réalité objective extérieure qui me fait dire la vérité de telle ou telle chose – bref, elles sont libres de moi et de mon penser. (C’est cela « l’en-soi »). Mais non pas de mon dire ! Ces vérités ne sont donc pas la seule réalité même, elles sont le discours que j’en ai   sans quoi je serais contraint de penser que la réalité même circule d’un être à l’autre et nous n’aurions pas besoin de nous dire ! Or donc, c’est bien moi (je) qui fournis le discours utile à la vérité et à la « transmission » de celle-ci de ma personne à une autre. La vérité révélée par le discours est donc la réalité rendue négociable. On ne dira jamais assez l’aspect économique des pensées dites, ni même la différence essentielle entre ce que l’on pense, ces pensées « qui nous viennent », et ces pensées maîtrisées que nous voulons dire aux autres en tant que « vérité »   c’est-à-dire aussitôt négocier, faire circuler. Ces pensées miennes sont à moi, sont mes opinions, j’en fais le constat, le relevé. Ces autres qui sont la vérité même constituent ce qu’il nous faut savoir et dire…

 

c) De la même façon je m’endors, je rêve et reconnais au petit matin, ou au contraire le subis sans le savoir pour le reste de la journée, ce qui s’est tramé en moi dans ma nuit. [3]

 

d) De la même façon je crée, je suis inspiré par mon moi dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est mis parfois en situation de m’inspirer (inspirer je). Je le laisse donc simplement agir et m’habiter, me combler peut-être et réaliser quelque œuvre en ma compagnie : je suis un artiste non doué de raison. Je n’ai qu’une chose à faire : me placer au bon endroit, au bon moment, choisir mes expériences, susciter mon inspiration. C’est dire :

 

Je suis un artiste parce qu’à demi-conscient seulement, mais résolument, de ce qui m’arrive. [4]

 

e) De la même façon je dis je t’aime à une personne car mon moi, relais et héraut qui perçoit bien plus que je n’en sais, me fait d’innombrables signes en sa faveur, des signes auxquels j’accorde crédit sans trop les interroger. Je me fais confiance, je sais que j’aurais tort de vouloir en savoir plus, ce serait « casser l’ambiance », mon lien à cette personne, mais aussi mon lien à moi-même.  

 

Pour peu qu’il l’écoute, son moi est à chacun de nous son daimôn socratique. [5]

 

 

 

3/ Quel je pour quel moi

Un rapport raide[6] de je à moi fait la conscience de soi qui veut être partout, dans le moindre recoin, et aussi tout savoir, jusqu’à la plus petite chose [vouloir être partout et tout savoir : ces deux verbes ne sont-ils pas synonymes ?]. Tels ces hommes (sur leurs blogs par exemple) qui ne cessent d’interroger leur moi, de le tyranniser de je, se privant ainsi, malgré eux, en le détournant de sa libre fonction, de leur principale source d’inspiration.

 

Connaître la source au lieu de s’en abreuver    tout un paradigme ! Notre civilisation est une Culture du seul Je, du être partout et du tout savoir. [L’amoureux cependant n’a rien à faire de savoir ses sécrétions libidinales…]

 

Ainsi, les hommes (les je) qui ne savent que dire je et croient au seul je aiment la raison, la synthèse, l’analyse, s’épanchent facilement côté savoir et, en cas de problème avec leur moi, « font une analyse » (psy). A l’inverse, les hommes (je) qui se savent moi et croient au moi, écoutent leur daimôn sans trop l’interroger, font confiance en ses prérogatives, en ses capacités scénographiques… Entre toutes : l’art de se donner raison d’être comme on est ! 

 

Du moins ce serait aussi simple si chacun ne tyrannisait son moi au nom de l’Inter-dire !

 

Platon chassa les artistes de sa République. La Raison seule   ce JE purement d’esprit, ce JE divin, ce JE inhumain   devait décider du MOI de chacun et de tous. C’est pourquoi « La Raison » s’est mise à penser ce qui était « Le Beau, le Bon, le Bien » en matière de Pensée, bien sûr, de Pensée consciente relative à la gestion des choses et des hommes.

 

Ordonner l’univers et juguler le moi des hommes, leur parler   « parler à la conscience de soi de chacun… » Demandez le programme… !

 

Un rapport souple entre moi et je, en revanche (dans lequel je ne me surplombe pas pour me montrer conforme, plus crédible et plus efficace sur autrui…), laisse moins de place aux sources officielles d’information et d’inspiration. Je n’interroge que peu mon moi, je suis bien plus curieux des autres. Je n’absorbe pas facilement la Culture, je me soucie davantage d’être en accord avec moi-même. Oui, je suis complaisant à moi-même, c’est pour cela que je suis bien peu de choses à mes propres yeux, et plus soucieux de faire, de réaliser, que de savoir, que d’être maître, que d’être beaucoup en relation, fort de pouvoir m’étendre de tout un savoir conscient.

 

___

 

C’est moi qui rencontre et encaisse mais c’est je qui décide de leur relation. Chacun de nous décide en définitive de la relation qu’il a à lui-même, suivant l’autorité ou l’autoritarisme de son je (qui n’appartient que trop aux autres) et de la liberté qu’il accorde donc à son moi, son instinct, son ignorance peut-être féconde. Oui, il y a à choisir d’aller vers les autres « avec son moi », voire « en tant que moi »   ou bien en tant que je conforme aux pressions exercées de toutes parts, pressé d’en finir avec moi, cette « part d’ombre »…

 

Qui croit son moi mauvais et ne fait là rien contre   est de mauvaise foi.

Qui le sait bon se fait tout simplement confiance.

 

 
 
 

[1] Devons-nous donc être si sûrs de ne rien perdre à vouloir toujours tout dire ?

[2] L’habitude et l’excès de penser anesthésient-ils peu à peu la voie des sens  et des sentiments ?

[3] J’ai beau moi, à la différence des hommes d’antan, ne pas croire être « visité » pendant mon sommeil, il n’en reste pas moins que mon rêve nocturne « agit » plus ou moins sur ma conscience diurne selon que j’en ai pris conscience ou pas.

[4] En filigrane : sagesse du dire est savoir mesuré, utile à l’expression de moi-je   et à l’égard d’autrui, éthique : « Tu n’es pas obligé de savoir qui tu es pour créer ». Voir aussi note ci-dessous sur le daimôn de Socrate.

[5] « N’en sais pas trop ! ». Une voix intérieure (le moi) qui toujours sagement dissuade, jamais ne commande.

[6] A la fois rigide et abrupt, où je surplombe moi au point de le masquer et d’apparaître seul en scène, vu d’en haut…  

10.09.2007

Avant, il y avait penser et quelque Chose

Genèses conjointes de « la pensée » et de la conscience de « soi ».

 

Naturalisation de la connaissance et tout être au monde défini comme être-relation*   en une phrase : « La connaissance n’est qu’un mode de la pensée : un homme qui connaît le lever du soleil n’est qu’un étant qui explicite pour soi, sur le mode conscient, la relation au soleil » [Conche, Parménide, p. 256]

 

Penser est à la fois un mode de dire-être au monde et un des Existants* du savoir-croire* humain : on croit qu’on « pense », on croit en « la pensée » (dans laquelle on pense). Un homme croit qu’il pense, il croit à la pensée, il croit à / en cet Existant spirituel tout comme un autre organisme   et encore lui-même à d’autres moments    croit ici en un quelconque Existant matériel (objet), là à un Existant purement sensoriel (douleur, plaisir).

 

[Je veux éviter ici, pour dire l’être au monde, de poser deux sortes de croire, donc deux sortes d’Existants (pour moi qui dit), dont l’un serait « esprit ». Je ne sais pourquoi « fonctionne » le verbe être, ni même s’il convient d’en parler en termes de fonctionnement. Je « sais » seulement que les verbes savoir-croire (in-su*), croire, et faire-croire,* auxquels le dire humain également appartient, sont la manifestation de toute présence individuelle.]

 

Le penser humain (verbe) mis en un langage, et ce langage confronté à la réalité   voilà ce qui a donné lieu à « la pensée » (Nom) :

 

D’abord un média, puis une divinité [1]

 

Mais croire par le penser ne fait pas que « croire » soit esprit ! A moins de tout spiritualiser, d’« animer » a priori toute matière (hyzoloïsme).[2] Une plante ne pense pas, elle croit.[3] La différence qui fait l’homme, c’est que seule une conscience qui a pour objet le soi en tant que tel circonscrit (ou s’invente) véritablement la pensée : « soi » comme objet de penser est contemporain de « la pensée » comme objet de penser.[4] C’est pourquoi aussitôt qu’un homme croit en « la pensée » tout devient esprit. Idéalisme.[5] 

 

a) « La pensée », c’est l’espace de   et accordée enfin à   la conscience humaine, fruit d’un développement conjoint du croire naturel in-su et du langage humain. « La pensée » est issue de ce verbe croire qui s’est fait un jour en partie Nom,[6] grâce au langage, et s’est alors mis à « représenter » l’espace de tous les croires de toutes sortes :

 

« L’esprit accueille tous les êtres »

 

Le langage humain s’est ainsi développé en un espace d’énoncé de la réalité au point que les hommes y ont cru, et qu’ils croient aujourd’hui encore et toujours en cet Existant supranaturel (LA pensée, LA connaissance), un espace qui relie les choses (via leur cognoscibilité) à leur penser d’homme et constitue, pour leur plus grand honneur sinon bonheur sur terre, la parenté native.* 

 

Parenté native : le langage humain reflète…

 

b) Alors donc, qu’est-ce qui fait cependant qu’un corps croit puisqu’il n’a pas la pensée ni le soi pour Existant ? Le « but » semble d’être présent, bien sûr, et, le cas échéant (chez les êtres vivants) de croître. Mais comment cela se passe-t-il ? Phénomène physique au sens large ? Une opposition, là encore, dans la tradition des grands systèmes présocratiques de pensée ? Pesanteur et croissance peut-être, pour ramener aux plus « physiques » des phénomènes contraires ?

Il aura certainement fallu un très long cheminement du croire humain et un processus complexe du savoir-croire* humain pour que les hommes en arrivent à penser puis à savoir   en plus de croire ! Rôle éminent de l’Inter-dire, sans aucun doute !

 

L’histoire du verbe penser qui aboutit au je (conscience de soi) et à l’espace nommé « la pensée », c’est l’histoire de ce croire naturel humain jusque-là in-su qui s’est lui-même un jour vu, qui s’est lui-même un jour cru. Aussi, un homme conscient de lui-même (soi) ne peut que savoir qu’il croit ;[7]  jusque-là il pense sûrement, mais il ignore l’esprit qui accueille et le langage qui donne en retour… :

 

C’est cela penser (soi), un regard du croire (que l’on est) sur lui-même, un regard qui inaugure à la fois la conscience de cela qui croit  –  moi   et du « récepteur » de ce croire en train de savoir qu’il croit : je. [8]

 

c) Mais le savoir en question n’est en réalité qu’un croire de plus, ou plutôt « la pensée » ou encore « je » n’est qu’un Existant de plus sur le tableau de chasse du savoir-croire humain, en l’occurrence du verbe penser. De ce point de vue, savoir signifie croire au croire. Or croire au croire, selon notre langage même, c’est déjà se montrer un « être spirituel », c’est déjà faire montre de foi… 

 

Penser, serait-ce mettre un pied dans Dieu ?

 

Penser serait-il donc ce croire in-su qui, se découvrant un jour en partie lui-même, s’est aussitôt converti en foi en lui-même et en toutes choses ? OUI ! –  au point de vouloir les connaître toutes... ! 

 

Penser c’est s’inscrire d’emblée dans la Parenté native, c’est déjà croire qu’on va un jour savoir.

 

____

 

Un homme croit qu’il pense à des choses spirituelles qui ont pignon sur terre (c’est peut-être ça penser), mais en même temps, son corps, cette autre partie de lui-même, pense-t-il, continue de croire à son in-su :[9] aucun homme ne pourra en effet jamais penser de tout son être, de tout son corps ! Son corps croit, il a des représentations (le cerveau est avant tout là pour l’organisme !), et suivant comment celles-ci se distribuent au sein de l’échangeur qu’est le cerveau, elles se manifestent alors à lui (qui pense) comme sensations, comme sentiments   ou comme pensées.

 

Entre l’esprit et les corps, moi-je ne peux que bénir la divinité du langage…

 

à suivre…



 

* =  Supra

 

[1] Le verbe penser, un média, a donné lieu à « la pensée », divinité aux multiples avatars. 

[2] Et j’ai déjà objecté au reproche afférent de psychologisme (supra).

[3] Elle est persuadée comme dirait Carlo Michelstaedter in « La persuasion et la rhétorique ». .

[4] [Berkeley a sous-estimé, je crois, le fait par exemple que deux objets de pensée associés tels que « soi » et « responsabilité » aient pu donner effectivement un individu responsable. C’est bien le « soi » qui se donne « la pensée » pour objet de penser. (A suivre)].

[5] D’où le titre donné à cette note : avant il (n’)y avait (que) penser et quelque Chose  =  aucun être ne se souciait de « soi », de « la pensée » et de tout ce qui en découle ; il ne se faisait d’autre représentation « objective » que des objets de son désir.  Au commencement n’était que le verbe   au pied de la lettre   et l’objet désiré qu’il exprime. L’homme est le seul être vivant à s’être fait Nom (et c’est pour lui une condition sine qua non pour vivre en société).

[6] C’est-à-dire « la pensée » ; la partie restante définissant le verbe penser.

[7] Alors qu’un homme conscient de savoir s’enveloppe de la volonté d’ignorer propre aux conditions du savoir : l’objectivité visée commande l’impersonnalité.

[8] Je laisse ici de côté, sans pour autant vouloir minimiser son importance, le rôle des évènements objectifs sur le développement du langage humain et donc de la conscience des hommes. L’important dans la généalogie retracée, c’est que je arrive en seconde instance (après moi), en tant que miroir réflexif qui ne va alors cesser de refléter et de croître au point de faire bientôt… sécession.* Alors seulement il passe en première instance, avec toutes les conséquences que cela comporte… Que je se croit premier en matière de pensée par exemple (« je pense donc je suis »), dénote pourtant vis-à-vis du croire-moi premier une mauvaise foi (une ignorance voulue) effrontée ! Cf. « Moi, je me », billet suivant.

[9] [Ce pourrait être là le « mélange » dont parle  Parménide.]

03.09.2007

Violences candides [3]

3) Dire candide

- « Primitif », je crois / je dis  =  je crois / je me précipite aussitôt nécessairement et inconsciemment vers les autres afin de leur faire croire ce que je dis. [1] Je trompe ? Je ne le sais pas, ne peux le savoir ; c’est malgré moi, à travers mon croire naturel même. Je suis sincère.

- « Moderne », je sais / je dis nécessairement la vérité. Mais moi qui sais, je dis aux autres tout aussitôt, et même avec plus d’empressement encore que le primitif qui croit ! Je trompe ? Mais alors c’est en taisant mon opinion relative au savoir, en ignorant même mon croire implicite relatif au dire ce que l’on sait ! En effet, moi qui sais et veux pourtant officiellement encore et toujours plus savoir, pourquoi est-ce que je n’interroge jamais mon dire aux autres !?

 

Entre savoir et vérité, le verbe dire s’insère depuis leur origine* comme « l’évidence même » de l’expression ; comme l’ouverture aux hommes « de la réalité même »… Le dire interhumain n’est toujours pas interrogé, la vérité seule parle ! Vérité candide…[2]

 

La vérité candide, c’est quand je m’enthousiasme encore à dire à autrui, c’est cet objet de dire que je crois légitime – mieux ! c’est cette vérité traditionnelle de droit divin qui s’autorise à se dire aux hommes simplement parce qu’elle « est » ! Mais quelle différence cela fait-il si je dis aux autres mon opinion, mon dire-être  avec le même empressement ? [3]

Question d’autant plus brûlante si tout croire, [4] bien plus et bien plus naturellement signifie être au monde et s’empresse tout autant que n’importe quel savoir vers l’expression ! Là n’est donc pas la différence, si différence il y a.

 

Il n’y a pas de différence ontologique entre croire et savoir (opinion et vérité)… s’ils ont le même dire !

 

Un même type de dire (aux autres) traduit une même façon d’être au monde. Mais en l’occurrence, le verbe savoir, censé dès son origine vouloir tout savoir, trahit, en comparaison du croire, une volonté spécifique d’ignorer, d’éluder la question du dire au profit de la puissance qu’il    lui, le savoir   accorde à celui qui, précisément, sait. D’instinct, la volonté humaine de savoir a su s’arrêter devant ce qui pourrait la remettre trop radicalement en question. Dans son ignorance même, dans son innocence, l’opinion (doxa ontologique) est encore au monde ; à l’inverse, rien n’est moins dire-être au monde que le verbe savoir, tout entier ou presque tourné vers l’ambitieux Inter-dire : dans ses conditions comme dans ses prétentions, le verbe savoir est mauvaise foi ontologique.

 

Seul un constat général relatif au dire-être peut nous faire prendre le mieux conscience de notre présence au monde et du type de relation qui lui correspond : après l’Etre,* participer enfin consciemment du dire, [5] et peut-être même inventer une sagesse du dire digne enfin de la conscience de soi.

 

Que la présence de toute chose et de tout être, et nous ici, et nous-même parmi ces êtres et ces choses, loin même de tout désir de « communion », l’emporte sur notre cognisciste désir de nous poster en face de tout et de conquérir et de délivrer partout du sens   voilà qui devrait nous inspirer aussitôt une relation écologique à tout être au monde et nous sortir un peu de notre comportement séculaire lié au paradigme cognisciste. Autre dire au monde = autre relation avec tout être et toute chose : cohabiter sans plus d’Etat d’esprit, mais dans un même espace présent.

 

L’aventure de « la pensée » n’est plus ce qu’elle était ; elle ne peut plus si aisément faire dire par tous les êtres qu’elle est au-dessus d’eux, ni qu’elle seule dit « ce qui est ».

 

Qu’avons-nous de plus réel à nous dire ? La réponse à cette question, si elle devient première, induit à elle seule peut-être une autre façon d’être au monde possible (en l’occurrence la seule, à mon avis, qui soit éthique), car loin de faire parler pour nous tout être et le monde (ingénuité cognisciste à chercher partout exclusivement le sens de toute chose), elle nous fait parler à notre tour aux autres êtres et aux choses du monde. « Connais-toi toi-même » ? - Comprends ce qu’est être au monde et connais ton dire-être ! Préalable* à une nouvelle relation.

 

 

___________________________

[1] Par exemple que je dois être Roi puisque je suis de descendance divine, ou que ma parole est juste parce qu’elle fait autorité, etc.

[2] … et violente ! en tant que fin en-soi destinée au monde humain, elle justifie ainsi les outils d’éducation, tous les moyens d’enseigner.

[3] Après tout, chacun de nous est bien plus sûrement !

[4] Doxa, opinion   mais aussi savoir, en définitive.

[5] Du dire-être, en l’occurrence. Participer du verbe dire universel, synonyme de notre présence commune dans cet espace écologique commun ; en aucun cas cela signifie participer à un Etre quelconque, sauf à retomber dans le sectarisme humain.

 

 

27.08.2007

Violences candides [2]

2) Immorale vérité

 

« Que se mêlent-ils de vérité ! Leur plus grande serait encore d’Inter-dire » !

 

Grincer des dents avant de dire.

Nous baignons tous dans le concept de vérité. Je veux dire : nous croyons tous que la vérité existe. Nous nous référons sans cesse à elle. Mais ne pouvons-nous « faire sans » ?

L’exercice que je relate ci-dessous n’est pas nécessairement purement « de style » (en l’occurrence sophiste), il vise plus profondément le moment et les conditions de la vérité en tant que telle, son apparition et sa fonction dans l’histoire du savoir-croire* humain, plus exactement au sein des relations humaines.

L’hypothèse proposée ici à l’examen est que « vérité » est l’estampille acollée à tel ou tel objet de communication[1] en vue d’assurer sa circulation parmi les hommes et son acceptation par tous : autorité, valeur sûre, nécessité incontournable, bien convoité, etc. sont les caractères reconnus de l’objet de dire estampillé « vérité ». [2]

 

La vérité est bel objet de dire.

 

Une objection vient aussitôt à l’esprit : mais un fait universel d’expérience personnelle ne constitue-t-il pas une « vérité » en dehors et même antérieurement à  toute communication ? Précisément, c’est là l’occasion de marquer une différence : ce que tous les hommes croient universellement (par exemple que tout ce qui vit meurt nécessairement un jour) n’est une « vérité » qu’en tant que tous les hommes, c’est-à-dire le croire de tous, le confirment. Sans cela, chacun seulement le croit. La confirmation unanime fait que chacun ne croit plus seulement cela, mais se met alors à le savoir avec et comme les autres. Elle montre en tout cas que l’idée même de vérité en-soi lui est antérieure, tel un préjugé non point associé au croire   qui se contente toujours de faire exister*  mais à une volonté de savoir qui serait née en son sein, puis propagée parmi les hommes au point de faire apparaître bientôt en chacun d’eux ce moi,* cette conscience de soi susceptible d’être son sujet : je – de je sais. [3]

Attendu qu’avant l’avènement de la vérité parmi les hommes, ceux-ci simplement « croyaient » et usaient simplement de leur force naturelle, à cette estampille « vérité » accordée à l’objet de dire correspond symétriquement une estampille accordée au croire de l’homme qui accepte comme telle la vérité : il sait.

 

Je sais VEUT dire c’est la vérité   et  inversement. [4]

 

Dans l’évolution des relations humaines telle qu’on peut l’imaginer allant du simple et candide croire (d’abord associé à la force brute puis à la « raison » du plus fort) au savoir conscient de lui-même (associé au pouvoir du discours qui dit la vérité), cette symétrie de la vérité (objet, objective) et du verbe savoir (sujet, subjectif) dénote à quel point la découverte, sinon l’invention de la vérité fut associée à la découverte d’un pouvoir exécutif du dire. Pouvoir sinon associé au verbe savoir établi, du moins au dialogue érigé en rhétorique opérationnelle en vue d’y accéder. Vu sous cet angle d’une genèse conjointe de la vérité, du verbe savoir et de la force de dire (vaincre, éduquer), la vérité n’indique plus pour nous la conformité d’un objet ou d’un dire à quelque réalité transcendante ou autre extérieure à l’Inter-dire   même si cela reste toujours invoqué [5]   mais l’estampille accordée à certains objets de commerce du dire au sein d’un Etat d’esprit. *

 

C’est l’Etat d’esprit qui est transcendant au sujet pensant (qui lui doit tout) et aux recherches qu’il entreprend, non point quelque vérité en-soi à la juste verticale de son âme.

 

Ce ne serait donc pas la perspective de la vérité qui aurait inspiré aux hommes la recherche et l’appropriation du discours conforme, mais la perspective d’un pouvoir du et par le langage qui leur aurait inspiré la « découverte » de la vérité. Au « droit » du plus fort ou du plus malin (la force physique) succéda le droit octroyé à un homme ou groupe d’hommes par son statut politique (généalogique ou autre), auquel succéda à son tour celui fondé sur la vérité collective (… du moins passant pour telle).

 

La découverte de la vérité a permis aux hommes de déplacer le champ d’exercice de leur volonté de puissance : de la force physique au seul statut personnel, et du statut personnel au dialogue (discours politique) pour la vérité. [6]

 

[Avant la Raison, le droit du plus fort n’était pas encore mis entre guillemets. Il était admis par tous, y compris   et pour cause !   par ceux qui voulaient prendre sa place.

De même avec le statut personnel (princier), le droit était présent, fut-il imposé à tous.

Avec le dialogue en vue de la vérité, le « droit » du prince est à son tour mis entre guillemets. La vérité du dialogue légitima ainsi la supériorité du discours sur toutes les autres formes de puissances et tous les autres droits jusqu’alors invoqués. (Même si la pérennité du dialogue n’est bientôt plus assurée qu’en dehors des domaines où des statuts se sont à nouveau mis en place[7])].

 

« Je sais » signifie « je suis converti » à un type de dire, j’y crois, et même j’ai foi en lui. Et « c’est la vérité » signe le type de relation que j’entretiens avec les autres hommes par le dire. Dans un monde où la vérité se dispute sous un culte général rendu à l’Etat d’esprit,*  toute critique de fond ne peut apparaître que comme fiction  

 

La vérité est née d’un pouvoir révélé du dire, son verbe afférent est le verbe savoir. Qu’est-ce que la vérité que l’on se contenterait de croire ? Sûrement une vérité première, autrement dite…  mythologie. [8]

 

Telle ici sans doute, « toute personnelle ».

 

 

Immorale vérité.

Imaginez donc un monde de relations humaines dans lequel la vérité et le mensonge n’existeraient pas, où il n’aurait jamais été question entre nous que de croire, ensemble ou individuellement, et de (tenter de) nous faire croire incessamment les uns les autres, sans qu’aucun jugement moral jamais n’intervienne de la part de qui que ce soit (indignation face au « mensonge » ou la « tromperie », en l’occurrence), sans que personne n’y trouve à redire ! « On prend ou bien on ne prend pas ce que l’autre nous offre », dirait alors simplement chacun, « Pas d’alternative, c’est chacun selon sa puissance, chacun au fond selon son mérite, et c’est très bien ainsi ! ». Tout drôle ou injuste que puisse nous paraître pareil « état d’esprit », nous verrions clairement en comparaison ce que signifie notre Etat d’esprit :

 

La vérité est morale.

 

Que viendrait faire dans une communauté humaine purement économique où régnerait un tel état d’esprit, l’apparition de la vérité (et du mensonge) comme institution morale ? Qu’apporterait-elle de plus ou de nouveau dans un tel monde ? Comment réagiraient les plus avisés des hommes vivant en son sein ? Par l’indignation ! Oui, ils s’indigneraient comme se sont indignés de tous temps les nobles des prétentions du bas peuple. « Que se mêlent-ils de vérité ! Au mieux, ils feront de leur Inter-dire un Etat impersonnel veillant à ce que nul ne dépasse son voisin ! » [9]

Pourquoi l’indignation ? Parce que l’apparition de la vérité apparaîtrait nécessairement immorale dans un monde où chacun trouve normal (et donc moral implicitement, sans avoir besoin de se le dire) de tromper et de vaincre l’autre quand il le peut. Ce monde a existé, n’en doutons pas ! Peut-être même est-ce encore le nôtre, dans les institutions internationales notamment, malgré les apparences…   Et nombreux sont encore les hommes qui jouent aujourd’hui le jeu, pour qui toute relation humaine est un jeu où l’on gagne ou où l’on perd. [10]

 

La vérité « en-soi » est venue changer les règles

 

Aux yeux des plus « forts » jusqu’alors, l’apparition du Droit nouveau afférent à la Vérité et sa victoire sur leur droit à eux (noblesse, statut, richesse, force, arbitraire, etc.) n’a pu leur paraître que comme une surenchère économique au sein de l’Inter-dire humain. « A-t-on d’autre choix que de penser, sinon, que la vérité est tombée du Ciel ? » se demandent-ils. « De quoi ’la vérité’ se mêle-t-elle ! Qu’est-ce qu’elle y connaît en relations humaines !? » De fait, justement la vérité s’en réclame, du Ciel… « La force, elle en tout cas, est bien terrestre et se manifeste partout dans la nature ! » Et nos nobles de conclure ingénument : « La vérité n’est qu’un moyen plus habile que les autres de vaincre  pure perfide rhétorique ! ». Et le nouveau pouvoir confié au peuple-qui-discute s’écrie à son tour : « N’écoutez plus ceux qui fondent leur supériorité et leurs privilèges sur un quelconque « droit », écoutez plutôt la voix de la vérité qui se discute ! ». L’ère de la « communication » commence…  

La vérité en-soi fut-elle une collusion des plus faibles pour renverser un Pouvoir trop exclusif ? Une victoire de l’esprit sur le puissant corps individuel ?

 

Alors l’esprit est aujourd’hui notre seconde nature !

 

Les hommes ont longtemps grogné avant de se faire autrement signe. Puis ont longtemps fait signe avant de se dire la vérité. L’injonction morale faite à chacun de sacraliser, de croire et de sacrifier à la vérité n’a pu être disséminée que par des hommes et un Pouvoir politique soucieux de soumettre le croire et le dire de chacun, et de les contrôler dans leur exercice. Toute volonté politique, en effet, veut :

 

Unifier sous un seul principe.

 

La légitimité du pouvoir politique moderne fut ainsi fondée sur la convergence mimétique de tous les dires : non point tous les hommes sont d’un même avis, non, mais tous ont désormais un même type de dire. [11]

 

 

Le vrai-semblable y suffit

Un sophiste grec, capable en bon avocat de défendre pareillement une cause et sa cause contraire, nous apparaîtrait aujourd’hui nécessairement immoral. Seul le but lui importe (faire-croire) et tous les moyens d’y arriver sont bons pourvu qu’ils paraissent crédibles. Le sophiste n’a pas « la vérité en-soi » pour guide.

 

Le vrai-semblable suffit au motif pour le vrai !

 

 Le vrai-semblable suffit surtout à la convoitise de la vérité… qu’on veut pouvoir administrer aux autres ! Mais au moins, avec le sophiste, chacun a encore quelque possibilité de se soustraire à ce qui n’est pas encore un principe totalitaire a priori, sous-tendu par la vérité « en-soi » : avec lui on en reste en effet au discours, à la vérité qui se dispute – OU PAS, preuve qu’on est en deçà d’un Etat d’esprit aujourd’hui ancré en chacun, où c’est « la vérité même » qui imprime en nous son désir pour elle… [12]

Dans un monde (toujours naturel) où tout être est relation,[13] le « vrai » n’a de sens que comme vrai-semblable. C’est par cette semblance que l’un attire l’autre vers l’objet qui lui est présenté. Et puis c’est tout !

Dans un monde régi par l’Etat d’esprit, en revanche, où c’est « la vérité même » (en-soi, en Personne ou en Institution) qui seule nous attire, nous éclaire, nous inspire et nous guide, toute critique, tout procès d’intention à l’égard d’un tel désir de vérité ne peut être (ou apparaître ?) que crime de lèse-majesté ; au mieux une fiction.  

___

Voilà, c’est dit ; selon toi, lecteur, c’est maintenant vraisemblable ou invraisemblable. Si ça te paraît vrai-semblable, tu auras sans doute du mal à te décider pour la vérité. Mais si quand même cela t’inspire quelque réflexion écrite que nous puissions lire, cela signifiera que tu te mets à ton tour au vraisemblable pour d’autres   et que cela te  suffit. 

 

C’est peut-être cela, dire-être.

 

 



[1] Quels qu’en soient les motifs, les mobiles, les modalités.
[2] Je ne prétends pas réduire l’usage et les vertus de la vérité à sa seule fonction « sociologique ».
[3] Mon hypothèse est la suivante : un être vivant ne peut dire même « je crois » qu’après qu’il a pu dire « je sais » : la conscience de soi ne lui est pas venue de lui-même ; la pensée (Nom), la vérité, le verbe savoir (et sa volonté afférente), la conscience de soi et par suite un certain vouloir dire aux autres (…) sont les différents éléments d’un Etat d’esprit spécifiquement humain inculqué à chacun dès son plus jeune âge. (Cf. « Moi, je me », billet suivant).
[4] Tout comme je crois signifie : je suis et ça existe (supra).
[5] Car il importe que les convaincus aient conscience d’être vaincus par la vérité même, impersonnelle, commune, collective, et non plus par tel ou tel homme tâchant de tromper les autres, peut-être. La pratique de la vérité ne constitue pas autrement une preuve de la vérité en-soi.
[6] L’avènement du dialogue annoncé comme « vertu » ne serait donc en réalité que la création d’un nouvel espace d’affrontement des intérêts de pouvoir dans cet espace nouveau admis implicitement et entériné par les interlocuteurs mêmes aussitôt qu’ils parlent : la vérité.
A mon avis, nous vivons plus une époque de statuts que de dialogues : il n’y a qu’à voir l’empressement de chacun des hommes de savoir à énumérer ses titres de gloire et / ou de fonction avant même de commencer à dire. Il sert une Cause et la sienne : sa carrière, sa réputation… (Cf. « Ainsi parlait autrement Nietzsche », billet prochain).  
[7] Par exemple en philosophie : votre CV vous ouvre les portes de la publication et vous délivre le pouvoir d’enseigner, mais aucun pouvoir politique   réservé à d’autres…
[8] [Mais alors je rejoins là l’idée attribuée à Parménide d’une vérité à l’origine, distincte du monde tel que les hommes le vivent, et dans lequel la vérité est tout autre, toute seulement de devenir (opposé à l’être parfait et originel) et d’Inter-dire.]
[9] « Au diable la Force ou le Trône ! Qui s’empare du lien, du liant humain est bien plus puissant ! »...  Les nobles d’âme d’aujourd’hui ne sont pas du côté qu’on croit !
[10] Sans même parler des disputes philosophiques où la vérité sert d’alibi ! Les hommes dans leur ensemble semblent partout les mêmes, toujours en relation avec quelque adversaire à renverser, et seulement différents par le pouvoir ou l’absence de pouvoir qu’ils peuvent exercer sur lui. Exemple parlant à tous : un employé critique son employeur, et inversement, mais agirait comme lui si les rôles étaient inversés. Ils appartiennent tous deux à un système qu’ils cautionnent par leur relation même. En ce sens, rendre le mal pour le mal montre qu’on est au fond le même. Dans ces conditions, celui qui « s’indigne » n’est alors qu’un mauvais joueur. 
[11] Savoir pour se faire valoir, dire aux autres la vérité (ce qu’ils doivent faire, penser et dire), contribuer à la pérennité de l’Etat d’esprit en dépit de tous les autres types de présence humaine, etc. 
[12] Socrate ou Platon, champions du dialogue, ont-ils jamais rencontré homme les envoyant paître ? Non, toujours seulement des hommes déjà convaincus des bienfaits du dialogue, déjà convertis à l’esprit en-soi, tous en quête du Bien en-soi etc.
[13] Etre présent est savoir-croire : dire-être, croire (faire exister), faire-croire (dire aux autres de multiples façons).

 

20.08.2007

Violences candides [1 sur 3]

1) Doxa candide [1]

Le jeu du croire et du faire-croire universel

 

Etre-figure et -relation

Si tout étant se manifeste à la fois dans cet espace qui nous est commun* et comme figure particulière d’un même verbe universel (être au monde),[2] sa particularité en tant qu’étant ne peut se traduire qu’à travers les Existants* pour lui, c’est-à-dire avec lesquels il est, fut-ce potentiellement, en relation  – y compris l’Existant qu’il est pour lui-même.

 

Tout étant est une figure de l’être au monde. Il dit-être à sa façon :

1/ Comme il se présente (morphologie, attitudes, aptitudes diverses) 

2/ Comme il est en relation (avec qui ou quoi)

 

Ses relations aux êtres et aux choses sont de deux types et définissent le sens général donné ici au verbe croire : oui ou non = il y a ou il n’y a pas relation (sans présumer de l’origine de la relation ni d’une conscience de soi chez l’étant). Quand il y a relation, croire c’est faire exister* :

a) Tel étant ne « réagit » pas à la présence de certains Existants (pour nous) ; pas de contact, pas de relation. Par exemple : la plante ne fait pas exister le soleil en tant que tel mais quelque chose qui correspond pour elle à la lumière et la chaleur pour nous. Une fourmi ne perçoit de moi que mes mouvements, sans doute aussi l’odeur de ma main qui s’approche, elle ne me voit pas en entier, en tant qu’entité séparable. Etc. 

b) Tel étant ne peut au contraire se soustraire à l’influence de tel autre, « forcé d’y croire ». Par exemple un corps brûle parce qu’il est combustible (= il croit au feu) ; une douleur se fait ressentir parce que l’organe est sensible (= il reçoit l’agression et fait à son tour signe), etc.

c) « au contraire », c’est lui qui fait croire tel ou tel autre étant. Exemple : un éducateur face à l’enfant.

d) Il ne parvient pas à « ébranler » l’autre malgré ses « efforts » : relation unilatérale. Par exemple : la nature n’a que faire d’un philosophe de la nature, ou encore une personne aime mais n’obtient rien en retour.

e) ?

 

 

Exemple de relation active : la summetria.

« L’adaptation l’un à l’autre de l’organe de perception et de l’objet perçu est la Summetria (chez Empédocle) ». M.Conche Parménide, p. 253

- Mais il est plus que douteux qu’un quelconque objet naturel « s’adapte » à notre perception. Pour autant, bien des êtres vivants ont « adopté » telle ou telle couleur, forme, odeur, mouvement, etc. COMME SI ils avaient EN VUE de tromper et / ou d’attirer certains autres êtres vivants par leurs organes de perception. Ainsi sollicitent-ils leur « aide » ou leur « participation » à ce qui semble être leur objectif final. (Cf. « Dialogues ontologiques »)

En cela l’être-relation* est patent et « intentionnel » ; il n’y a, en chaque être vivant, pas seulement le fait de se « presser » vers la présence au monde ; celle-ci s’accompagne en outre   le même mot est employé par Parménide : « la Peithô (force rhétorique) accompagne la vérité » [3]   de relations immédiates.

On peut donc penser que, de manière générale, tout être vivant au monde non seulement croit (Pistis) mais aussi cherche à faire croire (Peithô). Il « s’adapte » alors en effet aux organes de perception des êtres qui l’entourent et « l’intéressent ». Cela n’exclut pas que ce soit précisément ces autres êtres vivants, peut-être, qui en font « la demande »… [Cf. Dialogues ontologiques]

 

Mais alors Peithô (faire croire) est « consubstantielle » à la Pistis ontologique (croire)… ! [4]

 

Nous voici dans le monde ontologique naturel où tout est signe, où toute erreur d’interprétation peut être fatale, où ne règne aucune (autre) morale, où la vérité même n’émouvrait personne, sinon comme signe nouveau et forcément suspect…[5]

 

 

La règle du jeu

Pistis / croire

Peithô / faire croire

Tout corps croit, il est là, mais aussi, et pour cette raison même, il se montre à. Le corps homme (une partie de ce corps) pense et dit. Il dit à. Il croit et se montre : le verbe penser recouvre ici le penser du seul homme-moi*, mais nous ramène aussi à l’idée d’un faire-croire actif déjà présent en la « matière », au corps dont est constitué tout être vivant et grâce auquel un parmi ceux-ci, l’homme, pense.

Dire-être au monde par le faire-croire (= en faisant-croire), et pas seulement en croyant, cela semble tellement la loi de l’être au monde qu’on peut légitimement se demander si nous ne sommes pas tous sur terre, précisément, pour croire et faire-croire le plus possible, le temps de notre présence. Ainsi le langage articulé humain pourrait-il bien constituer ce moyen bien spécifique de faire-croire à l’usage des hommes  entre eux  

Mais alors « la vérité » qui alimente l’Inter-dire humain et circule en son sein pourrait bien être moins l’objet et l’objectif véritables d’une volonté historique prétendument initiale de savoir, que le meilleur moyen inventé jusqu’ici, parmi les hommes, pour se faire-croire les uns les autres…[6]

 

 

Savoir-croire candide

Je tente de comprendre les mots « croire » et « faire croire » comme reflétant la réalité ontologique de tous les êtres vivants, en dehors de tout jugement moral et de tout jugement d’intentionnalité liée au dire humain : après tout, « je sais » n’est qu’une plus-value accordée à un certain « je crois » universel qu’on aurait voulu apprêter pour lui donner un meilleur aspect parmi les hommes : 

 

« Je sais » ou « c’est la vérité » traduit une intentionnalité du dire même ! « Je crois », en revanche, n’est qu’une façon de se signer et de faire exister (ce qui est cru).

 

Qu’ai-je besoin en effet de savoir que 2 et 2 font 4 si ce n’est pour le faire savoir à mon tour à d’autres ? Pour mon usage personnel, il me suffit de croire que 2 et 2 font 4 et, le cas échéant, de m’en assurer à chaque occasion. Et ainsi de chacun de nous. Quand est-ce que je m’empresse de savoir ou de transformer mon croire existant en savoir ? Réponse :

 

Quand je veux dire aux autres, quand je ne veux pas seulement qu’ils voient que je dis, mais aussi et surtout quand je veux qu’ils sachent que je dis la vérité

 

Pas de doute possible : si croire c’est dire ce qu’on pense et qu’on existe, savoir c’est dire la vérité... [7]

Bien sûr, le verbe faire-croire naturel (de la « doxa candide ») procède également d’une « intention »,[8] mais celle-ci n’est pas, comme dans le cas du savoir, consciente, purement économique, et relative au seul Inter-dire humain ; elle relève pour une bonne part de la nature même de tout être au monde : il fait croire aussitôt qu’il dit-être. Et pour une bonne part, c’est donc à son propre in-su, manquant de recul, qu’il est ainsi. La vérité de l’être est de dire. Le dire-être naturel de chacun exerce sur les autres êtres un pouvoir naturel (une force) lié à sa présence : il fait croire tout autant qu’il croit. Il ne sait pas encore la vérité qui décuplera la valeur et le pouvoir de son dire   aux autres.  

 

___

 

Si donc la vérité, le verbe savoir, et le dire aux autres en vue de les éduquer [9] sont les trois aspects d’une seule et même réalité spirituelle et économique humaine, alors nous avons affaire là à un véritable Etat d’esprit, entité onto-politique au sein de laquelle les hommes démultiplient et surenchérissent à foison leur croire et toutes les légitimités possibles pour se faire-croire les uns les autres.  

Dans ces conditions, rien de nouveau sous le soleil : la Culture cognisciste (son croire et son dire) n’est qu’un prolongement plus raffiné et plus efficace de la violence candide propre à l’être naturel. L’espèce humaine n’est donc pas différente des autres espèces vivantes par sa volonté de savoir. En tant qu’unique animal cognisciste, le soi de la conscience des hommes [10] ne se distingue (qualitativement, en terme de présence) du croire basique et in-su des plantes ou des animaux qu’en tant que lui seul peut prendre un jour conscience de la violence qu’il exerce sur tout ce qui l’entoure et sur lui-même   fut-ce trop tard. Dans ce dernier cas, sa présence sur terre n’aura servi à rien, rien qu’un mauvais esprit 

Mais il est vrai que la nature ne pense pas…

 

 



* =  Voir Supra

[1] Doxa ontologique candide  = croire in-su (= inconscient de soi) et a-morale.

[2] C’est-à-dire SE manifeste au monde et non point à l’observateur que je suis.

[3] Selon la traduction de Marcel Conche.

[4] Pistis est ici le croire ontologique (ce que Michelstaedter nomme persuasion, être persuadé) et Peithô la rhétorique, l’art de persuader (autrui).

[5] Cf. « Immorale vérité »  (suite de ce billet).

[6] Autre versant, autre usage qui est fait de la vérité, celui tourné vers le monde naturel… : elle permet d’entériner le « monde-esprit » afin de le mieux connaître (savoir). Entre l’esprit religieux contempteur du corps et la volonté cognisciste, il y a affinité originelle, une même volonté de puissance spirituelle sur le monde. 

[7] Aller jusqu’à dire « Je suis la vérité », c’est faire passer son dire propre pour vérité même, sans la médiation habituelle, sans faire de celle-ci l’objet de celui-là.  De fait, c’est là personnifier (« je ») le dire même en tant que synonyme du verbe être. Etre signifie dire-être, telle se dit la vérité ontologique – indépendamment de tout contenu de discours. « Je suis la vérité » signifie : « Dire est la vérité de l’être » en personne...

[8] Le fameux « comme si » la nature pensait.*

[9] L’usage de la communication impose plutôt les mots « informer », « enseigner » ou « initier »…  

[10]  On pourrait nommer les hommes « les soi », à la fois en tant qu’ayant seuls le « soi » pour Existant, mais aussi, plus ironiquement, en tant qu’ils sont manifestement pourtant les seuls êtres au monde à ne toujours pas savoir ce qu’ils veulent.

13.08.2007

Présent (4/4)

4/ Dire présent, vérité différée…

 

Y dire parce qu’on Y est. 

 

 « C’est le même penser et la pensée qu’il y a. Car sans l’être dans lequel il est devenu parole, tu ne trouverais pas le penser » [Parménide. Marcel Conche, Fragment 8, vers 35 et 36]

Le penser a trouvé à se dire dans l’il y a ; si parole il y a, c’est donc bien parce qu’il y a des choses présentes auxquelles la parole se joint. « Il y a » est le lieu naturel de parole.

Mais tout dire, pourtant, toute parole n’y est pas forcément ![1] D’où la question : quand donc la parole est-elle réellement  ? Réponse : quand elle dit ce qu’il y a vraiment. Le raisonnement est circulaire, mais avec lui on a pour le moins deux critères : 

 

Une même appartenance et leur coïncidence…

 

Avec Parménide (revisité ?), on s’interdit toute parole utilisant le langage d’un autre monde, en l’occurrence celui emprunté à quelque dieu : on ne veut pas d’un langage qui nous autoriserait à parler de notre monde… sans y être !

Or, un langage emprunté jadis au dieu pour que nous puissions dire la vérité de notre monde autorise aujourd’hui encore notre dire, le plus scientifique même, à n’y être pas (au monde) : est-ce bien humainement honnête ?

 

Véridique est la parole entée sur la présence de tous dires et trouvant parmi eux sa place. L’il y a bien pensé, la parole peut s’y dire. [2]

 

Paroles d’Inter-dire, en revanche, (sans autre lieu que fantasque, imaginaire, cognisciste, de propagande…) sont toutes ces paroles entées sur un de ces espaces imaginés par la pensée humaine, coupant et coupée, extrayant et extraite, abstrayant et abstraite, divinisant et divinisée  

 

Dire la vérité de l’être par la véridicité de notre dire signifie que celui-ci se conforme à l’être, en l’espace de l’il y a. [3]

___

Voilà qui paraît bien étrange ! un dire soucieux de se conformer au réel avant de s’y présenter à son tour ! Cela nous change d’une vérité habituellement peu soucieuse du dire-être au monde de chacun (être vivant ou chose) ![4] Dire-être : je dis, je dépose des mots, mes mots. Non point dans le langage, non point tout à fait dans l’Inter-dire (bien que seuls des hommes le recueilleront), mais au monde, en tant que dire-être, signe (entre autres) de ma présence parmi d’autres présences.

 

Parce que j’y suis, j’y dis Et aussi longtemps que j’y dis, j’y suis. Tout notre savoir, même, n’est jamais que notre façon d’être là   ou de n’ y être pas !

 

Parménide cherchait à dire ce qui est vraiment, et découvrit avec surprise son dire parmi d’autres dires :

 

Quoi !? le dire humain est prisonnier de l’être au monde ? Qu’à cela ne tienne, en cela il est véridique ! Restons donc présents, différons simplement toute vérité qui va sans dire ou nous ferait être au monde !

 


 


[1] C’est là que commence l’étonnement de Parménide et son interrogation sur « l’opinion », la doxa (supra).

[2] Voir le rapport pistis-vérité, supra.

[3] Celles, autres paroles, qui n’y sont plus parce qu’elles se sont détournées de lui au profit de l’ambitieux Inter-dire, inventent nécessairement d’autres espaces.

[4]  Vérité candide, violence candide ? (objet d’un prochain billet, en principe).

06.08.2007

Présent (3)

3/ Ecouter dire

 

« Tout est illusion ! ». Il n’a pas manqué d’hommes, tout au long de l’histoire, et aujourd’hui encore, pour proclamer pareille sentence !

Quand Parménide exprime son doute sur la réalité de l’existence, devons-nous le croire ?

Quand lui ou un autre s’interroge sur la réalité de ce qui est présent, là, devant lui, n’est-il pas dans la situation décrite ci-dessus ? (Cf. § 2) Son doute au sujet de l’existence réelle du monde ne prouve-t-il pas, paradoxalement, que celui-ci existe ?

En effet, me dira-t-on, mais sa question fut, plus précisément : existe-t-il vraiment ? n’est-il pas une illusion ? Alors mettons-nous d’accord : loin de douter du monde même   son propre corps en atteste, est le monde  notre homme cherche donc à transposer ce qu’il y a    en une vérité. Son doute veut dire : je doute de ma capacité à traduire la réalité du monde  en vérité.

Une plante ou un animal ne doute pas du monde qui l’entoure. Si l’homme, lui, s’autorise à en douter, c’est qu’il « vise » autre chose, précisément : à dire la vérité. 

Le doute quant à la réalité de l’existence ne remet donc pas en cause (ce) qu’il y a, mais la vérité qu’on peut en extraire. Le doute prétendu quant à la « réalité de l’existence » trahit une volonté de dire autrement, voire autre chose : non plus le monde, comme toujours jusqu’alors, mais    la vérité même.

Le doute, c’est ce qui a permis aux hommes de passer d’un dire simplement « le monde » ou « ce qui est », à un dire « la vérité », seulement la vérité. Nous avons alors changé de monde.

 

Quelle sera la prochaine étape, notre prochain dire, notre prochain monde ?

30.07.2007

Présent (2)

2/ Qu’est-ce qu’être présent ?

- « Présent ! » ;-)

__

« Qu’est-ce qu’être présent ? »

Voilà bien une question d’homme, car un animal s’interroge aussi, parfois, mais sûrement pas de la sorte !

Le langage est cet espace dans lequel nous avons l’habitude de nous interroger, de nous poser toutes les questions, et il paraît tout à fait naturel à chacun de répondre à toutes ces questions de façon homogène, dans ce même espace de mots.

Bref, je m’apprête à dire à mon tour ma réponse, comme fut dite la question, tout naturellement ! Mais de fait, je répondrai donc bien ici à un homme, pas à un animal, comme il se pose, lui, ses questions.

 

Tout naturellement ?

 

Mais être présent est tout aussi naturel, pour un homme, que de dire, que de répondre à une question !

 

Ainsi donc, pourquoi ne répondrais-je pas plutôt à la question posée, précisément  par ma présence même !

 

Alors c’est trop tard, c’est inutile, j’ai déjà répondu malgré moi :

 

Je suis sans avoir besoin de le dire.

Ma présence a précédé mes mots.

La réponse précédait la question…

 

S’il en est ainsi, c’est donc mon questionnement qui pose problème ! (Retour à l’envoyeur ?) Il montre que l’évidence de la présence a été rompue, et que mon langage, pour une raison quelconque, m’amène à douter de ce « qu’est » être présent, alors même, comme dirait sûrement Descartes, que douter est déjà une preuve que l’on sait, que l’on connaît la réponse à la question.

 

Alors à quoi joue-t-on donc à poser ce genre de questions !?

 

On joue à ne pas répondre à la question « qu’est-ce qu’être présent ? » mais à vouloir dire « ce qu’est la présence ».[i] On sait qu’on est soi-même présent, on n’a pas besoin de le dire, mais on veut dire « ce qu’est la présence » car ça justement, ça n’est dit nulle part ni d’aucune façon. C’est réservé à l’homme !

 

Le langage humain serait-il cet espace où l’être homme s’invente « des Noms qui sont » ?

 

De fait, penser est à bien des égards se poser des questions auxquelles nos corps présents, pense-t-on, ne sauraient répondre…

Dans ce cas, « Qu’est-ce qu’être présent ? » est une question que notre penser se pose à lui-même, a parte, indépendamment des corps que nous sommes et de l’espace dans lequel ceux-ci sont. Alors donc : « Qu’est-ce qu’être présent – en esprit ? » est la seule question pertinente, cohérente. Mais la réponse n’est pas à chercher ici et maintenant, dans ce qui est palpable[ii]

 



[i] Les écueils sont nombreux qui nous conduisent à ne pas faire la différence ou, pire encore, à faire de la « différence ontologique » une pertinence ontologique… dont on pourrait parler.

[ii] « L’essence des choses », leur cognoscibilité, nous a conduit à casser notre présence, notre surface communes. Le cogniscisme auquel je fais allusion n’est pas un simple « relevé », un constat de la Nature, il est un ensemble de choses découvertes dans cet autre espace créé à cet effet, dans lequel les choses et nous-mêmes sommes pareillement  transférés pour y cohabiter « en vérité ». C’est là le règne d’une réalité multiple (autant de dire-être) ramenée à un seul dire : l’Inter-dire humain.  De fait, la majorité des hommes préfèrent savoir que dire-être.

Leur esprit est déjà passé de l’autre côté.

23.07.2007

Présent ! (1)

1/ S’en tenir au présent

… à ce qui est vraiment présent. [i]

 

Discerner le réel avant de le dire, et pour Y dire vrai.

Discerner veut dire constater, puis garder la mesure, afin de ne perdre, non point quelque objet ici ou là, mais l’espace même dans lequel tout dit.

 

Tel est le verbe premier, tel le second, immédiat, s’impose.

 

Ne dire que ce qui est vraiment  

Nous en tenir au présent   espace.

 

Une façon naturelle de voir : n’est vraiment que ce qui est vraiment , ici et maintenant : nous n’avons pas à chercher ou à attendre quelque « vérité éternelle » pour en décider !

 

Le vraiment là n’impose pas l’éternité

 

Du reste, nous-mêmes ne sommes pas éternels  pourquoi devrions-nous « vivre » dans un monde d’éternités, bercés de pensées éternelles ? Est-ce parce que l’éternité appartient à ce ciel du penser qui nous permet de vivre, quelque peu béats, « en esprit » et « en vérité »?

Je tente de discerner, je comprends les limites à la fois de mon discernement et de mon dire. Cela signifie que je ne veux pas connaître à l’infini ! Cela signifie que mon désir de connaître s’arrête à un certain moment, choisi d’avance, à savoir : quand il me faudrait quitter cet espace naturel de tout être pour quelque autre, purement noétique ou fantasque.

 

Etre présent : ni le verbe savoir, ni l’éternité ne sont convoqués.



[i] Telle peut être l’injonction qu’on finit par se faire à soi-même après tant de siècles   et d’excès ! –  de penser et de pensées toujours plus rationnelles mais jamais sagement contenues   dans les  limites de l’être, du dire-être humain. 

16.07.2007

"Sois toi-même !"

NB/ En notes de bas de page : quelques précisions à lire de préférence dans un second temps.

 

Stirner avait entendu parler de Socrate, il savait qu’il deviendrait un jour Platon. Un matin, alors qu’il se rendait chez Proudhon pour discuter ensemble de leur propriété respective, il croisa Socrate, saisit alors l’occasion, s’inventa un prétexte et l’aborda.  

 

[Stirner [1]/ / Socrate,  alternativement]  

 

- Dis-moi, Socrate, j’ai un problème tout à fait personnel, je ne sais comment le résoudre ; que me conseilles-tu ?

- Sois toi-même !

- Ah ? mais peut-être ai-je intérêt à être quelqu’un d’autre ![2]

- Et comment pourrais-tu être quelqu’un d’autre ?

- Eh bien  –  si je ne cherche pas à tout prix à me connaître, à toujours savoir précisément ce que je veux avant d’entreprendre, ni même à ne chercher résolument que mon plaisir, à veiller sans cesse à mon intérêt, etc.,[3] je suis alors forcément quelqu’un d’autre ! Je suis d’ores et déjà quelqu’un [4] en ne cédant pas à l’injonction collective d’être « moi », et suis en outre autre que moi en ne sachant pas qui je suis.

- C’est amusant…

- Mais peut-être ai-je conscience que le moi auquel tout nous invite est tout autre chose que ce que l’on croit ?

- Tiens donc ! Ainsi chaque moi se tromperait-il sur son propre compte !?

-  Non point sur son propre compte puisqu’il se définit précisément comme ce « moi » auquel on l’invite, mais sur cet autre qu’il pourrait tout aussi bien être.

- Quel autre es-tu donc toi-même !?

- Je suis cet autre rebelle à cette Loi.

- Que veux-tu dire ?

-  Je suis autre que ce moi qui répond aux exigences de la Loi.

- Oui, tu es rebelle, tu viens de le dire...

- Non, je veux dire que ce « moi » auquel tout nous invite veut justement dire que « nul n’est censé ignorer la Loi ». Que c’est à dessein de la Loi que le moi existe.

- Alors tu penses que le « moi » aquel tout nous invite n’est autre qu’un article de foi ?

- Oui, il fallait bien un moi pour accuser réception de la Loi ! La notion de « personne », même, fut inventée et instaurée parmi les hommes au moment où naissait le Droit, le savais-tu ? [5] Ce n’est pas un hasard !

- Je vois ; tu penses qu’être soi comme tout nous y invite, c’est en réalité souscrire à une façon d’être sollicitée par la Loi.

- Et en toute logique il faudrait définir comme « non-moi » cet autre auquel j’ai fait allusion : toute personne malgré elle, tout ignorant de soi, tout individu ne sachant pas ce qu’il veut, qui il est exactement, etc.

- Mais c’est donc toi-même que tu définis là !

- Eh ! pas si vite ! J’emploie ici à dessein la terminologie officielle. En réalité, j’en sais plus que toi sur le sujet puisque je vois le cercle et le centre, mais aussi l’extérieur du cercle, le cercle excentré et l’absence de cercle. Mais ne compte pas sur moi pour faire une « Loi de l’autre », ou alors c’est justement ton « moi » qui se retrouvera à l’extérieur !

- Je ne comprends pas, tu te moques ?

- Un peu, il est vrai ; mais voici ce que je veux dire : la Loi commande au moi qui lui correspond de s’enfermer à l’extérieur de lui-même, d’en être simplement le pendant, le reflet, l’incarnation… Le moi auquel tout nous invite ressemble à cette grosse oreille que sont les radars, toujours pointée vers le ciel de la Loi.

- Ca devient un peu trop compliqué pour moi !

- Alors fais comme moi : simplifie-toi le moi !

- Mais t’es une Loi à toi tout seul, ma parole ! Ou pire encore : sans Loi ni Moi !

- Disons que je ne suis moi que pour moi-même ! Sans Loi mais moi ! (il se met à sourire)

- En effet, voilà une autre définition… (il sourit à son tour) Mais alors, si je te comprends bien, tu penses que la Loi fournit en quelque sorte à chacun des faux motifs d’identité, un même faux « moi » !  

- Dis, comment pourrais-tu être « toi » si l’autre est le même ? Comment pourrais-tu être « toi » si chacun ne voit en toi qu’un moi parmi d’autres ?

- T’es quelqu’un, toi ! Tu te crois donc unique !

- Mais n’est-ce point ce que tu commandes ? [6]  

[Ils se mettent à rire]

 

 


[1] Je choisis délibérément Socrate plutôt que Platon pour le désir qu’il a… de devenir Platon. C’est-à-dire devenir lui-même – ou un autre que lui ?

[2] Stirner connaît Socrate, il sait que celui-ci le conduirait volontiers vers une figure de l’Etre, en l’occurrence ici, en l’Idée du moi. Rusé, il se situe d’emblée dans la figure de « l’autre », celui dont Socrate  n’a pas fait le portrait et dont il ne peut non plus le faire ici puisqu’il s’agit d’un seul homme – Stirner.

[3] Ces exemples de traits ne sont pas pris au hasard, ils correspondent en effet à ce qu’on attend d’une personne non aliénée, c’est-à-dire « elle-même ».

[4] Stirner renverse ici le sens habituel du mot. Il n’est pas indifféremment « quelqu’un » mais précisément celui auquel  Socrate dira plus loin « T’es quelqu’un, toi ! » : l’autre sens du même mot. C’est tout le sens de ce texte (Cf. note 5).

[5] Stirner ironise en demandant à Socrate s’il le sait car lui-même sait très bien ô combien le moi selon Socrate à tout moment sait, ô combien il cherche à fonder toutes les Idées (dont le Moi) sur le seul savoir. Et c’est précisément à rebours de ce savoir permanent que Stirner a défini plus haut « l’autre », figure de l’artiste désinvolte, s’il en est, que Platon   l’autre ou le moi de Socrate ?   a chassé de sa République. L’artiste dit : « Tu n’es pas obligé de savoir ce que tu fais ni pourquoi tu le fais ! ». Un chapitre qu’aucun philosophe n’a écrit. 

[6] Stirner montre à Socrate qu’il a obéi à la consigne par-delà ce que celui-ci espérait ! S’étant compris, ils en rient alors ensemble. Stirner aurait pu rajouter : « J’ai choisi d’être moi en ne l’étant pas », c’est-à-dire en rejetant à la fois les deux termes de l’antagonisme, « pas même moi dans ce discours qui n’oppose que des idées contraires. En effet, comment pourrais-je être, moi, une idée et / ou le contraire de la Loi ? ». Mais il sait que son interlocuteur a compris.

 

09.07.2007

L'élu et l'oublié (4)

6/ Entre nous soit dit

Devant pareille ambivalence du langage et de l’esprit de la communication envers chacun (embryon de personne ou homme fait), il apparaît que plus notre langage est riche et serré, plus nous dépendons manifestement les uns des autres. [1] Nous parlons entre nous un langage technique de chaque être ou chose, d’une fleur par exemple, mais ne songeons pas aller personnellement et gratuitement à la rencontre de celle-ci car on nous a appris, comme de tout être, à faire d’elle quelque chose…   –  la dire ! [2]  

Est-ce donc que toute rencontre doit être utile à l’Inter-dire ? Alors apprendre ou faire l’expérience de toute chose pour (la) dire, ce serait donc ça, l’expression –  « de soi » ?

 

Dire est la résolution de notre expérience mort-née … Seuls certains sentiments voguent encore parfois dans l’interstice, privés de mots utiles, privés même d’un moi : peut-être n’ont-ils jamais voulu se dire afin  d’être ainsi plus près des êtres et des choses !?...

 

Un espace à huis clos, hors la présence de ces choses qu’elle assimile, digère et convertit en monnaie d’échange ; une sorte de gigantesque faucheuse rotative happant les choses à la périphérie et les ramenant au centre ; un large tourbillon qui engrange sans cesse et brasse indéfiniment en son sein, pour nous, des informations (dont nous nous nourrissons)… : telle est la fabrique des mots que nous mastiquons sans cesse comme des chewing-gums  produit fini, produit de transformation des choses.

 

Et c’est le mouvement de nos mâchoires qui attesterait de leur réalité ? Aucun mot pourtant ne renvoie plus en chacun de nous à une représentation de la chose qu’il désigne, mais à cette place et cette fonction qu’il occupe au sein de la communication.

 

[C’est pourquoi, sans mot pour dire, chacun se sent aussitôt dépourvu, croit devoir faire appel au savant ou au poète pour exprimer à sa place ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent, etc.  Car l’autre sait : Un mot pour chaque chose et quelque vague représentation de ce qu’elle est « dans la réalité » pour l’accompagner   voilà qui suffit à nourrir la relation de notre homme « à la chose » ! C’est-à-dire en réalité à la communication humaine ! Nous connaissons ensemble parce que nous ne savons même plus ce qu’est faire connaissance personnellement (comme quand on dit de quelqu’un qu’il est « personnel »), expérience qui se passe de savoir et de communiquer à d’autres. Apprendre pour pouvoir en parler, pour dire et transmettre ce qu’on sait   voilà ce qui suffit au croire* des meilleurs ! Tout « il y a » fait partie des « infos », et les « infos » on les regarde pour se tenir les uns les autres au courant… Oui, il y a bien un courant, mais à l’intérieur de ce courant, aucune position, que des mouvements.]  

 

Le langage de la communication appris à l’école et complété devant l’écran de télévision – c’est cela que chacun montre du doigt quand il dit ce qu’il « voit », ce qu’il « perçoit », ce qu’il « sait ». Vidé ? confisqué ? éduqué ? Pire !    informé.

 

__

7/  Epi-logue : Les fleurs manifestent

Il n’est pas tant question ici, malgré les apparences du propos, de l’opposition de l’individuel et du collectif, mais de l’individualisme solipsiste humain dans son ensemble à l’égard des autres espèces vivantes, de leur présence... Plus les hommes dépendent les uns des autres, plus ils forment en effet une unité ontologique à part, une sorte d’organisation secrète, une bulle sectaire dans l’océan de l’être (l’il y a), en quelque sorte le département « savoir extra-terrestre » alloué aux hommes par un ministère divin :

 

Les hommes forment un vaisseau spatial qui ne sait même plus qu’il est amarré à la terre tant ils voyagent de l’un à l’autre et communiquent entre eux de plus en plus étroitement.

 

Pendant ce temps, quelque part sur terre, tout à côté pourtant de nos mondaines relations, non loin des pieds de chacun et de nos plus lents chemins, des fleurs continuent d’être , le plus simplement du monde, et des abeilles butinent encore et toujours leur présence. Le souffle du bourdonnement de l’essaim humain centré sur lui-même   on n’y  butine que les « essences » et la manipulation    ne les a pas encore toutes civilisées. Aujourd’hui elles manifestent contre l’Inter-dire humain et brillent d’un nouvel éclat. Oui, Messieurs Dames, elles « veulent dire » ! mais ce qu’elles nous disent là est bien différent de ce nous savons d’elles, car elles ne parlent plus ici notre langage, elles s’en dégagent ; elles nous rappellent simplement leur dire, le dire de tout être au monde. Tragique rappel au monde fait à l’homme et son histoire :

 

« Regarde, je suis là, tout est là ; vois ma façon d’être, et maintenant dis-moi la tienne, dis-moi toi aussi si tu es là »…

 

Aujourd’hui, je suis une abeille et voudrais être une bombe. Si tout est là, nous n’avons plus à chercher, chacun de son côté, en nos fors intérieurs. Si tout est là, c’est ici que tout se passe ; si tout est là, nous avons à voir ce que nous pouvons faire ensemble ou à définir clairement pourquoi nos chemins se séparent.


 


[1] Sempiternelle question de savoir si un pur croisement de lignes peut être dit un « moi ». Voir Michelstaedter (lecture  du moment, c’est tout) sur le langage technique et sa capacité à réunir les hommes.

[2] La philosophie, par exemple, n’est plus cette marche permettant à chacun d’accéder à une compréhension de l’être ou du monde, mais ce cursus qu’il lui faut longtemps suivre, ces échelons qu’il lui faut gravir un à un avant d’en arriver enfin à son tour  à… dire!

[3] Les choses existent puisque nous en parlons, les choses sont comme nous le disons. Comme c’est simple !

 

 

02.07.2007

L'élu et l'oublié... (3)

5. Le verbe dire, otage de la communication

Tout ce qui est manifeste (x2), fut-il parfaitement muet, comme par exemple une rose, dit son être au monde. Son expression est déjà et avant tout matérielle et morphologique. Mieux que le mot « ex-pression », qui sous-entend un dedans et un dehors, convient ici, à mon sens, celui de présence, de coïncidence première entre une chose et l’espace physique commun. [i]

 

« Il y a » veut dire un évènement en un lieu, indissolubles (sauf à vouloir savoir !). Simple est toute présence. [ii]

 

Le commerce des mots que font les hommes (je laisse ici de côté la communication animale)   cette énergie cinétique de paroles indéniablement présente –  à la fois prolonge et dépasse tout évènement ; il est la manifestation aux hommes d’un moi immatériel ajouté, alloué au corps de chacun en tant que support et héraut d’un lien exogène aux corps individuels, aux autres moi :

 

La communication humaine veut dire : « il y a un autre il y a » !

 

Mais c’est donc à l’intérieur de cet espace de communication que « tout se passe » maintenant, en tant que chaque chose, quelque chose, est dit d’un homme à l’autre, « s’y trouve » même ! Autre « il y a » ! C’est par ce lien interne de chaque homme à l’espèce humaine que s’imprime en lui l’esprit de la communication. C’est pourquoi il est plus difficile de cerner d’emblée la manifestation au monde d’une pareille relation sociale entre les hommes (si ce n’est à l’échelle de l’espèce) que n’importe quelle présence « sans précédent ». Si son rapport au monde concret est un des aspects du langage, le sens de la communication, en revanche  c’est-à-dire à la fois pourquoi les choses sont dites (motivation cognisciste en l’occurrence) et qu’est-ce qu’elles deviennent au sein de la communication (soumises à l’économie du dire)   est bien plus spécifiquement endogène à l’espèce, à son fonctionnement, à son caractère, aux intérêts qui y grouillent. (Une autre espèce présentera les choses tout autrement).

Dans ces conditions, dire la vérité, ou plus simplement user du langage commun et collectif, permet semble-t-il à chaque moi, à la fois de se situer à l’intérieur du réseau de communication et de dire le monde. Cela lui confère-t-il un sentiment d’appartenance ? Oui, mais cela constitue aussi une forme de chantage : pourquoi mon rapport au monde est-il ainsi soumis à mon appartenance au réseau humain de communication ? C’est simple :

 

Parce que je dois tout à la société, jusques et y compris moi.

 

Sans langage communautaire et évolué appris, en effet, pas de conscience de moi ; sans un moi conscient, pas de conscience claire du « monde », aucun moyen de le dire ; sans savoir   ce mot résume la collusion entre langage, ego d’appoint et sectarisme humain   pas de dire aux autres efficace, crédible. 

S’il en est ainsi, il n’est (en effet !) point nécessaire en matière d’éducation du petit de l’homme d’attendre que celui-ci ait l’âge d’un rapport au monde (êtres et choses) pour imprimer en lui le langage, c’est-à-dire l’esprit de la communication. Il est entendu qu’à cette seule condition  apprendre le langage   il pourra dire à la fois moi et le monde. Indissolublement ?

 

« Qui veut un moi et dire le monde ?  »   voilà ce que signifie le langage, officiellement.

 

Mais pour l’enfant en bas âge, l’apprentissage du langage n’est pas tel qu’il lui permet, tel un outil placé dans ses mains par des personnes adultes, de conquérir le monde et son moi. L’ici et le maintenant auxquels on le forme sont ceux du langage en tant que l’espace même de la communication humaine, le langage fait  espace (supra), le langage qui octroie tout et le droit afférent ! Cette suprême instance n’est donc pas « là » pour permettre à chacun d’en faire à sa guise avec « le monde » et avec « lui-même », mais pour le faire homme en exercice avant même   cela dût-il arriver   qu’il ne s’éveilla au monde ! Le langage est l’agent recruteur des futurs « moi » susceptibles d’entériner et d’entretenir l’autre « il y a ».

 

« Tu crois être toi, mais ton moi t’a été simplement alloué ; il est ton titre de transport dans le commerce des hommes » [iii]

 

Mais alors que se passe-t-il donc, en définitive, « à l’intérieur » de cet espace de communication humaine ? Si l’on admet que la Raison en est la fine fleur, elle serait donc cet intérieur, formé par tous les esprits égoïques humains, qui a décrété extérieur le réel.

 

A l’image de cette relation qu’entretient notre intérieur humain (fait de moi) à la réalité extérieure (faite de non-moi), la vérité apparaît dans le langage comme le sens donné au réel extérieur par l’intérieur… de la communication humaine.

 

Ainsi, l’idée même de vérité dans la tête d’un individu procède de sa formation à l’esprit de la communication   et non d’un rapport naturel (s’il en fut, personnel ou pas) au monde et aux autres hommes. [iv]

Il n’y a de moi pareil qu’en perpétuel mouvement, en perpétuel commerce, en perpétuelle communication ; aussitôt qu’il s’arrête, qu’il sort du cercle de l’il y a officiel, il n’y a plus personne, il n’y a plus qu’un moi effaré de se retrouver seul au monde, se demandant qui il est et s’empressant aussitôt, le plus souvent, de retourner dans la ronde. 

 

Un moi de locataire et une capacité bien affûtée de dire aux autres   mais pas de rapport personnel aux êtres, aux choses, au monde  – : Ecce homo (voici l’homme).

 



[i] Relation primordiale et a priori de tout être-relation : la relation à l’espace commun d’où apparaissent toutes les autres (Cf. l’oiseau s’enfuyant à mon approche et révélant ainsi ce qu’est la présence, supra). Je zappe ici le rapport cognitif traditionnel établi entre essence et apparence.

[ii] Michelstaedter définit l’homme qui sait comme affirmant en réalité doublement sa présence.

[iii] « Circulez, il n’y a rien d’autre à être ! ». [Entre nous : mauvais élève, mieux au monde et déjoué moi ?]

[iv] Une nouvelle « révolution copernicienne » sur le marché de l’Inter-dire humain ?

25.06.2007

L'élu et l'oublié... (2)

B. L’oublié

 

4) Le verbe « oublié » sous la table du banquet *

Sacrificium intellectus : « L’oubli » du verbe dire et la conversion afférente du verbe croire naturel forment ensemble la condition même du verbe savoir et du Nom éponyme. Les attributs naturels de l’être-relation au monde   les verbes croire et dire   furent dissimulés sous la table du banquet dialectique (rhétorique sur l’être, bien plutôt) afin de faire « tendre de savoir » tout notre « être d’homme ». (Cf. #2)

 

Et pourquoi pas aussi, tant qu’on y est, faire que tout l’Uni-vers « tende » à son tour vers l’Etre !?  

 

Mais oui, les hommes justement s’y affairent.

Je veux remonter ici à l’origine grecque de notre Etat d’esprit, par comparaison, pour voir le chemin parcouru depuis. Face à la religion officielle de la Grèce, si j’en crois Bruno Snell, Socrate ne fut pas condamné comme hérétique mais comme athée. A l’époque, on demandait à chacun de respecter le culte mais non d’avoir la foi. Chacun pouvait croire ce qu’il voulait et appartenir même à quelque religion étrangère pourvu de respecter les consécrations religieuses officielles du lieu où il séjournait  –  consécrations religieuses éminemment politiques, donc. Attachement au « sol » plus qu’au « ciel ». Les dieux paraissaient si naturels aux Grecs qu’un Hérodote parcourant le monde s’attendit tout naturellement à trouver partout ailleurs les mêmes dieux que chez lui, fut-ce sous d’autres noms ! **

 

Cela signifie qu’une liberté personnelle naturelle de penser et de dire jouxtait sans encombre le devoir religio-civique de tous.  

 

Qu’en est-il aujourd’hui de notre liberté naturelle de croire et de dire eu égard notre volonté introjectée de savoir ? Outre de mettre les hommes en compétition, cette véritable conversion constitue in fine une véritable profession de foi : en tant que l’aspiration de chacun le relie au plus haut point aux autres par le verbe dire que lui inspire la volonté de savoir, chacun se dissuade lui-même d’un vouloir dire autre, sous peine de n’être pas crédible auprès d’autrui, de passer pour un individu pas sérieux.*** L’art même est soigneusement campé par l’Inter-dire dans l’individualisme touchant de l’artiste... Il ne saurait manifester l’être-au-monde par excellence ! Il ne peut qu’agrémenter ou distraire la collectivité humaine… « dont l’essence et la dignité sont d’aspirer au Savoir et à la vérité », c’est dans tous les esprits…  

 

Les hommes croient dire leur croyance ; en réalité ils croient a priori et en choeur en un dire   celui-là même qui les motive, les met en compétition, les unit religieusement et les prédéterminent à croire, à aspirer… en lui seul.

 

Dans ces conditions, « La part des choses » pourrait-on dire, le partage des dires comme celui vu ci-dessus entre dire privé ontologique et culte public rendu à la religion politique, n’est plus. La volonté de chacun, tournée vers ce dire- constitué de savoir, de vérité, et de sérieux envers les autres   cette volonté  est maintenant exclusive : son objet et le dire même cet objet sont pareillement séparés (supra) de notre croire naturel et individuel, ontologique. Toute parole qui s’établit à son compte (ainsi la qualifiera-t-on) sera désormais décriée, discriminée  –  elle sera déclarée « subjective », « individualiste », « psychologiste », « mystique »   et donc suspecte. Au fond, notre volonté désormais ontologique (!) de savoir n’est plus qu’aspiration à rejoindre ce « vouloir dire » dont se trouve affublée toute chose même, ce « vouloir dire » justement synonyme en français de « signifier » : non pas « donner signe de sa présence au monde », mais « signifier en l’espace   de la vérité ».

 

Suprême faveur ontologique accordée à tout être, à toute chose : la Pythie aujourd’hui scientifique est désormais postée à l’embouchure de chaque être. La bouche de chacun est désormais en effet, elle aussi,   de vérité !   

 

Sacrificium intellectus : sacrifice de toute présence qui croit et dit sans rien savoir –  et pourtant communique de la sorte avec ses semblables et le monde **** –  sur l’autel d’un Dire qui distribue à chacun sa parole et les rassemble toutes en son sein : la vérité. 

 

[Dionysos, croire universel, fut un temps démembré, mais il est maintenant à nouveau reconstitué. Dans la bouche de chacun  –  en vérité]

 

___

(*) Le tiers participant jusque-là tu, le verbe dire : polémique ?

(**) L’analogie est frappante entre pareils dieux et nos noms communs : on s’attend en effet pareillement à les retrouver partout ailleurs, fut-ce traduits en des langues étrangères.

(***) Rappelons-nous qu’il fut un temps où la vérité pouvait sortir de la bouche d’un dément.

(****) « Communiquent » dans le sens de pièces d’un même appartement : qui communiquent entre elles.

18.06.2007

L'élu et l'oublié... (1)

…ou la conversion de l’être homme au cogniscisme

Un prolongement, entre autre, du billet « la vérité à la place du dire ».

                                

A. L’élu

          

1) Un Dire en partage

Le verbe savoir au sens moderne du mot s’inscrivit dans la généalogie d’une volonté humaine d’instaurer à nouveau un Dire qui fasse autorité parmi les hommes, un Dire qui paraisse légitime aux yeux de tous et devant lequel tous s’inclineraient. Il est venu, à un certain moment de l’histoire, après maintes péripéties, prendre la place d’une Parole, d’un « savoir » qui émanait jusque-là d’un dieu ou d’un roi souverain, voire d’une institution. Il l’a renversée et pris sa place dans les paroles des hommes, auprès du dire des hommes.   

Au sens moderne de « propriété d’aucune personne a priori », le verbe savoir a rendu en effet la vérité « libre de recherche » et s’est ainsi rattaché lui-même à l’objectivité la plus pure : La recherche ne commença en effet véritablement qu’avec la « nationalisation » de la vérité. Le dire attaché au savoir ce-qui-Est (la vérité sur la réalité) acquit ainsi un statut et un mérite nouveaux, une légitimité toute   démocratique. L’Idée désormais à la place de l’ancienne force de parole peut se traduire aujourd’hui encore par :

 

Savoir est à la portée de chacun, la vérité est à tout le monde !

 

2) Le sérum de vérité : préparer la guerre contre le verbe croire

Mais de quelle vérité Démocratique  les hommes allaient-ils alors se mettre à parler s’il lui fallait s’imposer comme Dire majuscule aux yeux de tous ? D’une vérité « en-soi », bien sûr, d’une vérité qui n’appartiendrait désormais pas plus à l’un qu’à l’autre, d’une vérité qui ne nous servirait pas seulement de Guide, mais déterminerait aussi et surtout    là fut la nouveauté    notre façon d’être !* Les hommes avaient jusque là en effet à conformer leur vie pratique à un savoir détenu par une poignée d’hommes, ou apprenaient la sagesse auprès de quelque Sage en personne ; ils eurent maintenant à adopter un mode d’être au monde qui les conforma à leur propre volonté de savoir… introjectée : alors que chacun ne disait jusque là aux autres la vérité que parce qu’elle lui aurait été transmise (par exemple par les Muses ou la tradition), à dater de cette démocratisation de la parole, tous se mirent à vouloir savoir et entrèrent ainsi en compétition pour faire valoir, sur la nouvelle place publique, leur propre dire. La Parole ainsi décentralisée, démocratisée, croira-t-on que tous les dires furent seulement mis à la criée, à la pesée publique !?

Surtout, l’obligation nouvelle faite à chacun de savoir (la vérité) avant de dire… le poussa à vouloir savoir pour pouvoir dire (la vérité). ** Au verbe dire naturel et libre   qui ne disait pourtant pas n’importe quoi !     fut ainsi assigné une tâche et une direction en vertu d’un décret implicite, son « essence mimétique », qui dirait : ***  

 

Le dire, la parole humaine a pour essence d’aspirer à la vérité…

 

___

(*) Devenir tous cogniscistes (supra)

(**) De même acabit, et dans un genre pas si éloigné : la conviction de chacun d’avoir à gagner sa vie    il veut donc gagner sa vie.

(***) Mimesis aristotélicienne, selon P. Aubenque. Cf. aussi « La vérité à la place du dire » (supra)

 

 

3) Savoir « pour être » !

Devoir et donc vouloir savoir pour dire conduisit ainsi peu à peu, paradoxalement, chaque homme à vouloir savoir « pour être » !* La conséquence fut que chacun eut alors à cœur d’éliminer en lui toutes les traces multiples et encombrantes de l’ancien croire, de la « croyance »,   cette ancienne façon d’être au monde et de dire la vérité ou pas. ** Pareille « croyance passée » n’avait d’autre sens, on s’en rendit maintenant compte, qu’une espèce de suffisance aveugle. Elle passa désormais, bien sûr, pour indigne de l’homme.

Mais chacun n’a de cesse, aujourd’hui encore, de chercher pieusement à savoir pour « en être » et donner du sens à sa vie : savoir qui il est, ce qu’est le monde, pourquoi nous vivons, mais aussi, plus prosaïquement, comment gagner sa vie, se faire une place dans la société, etc. L’Inter-dire humain entretient grassement ces pré-occupations. La certitude possible (sait-on jamais) que nous promet à cet égard le verbe savoir et donne alors, croit-on, tout son sens à notre dire –   cette certitude possible est désormais la seule garante d’un monde sensé : 

 

Nous naissons aujourd’hui cogniscistes, c’est-à-dire dans un rapport contraignant de vérité avec le monde et avec les autres hommes. Nous ne pouvons désormais vivre en ce monde que si nous en connaissons la vérité.

 

C’est parce que nous croyons n’avoir rien d’autre à dire au monde et aux autres hommes que ce que nous savons   que nous cherchons si désespérément à savoir. Notre parole, notre dire n’aurait d’autre attache, d’autre sens, d’autre fin, croyons-nous, que de nous permettre d’être dans un monde où tout est cognoscible.

« L’oubli de l’être » (pour reprendre la formule d’Heidegger) signifie ici que nous avons oublié que la relation même définit a priori et en permanence notre être au monde et anime naturellement notre parole indépendamment de tout savoir    sommation purement cognisciste ! (supra) :

 

Nous avons oublié que dire est le compagnon naturel et joyeux de tout être au monde.

 

___

(*) « Quand le monde devînt les hommes », l’impératif fut à chacun de dire aux hommes « pour être » ! Pour être « au monde » ! (**) Tout comme les Muses et le logos même, du reste   rappel très instructif !

 

 

A suivre....

 

11.06.2007

[Diversion : l'homme-bouche]

Dans le vaste champ de l'univers en friche,

Sur quelque planète folle à l’abri du néant

Les hommes tissèrent un jour leurs toiles

- Telles des araignées au-dessus du vide -

Entre l’espace infini et l’échelle du temps.

 

Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici, cela était très bon.

Ainsi il y eut un soir et il y eut un matin...  - Tout à leur gloire !

Mais bientôt mûrs cependant pour eux-mêmes,

Indépendants,    luxe divin ! –

Dans leur Réalité les hommes surent alors se mouvoir.

 

Depuis ce temps donc, le Destin leur appartient

Rien n’est plus aux mains des dieux. 

La Société des hommes est leur cheval de Troie

Le monde pétri de leur Pensée, empli de leur Travail

Leur glorieux Passé, même, tapisse le fond des cieux.

 

Mais pour les besoins de la Cause

Il fallut à parfaire les hommes encore s’appliquer,

C’est pourquoi de tous temps tous rêvent de modéliser « l’homme »,

Taille unique    bien sûr démocratique  

Pour une seule Réalité.

 

Parmi tous les symboles présentés au plus grand nombre

– car la Démocratie est l’accord de tous en personne…

La « bouche » fut élue à la majorité,

La même qu’on ouvre tous en grand aussitôt que la faim nous ronge

Celle-là même qui parle de voter (forcément !) pour la « liberté »…

 

Alors voici venu le temps de la nouvelle Bonne Parole

De l’homme-bouche aveugle dévoreur de temps,

Voici offerte la Cène du « grand partage » et de l’immédiat ;

 Au menu : mélange prédigéré des genres …et de tous les appâts :

(Bien sûr tout est à vendre)

 

[NB/ L'hors-d'oeuvre est pour les exclus,

Aux "reconnus", aux bien pensants le consistant

Mais on a tenu compte des hommes dans leur ensemble, de leur nature]

                                                                                                    

Le travail nourrissant

Le rôle gratifiant

Les infos in-formant (de l’intérieur)

Le repos reposant

Les sciences améliorant

La loi protégeant

Les loisirs évadant

Les plaisirs excitant (commode, les tiroirs à plaisirs !)

La propriété stimulant et évaluant

L’argent faisant vivre, l’argent    fait vivant !

                                                             

Et au dessert on sert à tous de la Culture…

04.06.2007

Ce volet toujours rabattu

Philosophes ou clients de la philosophie, nous nous comportons le plus souvent à travers nos mots comme si nous avions nécessairement tous les mêmes préoccupations existentielles et intellectuelles. C’est le Patrimoine qui veut ça.

 

Chaque moulin à penser y vient chercher son grain à moudre.

 

Héritage gréco-chrétien sans doute : « Je suis moi, l’autre est comme moi ». En l’occurrence : « Si nous nous posons les mêmes questions générales sur l’existence, la vérité, le langage, la communication, la société, la politique, la réussite, la retraite, les enfants, la santé, etc., c’est donc bien la preuve que nous sommes pareils… ». Les questions s’imposent ainsi « d’elles-mêmes », cqfd ![i]

Seul un malin génie, bien sûr, pourrait avoir l’idée de venir mettre ici pareille évidence en doute et, pire encore, de renverser le rapport : « Si vous avez tous les mêmes préoccupations, c’est parce qu’on a construit et rassemblé votre ego et votre esprit autour de thèmes fédérateurs   en vue du seul Inter-dire collectif ! En vous fournissant le moulin, c’est l’Inter-dire qui assurait ainsi la pérennité du Grain et du moudre !"

 

En ce sens nous sommes tous philosophes   mais ça n’est plus là un compliment…

 

Alors voyons donc s’il est en chacun de nous un for intérieur qui ne s’ouvrirait pas ainsi toujours exclusivement de l’extérieur ! Car le réquisitoire présent peut être formulé, avec quelque ironie, ainsi :

 

« Ca me parle, la question s’impose   comme par magie ma pensée alors s’ouvre et débat… »

 

Or donc, à chacun aurait été alloué un moi et un penser dits personnels et libres. Bien ! Mais qu’en est-il du contenu de ce que tu penses, toi ? Serait-ce ici un insolent blasphème à l’égard de ce Bien si divinement accordé   ou bien dans un pur esprit de conséquence   que de mettre à jour des interrogations plus personnelles, réellement égoïques, en accord avec toi   puisque toi on t’a fait   et étrangement tues ? Ou bien vas-tu te conformer toute ta vie à cette tacite consigne générale :

 

Ne sois  toi    qu’à travers la Question du soi !

 

Tu es aveuglé par les lumières de la Culture. Il est temps pour moi de te plonger malicieusement dans le noir, dans ce noir où tu t’es un jour ou l’autre déjà trouvé, souviens-toi, mais que tu as aussitôt fui, très vite, forcément, ô trouillard !

Laisse-toi faire.  

Eteins tout.

Voilà.

Maintenant, dis-moi : a parte, dans ce noir de langage où tu t’es déjà trouvé tout à coup vraiment individualisé, ne t’es-tu pas demandé, te retrouvant « seul face à toi-même », n’as-tu pas interrogé ton penser comme à l’instant :

 

« Qu’est-ce que j’attends au juste des autres ? » [ii]

 

Décomposée, la question est : « Qu’est-ce qu’ils me veulent ? » ; « Que puis-je leur donner ? » ; « Que pouvons-nous entreprendre ensemble en toute liberté ? » ; « Pourquoi devrais-je si spontanément leur dire qui je suis et ce que je pense ? ». « Que faire d’eux et que faire de moi ? en somme… ».

 

N’était cette fichue appartenance servile qui les rassemble autour de « thèmes »,  leur dicte par là leur « moi » et les déroutent de leur question authentique,  les hommes […]*

 

____

*  Je n’ai pas retrouvé la suite de ce texte conçu il y a quelques temps déjà. Mais quelle importance ? Je suppose que ça avait trait au « contenu » du dire de toute authentique individualité. A chacun de voir. Pour ma part, je trouve l’incident amusant. Il interroge mon dire en ce trou noir. Attention je rallume !  ;-)



[i] « Qui suis-je ? » (qui sommes-nous) ; « Que faire ? » (que faisons-nous sur cette terre) ; « Qu’est-ce que le langage ? » (quelle vérité nous est accessible), « comment vivre ensemble ? (qu’est-ce que la politique ),  etc.

[ii] Ma question n’est pas « la question du moi » et autre « question du rapport à l’autre » mais celle que chacun se pose dans le noir en tant qu’il cherche alors l’autre. 

28.05.2007

Dialogues ontologiques 5/5

V La parole sort  [1]

L’Alétheia liée au seul verbe savoir fut bien scission de l’unité immédiate et indissoluble, privation de la présence réciproque et équivalente.[2] Alétheia n’était qu’un retrait démultiplicateur. Sa méthode apparaît clairement :

 

Voir double dans l’unité indissoluble et ne retenir que la ‘bonne’ moitié : corps / esprit   ne voir tout corps, toute chose, qu’à travers l’esprit.

 

Quand la déesse n’eut plus son rôle de Personne (d’ambassadrice de la vérité) à jouer auprès des hommes, on l’oublia. De nos jours le pur Concept remplit parfaitement le sien : l’Impersonnel par excellence. Mais sans plus de dieu pour se montrer, ni non plus de dieu impersonnel et caché pour faire écran, on peut enfin énumérer les trois principaux paramètres cogniscistes:

1/ « Oubli » du dire, de sa valeur ontologique ; 

2/ Posture du face à face, scission de l’être-relation en « sujet » et « objet » (d’où la foi et le savoir).

3/ Postulat d’une parenté native* de l’esprit des choses (leur Cognoscibilité) et de la pensée de l’homme  –   en vérité.

Alétheia, la vérité, fut et est encore aspiration à transformer la présence même [3] en parole(s). Mais quelle parole ? Celle-ci a-t-elle les mêmes exigences parmi les hommes que tout être au monde envers les autres êtres ? Pour être elle-même conforme à l’être au monde dont elle veut dire la vérité, ne faut-il pas que la parole occupe au moins aux hommes     lieu de parole par excellence   une place équivalente ? Oui et non : il y a des êtres au monde et des paroles émanant toujours de tel ou tel être, voire tel ensemble d’êtres (espèce vivante). C’est donc seulement au travers de la compréhension du dire-être de chaque individu au sein de son espèce et du monde, et de ce que les dire-être d’une espèce à l’autre ont en commun, qu’une parole humaine individuelle peut manifester à son tour, à titre d’exemple d’articulation du verbe commun, et fut-ce par l’acte individuel qui la supporte, l’universalité du dire-être au monde.

 

Dire l’être ? Non   en être !

 

Occuper autrement l’espace physique est déjà en soi un acte politique. Il n’implique pas nécessairement d’exprimer son point de vue…[4] Il faut voir ici le geste : pendant que j’écris « pour rien » et peut-être même « pour personne », je ne suis pas en train de travailler, je ne suis pas  « productif », et pourtant, grand étonnement, je suis où la plupart ne sont pas : à la fois aux hommes et au monde, dans les deux espaces.*

Trois bornes d’un parcours possible : 

1/ Unité indissoluble : Léthé-Doxa est à ce stade absence de soi, mutisme de l’être au monde, inconnaissance créative [5]  et non encore face à face avec le monde ;

2/ Retrait parlant à l’égard du monde de l’être : Léthé et Doxa se transgressent, se font respectivement présence et parole de connaissance. ‘Le Monde’ apparaît, il est Cognoscible et / ou créé par Dieu ; ‘l’homme’ apparaît, il est sujet connaissant et / ou être de foi, il a un Ciel à refléter sur terre.

3/ Inconnaissance ontologique créative reconnue comme telle et étendue à ‘l’homme’ en dépit de son savoir (une utopie) : celui-ci est démasqué, son Léthé mis au jour. Une conscience de participer de l’être au monde [6] se répand alors parmi les hommes (utopie) : forts de leur savoir, ils admettent pourtant désormais qu’ils ne peuvent à aucun moment saisir pleinement le savoir-croire de leur espèce et qu’ils entretiennent leur propre ignorance à hauteur de leur verbe savoir.

 

Gai mutisme : savoir et ne pas savoir est pareillement être.

 

*

« Ecoute et sois » est de tous les temps cogniscistes la même consigne.[7] Tu es ce soi que toutes les vérités du monde courtisent. Et en effet tu écoutes celle-ci ou celle-là et tu t’empresses à ton tour de la redire, convaincu qu’est là le sens ultime de la parole. Peut-être faudra-t-il que ton « l’homme » en sache et en ait dit trop pour que tu comprennes un jour enfin, devant l’étendue du désastre, le silence de l’être, et retourne à des occupations plus consciemment participatives (d’être au monde participant) ?

 

Enfin responsable au monde   et plus seulement aux hommes !   de ta présence ?

 

 Parole-reflet immédiat de notre propre état d’esprit, parole-action immédiate sur les autres et sur le monde : là réside l’intérêt d’une sagesse du dire, pour un usage de la parole qui ne soit plus au seul service de tel ou tel dieu-Vérité   d’Inter-dire !

 

Vérité  –  ou à la place une façon de dire ?

 

Ainsi, ma parole présente s’inscrit aux hommes dans un désir de communiquer ma pensée sans passer par la rhétorique de l’Etre et du « nous », c’est-à-dire de l’Inter-dire. C’est par « l’être en-toi » que tout commence, et à celui- seul que tu es que je dis, au choix :

 

« Je sais tu ne sais pas tu dois savoir je vais te dire écoute-moi faisons la guerre EN SON NOM. »

« Je crée sans le savoir ce que je sais   la vérité ; fais comme moi, nous sommes tous là pour ça, vivons en paix ».

 

Tel est peut-être, en raccourci, un des adages possibles de cette nouvelle parole sus à nos relations personnelles. Elle associe la créativité de tout être à notre conscience individuelle de devoir échapper au cogniscisme ambiant pour participer en paix de l’être au monde   version être aux hommes ! L’idée par exemple de relier ensemble gratuitement nos paroles et autres créations sur le Net n’est ni un appel solennel de ma part ni une coquetterie d’intellectuel en vue de forger une communauté. Il s’agit simplement pour moi : 

 

D’être aux hommes par une certaine façon d’être au monde [8]

 

Dialogue ontologique, dialogue éthique ?



[1] Elle sort de la langue de l’Inter-dire humain faite espace* pour occuper à nouveau l’espace physique du dire-être universel.

[2] Le sous-entendu cognisciste est toujours : « je suis supérieur en être aux autres êtres parce que moi je sais tandis qu’eux ne savent pas ».

[3] Dont Léthé, l’oubli complice parce que silencieux de parole, fut le bras armé

[4] Voter n’est rien en regard de notre façon de vivre !

[5] L’être vivant en question est « tout à son affaire », concentration et « oubli de soi » que connaissent tous les créatifs, justement.

[6] Pour un Chinois antique : participer au Dao ?

[7] Notez l’ordre des deux termes : l’être est soumis, conditionné à la vérité qui lui dit, mais par là lui dicte.

[8]  Mais si je rejoins déjà en partie l’être au monde par ma solitude, mon désintéressement et mon intérêt pour faire connaissance, je dis cependant encore trop au monde par ma façon d’être aux hommes   le texte présent l’atteste. Je cherche trop encore à dire dans ma recherche d’un dire. Mais peut-être faut-il en passer par là ?  Ma parole ne sort donc pas encore, j’ai encore du chemin à parcourir avant de pouvoir mettre en pratique cette sagesse du dire (et son style !) qui « va avec » la conscience d’être avant d’être homme, d’être au monde avant d’être aux hommes, à l’Inter-dire.  

21.05.2007

Dialogues ontologiques 4/5

IV Des espaces et un « homme »

La question de Dieu posée ci-dessus est tout autant typique d’une ontologie du « face à face » que celle, question, de la Cognoscibilité de toute chose. Sachant qu’on ne naît a priori ni croyant (de foi) ni sujet connaissant, elle peut donc également être formulée ainsi :

 

Quel mode d’être, quelle attitude requiert la croyance en Dieu ? Laquelle requiert la croyance en la Cognoscibilité de toute chose ?

 

Le lieu d’où : un des termes de la relation est l’espace mental grâce auquel les verbes savoir ou avoir la foi ont vu le jour. L’autre est la distance parcourue pour en arriver là (Cf.# 2). La scission susdite (le retrait victorieux) a forgé cette distance ; le soi est cet espace abouti. Il reste, selon le plan dressé plus haut, à déterminer, si l’on veut, les Existants* « qui vont avec ». 

Tout croire, caractère de l’être-relation,* se manifeste en effet au monde par ses Existants. Tel ou tel Existant « va avec » (selon la formule donnée plus haut) tel ou tel croire, telle ou telle attitude. L’inconnaissance ontologique, comme on sait, n’est nullement un obstacle à la relation, à l’apparition de quelque réalité foisonnante!

Pour s’en tenir ici à ‘l’homme’, les verbes savoir et avoir la foi ont un Existant principal commun : « l’homme » justement, au singulier   un même sujet connaissant dans un cas, une même identité morale dans l’autre. De part et d’autre de ce partage, des hommes sont devenus un jour pareillement « l’homme » et se sont mis à nommer « homme » leurs semblables.[1] L’« homme » au singulier dit ici sa singularité eu égard les autres êtres, plantes, animaux et minéraux, mais aussi ce « soi » qu’il possède désormais et grâce auquel « quelqu’un enfin sur terre » incarne pour tous les êtres (!) le face à face,* la posture suprême : L’homme, poste avancé du dieu de la Connaissance [2]

 

Une distance parcourue, un soi, une attitude, un Existant   l’homme-espace est né, c’est en lui, c’est à lui désormais que tout arrive. Il sait  /  le monde est Cognoscible, l’Histoire peut donc commencer. [3]

 

Une déesse, là encore sans doute, lui remet alors les clés du Logos (langage soi-disant, disant soi) de l’être et du monde. Les évènements s’enchaînent, ‘l’homme’ civilise le monde, il fait désormais la jonction entre le Ciel et la Terre : à leur tour, et au contact du Logos, la conscience de soi, le savoir et la foi de chacun (qui vont avec) dessinent l’espace de toute relation au monde : l’Inter-dire humain.

 

Autrefois le milieu ontologique, aujourd’hui l’environnement cognoscible.

 

La Raison est le Concept qui succéda à la déesse de Parménide dans le parrainage de la vérité. A son terme, signalé par des catastrophes écologiques et humanitaires, le savoir-croire humain nous fait redécouvrir nécessairement le verbe croire (avec plus ou moins de réussite, comme l’atteste notre époque), celui-là même que la Raison avait enfoui (refoulé) et tant combattu, contre lequel et sur lequel même elle s’était bâtie. ‘L’homme’ découvre alors, au grand dam de ses propres et fantastiques découvertes scientifiques faites jusque-là, que le verbe croire –  et le dire-être / opinion qui vont avec    est le véritable paradigme.[4] Surtout, ce qu’il dé-couvre enfin maintenant c’est que « être » a toujours signifié « croire », un croire au monde dont notre savoir ne fut jamais qu’une spécialisation, une de ces branches ontologiques particulières, s’il en est, nées de l’oubli de l’être. [5] 

 

Ainsi la conscience de soi et le savoir humains n’auraient jamais cessé de participer, à leur in-su, de l’être au monde ! Un comble ! Croyant embrasser le Tout, ‘l’homme’ n’était en réalité que la plus obtuse, peut-être, des façons d’être…

 

Nos yeux s’écarquillent sans doute maintenant : mais non, le savoir humain n’est pas la dignité de l’homme ! Mais non, le besoin de certitude n’est plus aussi « essentiel » ou « vital » que le prétendent certains hommes ! Mais non, il n’est pas prescrit de se connaître soi et d’être « plus soi » encore quand bien même on en aurait l’opportunité ! Notre éternelle créativité présente   dussions-nous ne parler que de celle de l’homme   fera toujours face à toute certitude et à toute fixité et toujours l’interrogera comme problème. Toujours elle fera figure de gai mutisme* face au tranchant d’une parole qui voudrait « arrêter » les choses comme on arrête un décret. Car la vérité, fut-elle dernière, toujours et encore inspirera les hommes, toujours et encore « nécessitera » quelque exégèse, suscitera quelque « explication », entraînera quelque opinion [6]   bref soulèvera le sempiternel problème du dire-en-continu parmi les hommes, problème des continuels quoi et pourquoi leur dire – qui ont leur fondement ailleurs, dans la pure économie de l’Inter-dire. Le verbe croire eut le premier mot, il aura toujours aussi, sur le savoir, le dernier : signe avant- et signe après-coureur, pérennité malicieuse et souriante du dire humain. Amen. ;-)

 

Parler, c’est payer son tribut à l’Inter-dire.

 

Si notre savoir-croire est nécessairement créatif, notre conscience de l’inconnaissance ontologique universelle devrait nous conduire à réenraciner* notre propre verbe savoir, nos certitudes.[7] Ca n’est pas l’Un qui est ici mis en cause sous la figure de la Cognoscibilité du monde ou de la foi en Dieu, c’est le fait que des hommes, aussitôt qu’ils découvrent l’un ou l’autre, se mettent à savoir absolument (la réalité première ou dernière), cessent de croire (au croire) et proclament à l’envi sur tous les toits du monde cet absolu d’une Cognoscibilité de toutes choses ou de l’existence d’un Dieu créateur. [8] A tous ceux qui savent de la sorte, je dois pourtant pouvoir dire sans encombre :

 

Je sais que 1 + 1 font 2 sans pour autant cesser de le croire ; je sais que je ne peux envisager d’autre croire plus enraciné en moi, plus pertinent pour moi que ce que je sais, que mon savoir.  Pourtant je sais aussi que ma condition d’être au monde surplombe ce savoir, car je crois que ce que je sais est tout entier circonscrit par mon être homme. Non   je ne serai jamais un fidèle du dieu de la connaissance que l’Inter-dire humain a érigé comme notre « horizon ».

 

C’est là sans doute l’étape finale d’un dialogue ontologique entrepris avec les plantes et les animaux : un accord entre naturalistes sur notre équi-valence au monde. [9]

*

Le petit d’homme naît croire inconnaissant. Mais il découvre très vite l’existence de « la vérité », apprend que la nature (sinon ses aînés éducateurs qui l’éduque à le croire), lui a accordé une « distinction » qu’elle refuse encore aux autres êtres : ‘l’homme’ universel auquel il est prié de s’identifier se serait émancipé au fil du temps de l’être-croire animal, végétal, minéral. [10]Alors le petit d’homme se met bien sûr à « vouloir savoir » en même temps qu’il « prend conscience de soi », qu’il endosse ce moi dont la mission est, ajouté à d’autres moi, de connaître la Terre entière. [11] Mais le voilà qui s’interroge un jour sur ce qu’est être au monde et découvre ce que « comprendre » peut signifier d’autre, de plus solitaire, de plus solidaire.[12] On le voit alors qui se met à déclarer soudain vouloir désormais intégrer la vérité, son savoir et soi-même dans une création personnelle ou collective sans plus trop de souci de leur sainte trinité. On le voit préférer alors ce qui est présent    et son croire  à toute vérité. Il veut participer, dit-il, à l’espace commun à tous les êtres, sans plus aller y courir dire…

Trop de temps et d’énergie perdus à chercher un Ailleurs ou une place au sein de l’Inter-dire humain (la réussite sociale)   où être ! S’enquérir bien plutôt d’occuper au mieux l’espace présent commun et solidaire [13]   voilà ce qu’est plus sûrement dire-être* !  

 

S’enquérir davantage du beau qui fait signe que du vrai qui fait sens.

 

Fut-ce par nécessité, la fonction du savoir-croire collectif humain   via l’Inter-dire,  son relais  – , fut jusqu’ici de nous arracher à la nature de l’être au monde, à la relation créatrice naturelle à toute chose, au profit d’une relation au « dieu » et au « nous autres »   exclusivement. C’est pourquoi nous ne nommons et ne parlons jamais des êtres qui nous environnent que par erreur,[14] que pour les connaître (fut-ce pour les aider ou les corriger), rarement pour se taire avec eux, faire simplement connaissance.

 

Au monde, nous ne nous préoccupons pas « d’en être », car nous avons posté en face  à la fois notre « Dieu » (de la connaissance) et « nous autres »   pour le connaître !

 

C’est parce que nous savons que nous nous croyons « d’en face » ; c’est parce que nous fonctionnons perpétuellement en « mode savoir » que nous sommes effectivement en face !  

 

Séparés du monde, reliés les uns aux autres dans un même exil intérieur de l’espèce tout entière, nous vivons accrochés à notre Inter-dire comme à un fil à plomb au-dessus du vide.

 

Aussi, indépendamment des bienfaits et autres bénéfices que procura aux hommes jusqu’ici leur schizophrène posture, celle-ci constitue une perpétuelle guerre, une colonisation par l’esprit  [15]de tout ce qui est présent. Malgré l’ambition et les prétentions de la Raison, il ne faut ainsi s’attendre à aucune paix au monde venant de cette volonté philosophique ou scientifique de savoir qui toujours l’anime. Aucune paix ne sera possible parmi les hommes sans une paix des hommes avec tout ce qui est : [16] il faudrait commencer déjà par desserrer l’emprise de notre Inter-dire sur chacun de nous et sur chacune des choses… 

 



[1] Ce ne fut pas toujours le cas, longtemps l’étranger était le barbare ou assimilé. Il aura fallu l’absolu de la vérité scientifique ou religieuse pour que tous les hommes deviennent « l’homme »… qui va avec.  ‘L’homme’ objet de science ou être moral universel fut la première mondialisation d’un certain appétit de croire. 

[2] Alors que tous les autres êtres (savoir-croire) au monde ont « choisi » un savoir-faire adapté au milieu et aux circonstances, l’homme-soi, lui, a choisi a parte de conquérir aussi le savoir « pur ». Une hérésie ?  Scission opérée : L’homme-soi possède désormais un savoir D’AVANT faire. C’est là indubitablement une « victoire » sur tout ce qui croit, une victoire sur   l’être-relation ! (redite)

[3] Je rappelle ici, si besoin est, que ma position à moi est celle d’une volonté de dire-être au monde et aux hommes sans trop de souci de soi (moi) et le plus conformément possible à ce que tous les êtres (et pas seulement les hommes) sont et partagent (ont en commun : à commencer par l’espace physique, « l’environnement »).

 

[4] Le mot « véritable » est ici un véritable pied-de-nez pour le verbe savoir ! Il est trop radical, il faudrait sans doute employer ici un terme plus diplomate pour ne pas heurter la sensibilité cognisciste !

[5] La foi est ici remarquable en tant que c’est elle-même qu’elle célèbre, à l’opposé de tout fanatisme religieux qui  relève assurément d’un « savoir » qui a oublié l’être-croire   précisément pour pouvoir s’ériger.

 

[6] La Doxa de Parménide englobe peut-être l’irrépressible besoin humain de dire.

[7] Une « docte ignorance » ?

[8] L’Inter-dire a ses raisons (le savoir-croire de l’espèce) que les vérités qui circulent en son sein ignorent ; lui seul est le véritable dieu, en définitive, auquel tous se vouent ! C’est lui avant tout qui relie les hommes, lui la religion de leur parole… depuis qu’ils n’ont plus d’autres relations au monde que par leur dire !

[9] Si les fourmis devenaient géantes et savantes, la Raison les conduirait à écraser l’homme, espèce présentement nuisible. On peut aussi s’interroger sur le rapport historique éventuel entre la supériorité de l’homme sur l’animal (grâce au  feu, notamment) et l’apparition du monothéisme célébrant de fait la supériorité de l’homme sur toutes choses et tous êtres.

[10] Preuves à l’appui : Langage, Histoire, Culture.

[11] Il doit apprendre gentiment s’il veut savoir. Mais que peut-il vouloir d’autre s’il est « bien éduqué » ?

[12] Il est remarquable en effet que la « solidarité ontologique » envers les autres êtres au monde émane de l’individu humain s’arrachant à l’individualisme ontologique… de la société humaine.

[13] Occuper autrement l’espace physique partagé avec les autres espèces vivantes est d’emblée occuper autrement l’espace politique humain.

[14] Il y a erreur à croire qu’elles nous environnent !

[15] Le fil à plomb est métaphore de la verticalité, de la norme, de la sonde qui enregistre tout.

[16] Cf. le billet « Un dire écologique ? ». Exit les discours rationnels sur la paix qui n’incluent pas dans leur Raison, la foncière équivalence (et donc le respect) de tout ce qui vit.

 

14.05.2007

Dialogues ontologiques 2 et 3

II/ Idiosyncrasie du savoir

Mon « savoir à propos du croire » consiste à voir partout à l’œuvre, en chaque être individuel mais aussi plus généralement en chaque espèce vivante, le savoir-croire qui est le sien  –  en ses Existants.*

 

« Dis-moi quoi tu crois,[1] je te dirai d’où tu es ».

 

La généalogie esquissée ici n’est qu’une enquête.* Mon plaisir est de chercher, d’inventer / redécouvrir un ensemble passé de croires, un « état d’esprit » sans doute antique.[2] La méthode utilisée : voir dans tout être simplement les termes de la relation.[3] La formule pour chaque membre de la relation : « ce qui va avec ». Rien que de très primitif, en somme, sans trop de risque d’anachronisme à l’égard d’une époque qui m’intéresse, laquelle est indubitablement plus proche que la nôtre de la présence physique des choses, de ce qui est. Un des "Physiciens" de l’époque aurait ici peut-être précisé ceci : la distance parcourue [4] détermine l’espace où l’on se trouve. Ainsi, plus on s’éloigne du verbe croire et de la conscience de croire, plus on sait, ce qui signifie qu’on « parfait » son soi de sujet connaissant et qu’on accoste déjà en quelque pays de la Transcendance, toujours peu ou prou divin. L’Immanence d’un Principe, quant à elle, requiert d’aller plus loin encore, de dépasser la seule relation aux dieux, et même toute effective présence. [5] A l’inverse, moins on parcourt  –  et en l’occurrence les plantes et les animaux ne sont pas même allés jusqu’à la conscience de soi susdite  –  plus on est dans l’immédiateté, plus proche, sans le savoir, de toute autre présence. C’est le lot de l’inconnaissance « primaire », mais qui rend non moins compte de l'équivalence de toutes les présences. Dans le même esprit, toute réalité effective requiert donc un « lieu d’où » sa présence apparaît. L’expression « lieu d’où » vient compléter la formule précédente. Ainsi, par exemple avec « l’homme » (rapport au billet précédent : Signe après-coureur) :

 

La Doxa naturelle, parole jaillissante,  se fit « oubli d’elle-même »…

… et ce faisant, l’oubli se condensa en une « conscience de soi ».

 

Un chemin fut ainsi parcouru de l’inconnaissance naturelle à l’oubli de l’être qui fit le soi, et permit ainsi l’émergence d’un nouveau verbe au monde (du moins ainsi que l’ont cru les hommes) : le verbe savoir.

 

Soi et savoir  furent les deux plus grandes effractions jamais commises dans le royaume de l’être au monde. [6]

 

L’hypothèse émise plus haut d’un savoir-croire propre à chaque espèce, et donc également à l’œuvre en l’espèce humaine, remet ici en question la véridicité (validité, vérité, pertinence) du rapport de la conscience de soi humaine à son verbe savoir. Car ces autres espèces vivantes que sont les plantes et les animaux font tout autant au monde leur preuve par leur inconnaissance que les hommes par leur savoir ![7] Le fait que leur savoir isole les hommes des autres êtres (à cause que ce soi et ce savoir se croient non-croire au-dessus des croires) incline même à entériner l’hypothèse d’un savoir-croire humain qui évolue LUI AUSSI A L’INSU des intéressés. Un comble ! Que le verbe savoir inaugure de fait un rapport unique à toute chose, ce solennel et exclusif « face à face »* propre au « sujet connaissant », constituerait même une circonstance aggravante.

 

Avec l’être ‘homme’ apparut sur scène un homme se postant en face du monde,  un sujet regardant fixement un objet, un être adorant son dieu : il « se reconnaît » et dis « je sais ».  

 

En résumé, l’hypothèse d’un savoir-croire humain incline à penser que les hommes « savent » certes entre eux, mais ne savent pas ce qu’ils font, ne savent pas ce qu’ils sont  –  au monde :[8] Leur regard cognisciste porté systématiquement sur la moindre chose et le monde, plus les conditions qu’ils se sont imposés pour assouvir leur désir de savoir, les ont exclus de facto de toute conscience de participer quoiqu’ils fassent, pensent ou disent. Non, ils  –  cherchent. Et puis, donc, ils savent. Ainsi, « du point de vue de l’être en général », si je puis dire, le « soi » et le savoir humains sont bien paradoxalement issus d’un même « oubli de l’être », d’une façon d’être partout et en tous temps habituellement synonyme de croire, mais qui se serait donc là « oubliée » un instant au point de dégénérer en savoir. Le soi et le savoir des hommes pourraient bien être ainsi, à leur insu même, causes de leurs malheurs les plus grands, les plus pointus, car liés à la solitude d’un être abandonné du monde… [9]

 

 

III D’un paradigme à l’autre

Comment est-ce arrivé ?

A la seule force de Léthé, capacité de s’abstraire du croire et du monde, le savoir-croire humain, tout d’abord inconnaissant (comme tout être au monde), a donc fini par se scinder en deux : savoir d’un côté, croire (fides) de l’autre. Est-ce à dire que notre ‘homme’ est né schizophrène ? Pli, concentration sur un « soi » au point de s’annihiler en son « contraire », le croire jusque-là rayonnant s’est replié ici sur lui-même en tant que « savoir » ou bien « foi » ; il s’est divisé en une sorte nouvelle d’être au monde, bipolaire mais à la relation unique : au « Dieu » ou à la « Science ». [10] Toujours dans l’hypothèse d’un savoir-croire qui ne se déjouerait pas de toute scission :

 

Le résultat fut une scission de l’unité indissoluble [11] et un divorce consommé entre les parties : savoir OU foi.

 

Du savoir-croire originel, la foi (le croire qu’elle est) semble cependant être restée plus proche que l’insolent savoir : une sorte de signe résiduel qui résiste encore à l’assaut général du sens, un peu ce qu’un sentiment peut exprimer parfois comme résistance à la raison ; une sorte de soi qui, bien que soi, n’aurait pourtant pas oublié son savoir-croire an-egoïque* passé, son appartenance à « l’acte de foi » (pour le dire avec ses mots) que constitue le seul fait de vivre. Hélas, malgré ce sentiment d’appartenance, c’est à un Dieu-Nom* que la foi la plupart du temps se livre, dans un rapport unique avec cet Existant. Elle n’est pas ce qu’on pourrait ici espérer :

 

Une inconnaissance universelle créatrice, en l’homme reconnue comme telle…

 

Car la foi cherche manifestement elle aussi « ses preuves » au lieu de célébrer « l’acte de foi » qu’est être au monde (vivre). Ainsi, malgré leur divergence, une même attitude réunit les divorcés du savoir-croire. Le savoir et la foi issus de la scission du savoir-croire originel inaugurent l’ère ontologique, proprement humaine  –  du face à face :

 

L’ère du face à face : le Cognoscible face au savoir, le Dieu face à la foi.

 

 

Le viol et la mission

Si « soi » et « savoir » sont deux effractions de l’être au monde, alors Alétheia pourrait bien être cette défloration « savamment » organisée (fut-elle effectivement féconde) du Léthé (oubli, inconnaissance) et de la Doxa (opinion), caractères naturels de l’être au monde.[12]

 

Le retrait à l’égard du monde serait cette posture prise par des hommes déflorant leur propre présence « en vue » d’une Vérité.

 

Pareil retrait fut forcément un sacrifice. Ce sacrifice fut honoré parmi les hommes, ils le déclarèrent divin, et divine la Vérité par là découverte. Divin, selon eux, « est » désormais « l’Etre en-soi » (et non plus l’être au monde – voyez l’oubli du monde et le passage du verbe au Nom) et aussi celui qui « connaît la vérité », lequel du coup se voit octroyer une identité personnelle :

 

Je pense, je crois, je sais  –  donc j’ai un moi, je suis.

 

« Divin » veut dire ici ce retrait victorieux du monde dont seul un dieu est pourtant, ontologiquement parlant, capable. L’homme escalade son propre désir et  –  révèle par là l’origine éminemment pieuse de la volonté de savoir.*

Alétheia, emblème de la vérité-savoir d’abord personnifiée en déesse,[13] procéda donc bien d’un retranchement ontologique. ‘L’homme’ qu’elle épousa eut à vaincre la parfaite inconnaissance présente de toutes choses et de tout être. Il eut à savoir « pour tous », de façon héroïque, afin de constituer pour lui-même quelque relation nouvelle et privilégiée en tant qu’il inaugurait ainsi un nouvel être au monde  –  entendez quelque Vérité-homme sur l’autel-Monde du Dieu de la Création ou du Dieu de la connaissance. Sa mission. Il fallut « pour cela » que le savoir-croire propre à ‘l’homme’ puise dans sa capacité à se dépasser lui-même ; il lui fallut vaincre cette inconnaissance qui jusque-là le faisait trop simplement être :

 

Cesser d’être  –  pour devenir enfin à partir du seul vis-à-vis divin.

 

L’expression n’est pas sans ironie puisque le verbe « être » désigne ici un devenir ressenti comme déficient car précisément pas celui dont rêve l’homme. En l’occurrence, elle peut se lire plus précisément comme :

 

Cesser de devenir sans être pour devenir enfin être au seul contact du divin.

 

En conclusion, notre volonté encore actuelle de savoir trouve peut-être ses racines dans un désir passé de vaincre et de s’émanciper toujours plus de cette « indissoluble moitié » qui nous livre sans cesse au devenir sans être,[14] nous cloue à la terre et aux choses matérielles, nous livre à un corps qui n’en fait qu’à sa tête (son savoir-croire inconnaissant), cherche de la façon la plus éhontée à nous priver de notre liberté, de notre esprit de soi, de nous-mêmes... « Je crois, je sais, je suis », dès lors, est déjà indubitablement une victoire :

 

Rencontre, en la personne de ‘l’homme’, du savoir-croire universel avec sa propre dissolution…

 

*

Mais bien sûr, on n’est pas obligé de croire une seconde en l’hypothèse d’un savoir-croire qui se laisserait ainsi jouer par le soi de l’homme. On n’est pas obligé de croire que ‘l’homme’ –  pour le dire en des termes plus académiques  –  échappe réellement à sa nature par sa capacité à fonder Culture. Après tout, si Alétheia est divine, elle est elle-même l’œuvre d’un savoir-croire dont on peut dire de la même façon qu’il est tout aussi divin, voire « plus encore » ! L’opposition traditionnelle entre Nature et Culture peut être ainsi revisitée au point de laisser entendre ici que cette dernière n’est que la face intérieure d’une sphère [15] ontologique naturelle –  l’espèce homme  –  toujours soucieuse, par son autre face, d’occuper le terrain ontologique  –  ce que corrobore tout à fait la façon dont s’alimente et fonctionne l’Inter-dire humain.[16] Alors le dernier mot pourrait bien être ici « l’Etre est » de Parménide, dans le sens de : 

 

Le savoir-croire persiste quoi qu’il arrive en chaque espèce vivante, à l’in-su même de la plus savante d’entre elles...

 



[1] C’est-à-dire ce que tu fais exister (supra), tes Existants pour toi.  Chez un minéral : à travers ses seules propriétés physiques, chimiques, etc.

[2] Ce plaisir créatif justifiera qu’on pardonne, le cas échéant, les excès dont souffre peut-être ce texte.

[3] En vertu de son statut d’être-relation original, et en dépit du face à face cognisciste habituellement de rigueur. (Supra)

[4] Cf. le billet La part de l’autre ?

[5] Cf. le billet Signe après coureur I.

[6] La découverte-invention du soi a permis entre autres choses la foi et le savoir, c’est-à-dire d’établir un autre type de relation, un autre  « dialogue ontologique », celui établi désormais avec des objets  « transcendants ». Voir plus loin.

[7] Sinon mieux, car que je sache, aucun ne menace la planète autant que l’animal homme ! N’était la nuisance actuelle de ce dernier sur toutes les autres espèces, la plupart de celles-ci s’en tirent plutôt bien eu égard le challenge qu’est vivre, et leurs prouesses en matière de ruse, d’invention, de transformation, d’adaptation etc. sont tout à fait en adéquation à l’espace occupé par tous. Il n’y a que l’homme pour inventer des attitudes qui ne sont pas naturelles, si tant est qu’elles soient même requises. Il en ressort non seulement des objets (des Existants) nouveaux, mais surtout de nouveaux espaces « où être » : des corps humains se mettent ainsi à vivre « en esprit », en l’espace du mental...

[8] Faute au moins de se comparer à ce qui a partout cours, tout autour d’eux, en matière d’être au monde.

[9] Et non pas « au » monde, comme l’étaient les gnostiques par exemple.

[10] Voir le lien profond qui unit, semble-t-il, les origines de la religion à la volonté (plus ou moins intelligente) de connaissance. 

[11] Etre-relation dont la dynamique s’alimentait jusqu’alors de savoir-croire.

[12] Cf. billet précédent Signe après-coureur.

[13] Histoire de faire la transition, dans les esprits, entre Personnification et Concept pur ?

[14] Voir l’ouvrage de Carlo Michetstaedter, La persuasion et la rhétorique.

[15] A l’image de l’analogie qu’opère Parménide, si j’en crois K. Reinhardt, entre le cosmos naissant et la pure logique en matière d’être.

[16] A l’échelle individuelle, la question du retrait victorieux se pose peut-être ainsi : ma souveraineté totale sur tout ce qui m’entoure ne me coupe-t-elle pas de la réalité des autres êtres ?

07.05.2007

Dialogues ontologiques 1/5

[Epistémofolie]

NB/ Ce qui suit ne diffère pas de ce qui précède (le billet « Signe après-coureur ») quant au rapport implicite entre le fond et la forme. Il se présente seulement plus volontiers comme une création personnelle. On devinera sans peine le fruit d’une « autopoïèse » et l’exemple de créativité auquel la vérité suivante invite.[1] Hélas pour moi je n’ai guère de talent stylistique et donc, pour ce qui est de la « phylogenèse » et de la reconquête et du renouveau potentiel de la parole que le verbe savoir a trop longtemps usurpés  –  le « scénario » du présent court texte  –   je n’ai guère d’autre capacité que de le dire en des termes analogues aux précédents.

 

J’aimerais savoir le dire comme les poètes [2]

 

I/ Inconnaissance ontologique

Il était une fois…

L’inconnaissance ontologique est croire vital, elle obéit à des signes. Originelle, naturelle et manifestement universelle. [3] Le savoir-faire, le savoir-être, le savoir-croire, autant de façons de dire comment fait l’être, « en sont ». Les plantes et les animaux en attestent par leur « inconscience », ou du moins par l’absence chez eux de « soi », du soi afférant au verbe savoir, prérogative cognitive du seul être homme. Seul le savoir dans la conscience de soi de l’homme, en effet, en tant qu’il (ce savoir) se définit comme « anti-croire » de toute sorte, est prétention à une vérité autre qu’ontologique.

 

En ce sens, la vérité du savoir ne pouvait circuler que parmi les hommes et devait de surcroît les isoler des autres êtres vivants...

 

… un étrange dialogue

Une certaine fleur possède une très profonde corolle. Or, comme fait exprès, seul un certain petit oiseau est muni de ce long bec qui lui permet de la pénétrer et assure ainsi la pollinisation. Lequel de ces deux s’est « adapté » à l’autre ? Des coïncidences de ce type, des complicités « dialectiques » de cet ordre sont légion dans la nature.

 

Chacun collabore avec l’autre sans savoir, quelquefois sans même le voir  –   et  ça marche ! [4]

 

Savoir-croire

« Savoir-croire »* est ici le terme générique opportun pour désigner la capacité créatrice de tous les êtres vivants,[5] malgré l’absence en la très grande majorité d’entre eux du noétique rapport conscience de soi / savoir. J’emploie les mots « croire » et « savoir-croire » de préférence par exemple à « énergie » ou « instinct » en ce que les deux expressions conservent l’idée de relation. Savoir-croire indique bien la relation constante que signifie le verbe être, et la faculté d’en établir de nouvelles par une sorte de dialogue, en dépit de l’absence manifeste de pensée et de parole.

C’est ce « dialogue » constructif entre une plante et un animal par exemple, en dépit de l’absence manifeste chez l’un comme chez l’autre de toute pensée, [6] qui est proprement la créativité susdite et interroge au plus profond notre pensée et notre parole humaines. [7]

 

Notre parole humaine s’inscrit ainsi dans une relation plus large entre les êtres, muette, nourrie de signes.

 

L’inconnaissance ontologique au monde sign-ifie et entre en dialogue mais ne (se) sait pas. Je veux dire : dans la mesure où ce dialogue se fait de la sorte, et que nous-mêmes, hommes, participons d’un même monde (on peut le croire légitimement), nous avons alors peut-être à tenter à la fois de comprendre hors nos prérogatives cognitives ce qui constitue le support même de cet échange, et donc à éclairer à rebours de façon nouvelle, c’est-à-dire à la lumière de cette participation générale « muette » et « par signes » de tous les êtres au monde, la valeur ontologique de notre propre parole. 

Ce constat à la portée de tout honnête homme, cette troublante corrélation entre des êtres qui ne se savent pas et n’ont pas le même langage (quand seulement ils en ont un !) est en tout cas pour nous un signe qui peut susciter en nous, sinon une compréhension ontologique de notre dire au sein d’un dire-être universel, du moins une sagesse de celui-ci :

 

Ne plus cantonner la valeur et la compréhension de notre dire aux limites de notre seule mondanité.

 

Or c’est là précisément l’habitude propre au verbe savoir sur lequel nous avons tout misé collectivement : il enferme l’être homme de chacun de nous dans les rets de l’Inter-dire et isole de surcroît celui-ci des autres savoir-croires ontologiques présents au monde.

 

Comme si là seulement, à travers cette fonction interne et pointue de la parole humaine, le problème de l’être au monde pouvait être approché et peut-être résolu. Comme si l’être homme  –  et le monde !  –   n’avaient de sens qu’au sein de l’Inter-dire humain…

 

 

Lignes de force   

1/ Comment par exemple une plante et un animal dialoguent-ils entre eux dans les conditions susdites d’inconnaissance, au point cependant de collaborer et même de se transformer morphologiquement si besoin est, en dépit de toute « intention égoïque » de leur part ? Sont-ils « mus » ?  Faut-il imaginer une force qui ne serait pas « l’intention » mais que nous ne pouvons appréhender que comme telle ? [8] Alors le « même » de Parménide, tout d’abord si encourageant, ne traduirait donc qu’un vœu pieu ? Faut-il envisager avec force l’hypothèse d’un dieu ordonnateur et tirant partout les ficelles ? Mais alors quelle validité accorder encore, dans ces conditions, au soi et à l’intention « propres », et en définitive à l’homme dans sa prétention à dire le verbe être ?

2/ Pareille légitime naturalisation du savoir ne remet-elle pas en question la volonté de même nom ? Devons-nous donc revoir aussi notre propre concept de volonté ? Et par suite reconsidérer également toutes les définitions de ces nombreuses activités (mentales ou physiques) liées selon nous à la seule centrale et centralisatrice pensée : « se représenter », « calculer », « projeter », etc. ? Allons-nous peut-être en arriver à nier l’évidence du rapport de notre volonté à notre penser ? Jusqu’à inscrire notre volonté dans une parole certes nôtre, mais qui cependant nous dépasse ?

3/ Traditionnellement, « la » pensée seule parle : « je » parle parce que « je » pense. C’est le verbe « penser » un qui fait que « je », sujet du verbe penser, est également un. Et c’est bien la raison pour laquelle l’Un qui sert de modèle à bien des conceptions et autres appréhensions est toujours seulement considéré soit comme Transcendance, soit comme simple individu, un exemplaire, un Moi. Mais d’un point de vue (ontologique) où le verbe penser n’a pas ces prérogatives, c’est l’Un au contraire qui est inscrit dans le multiple de chaque individu, à titre d’emblème, à l’image précisément de « la » pensée de chacun se débattant toujours au milieu d’une multiplicité de volontés siennes et pour la plupart  –  muettes...

 

Nous avons beaucoup à découvrir. Que nous croyons. C’est-à-dire d’où nous croyons et dans quels espaces nos Existants,*pour leur part, « sont ». [9] Mais cela signifie que nous ne pourrons jamais prendre conscience que d’une infime partie  –  celle liée à notre penser, pire ! sans doute cette part seule qui nous relie à nos semblables…

 



[1] En filigrane, le plus difficile à comprendre : seule quelque intelligible mythologie peut participer de la vérité universelle de l’être au monde. Non pas n’importe quoi ni même l’œuvre d’art en tant que telle, mais la vérité dont on fait l’expérience quand on se met à croire personnellement comme tout ce qui est, et dans un même espace commun

[2] Il serait heureux que le Net devienne (s’il ne l’est pas en quelque coin) un réseau fléché de créations personnelles ou collectives renvoyant sans cesse l’une à l’autre, l’une s’inspirant explicitement de l’autre, dans une volonté commune pour nous de participer, d’occuper le terrain par une même façon d’être.

[3] Seul l’homme aura fait un moment illusion.

[4] Voir l’exemple de l’araignée et de la mouche cité dans le billet de « Dehorsdedans » du 11 avril. Même question posée par Richard G. (http://richardg.blogs.com/) à propos d’un papillon arborant sur ses ailes le portrait d’un autre animal. 

[5] Ce que nous nommons, toujours à minorer étrangement la part de créativité : « adaptation  au milieu ».

[6] Sans oublier qu’ils n’ont, la plupart du temps, pas de langage commun !

[7] Je renvoie ici au billet où il fut question d’une nature qui agit et évolue comme si elle pensait.

[8] Puisque pour nous toute action nécessite un sujet.

[9] Le plus simple pourrait accomplir le plus vrai : « nous savons que nous croyons ». Et puis ce serait tout, et puis ce serait cela le monde. Mais l’être-relation a tout de même encore à révéler l’espace de son effectivité. Motif de dire.

30.04.2007

Une écologie du dire ?

Joruri, le 28 février dernier a écrit :

 

< L'entredire me semble ressortir d'une asocialité farouche ! Peut-on se constituer hors de toute vérité ? N'est-ce point en combattant des vérités transitoires que l'on parvient à des vérités futures ? Et d'ailleurs tout le travail sur l'entredire n'est-il pas lisible dans cette vérité qu'il y a une nécessité de la PAIX dans les relations entre les êtres ? La paix n'est-elle pas la VERITE sous-jacente qui oriente votre travail ? Et même les vérités ne sont-elles pas le préalable sine qua non de l'émancipation à leur égard et à l'égard de l'esprit groupe ("les autres ") ? >

 

NB/ Je réponds ici en partie. Le signe * équivaut à supra. La parution de ce billet a été pré-programmée. Je serai de retour mardi ou mercredi.

____

 

Le sens d'une sagesse du dire vise précisément, pour moi, ce potentiel dire la vérité. Voici donc : je concède une vérité cachée de l'être au monde à côté d’une vérité mondaine qui justement la cache,[1] ET aussi une possible éthique de la communication issue de leur confrontation, oui ! Mais je m'empresse d'ajouter, concernant du moins la vérité de l’être, qu'on ne peut la dire autrement qu'en étant, qu’en entérinant par notre façon d’être (privilège humain), c’est-à-dire par notre conscience d’être au monde. Point de Totem en vue, donc, comme vous disiez tantôt justement, sinon, si je puis dire :

 

« La figure dessinée par notre danse sur terre ».

 

Non pas qu’on ne puisse dire cette vérité parce qu'elle serait transcendamment ineffable et moi un mystique de quelque révélation, mais plus prosaïquement parce que notre être au monde précède et conditionne ante veritatem (sauf erreur d'orthographe) notre propre dire même. La vérité dicible est en bout de chaîne, une bulle de savon dans l’histoire de l’air sorti de la bouche des hommes,[2] et qui prétend à rebours signifier, contenir (!) et pas seulement dire tout ce qui « est » et tout ce qui « fut » (excusez du peu !). Pareille parole empiète pourtant là manifestement sur l’ineffable domaine de l’être au monde qui appartient justement   à tout le monde ! Autre figure de la chouette de Minerve qui, comme on sait, ne se lève qu’à la nuit tombée :

 

La mouche du coche ! Entendez, prétendument : « le sens de la présence ».[3]

 

La vérité dicible est aujourd’hui économique,[4] elle se situe donc très loin devant en aval de l’embouchure ontologique de notre dire. Mais elle n’en rend nullement compte ! « Oubli »,* peut-être ? Le verbe dire humain s'est largement passé de vérité spirituelle détachée, en-soi, durant des millénaires et, circonstance aggravante pour ses prétentions à dire MAINTENANT la vérité ETERNELLE, sa survenue (à elle) n’a manifestement eu de tous temps d’autres mobiles parmi les hommes que politiques ! Et donc la vérité hors (la vérité de) l’être ne regarde au fond que les hommes ; une « affaire interne »... !*

 

Or moi, la vérité de l’être au monde dite aussi par les  plantes et les animaux me comblerait !

 

Partant, il ne nous reste plus de vérité à dire que celle à laquelle vous faîtes allusion : celle qui nous relie les uns aux autres !

 

Tragique Inter-dire alors donc, si les autres êtres vivants (et toute matière même !) ne sont pas conviés à la Vérité par leur présence ![5]

 

Mais tout comme la vérité dicible, sa fille aînée, nous savons que l’Inter-dire humain est nécessaire à toute civilisation ! Donc je n'ai rien dit, je suis. Et je vous parle pour vous dire tout ça, ce mélange, cette vérité là, multiple, bariolée, véritable « vache bigarrée » comme dit N., dont on extrait, ensemble ou seul, cela seul qui est dicible pourvu – de communiquer. De se renvoyer l’un à l’autre quelque chose. On garde pour soi ce qu’on ne peut dire. On ne veut dire que ce dont on peut faire commerce.  Mais voyons : et si l’on se mettait une bonne fois à dire-être tout d’abord au monde, [6] les hommes l’entendraient-ils de cette oreille ? Non, bien sûr, ils ne comprendraient pas, ils n’y verraient qu’arrogante intention : « Je n’ai rien à VOUS dire » (Supra). Et pourtant…

 

Et pourtant ce n’est qu’au monde qu’une paix entre les êtres peut être signée ! Que vaudrait une paix entre les seuls hommes quand leur Vérité, purement économique, resterait exclusive à leur façon d’être ? [7]

 

Mais vous savez ce que c'est, toujours on cherche quand même ! Alors je vous fais lire encore ceci, qui pourtant ne vous éclairera sans doute pas plus : "Dire-être l'être" est la formule pour contourner l'impossibilité de dire l’être,[8] impossibilité due au statut ontologique du dire même ! Elle signifie bien que je n'ai pas ici dit « l'être » mais que je compte le "dire" quand même, à mon tour, DE LA FACON que le disent tous les autres êtres au monde.

 

Emboîter le pas du verbe présent en chaque être au monde…

 

…mais non sans veiller encore, en tant que je m’adresse à d’autres êtres « homme » au monde, à désamorcer par avance le danger d’exposer « l’être » à une quelconque théologie que je pourrais prendre plaisir à concevoir.[9]

 

 

 


 


[1] Le verbe savoir lié à la vérité mondaine se fonde sur un « oubli » du croire et du dire naturels et ontologiques partout à l’œuvre  (cf. billets précédents).

[2] « Flatus vocis », l’expression existe depuis longtemps semble-t-il.

[3] La recherche du « sens de l’être » entreprise par le jeune Heidegger relève de cette prétention cognisciste décrite dans le billet « Signe après-coureur ». 

[4] Le temps est révolu où il suffisait à Certains de dire pour que ce soit vrai ou fait. Il nous faut aujourd’hui nous référer à quelque Instance commune susceptible de juger de la valeur de notre dire ; instance que chacun a faite plus ou moins consciemment   sienne.

[5] Notre rapport aux morts déterminerait-il notre forme d’esprit ? Le lien en tout cas semble historique : à l’époque où les morts étaient PRESENTS parmi les vivants (et pas seulement dans leur cœur et leur mémoire), l’esprit des hommes s’en tenait partout à la présence (y compris celle des esprits donc). Aujourd’hui, notre esprit est tourné vers les « Lois de la nature », et les morts, comme si c’était là un fait concomitant (c’est là mon hypothèse), sont une figure semblable de L’ABSENCE (fussent-elles vraies à leur façon). A moins de « croire aux esprits », l’affect est désormais le seul espace où ils sont encore présents (je ne parle pas de la tombe, du lieu de re-cueillement…). Mais est-ce véritablement un lieu ? Et quel est le lieu des Lois de la nature ?

[6] Je renvoie ici au billet et comentaires faisant allusion au préalable « soi », seul susceptible de comprendre toute présence comme façon d’être au monde.

[7] Sans parler des quelques « Au-delà » réservés, bien sûr, aux seuls êtres humains...  Quant à la sempiternelle Raison, il est par trop évident que son cogniscisme ne fut jamais qu’un divin moyen pour « l’homme » de s’imposer sur terre…

[8] On n’en meurt pas et on n’en ressent pas nécessairement de si cruelle frustration ! Mais on peut gâcher sa vie à s’entêter à vouloir savoir et le dire aux autres.

[9] Je reprendrai cette question de la place de la parole dans le dire-être au monde dans le prochain billet : Dialogues ontologiques.

 

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23.04.2007

Signe après-coureur (2)

Contre l’oubli des hommes et des évènements marquants s’érigeait Mémoire, mais la Mémoire contaminée par le doute engendra l’Oubli de l’être au monde sur lequel se fonda le verbe savoir. [1]

 

Opinion, Doxa

Si la vérité de l’être au monde ne se sait pas, alors elle ne peut être « l’objet » que de cet autre verbe, celui-là auquel le verbe savoir de tous temps s’oppose : croire. Mais non en tant que ce verbe croire s’opposerait, réciproquement, au verbe savoir : il l’englobe ! C’est en tant qu’elle ne se sait pas, disais-je plus haut en note, que la vérité de l’être nous permet de comprendre le verbe croire à la fois comme signe, comme identité ontologique (pour nous et chaque chose) et comme mode nouveau  –  voire requis comme dire-être  –   « d’appréhension » humaine de l’être.[2]

Doxa, l’opinion, est généralement le nom donné au dire de ce verbe croire dénigré de tous temps par le verbe savoir et pourtant « vital », signe et signature expresse de chaque chose ou être présent au monde. « Croire » (qu’est aussi malgré lui le verbe savoir) est ontologique. Chez Parménide c’est également nuancé : il n’oppose pas le verbe savoir au verbe croire  –  catégories bien trop étroitement psychologiques pour nous  –  comme il oppose systématiquement être et non-être. Il oppose la vérité à l’opinion (Doxa), « ce qui est » à un certain dire. C’est dire une fois de plus combien « mêmes » sont, selon lui, la vérité et le verbe humain (savoir) qui l’accompagne,[3] mais c’est dire également combien le croire ontologique peut s’égarer en matière de dire, par exemple quand il nous ferait dire que le non-être « est ». Voilà une nuance relative au dire lié au croire qui permet de comprendre pourquoi Parménide consacre la deuxième partie de son Poème à la Doxa  –  alors que le non-être n’est pas. Parménide ne condamne pas le verbe croire au nom du verbe savoir, mais un certain dire opposé à la vérité de l’être : l’opinion.  

 

Vérité, Alétheia

Dans le « même » parménidéen vient s’inscrire toute l’histoire du rapport étroit depuis son origine entre la Vérité et le verbe savoir. Savoir s’abstraire  –  scinder et se retirer  –  c’est bien ce que traduit l’origine de la vérité en tant que « retranchement ». [4] Retranchement à l’égard du monde mais aussi de ce qui fait l’erreur ou l’illusion des autres hommes : ce qu’ils croient. [5]

Voilà des mots en tout cas qui confirment la nature abstraite de la nouvelle déesse ! Elle donne l’exemple, montre le chemin : il faut soi-même s’abstraire à son tour de la réalité de l’être telle qu’elle nous apparaît, dans sa diversité, ses flux et ses reflux, son « intenabilité », et rejoindre ainsi « l’insensible Intelligence », si je puis dire, d’une Vérité sise par-delà les contingences. Mais pareille interprétation de Parménide est déjà toute religieuse ! Parménide ne dit pas aussi catégoriquement :

 

« Les hommes croient, le monde nous trompe ;  il faut s’en écarter. En route vers le savoir la vérité ! »

 

Je ne dirai rien ici des origines probables de la volonté de savoir (effroi, révolte, nécessité de vaincre les Eléments, les bêtes sauvages et les hommes, développement du cerveau, ambition personnelle, influence du milieu, Inter-dire, etc.) ni de l’aliénation ontologique que célébra à l’époque moderne la naissance et les conditions d’exercice du « sujet connaissant » : aliénation du soi au soi du seul sujet connaissant / aliénation du monde à sa seule cognoscibilité  –  deux faces d’un même « en-soi » figure de l’Etre (supra). Je voudrais ici simplement articuler l’Alétheia, telle qu’elle survit aujourd’hui encore, à ses véritables tenants d’un côté (le verbe croire et un certain oubli de l’être) et à un autre aboutissant que l’Inter-dire, de l’autre : « Dépasser la vérité » à son tour, en quelque sorte, mais sans prétention, sans vouloir rien à ériger à sa place, sans avoir pour autant à retourner simplement en arrière, sans avoir non plus à tout oublier des fruits de l’oubli qu’amassa durant des siècles notre savoir ; enfin sans prétendre vénérer Léthé et Doxa par-delà Alétheia. Il s’agit d’admirer le déploiement de cette dernière, mais non sans l’avoir réenracinée dans la généalogie de l’être homme au monde.

 

« Réenraciner le verbe savoir et la vérité », et ainsi les dépasser, simplement pour rejoindre l’être au monde.

 

 

Léthé, entre Doxa et Alétheia (l’oubli entre l’opinion et la vérité)

« La Moira (destin) de Parménide et le kriptestai (se cacher) d’Héraclite paraissent se rejoindre pour s’éclairer réciproquement dans ce rapport à la Léthé qu’est par essence Alétheia. » nous explique Beaufret. (…). « Héraclite dit ainsi de l’Alétheia qu’elle ‘aime’ Léthé ».[6] Connaissant la nécessité (destin) d’oubli de l’être qui règne au sein de l’Inter-dire humain  –  le sens aux dépens du signe –, la transposition est aisée :  

 

Dans le verbe savoir, c’est le croire-signe qui aime à se cacher !

 

 

Léthé et Doxa du côté de l’être  

Si Alétheia est à Léthé ce que la nature est à l’amour de se cacher (c’est l’idée de Beaufret), alors la vérité dont il sera maintenant question aimera peut-être cet « oubli délibéré » qui nous permettrait de voir la présence de toute chose, la nôtre propre comprise, dans une participation, voire une contemplation non cognisciste du monde.

En ce sens, Léthé et Doxa apparaissent pour nous potentiellement du côté de la compréhension muette de toute présence (par opposition au savoir la chose même), compréhension muette que ne peut qu’envier l’Alétheia (traditionnelle) et sa parole briseuse du silence vrai de la présence : elle l’envie pour leur proximité plus immédiate à l’être au monde.

Mais bien sûr, si Léthé et Doxa sont en quelque façon la proximité immédiate de l’être au monde, alors pour nous autres, hommes d’une longue Culture, seule une sorte d’intuition et de retenue post-épistémologiques peuvent nous permettre la compréhension de ce silence de l’être. Elle nous inspirerait alors l’oubli délibéré mentionné plus haut. Non pas qu’il soit question de renier notre somme de savoirs accumulés, mais de bien voir que :

 

La conscience de la valeur de Léthé et de Doxa ne peut être que postérieure à la volonté de savoir.

 

On connaît l’avènement du doute qui a permis à la vérité de devenir enfin objet de recherche.[7] C’est avec ce statut-là que la vérité a acquis le sens qu’elle a pour nous aujourd’hui encore. Je passe ici sur les raisons pour lesquelles la Raison, à l’autre bout de son parcours, est aujourd’hui en crise et dé-bouche (…) potentiellement sur un nouveau sens donné à la  –  parole.[8] Que ce fut en son Nom ou simplement à l’aide de la Raison, ce que les hommes du 20ème siècle ont fait à d’autres hommes et à la Terre suffit amplement à justifier la crise.

En ce sens, Léthé et Doxa ne sont désormais plus simplement ce pauvre statut ontologique de l’être au monde d’avant la vérité, c’est-à-dire le « croire » et « l’opinion » de tout être inconnaissant au-dessus duquel trône la Raison humaine, mais ce que nous devons interroger de façon nouvelle pour sa proximité à l’être  –  et à la Terre (écologie).

Il est alors peut-être question là, pour notre verbe savoir (et nos certitudes !), de faire retour, de « faire oubli »  –  et donc de faire une nouvelle fois abstraction, oui, mais cette fois  –  de lui-même !

 

Léthé et Doxa furent-ils l’inconnaissance originelle et a priori, [9] ils nous désignent désormais une certaine volonté a posteriori d’ignorer au service de l’être au monde.

 

 

« Létheia », sagesse du dire, retrouvailles.

Qu’on me pardonne ce néologisme de circonstances. Il veut simplement célébrer les noces de Léthé (l’oubli de l’être, signe de la connaissance mondaine) et d’Alétheia « éternelle », la présence retrouvée au prix (x2) de la dure volonté de savoir. « Létheia » est ici retrouvailles !

L’homme de ces retrouvailles est « revenu » de la connaissance, du verbe savoir. Son croire désormais l’englobe comme riche passé, et il l’utilise comme une marche pour son retour à l’être au monde. Il sait désormais qu’en toutes circonstances et quelle que soit l’époque il – croit. Il comprend maintenant qu’il lui faut se servir de son savoir pour croire, c’est-à-dire  –  pour créer ![10] Telle lui apparaît la nouvelle nécessité  –  éternelle nécessité maintenant ! Il sait que c’est en créant à partir de ce qu’il sait qu’il rejoint au mieux l’être au monde sans rien perdre pour autant de ses prérogatives ontologiques. Bien au contraire ! Mais il ne veut plus s’enfermer dans le dur être de l’Inter-dire : c’est en créant que lui apparaît la vérité, il l’expérimente et fait signe. 

 

Il ne signifie pas le monde, il rend au monde comme un peintre rend en peinture, un musicien en musique, un penseur en mots…

 

Ce savoir nouveau est rieur. Sa spécificité : être passé par le savoir sérieux et revenu au croire naturel et créatif par un chemin détourné. Présence ! Un transfuge, oui, mais comme un amnésique retrouve la mémoire et se souvient pourtant de ce qu’il a entassé durant son oubli. Pour autant, la boucle est intelligemment bouclée : conscient de participer par son croire, plus que jamais notre homme est. Il est comme tout ce qui est au monde (supra). Il laisse désormais aux ouvriers de la science et aux fervents de la certitude leur croire spécialisé, et aux enseignants la dure tâche de faire savoir... Lui est déjà en route vers son prochain croire, sa prochaine création, récréation ; il apprend désormais avec toutes choses et tout être, à simplement –  faire connaissance. Non plus « ce » qu’ils « sont », mais comment ils font, les uns et les autres, pour être au monde. Ca l’intéresse. Ils en discutent…[11] Bien sûr, la parole de sens (parole en vérité) relie ces choses par l’esprit à quelque institution humaine, mais notre homme sait avant tout que

 

Parole faisant encore signe par-dessus ce qu’elle sait est le véritable flambeau de présence ; elle nous relie par le corps à toute chose et tout être dans l’espace écologique de la commune respiration.

 

*

Ce texte paraît-il difficile à comprendre ? Le plus dur à comprendre n’est pas là. Il est de comprendre comment retrouver la facilité d’être. Le savoir seul, ce verbe savoir sur lequel on nous a appris de tous temps qu’il fallait tout miser ou presque, ce verbe savoir qui n’offre de dé-bouchés que thétiques, moraux, polémiques, dialectiques, professionnels et autres pédagogiques (c’est-à-dire exclusivement tournés vers l’Inter-dire), sert mal l’être au monde comme tout ce qui est. Il nous donne l’illusion d’un comprendre le monde alors même que, tentant de le saisir, nécessairement à ce geste-là  –  il échappe.

 

« Homme ! Tu es 100 % homme, un être qui a désormais tout de l’homme  –  mais tu es aussi, aujourd’hui plus que jamais, rien qu’homme, soigneusement enfermé dans une volonté exclusive de savoir qui conditionne depuis longtemps ton dire. Tu es homme dans « l’homme ». N’« es » -tu pourtant pas  –  et donc au monde  –  avant d’être homme ? » [12]

___

 

 



[1] Le verbe savoir…. et la conscience de soi ! On notera en effet avec attention que la vérité en termes de recherche (noétique ou esthétique) fut contemporaine de l’émergence en Grèce de personnalités qui désormais signèrent leurs œuvres. Homère, en ce sens, est nécessairement un nom d’auteur attribué a posteriori par une époque ultérieure. Sans doute peut-on alors dire : aussi longtemps que l’Etre est, l’individu n’a pas de raison de chercher  –  et donc d’être une personne. Cf. B. Snell, La découverte de l’esprit ; pour la notion de personne, cf. J.P. Vernant, Mythe et pensée ; etc.

[2] Ca n’est pas le lieu de dire le réenracinement éventuel de notre verbe savoir dans l’être au monde, ce sera l’objet d’un prochain billet.

[3] Cf. première partie de ce billet.

[4] C’est là l’interprétation de Beaufret, non pas ce que dit Parménide. Pour ce dernier, le chemin de la vérité s’écarte du sentier pris par les hommes. Ils n’ont pas « en vue » la même chose.

[5] « Arc et lyre en quelque sorte, la nature aime à se cacher. La nature : autre nom pour l’Alétheia même ». Violence et harmonie secrète, telle est la vie, telle est aussi désormais l’autre nom de la vérité. Mais où est donc son harmonie secrète ?

[6] Déjà cité plus haut.

[7]  Cf. « La découverte de l’esprit » Bruno Snell

[8] C’est quand même tout le sens de mon propre dire !

[9] Je dis inconnaissance plutôt qu’inconscience, qui sous-entend toujours quelque déficience, voire « irresponsabilité ».

[10] Je dis bien créer, et non tirer profit –  profit que la Raison n’a eu de cesse durant tous ces siècles d’adorer en sous-main et de soigneusement cacher en  première intention. 

[11] Cf. prochain billet « Dialogues ontologiques »

[12] Cf. Entre réalité-monde et Inter-dire III.

 

 

 

 

16.04.2007

Signe après-coureur (1)

Alétheia (Vérité) : premier Principe, déesse d’un nouveau genre.

« La déesse de Parménide n’est pas déesse de la vérité comme Apollon est le dieu de la poésie. Elle est la vérité, elle est retranchement. », écrit J. Beaufret dans son ouvrage consacré à Parménide. Est-ce à dire qu’elle est « au-dessus » ou « en dessous » des dieux et déesses, ces Puissances personnifiées ? Ou bien plutôt une déesse d’un nouveau genre ? Il se peut en effet qu’elle soit le premier exemple d’un dieu-concept, première abstraction au sens encore actuel du mot, complément de nom.[1] Elle serait donc une pure abstraction eu égard ces dieux invisibles, eux aussi, mais bien plus présents et bien plus manifestement actifs puisqu’ils interviennent sans cesse dans les affaires humaines. La vérité selon Parménide est peut-être un des premiers principes dans l’histoire de la pensée.

 

La nature de cette Vérité-là, toute nouvelle, forcément « aime se cacher » :[2] elle est de ne pas apparaître tout d’abord ; elle est d’apparaître longtemps même après les dieux !...  

 

«Vérité n’est qu’une voix, mais elle se réfère elle-même à une déesse supérieure : l’Anagxé ou la Moira », nous dit encore Beaufret. Vérité n’est qu’une voix mais elle est la voix de la nécessité à laquelle même les dieux obéissent… La vérité énonce ici un principe.

 

 

Parole court maintenant après la vérité.

Faisons un petit retour en arrière. La Parole humaine alimentait et conservait jusque-là Mémoire. Celle-ci était alors parmi les Grecs archaïques la seule vérité possible. Avec toutes les réserves d’usage, on peut dire qu’elle leur servait à la fois d’« Histoire » et de « Constitution », de « morale » et de « législation », etc.[3] Mais les choses ont changé. La Vérité s’est constituée en tant que telle,[4] elle a sa propre déesse ; plutôt, elle est déesse, déesse d’un nouveau genre, qui personnifie mais cette fois  –  « l’être » ; et c’est au devant de celle-ci que la parole désormais court :

 

C’est le char de Parménide !

 

Jusqu’alors, les Puissants de la terre avaient une généalogie héroïque et divine, et la Parole alimentait Mémoire. Une parole venant du cœur sans tremblement « de la Vérité » est désormais cette nouvelle autorité que la parole humaine va chercher à dire, et que l’homme va, pour cette raison, vouloir connaître. Elle redessinera à coup sûr la carte du ciel, même…[5]  

 

 

A-létheia : réalité ablative ou unité indissoluble ?

C’est une question fort controversée, savoir si Alétheia, la vérité, est A-létheia, c’est-à-dire le privatif de Léthé, l’oubli, ou si au contraire elle aurait dès l’origine la valeur d’une indissoluble unité. [6] La particule (le a privatif) porte sur la racine du verbe Lantano qui donne aussi le mot Léthé. Léthé, « un nuage sans indice », écrit Pindare ; « Initialité fondamentale à la vérité » ajoute Beaufret.  

Je ne suis pas en mesure d’entrer à mon tour dans la polémique. Je remarque simplement que dans l’hypothèse d’un Léthé antérieur à l’Alétheia, d’un « nuage sans indice » antérieur ou initial à la « vérité », on retrouve tout entier le rapport nécessaire d’antériorité du signe sur le sens, du signe sur lequel va se bâtir le sens en vérité.[7] Serait-ce ce signe que fait « le Maître dont l’oracle est à Delphes », lequel justement « ne déclare pas, ne dérobe pas, mais fait signe », dont parle Héraclite ? [8]

Parménide déplorait le mélange « être / non-être » grâce auquel les hommes croient pouvoir connaître le monde. Pour ma conception de l’être, Alétheia indissoluble unité... de l’être-relation  –  voilà précisément quel pourrait être le signe unitaire antérieur à un sens du monde bâti sur l’érection d’un « face à face départageur » purement cognisciste. [9]

 

Selon que le signe fait sens,[10] ou que l’on considère ce dernier seul comme « la vérité », on donne au mot vérité le sens d’unité de l’être au monde ou de ce que la connaissance humaine, « postée en face », extrait « des choses mêmes » (des signes).

 

 

A-létheia : dé-voilement ?

Héraclite dit de l’Alétheia qu’elle « aime » Léthé. Et Beaufret en déduit que le principe suprême selon Parménide, la Moira, le destin, ce principe, cette vérité à laquelle même les dieux obéissent et participent en quelque façon, rejoint ici peut-être « la nature (qui) aime se cacher » d’Héraclite. Voilà qui soulève une autre controverse également débattue, savoir si Léthé signifie oubli ou bien voilement, et si donc A-létheia, la vérité, est ce qui sort de l’oubli ou bien le dé-voilement de ce qui aime par essence à se cacher.  

On se souvient ici tout d’abord du rôle que joua Mémoire dans l’esprit des Grecs archaïques, et combien leur « vérité » consistait pour l’essentiel à sortir de l’oubli précisément la généalogie divine, les héros et les évènements passés. En ce sens A-létheia fut tout d’abord « histoire » et non « dé-couverte ».[11]

D’autre part, si la citation d’Héraclite ne signifie pas simplement que la nature semble prendre un malin plaisir à résister à notre appétit de savoir  –  ce qu’on lui reconnaît volontiers aujourd’hui encore  –  elle pourrait bien signifier ce déjà insinué plus haut, à savoir:

 

Il y a de bonnes raisons pour que la vérité de l’être échappe aux hommes, il y a de bonnes raisons pour que le signe soit étrangement absent du sens qu’ils donnent au monde, comme « oublié » par quelque Nécessité proprement humaine. N’ont-ils pas la Culture et l’Inter-dire pour subvenir à leurs besoins de vérité ? Ils sont forcés de s’en contenter  –  ils en vivent ! [12]

 

Bien sûr, cela signifie (…) que la vérité dont il est ici question échappe à qui s’en saisit parce qu’il s’en saisit. Elle est cette vérité de l’être au monde qui dit l’être quoiqu’il fasse. En ce sens, notre désir de savoir et tout le matériel cognitif imaginable ne constitueront jamais un élément de plus dans la vérité de l’être au monde. « L’être est ».

 

La vérité de l’être au monde serait que nous vivons exclusivement  –  de signes. La vérité selon la Culture humaine, en revanche, est que nous vivons  –  de sens.

 

Et bien sûr, selon notre Culture, le monde dans lequel nous vivons est « par essence » cognoscible, bien évidemment « plein de sens ».  

Aussi, notre Culture à son tour est bien plus une Histoire qu’une dé-couverte, a fortiori « la » découverte « fondamentale ». Car ce qu’il y a à découvrir « d’essentiel » dans la vérité de l’être au monde ne pourrait que mettre vraisemblablement la civilisation en danger. Comment pourrait-elle en effet renoncer à Mémoire et à Science ? Car ce serait là le prix à payer, c’est une conséquence de ce qui précède. Seul l’individu est donc apte à supporter pareille dé-couverte, pour peu qu’il renonce à temps aux désirs de gloire, de reconnaissance, et surtout de vérité partagée qui le relie à l’Inter-dire humain.[13] La vérité de l’être au monde n’est pas à dire dans les catégories de la connaissance ; « elle est » dirait Parménide. Elle se « vit », elle « s’éprouve » pourrions-nous dire à notre tour de façon plus triviale. Mais à condition d’ajouter :

 

La vérité de l’être au monde est hors catégorie, elle ne se sait pas. [14]

 

Ainsi, par-delà les époques et les Cultures, la relation qui unit l’être au dire (signe qu’il fait et que le dire fait en retour) n’a pas grand-chose à voir avec ce que les hommes « ont en vue », comme dit Parménide, à savoir une connaissance objective des objets et des évènements qui les entourent. Car cette connaissance-là requiert précisément, circonstance aggravante eu égard l’être au monde, l’attachement de chaque homme aux autres hommes, à l’Inter-dire

*

Il nous est loisible à présent [15] de nous pencher avec attention sur l’articulation de Mémoire-Culture (c’est-à-dire notre Passé-Présent) à l’utopie d’une Vérité-Dé-couverte (à venir) qui dirait simplement l’être-là, ici et maintenant, de tous temps.[16]

Or c’est ici, précisément, que se présente pour moi l’opportunité d’exprimer une articulation nouvelle de Léthé et d’Alétheia par un début d’éclaircissement de ce que je nommais tantôt « le plus difficile à comprendre » dans son rapport avec la vérité mondaine (vérité de Culture et d’Inter-dire) :

 

L’art d’être au monde nourrit lui aussi la Culture – mais en secret !

 

Le signe persiste donc et… signe. On va encore dire que la nature aime à se cacher. En réalité, c’est notre Culture qui sans cesse le cache au nom de… sa mondaine vérité.

Thucydide mit en doute la vérité traditionnelle, la recherche historique alors débuta ; À l’inverse, un quelconque artiste un peu fou invente aujourd’hui une pensée nouvelle, et aussitôt la Culture s’en empare, la « formate » et l’enseigne... De l’une à l’autre de ces deux anecdotes, c’est un aller-retour entre Léthé et Alétheia qui s’est produit…

A suivre…

 



[1] Non point encore vérité « en-soi », mais vérité de quelque chose, en l’occurrence : de toutes choses.

[2] Peut-être Parménide et Héraclite ont-ils dit la même chose ? demande Beaufret. La nature, autre nom pour l’Alétheia, ajoute-t-il. 

[3] Cf. l’œuvre d’Homère

[4] Mais sans être encore pour autant « en-soi ». Cela viendra plus tard.

[5] Passage obligé, pour l’époque. Voir la deuxième partie du Poème.

[6] C’est l’avis de Paul Friedländer par exemple, nous dit Beaufret, et c’est aussi le sens de mon billet précédent.

[7] Sur un autre plan, mais où le négatif précède aussi le positif, on peut rapprocher de ce rapport les injonctions toujours dissuasives (négatives) faites à Socrate par son daimôn, lequel Socrate passe pour l’initiateur de la morale prescriptive (positive). Une pareille concordance n’est peut-être pas un hasard ; elle tendrait à confirmer que la vérité ne fut l’objet d’une recherche (positive) qu’à dater d’un doute, et que lui précéda en effet une vérité passive (négative en ce sens), dans le sens d’un « état de fait », pas encore d’une recherche. (Cf. B. Snell).

[8] Page 14. Beaufret écrit : « Ainsi dans l’Alétheia, l’élément positif apparemment nié, persiste énigmatiquement dans son contraire… ». Cela est au strict opposé de la pensée de Parménide, mais peut cependant être raccordé à mon hypothèse sans contredire à ce dernier en tant que le sens donné en vérité ne doit pas faire oublier le signe dont il est issu. Ainsi la vérité cognitive est-elle consciemment une partie tronquée de la vérité de l’être, destinée seulement à la communication humaine. Mais j’anticipe là sur la suite.

 

[9] Supra

[10] Et forment ensemble la vérité de l’être-relation

[11] Embryon de Culture par opposition à Dé-couverte (voir plus loin).

[12] De là à suspecter que les choses sont dîtes voilées « pour mieux être dévoilées, mon enfant » par une volonté qui serait avant tout de dire AUX AUTRES, il n’y a qu’un pas. L’hypothèse justifierait ainsi que le signe reste nécessairement caché pour que ladite vérité apparaisse en tant que telle. Communication oblige… Ses conditions prouveraient à rebours que le signe véritable n’est pas objet de communication. Mais réflexion pour une sagesse du dire ?

 

[13] Ni solipsiste, ni mystique pour autant, l’individu peut / doit appréhender seul l’être au monde, indépendamment de la connaissance (savoir) que lui offre la collectivité.

[14] C’est en tant qu’elle ne se sait pas qu’elle nous permet de comprendre le verbe croire à la fois comme signe, comme identité ontologique (pour nous et chaque chose) et comme mode nouveau et requis  « d’appréhension » de l’être.

[15] Je dis cela avec ironie.

[16] C’est-à-dire ce que la Culture ne cherche pas, ne favorise pas. « De tous temps » : pour ne pas dire « de toute éternité ».

09.04.2007

L'être sans partage (le même, plus fouillé)

Il y a et c’est un, donc c’est dicible et en vérité      

 

[C’est un, sinon on s’y fourvoie]

(…) « Or il faut que tu sois instruit de tout, du cœur sans tremblement de la vérité, sphère accomplie, mais aussi de ce qu’ont en vue les mortels, où l’on ne peut se fier à rien de vrai. Mais oui, apprends aussi comment la diversité qui fait montre d’elle-même devait déployer une présence digne d’être reçue, étendant son règne à travers toutes choses. » [Parménide, De la nature. (Jean Beaufret), fragment I].

Dans la première de ces deux propositions, Parménide n’oppose pas, comme on pourrait le croire, les deux aspects, « subjectif » et « objectif » du rapport homme / réalité. Il oppose le « cœur sans tremblement » de la vérité à ce qu’on en vue les mortels, et on ne peut se fier à rien de vrai, à savoir la diversité.

Diversité à laquelle Parménide oppose l’unité de la présence de / dans la diversité :

A la suite de cette première proposition, en effet [« Mais oui, apprends aussi… »],  Parménide, qui plus loin proscrira fermement de parler de ce qui n’est pas, reprend et articule les deux réalités susdites   sphère accomplie et diversité. Le mot « devait » indique bien qu’il songe à une « précédence » ou une « ascendance » (pour ne pas dire plus [1]) à la diversité. Il faut donc lire, sans arrière-pensée pour quelque transcendant « au-delà »  : « Mais oui, apprends en effet comment la diversité qui fait montre d’elle-même est en réalité une, présence digne d’être reçue, sphère accomplie étendant son règne à travers toutes choses ». Parménide a en vue l’unité de / dans la diversité, mais non nécessairement par-delà celle-ci ; et il ne sous-entend pas non plus que la diversité est trompeuse ni qu’il lui concède malgré tout une certaine dignité ! [2]

Ce que Parménide récuse dans la suite de son poème, c’est précisément le mélange avec lequel les hommes, ne voyant pas l’unité, abordent la diversité. Mélange d’être et de non-être. Ne voyant pas l’unité de l’être, les hommes, se fiant à la seule diversité, ont recours pour pouvoir connaître au dualisme de l’être et du non-être. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils se fient au dualisme. La diversité des choses [3] n’est « mise en cause » par Parménide (elle est appelée à témoigner d’elle-même, pour ainsi dire, mais non coupable) qu’en tant qu’elle peut mal inspirer les mortels. Mais en réalité, pour lui, Parménide, la diversité est une et le non-être dont l’affuble pour partie les hommes n’est qu’une funeste invention de leur part pour tenter d’appréhender à leur façon la réalité.

 

 

[Ce que parler veut dire].

Fragment II : « (…) Eh bien donc je vais parler – toi, écoute mes paroles et retiens-les – je vais te dire quelles sont les deux seules voies de recherche à concevoir : la première – comment il est [4] et qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas – est le chemin auquel se fier – car il suit la Vérité -. La seconde, à savoir qu’il n’est pas et que le non-être est nécessaire, cette voie, je te le dis, n’est qu’un sentier où ne se trouve absolument rien à quoi se fier. Car on ne peut ni connaître ce qui n’est pas – il n’y a pas là d’issue possible –, ni l’énoncer en une parole. »

Parménide campe ici une alternative absolue (fausse alternative en réalité puisque l’un des membres est nié) et récuse ainsi implicitement tout mélange des deux termes, tout compromis. C’est en ce sens qu’il parle de deux voies de recherche à concevoir  –  non pas que l’une et l’autre se valent, mais dans le sens où, si l’on ne choisit pas l’une, alors on choisit l’autre et   il faut alors en assumer les conséquences. En l’occurrence, si l’on pense que l’être n’est pas (c’est-à-dire qu’il n’y a rien en réalité), alors c’est que le non-être est     et il faut alors expliquer sa nécessité. Impossible ! En réalité, Parménide ne voit aucun dualisme ; pour lui, seul l’être est, et de lui seul on peut parler. Du non-être il n’y a rien à dire car il n’est pas et, à supposer qu’il est, alors on n’en peut rien dire. [5]

 

Vérité se dit s’il y a de l’être, non-être ne se dit pas puisqu’il n’est pas.

 

La différence entre les deux voies, celle de l’être et celle du non-être, tient à ce qu’une seule des deux, dit Parménide, suit la Vérité. On pourrait dire ici, en anticipant : une seule des deux est voix, la voix même de l’être. Par contraste, il dit en effet de l’autre voie que rien ne s’y trouve à quoi l’on peut se fier, qu’on ne peut ni rien connaître, ni énoncer une parole. La première voie est la seule à laquelle se fier car c’est la seule où l’on peut dire, c’est-à-dire où l’on peut suivre quelque chose : ce chemin-là qu’emprunte l’être même (de la chose). [6] Qu’est-ce que la vérité ? La vérité selon Parménide est ce que l’on peut connaître et énoncer en une parole… à condition de suivre correctement ce qui est. Pour pouvoir connaître il faut qu’il y ait quelque chose ;  pour dire la vérité il faut qu’il y ait quelque chose possible à dire, c’est-à-dire à suivre. Mais la parole est libre et possiblement « déconnectée » de ce qui est. Aussi, la parole vraie, et elle seule, est l’embouchure de la vérité sur la voie de l’être [7] ou, si l’on veut :

 

L’être s’écoule sur la voie d’une Vérité que vient recueillir à son embouchure la parole de l’homme.

 

Dans l’autre cas, quand on emprunterait l’autre voie, on parlerait sur « rien », à propos de « rien ». Mais le rien lui-même n’existe pas. On parlerait donc là doublement dans le vide. On ne parle dans pareil cas, en réalité, même pas. Parménide montre ici la nécessité absolue qu’existe l’objet pour pouvoir en parler. La vérité est ici le lien, ce « même » dont parle le Poème, ce qui valide la parole (de la pensée) ET atteste de l’être (existence réelle) de l’objet parlé. Dans ces conditions, on comprend qu’il déclare : « c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée » (fragment VIII), c’est-à-dire : mêmes sont la parole qui dit « en vérité » et l’être qui existe « en être ».

 

Le même, un même chemin : La parole dit « en vérité » tout comme l’être existe « en être ».

 

Par conséquent, on comprend que Parménide puisse écrire : « Ce m’est tout un par où je commence, car là à nouveau je viendrai en retour » (fragment. V), c’est-à-dire : « c’est égal que je commence par l’être ou par la vérité puisque l’un et l’autre se conditionnent réciproquement  – et suppose pareillement l’être (penser + parole) d’un Parménide pour le dire ». En effet, si Parménide écrit : « Or c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée », il ajoute aussitôt : « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser »  (fragment VIII) [8]

 

L’homme est cet être unique au monde qui réunit en sa pensée l’être et la possibilité même d’une parole. 

 

[« L’être en vérité »]

De ce qui précède on peut déduire, en résumé, que :

On ne parle réellement que si on dit quelque chose de réel.

On ne peut donc parler réellement qu’en vérité.

On ne peut parler en vérité que de l’être, que de ce qui est. Parler et être (de la chose) se conditionnent réciproquement. L’être dont on parle en vérité nécessairement est (existe).[9]

Par conséquent, on est forcément tenté ici de réunir l’être et la vérité en une seule parole, à condition qu’à son tour cette dernière ne trahisse pas non plus, malgré leur « mêmeté », leur respective concomitance.[10] Si la parole dit vrai comme l’être est, alors on doit pouvoir les dire tous deux à leur tour en un : la parole ici se dédouble-t-elle ? Dépasse-t-elle sa condition première de juge et partie ? L’être « version vérité » [pour ne pas dire « l’être en vérité »], c’est l’être parrain de la parole dicible ; il est nécessairement présent :

 

La vérité lui fait écho dans la parole   ou la parole lui fait écho en vérité. C’est le même.

 

[La vérité en présence, peut-être ?]

Mais la parole est présente à son tour, comme l’homme qui la prononce, « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser »  (cité ci-dessus).[11]

Plus haut, la vérité était le lien attesté entre l’être et le dicible. Ici la présence est à la fois la condition de l’être et du dire la vérité. Présence de la chose (être) d’un côté, mais aussi présence de l’homme qui la dit de l’autre (être), réunis dans une même parole.

 

La vérité, rencontre de deux présences   une chose qui est, un homme qui dit :

Parole. [12]

 

A suivre…


[1] Il semble en effet plus loin écarter toute  transcendance.  (à suivre)

 

[2] L’hypothèse ici émise est en parfait désaccord avec l’idée généralement admise selon laquelle c’est la diversité en tant que telle qui est digne d’être reçue. Non, c’est de la présence une de / dans la diversité dont parle Parménide, unité directrice sans laquelle les hommes sont aussitôt conduits, selon lui, sur la voie du mélange initiée par l’idée du non-être.

 

[3] Les « étants », dans le jargon philosophique.

 

[4] Comment est la voie de l’être et comment la suivre.  La route « abondante en révélations » dont il est question au tout début du poème est la métaphore de ce qu’il faut s’appliquer à suivre, emprunter, calquer, penser.

 

[5] On peut en dire autant de l’en-soi : s’il est véritablement « en-soi » équivaut pour nous à « rien ».

 

[6] Mais l’idée ne vient pas à Parménide que ce chemin pourrait être « dialectique ».

[7] Il faut bien voir ici (troisième écueil à éviter) que Parménide ne songe nullement à une vérité « en-soi » qui ferait l’objet d’une révélation. La route « abondante en révélations » dont parle le poème est celle-là qui le conduit à choisir, à décider de calquer son dire sur la voie de la lumière et de la vérité. Malgré sa réputation, Parménide ne peut vouloir d’entités abstraites dont on ne sait elles existent, si seulement elles sont… ! Il ne conçoit qu’un seul espace, à la fois de penser et d’être, et dans lequel l’on est présent ou absent (invisible mais présent).

 

[8] On comprend mieux en quoi l’application méthodique du mélange sur toutes choses ne peut aboutir à rien de viable. Elle supposerait que Parménide et sa parole soient eux aussi composés en partie de non-être. La relation qui est pour nous de « sujet » à « objet » se situe pour Parménide entre un être et un penser mêmes. Avec lui, on n’est pas placé d’office, comme nous tous aujourd’hui, dans le face à face « objectif » caractéristique du cogniscisme (supra). Le penser dont parle ici Parménide, le penser où l’être devient parole, est celui de l’homme. L’homme réunit en son sein l’être et la parole, mêmes.

 

[9] Qu’on compare ici, si l’on veut, avec le fameux « esse est percipi » de Berkeley

 

[10] En une théologie de la parole, par exemple. 

 

[11] Si l’être en question dans cette proposition est celui de la chose, alors cela signifie que si la chose est alors elle-même dit, dit- être. Dès lors le sens de la parole humaine est de recueillir, comme il est dit plus haut, cet être à leur embouchure commune traduite en langage humain. Mais ce qui s’applique à l’être de la chose s’applique aussi à l’homme qui la dit : il dit-être, l’être est donc bien être-relation. D’où la conclusion ci-après.

 

[12] J’ai failli dire (pour moi-même) dire-être (supra), tant cette expression en forme de slogan ressemble par son slogan annexe « comme tout ce qui est » à la parole qui tente à travers Parménide de dire comme l’être. Pour autant, dire-être ne signifie que dire être (ici sans trait d’union) et non « ce » qu’on est, ou tout du moins « ce » qu’on est à travers seulement notre dire-être. Cela fait-il une différence ? A suivre…

 

 

  

 

02.04.2007

L’être sans partage (A propos du Poème de Parménide)

Une sagesse du dire chez Parménide ?

Il n’est pas possible que ce qui est devant nous et s’offre à nos sens ne soit pas présence.

Présence de quelque chose.

Nous pouvons donc dire (chose et présence).

Dire en vertu de notre capacité de parole. La parole est là pour ça ; pourquoi d’autre sinon !?

Mais la parole a sa propre logique, son propre développement ;[1] elle permet de dire aussi des choses qui ne sont ni par la présence ni par l’absence (présence implicite ailleurs mais dans le même espace) : pur « non-être » imaginé par le seul langage et malheureusement transposé rétroactivement par les hommes dans les choses mêmes ! [2]

 

D’abord les hommes ont nommé les choses ; mais ensuite ils ont dit sur elles des choses qui ne sont pas.

 

Nombreux sont les points de contact entre le langage et la diversité des choses. Parménide cherche le seul point de contact authentique, selon lui, entre les manifestations de présence   et le langage.

 

Parménide cherche ce qu’il (nous) est honnêtement permis de dire par-delà ce qu’il est seulement possible de dire…

 

… fut-ce donc au prix de la liberté du langage. La vérité au prix de la liberté !? On comprend mieux à rebours, vu sous cet angle, à laquelle de ces deux valeurs a répondu le développement du langage, de la science, de la philosophie, de la communication... Il faut dire ici la créativité du rapport entre l’être et le langage, et par suite le questionnement qu’il suscite. Dans leur rapport réciproque, en effet, soit que le langage permet de déceler aussi le réel possible (retour à l’envoyeur, en quelque sorte), soit que la diversité du réel est à même de tromper le langage. Prudence !

 

*

 

Une petite synthèse :

1/ L’être ? à Il est dicible. Il ne peut pas ne pas être, sans quoi la parole non plus n’existe pas. C’est pour nous la seule voie à suivre.

 

« Je parle, donc c’est ? Je parle, donc il y a ? Non, pas nécessairement. Mais s’il y a de l’être, alors oui je dois pouvoir le dire ! »

 

2/ Le non-être ? à C’est impossible ! Donc « théoriquement » impossible aussi à dire… n’étaient la liberté et la créativité du langage, susceptibles de générer du non-être et de l’appliquer en « feed-back » sur le réel même. Cette voie de recherche est proscrite.

 

3/ La diversité des choses est-elle trompeuse ? En tout cas elle est infinie si on ne voit pas « en elle » l’unité ; car alors elle n’aboutit pas. Défaut d’unité et de finitude [3]   c’est là le reproche que lui fait Parménide ; la parole affiliée à la seule diversité est par conséquent dé-routée, route impossible, véritable labyrinthe, parole sans voix. Le sous-entendu logique est : si la parole n’atteint rien   alors même que l’être, lui, est plein et entier    c’est qu’elle n’est pas sur la bonne voie, n’est pas sa voix.

 

Si la parole dit l’approximatif, c’est qu’elle est littéralement ailleurs, et ce qu’elle dit mélange. [4]

 

Comment l’être pourrait-il être approximatif !? On ne peut le supposer. Il est . Comment la parole pourrait-elle dire une approximation !? On ne peut croire que c’est là la vérité     celle-ci ne peut être que pleine et entière, tout comme l’être !

 

4/ Le mélange mi-être / mi non-être ? à C’est la voie de l’égarement qu’empruntent pourtant méthodiquement les hommes : ne voyant pas l’unité de l’être, et se fiant donc à la seule diversité, les hommes ont recours pour tout connaître au dualisme de l’être et du non-être et l’appliquent à toute chose. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils croient et se fient à la dualité en chacune d’elle : Parménide nomme pour cette raison ces hommes : « double-têtes ».[5]

 

En définitive, ce qui est fixé à travers « l’être » parménidéen, c’est le lien qui unit la vérité avec la possibilité même de parole (et inversement), c’est-à-dire :

 

L’être parménidéen noue la réelle présence de l’être à la véritable possibilité d’en dire. Il articule la présence à la parole de vérité.

 

Parménide s’agace sûrement de la liberté de langage qui permet à la fois au non-être en tant que tel et au non-être mélangé à l’être (susdit « le mélange ») d’avoir, si je puis dire, « pignon sur Agora ».

 

*

Mais Parménide ne conclue-t-il pas trop vite de la diversité au mélange ? Se pourrait-il qu’il y ait une troisième voie et non seulement deux ? [6] Car la diversité sans l’unité ne conduit pas nécessairement sur la voie du mélange, du compromis, de l’hétérogénéité. En l’occurrence, la sagesse d’un être homme   et par conséquent de son dire   pourrait bien consister à « s’aligner » sur tous les autres êtres : être comme tout ce qui est, mais aussi homme, bien sûr.[7] Une autre idée du « Même ». La participation ?

 

(A suivre : la même chose, plus fouillée)

___

[1] Développement à la fois logico-grammatical et économique au sein de l’Inter-dire humain, suis-je tenté d’ajouter.

[2] Parménide est ici compris contre ses commentateurs Beaufret et Heidegger pour lesquels « la pensée du non-être nous libère de la tentation de l’étant » et de la diversité !

[3] La finitude reste en réalité problématique dans le Poème (à suivre).

[4] Voir ci-après. Mais Parménide ne songe pas à aucun ailleurs, espace mental s’il en est, où le non-être et autres êtres imaginaires pourraient avoir droit de cité. Il ne consent qu’à un seul espace, à la fois physique et mental, « mêmes » (Infra).

[5] Leur croire fait l’objet de la deuxième partie de son poème.

[6] La voie de l’être et la voie du non-être appliquée à la diversité.

[7] Supra. Un peu de Varne en bout de piste ne devrait rien gâcher  ;-)

05.03.2007

[Récréation]

Ce blog a aujourd’hui six mois. J’en prends occasion et prétexte pour prendre congé quelques temps de lui et de vous, lecteurs. En guise d’interlude et de clin d’œil ironique envers chacun de nous (moi compris), voici un vieux texte, toujours d’actualité je crois :

NB/ Vu mon récurrent problème d’interligne sur hautetfort, je conseille la lecture en RSS.

 

Bonne volonté

 

J'aime en toi…

L'assurance avec laquelle tu vas dans la vie et crois en ce que tu fais,

Cette confiance en toi qui t'habite et te guide,

Cet appétit de savoir, cette soif de connaître,

Cette force d'aimer qui vers la beauté t'attire,

Et ce nez infaillible qui flaire le danger... 

 

J'aime en toi…

Ce rêve ineffable,  - illusion réparatrice -

Cette foi qui déplace les plus hauts sommets,

Cette spontanée insouciance, ces convictions inébranlables,

Cette croyance au même et à l'altérité !

 

Mais encore...

Ce bon-vouloir, ce laisser-faire,

Cette réserve de vie grâce à quoi toujours tu espères,

Et puis cette bonne conscience qui vient tout, toujours, parachever...

 

Car ce qu'il y a d'aussi parfait en ton être  - sans qu'il est besoin d'y paraître -

C'est tout ce qu'en « étant » tu délaisses  –  Puissance d’ignorer !

Gardien de nos limites, garant de notre bien-être

Cet instinct se nourrit de tout ce qui pourrait nous dé-router.

Il cache à nos yeux notre propre misère

Epargne à chacun d’avoir à se connaître

L’exempte même de découvrir sa propre volonté 

–  pourvu qu’il croit devant, ne doute pas trop derrière  –

Et n’ait qu’une idée fixe de la vérité !

 

*

Mais est-il pour autant bienheureux le clairvoyant railleur qui parle ici et remonte de l'ombre au sujet même ? 

Où sont passées son insouciance à lui, sa confiance, sa naïveté, son innocence,

Toutes ces valeurs protectrices si chères à la vie ?

Est-ce la soif de connaître qui l'a mené ici ?

 

Mettons-nous d’accord…

De ce « sous-réel » bien sûr, dont la réalité n'est que l'ombre

D'aucuns ne doutent qu'il faille le taire, mieux, vite le ré-enterrer

Car nous voulons continuer de croire en quelque chose,

Mais plus encore continuer de nous inventer !

 

Qu'importe que nos motifs et autres bonnes raisons ne soient point les « véritables » causes, Peut-être simplement « des effets »,

L'omission de tant de choses n'est quand même pas un mensonge

Elle n'enlève rien à l'authenticité !

 

La boucle ici se referme…

Rétablir toutes choses dans leur hiérarchie

Rendre à la réalité son Trône

Mais au Jeu de la vie dire oui !

 

J'espère que tu apprécieras… ma bonne volonté !

 

26.02.2007

Sagesse activiste ?

Pour rebondir sur le com de Joruri du 17. 02.07 « J’ai l’impression que… » (Billet « Bribes, suite »). Note en quatre paragraphes, de lundi à jeudi.  

 

1. Le plus difficile à comprendre

Toute sagesse n’est-elle pas nécessairement précédée d’une réflexion ? Et qu’est-ce qui fait suite à son tour à une sagesse ? Avant de passer d’une sagesse du dire, qui est aussi sagesse du dire aux autres, à une quelconque action militante, il faut bien voir d’une part toute la retenue réflexive envers autrui qu’induit logiquement toute sagesse du dire, et d’autre part la liberté qu’elle offre cependant de prendre une décision collective pratique (militante) pourvu qu’elle soit prise et partagée avec (c’est-à-dire en même temps que) d’autres personnes.   

 

Que voudrait dire « sagesse du dire aux autres  » si elle s’articulait d’emblée à une Vérité ou une Cause collective implicite ?* Elle n’aurait manifestement d’autre rapport avec le dire de chacun qu’en tant que celui-ci serait expressément « convié » à les colporter. Nous connaissons depuis longtemps déjà ce type de discours-qui-parle-tout-seul (supra), et comprenons aussi pourquoi il ne fut jamais question de sagesse du dire dans les rangs des partisans de la Vérité à tout prix, comme de la Fin qui justifie a priori les moyens. Toute sagesse du dire est à coup sûr leur plus grand obstacle car elle déplace manifestement le centre de gravité de la communication, et donc dérange radicalement celui fixé depuis des temps immémoriaux sur le seul Droit de la vérité à s’imposer  d’elle-même…

 

Une sagesse du dire n’est donc jamais livrée toute faite, elle ne donne jamais que des éléments. Il ne suffit même pas d’articuler logiquement ces éléments pour reconstituer le « tout » qu’est sa « philosophie », il convient encore de développer pour soi-même le préalable (supra) capable de les assembler authentiquement.

 

Le plus difficile à comprendre : dé-couvrir équivaut à créer.

 

___

(*) Chez certains amoureux de l’esprit de communion, « Le » s’entredire est en passe de devenir centre de gravité ! ;-)

 

 

2. Le message nu

Je dis ici ce que je crois et résiste déjà à mon niveau personnel à tout ce qui s’oppose à l’expression de notre dire-être au monde : le dire aux hommes étant déjà que trop bien balisé par la société (en l’Inter-dire), c’est en quelque sorte contre lui tout d’abord qu’il se constitue.* C’est délibérément dans le texte seulement que se manifestent donc chez moi cette volonté de dire-être au monde (créer / bâtir) et ce refus de dire aux hommes comme il est habituellement prescrit (savoir, enseigner, mener). Je « dépose », je n’inclus pas non plus dans mon texte ce que je fais de ma vie, je ne témoignerai pas ici de mon attitude politique de tous les jours, par exemple, fut-ce à ma maigre échelle individuelle :

 

J’ai choisi de dire-être par l’écrit, mais je ne veux pas user de cet outil de communication par excellence pour faire de mon dire-être autre chose qu’un message nu. La valeur de mon geste, et donc le message qu’il contient, eussent été exactement les mêmes si j’avais navigué ou peint. Je ne veux donc pas altérer mon dire-être en lui donnant un autre sens que celui, naturel, propre à la vie consciente d’elle-même chez quelques-uns d’entre nous.

 

 Le désir de vérité est un désir de dire, dire-être un désir de s’ancrer sur le réel.

 

Les conditions mêmes d’une sagesse du dire définissent à mon sens les contours de celui-ci : d’une part mon dire présent n’entérine que l’espace dans lequel il s’inscrit** et non une quelconque morale ;***  d’autre part, de ma résistance personnelle à la création d’un réseau de militants plus ou moins actifs, il y a toute l’épaisseur d’une réalité qui ne dépend pas de moi : non par aveu d’impuissance, mais en raison précisément desdites conditions d’une sagesse du dire. Tant que j’adopterai(s) celle-ci, je ne lèverai(s) donc pas le petit doigt pour créer un tel réseau, mais y contribuerai(s) forcément et même avec joie s’il se constituait de lui-même, par la seule volonté de chacun. 

 

Il ne s’agit donc pas pour moi, en recherche de sagesse de dire, de faire confiance ou pas a priori aux hommes, d’espérer par exemple que certains reprendront « le flambeau », mais de considérer séparément les deux niveaux ontologiques que sont d’une part notre dire-être individuel au monde et aux hommes, et d’autre part la décision prise collectivement d’agir, de nous doter de moyens, etc. Le premier niveau fait l’objet d’un préalable individuel déjà indiqué dans un billet précédent (dire-être au monde) et d’une éthique fondée sur « l’ontologie » même du verbe dire, également déjà invoquée (dire-être aux hommes). Le second est affaire de responsabilité consciemment prise (voir Epilogue, #4) :

 

De l’un à l’autre, c’est une autre fonction que revêt le dire.

____ 

 (*) Le fameux préalable (supra) est un « je cherche à dire ; je n’ai rien à VOUS dire ».

(**) Je ne l’invente pas, il existe déjà, j’y « retourne » simplement.

(***) Il est clair qu’en certaines circonstances, le plus « sage » pour moi sera de dire à l’autre ce qu’il faut pour le tromper. 

 

 

3. Dire-être et Inter-dire ?

A l’encontre justement de cette sagesse du dire qui distingue ici la présence d’un être au monde et tout mouvement collectif au sein de l’humain, le militant / meneur d’hommes traditionnel part de son idée pour lui donner « corps » en y in-corporant d’autres individus.

 

Son texte est « là » pour motiver l’action et le rôle qu’il a prémédités pour autrui. Les hommes sont « là » pour incarner l’idée. Leur présence est convertie en finalité : servir son idée (idéal).

 

La plupart des mouvements politiques ou religieux ainsi constitués, fussent-ils assurés de défendre la bonne Cause et dotés des meilleures intentions, sont traditionnellement peu regardants sur le passé et les motivations de leurs membres pourvu   qu’ils soient membres. Quelque mensonge individuel ici ou là, voire l’organisation d’un grand mensonge de masse, ne nuit même pas à la bonne conscience dont ils s’auréolent puisque défendre une bonne cause, fut-ce avec des mauvais moyens, c’est donner selon eux à un Droit Majuscule les moyens légitimes et surtout la « chance », l’occasion rêvée, de « s’exprimer ».

 

S’aliéner à certain Droit passerait-il alors pour dire-être au monde ?

 

Et c’est bien parce que la fin a toujours justifié les moyens, tout comme la vérité a toujours justifié qu’on l’assène aux hommes, qu’il n’y a jamais eu de sagesse du dire inscrite au programme d’aucun parti, d’aucune école de vérité.

Ma pensée du dire-être   mon dire-être fut-il aux hommes     rechigne à tout enseignement, et plus encore à tout prosélytisme. Si elle « tutoie » chacun, parle au singulier, ça n’est pas par familiarité contrainte, mais parce qu’elle s’oppose à toute prescription, refuse d’établir quelque morale, de parler d’un quelconque Etre, et d’être ainsi amenée bientôt (si là n’était pas l’objectif premier) à s’adresser à « vous », à prononcer plus ou moins en douce le trop fameux « Ecoutez-moi, vous tous ! »*. A ce sujet, il est amusant de constater que la pratique du tutoiement sur le Net vise au contraire à créer artificiellement les conditions favorables d’une impression générale de convivialité, d’une tonalité affective heureuse, bref d’un réseau plus ou moins communautaire : le « tu » de rigueur est censé encenser un « nous ». Même si, lors d’un entretien privé, le vouvoiement réapparaît parfois, comme s’il était plus naturel. Le monde à l’envers ?

 

Le monde à l’envers : le Net, une religion de la communication ?

 

___

(*) Il ne faut pas croire que parce que quelqu’un « publie » en un espace public, il adopte aussitôt et nécessairement la posture d’un je qui s’adresse à tous.

 

 

4. Epilogue : Gai mutisme, ou la liberté responsable

Puisqu’il ne peut y avoir de lien prémédité entre sagesse du dire et activisme, est-ce à dire que la sagesse n’assume pas ses conséquences ? Ou bien cela signifie-t-il qu’elle « veut » à la fois laisser rayonner en chacun sa propre liberté et se montrer elle-même libre, à titre d’exemple, justement, de dire-être au monde (libre) ?

 

La sagesse du dire ne vient-elle pas épauler ici cette précédente liberté historique que fut la raison, aujourd’hui bien en peine à force d’être mal utilisée, vendue précisément à la « communication » ?

 

Il lui faut donc à son tour se protéger. Son lien avec quelque activisme, comme précédemment dans l’histoire le lien entre la raison et l’activisme, chacun l’établit, ou au contraire limitera la sagesse du dire au dire, et ne se refusera donc pas à l’occasion le plaisir de la jeter par la fenêtre quand il conviendra selon lui d’agir autrement. Mais dans ce dernier cas, ladite sagesse ne sera pas perdue pour autant dans la mesure où il ne pourra alors plus l’invoquer si facilement pour soutenir ses choix.

Même rejetée, du seul fait qu’on l’aura comprise une fois, la sagesse du dire nous priverait à jamais de justifier nos désirs par un dire de mauvaise foi. On sera plus poussé à déclarer simplement :

 

 « Je l’ai voulu ainsi ».

 

La raison fut dévoyée à une certaine fonction, la sagesse du dire le serait très vite à son tour si elle prenait corps. « Je l’ai voulu ainsi » est ma façon de protéger, sinon « la sagesse du dire », du moins mon dire-être au monde et aux hommes   d’un Inter-dire humain qui se prend pour le monde.

 

___

19.02.2007

Teneur en sens et teneur en présence

Ce billet est une réponse au commentaire de Rosée (aujourd’hui sous un autre pseudo) du 14 sept.-06 : « varna, en opposant présence/sens vous voulez peut-être dire que le slameur ne fait qu'affirmer au monde sa présence dans le monde, ce qui est facile, pour ainsi dire, mais il ne va pas jusqu'à chercher à donner un sens à cette présence, livrer bataille, comme vous dites ? ». On peut lire aussi ce billet comme une suite de « Désapprendre à lire ce qui se donne à voir ».

*

Juger de la différence entre présence et sens relèverait du sens donné à l’un et à l’autre : le sens ne peut être juge et partie sans s’égarer dans son propre labyrinthe.

Ainsi ce qui suit est marqué du sceau de la bivalence propre au « dire-être » d'homme que je voudrais ici évoquer à nouveau  =  à la fois dire et être ‘au monde’ et ‘aux hommes’. Une sorte de « bi-topique », entendu : la parole seule, la parole qu’on ne ferait que dire, n’existe pas.  

 

Que tout, absolument tout, fasse sens ne change rien à l’affaire,

C’est dans notre intention que sens et présence diffèrent.

Dans la teneur de nos expressions, en notre âme et conscience :

Teneur en pure volonté d’être, teneur en pure volonté de sens.

Teneur en dire et teneur en faire,

Teneur en geste d’un dire, teneur en dire d’un geste

 

Par exemple :

L’écrit a une faible teneur en geste (du moins en apparence) mais une forte teneur en sens ;

L’insulte verbale, au contraire, est tout au faire à l’autre, elle n’a que peu de sens, elle est presque entièrement geste ;

L’argument est un geste pour ainsi dire « dans la peau d’un dire » : il vise à convaincre par le bon, le beau, le bien, la vérité, autant de choses dites ;

Etc.

 

Vouloir être davantage présent ne signifie pas nécessairement affirmer au monde sa présence, du moins dans le sens vindicatif que l’on a l’habitude de lui prêter aujourd’hui (fut-ce non sans raison) :

Exprimer sa présence, c’est ce qu’on fait quoiqu’on fasse, veuille ou dise, mais c’est le plus souvent à notre insu que notre présence s’exprime, particulièrement   paradoxalement même   dans notre quête de sens.

Dire-être résolument, en revanche, signifie qu’on sait son dire-être au monde appartenir aussi aux hommes. C’est manifester personnellement la volonté d’être présent comme-tout-ce-qui-est. C’est cela qui fait maintenant sens. Un sens pour ainsi dire « physique », comme l’espace de notre réification.

 

Dire-être est un dire qui a le monde et les hommes pour espaces,

Au choix,

Ou les deux à la fois.

« L’essentiel » est de dire être (présent)...

 en quelque façon et à tout moment mais toujours consciemment   

…Tout autant que du sens.

 

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