20.01.2010
Ailleurs dit autrement
(Message modifié)
http://qui-etre.hautetfort.com (un trimestre de ruminations intempestives)
http://bras-de-mer.blogspot.com/ (quelques "confrontations" à des textes)
http://ecouterdire.blogspot.com/ (quelques relevés de lectures)
http://disponibility.blogspot.com/ (des extraits de mon "fonds" refusé par l'éditeur)
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07.02.2009
"Qui entre ici ..."
Je suis aujoud'hui en mesure de donner un sens à la sentence "Qui entre ici me fait honneur, qui n'entre pas me fait plaisir". Ici, c'est le livre, et la sentence ne signifie pas que c'est égal, pour qui l'a écrit, qu'il soit lu ou pas. Elle signifie que le livre (parfois un simple texte semblant pontifier, même) signe l'échec de parole, l'échec du s'entredire, au profit de nos bibliothèques. Et au détriment de nos langoureux désirs. Si donc on ne le lit pas, c'est qu'on sera peut-être plus disposé que ne le fut l'auteur - et que ne le sont les sempiternels lecteurs (suffisants et insuffisants, tout à la fois) - à s'entredire.
Mais "livre" est quand même ici une métaphore aussi !
(S'entredire : si possible de vive voix, du moins au sortir du jeu habituel question-réponse ou billet-commentaire. S'entr'inspirer (le seul mot à la double apostrophe, c'est dire !), discuter ensemble de ce que nous VOULONS.)
Pour autant, bien sûr, rien ne saurait cautionner la paresse et la désinvolture des uns ou des autres. Si livre fut fait dans cet état d'esprit, il prépare la confrontation. Il signe un acte de présence prêt pour la confrontation.
(texte non définitif)
14:35 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
26.10.2007
"Ainsi parlait Nietzsche"
Seul le même reconnaît le même
[J'avais promis ce texte à Simone, alors voici. (Mais pardon de ne pas l'avoir retravaillé)]
Etat d’esprit et état d’âme.
Chacun sait que Nietzsche écrivit « Ainsi parlait Zarathoustra ».
Le titre de ce livre donne d’emblée à penser qu’il s’agit d’un ouvrage historique traitant en l’occurrence des « dits » du personnage Zarathoustra.
Il n’en est rien : le Zoroastre historique (nommé aussi Zarathoustra) n’a rien à voir avec le Zarathoustra dont Nietzsche retrace la pensée et, un tant soit peu, le mode de vie, si ce n’est peut-être qu’à l’image du réformateur religieux que fut Zoroastre, lui aussi, Nietzsche, se voulut un réformateur religieux.
Pourquoi donc ce réformateur religieux plutôt qu’un autre ?
J’ai proposé ailleurs l’hypothèse suivant laquelle le mot même, Zarathoustra, illustrerait le renversement total des valeurs auquel Nietzsche s’atèle : Zarathoustra, de Z à A…
C’est amusant, judicieux, mais un peu léger.
On se souvient plutôt de l’hostilité de Nietzsche envers l’historiographie en général. Nietzsche était philologue avant d’être ce penseur résolument hors Histoire (mais non pas hors de son temps). On peut donc également suggérer que le titre de son ouvrage fut simplement un pied-de-nez à l’historiographie, justement.
C’eut été là une coquette rancune, là encore un peu légère.
Il est une autre hypothèse que je voudrais soumettre : « Seul le même reconnaît le même ». Voilà un antique adage[1] qui a tout d’abord servi, il me semble, à étayer le postulat d’une « parenté native »* entre l’être (des choses, le réel, leur cognoscibilité) et la pensée (humaine sinon divine, l’esprit). Mais cet adage est-il jamais invoqué aujourd’hui encore pour qualifier la parenté – entre deux hommes ?
Tâchant par exemple de comprendre Parménide et de retrouver ou de découvrir chez lui, peut-être, ma propre pensée, j’ai lu quelques ouvrages traitant objectivement de son intelligence du monde. On voit ici d’emblée la différence entre ces auteurs et moi : eux, tous philologues méritants, s’enquièrent de révéler la pensée de Parménide, remuent des centaines d’ouvrages passés et présents, regroupent, recoupent, analysent et finalement tentent une synthèse de leur découverte. La part de subjectivité qui demeure de leurs travaux est à leurs yeux mêmes préjudiciable. « Parménide » est pour chacun d’eux cette seule vérité historique d’une pensée philosophique qu’il convient de « retracer ».
Mais retracer n’est pas être sur les traces !
[Voir les premiers mots de Heidegger à son « Nietzsche »]
Quel intérêt pour nous, lecteurs amateurs et profanes mais en quête de vie, de savoir ce que Parménide a pensé ? Quel intérêt trouve-t-on, en comparaison, dans la pensée d’un philosophe actuel ? Quelle différence de traitement faisons-nous subir à l’un et l’autre de ces deux types de philosophes eu égard leurs époques respectives ? Bref, quelle différence de comportement nous inspirent-ils ?
De façon générale, les hommes du passé, on s’enquiert de retracer leur vie, leurs écrits, leur pensée, leur influence. Aussitôt morts, il se trouve en effet une foule de volontaires pour nous les expliquer…
Est-ce donc la seule façon, pour nous, d’être sur leurs traces ?
Les hommes du présent, en revanche, on s’enquiert généralement de les suivre, de les imiter, de les critiquer, de les réfuter, de les dépasser, de les discuter.
Mais est-ce bien d’une pareille conjecture (d’époque et de spécialistes) que nos dires et nos pensées à nous, lecteurs présents, doivent dépendre ?
Quelque exagérée que puisse être cette affirmation, il n’empêche que nous n’aurions pas le même comportement envers Parménide s’il vivait aujourd’hui parmi nous. Qui se demande en effet aujourd’hui ce qu’il écrirait alors ?
Ce que diraient aujourd’hui Zarathoustra ou Parménide ne nous serait-il pas plus profitable, peut-être ? Or n’est-il pas là le sens du titre de l’ouvrage de Nietzsche « Ainsi parlait Zarathoustra » ? Ne signifie-t-il pas, peut-être :
« Ainsi parlait-il, ainsi moi je vous parle … », c’est-à-dire dans son prolongement ou son style, bref dans un même éternel (et donc à nouveau présent) état d’âme ?
A bien des égards l’intérêt historique d’une pensée nuit à notre pensée même, à notre parole présente. Les chercheurs laissent entendre par leurs travaux qu’ils assurent consciencieusement leur propre fonction auprès des autres hommes, (nous leur en sommes reconnaissants) mais aussi implicitement, hélas, que la vérité historique et objective à laquelle eux, les meilleurs spécialistes, s’adonnent, prime donc sur un quelconque engouement pour un « même » qui perpétuerait le « genre » d’une pensée ou d’un état d’âme plus ou moins intemporel, peut-être. L’arrêt sur « pensée », la cristallisation, l’intégration d’une pensée personnelle en mouvement dans une réalité historique qui toutes les « arrête », les répertorie, les classe et les collectionne, leur semblent plus sûrs, moins risqués que « l’aventure » d’une ressemblance... Il est vrai que nous, lecteurs, sommes tous censés vouloir seulement apprendre… [2]
Les plus intelligents parmi nous donneraient-ils donc le mauvais exemple ? [3]
Aubenque, Conche, Colli, Reinhardt, Couloubaritsis, etc., ont fait un choix ! Plus d’un parmi ces spécialistes de Parménide étaient capables de le réécrire personnellement, fut-ce sans même le nommer, fut-ce au travers d’un roman ! Pourquoi ne l’ont-ils pas faits ? Réponse : parce qu’ils auraient ainsi compromis la Raison, la vérité historique, mais aussi et surtout, il faut bien le dire – leur carrière professionnelle. [4]
Nietzsche écrivant « La Naissance de la Tragédie » eut le courage d’interrompre sa propre carrière professionnelle, et mit au jour dans son « Zarathoustra » sa parole présente ! [5]
Le divorce fut alors consommé entre l’Etat d’esprit (…) et son état d’âme : le même reconnaît le même, mais prend aussi conscience de l’intervalle cognisciste (légion de spécialistes en service à l’Histoire) qui l’en sépare et veille sans cesse à dissuader tout homme d’être au service d’une pensée « non ordonnée ».
Plutôt un petit intemporel Parménide qu’un grand connaisseur bien de son temps !
L’autre comportement en matière de dire
Le Zarathoustra de Nietzsche est précisément pour nous l’exemple d’une alternative à notre comportement habituel (sic) en matière de dire : dire-être plutôt que se mettre au service de l’Inter-dire. Dire (dire-être) au monde et aux hommes ce qu’on pense, ce qu’on est – avec ou sans trop de volonté de puissance – plutôt que de travailler pour l’Inter-dire, enseigner aux autres son propre cursus (!) et l’Histoire, le grand contenant, simplement parce qu’on est intelligent.
Pour autant, les deux « confessions » ne sont pas antagonistes ; elles se complètent et se chevauchent. L’important pour ceux qui veulent entreprendre, c’est d’être conscients qu’il existe deux sortes de « fidèles », ceux qui pratiquent en l’Eglise (de notre Culture), et ceux qui créent – à l’air libre.
Ainsi retrouvons-nous ici Nietzsche et son ouvrage sous un nouveau jour : le titre est certes un pied-de-nez à l’historiographie ; il est surtout un pied-de-nez à la vérité historique, à l’intérêt de et pour la vérité historique, à la supériorité entendue de celle-ci sur un véritable et « continuel renouveau » (continuelle réactualisation) de la pensée humaine qui vient la contredire et se fondre sur une parenté – inter-humaine : « le même reconnaît le même » signifie ici qu’un homme s’intéressant par exemple à Nietzsche ou à Parménide et se trouvant quelque affinité avec lui, va reconduire son état d’âme plutôt que de s’acharner à délivrer aux autres le « vrai » personnage (quand ça n’est pas à le récupérer !), le discuter... [6]
Par mes billets précédents inspirés de Parménide, il ne s’agissait pas pour moi de faire valoir une supériorité ou un intérêt supérieur quelconque du vivant que je suis sur le mort qu’est Parménide (est-il besoin de le dire !), mais de lui répondre par-delà les siècles dans une continuité d’état d’âme (peut-être !!) qui n’est pas celle des historiens mais est parallèle à leur Histoire.
La différence de comportement révèle là encore notre Etat d’esprit officiel : du point de vue de l’état d’âme intemporel (tout aussi séculaire), l’erreur cognisciste perpétrée par l’enseignement est de faire croire à tout homme (qui est ainsi un élève…) qu’en effet la vérité objective d’une pensée importe plus que le perpétuel renouvellement d’un même état d’âme, que son incessante réactualisation, que le constant retour de différents types d’hommes et de pensées...
Peut-être y aurait-il eu d’autres Parménide au cours du temps si tant d’hommes attirés par sa pensée n’avaient aussitôt cherché qu’à nous le faire comprendre ?
Chez les uns il nous faut saluer le travail, mais chez les autres seuls – le courage.
<>
[1] Cf. Summetria d’Empédocle, par exemple.
[2] Et il n’est point étonnant de voir qualifier de « philosophes » des hommes ayant fuit la Philosophie et toute Histoire… Mais il est un titre d’ouvrage (je ne l’ai pas lu) qui semble faire quelque sourire bienveillant à tous les Hérodotes volontaires, sortis des rangs de la cohorte des apprenants et des enseignants : « Comment on écrit l’histoire » (Paul Veyne).
[3] Je songe ici également aux impudents musiciens ou chefs d’orchestres déclarant régulièrement que tout a déjà été inventé en matière de musique.
[4] En cela subsistera toujours un malentendu entre eux, savants interprètes, et nous, lecteurs en quête : nous lisons leurs philo-sophes, mais eux-mêmes ne semblent ne faire aucun usage personnel des sagesses dont ils nous parlent. Toujours écrire, toujours en quête d’un nouvel auteur à raconter, toujours enseigner… Et nous, ingénument et symétriquement : toujours en quête d’une nouvelle lecture, d’un nouvel auteur à découvrir, jamais prendre tel ou tel bus en marche et un jour descendre !…. Ah, pernicieuse pérennité de la lecture et de l’écriture… !
[5] Eternel retour du même ?...
[6] Dans le même esprit, on peut comprendre un homme préférant Hérodote à Thucydide, l’enquête personnelle au fonctionnaire chargé de mission par l’Histoire.
14:07 Publié dans Après l'Etre, Parménide | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note | Tags : expression, communication, état d’esprit et état d’âme
24.09.2007
Parti(e) de blog
[Blog opératoire]
1/ Que du relationnel ?
Un blog vient de fermer ses pages, et les tentatives d’explications données par son auteur me rappellent à mes propres motivations sur le mien. Je ne donne pas le nom de ce blog aujourd’hui fermé, pour ne pas focaliser sur lui le sujet de ce billet.
Je me dis que l’auteur de ce blog n’a pas su faire taire en lui-même ces motifs tapis en chacun de nous et toujours prêts à s’imposer – : les motifs d’arrêter.
S’il a arrêté, c’est qu’il n’était pas guidé par une de ces nécessités qui authentifient le geste et la volonté de créer, de construire coûte que coûte.[1] Précisément, ne pas avoir eu à consentir à quelque « nécessité » ou « discipline » a dû précisément constituer pour lui sa « liberté » d’agir sur son blog. Je le laisse juge de cette pensée, mais je conclus de la fermeture de son blog qu’il n’y avait donc en celui-ci que du relationnel en jeu, que du conditionné par l’amour ou l’assujettissement des autres :
« Je veux qu’on m’aime » était son leitmotiv. « Je vous quitte » est le mot de la fin.
Serait-ce que nous ne l’avons pas aimé comme il l’aurait voulu ? Mais c’est là une condition que nous partageons tous …
Alors quoi ?
Je songe aussi à cet autre blogueur qui prétend, comme des milliers d’autres sans doute, s’amuser sur son blog, mais qui se lassera un jour, à son tour, des autres, au nom de cette même liberté, leur infligeant un beau matin sa résolution d’en finir – avec eux. [2]
En finir avec nous, ses fidèles lecteurs, et non point avec ce qu’il réalisait jusqu’alors !? – voilà ce que signifierait donc l’intention de fermer son blog ?
« Les deux sont liés !» me dira-t-on... Soit ! Alors je demande : quelle entreprise, dans ces conditions, est le blog ?
Une aventure dont on régale les autres – jusqu’à ce que d’eux on se lasse ? [3]
Voilà qui est bon pour « passer le temps »,[4] preuve s’il en est qu’on est là parce qu’on s’ennuie, et qu’on ne cherche la compagnie d’autrui, comme toujours en pareil cas, que pour s’ennuyer ensemble plaisamment.
Et pourquoi ne pas plutôt se régaler soi jusqu’à se lasser de soi ? En finir avec soi, n’est-ce point alors la plus belle façon d’aller vers les autres ? [5]
___
2/ Le cadre, c’est vous et l’étagère !
On ne voit généralement dans le blog que cet outil permettant de « communiquer » avec autrui, un simple moyen de se mettre en relation avec d’autres personnes. Mieux ! :
Le blog est cette scène offerte aux jusque-là spectateurs, une occasion unique pour chacun de « se produire » !
Cette libre scène a même suscité bien des créations personnelles ! Mais pourquoi crée-t-on ? Est-ce donc l’occasion qui crée le larron ? la scène qui fait la vedette ? le projecteur qui fait le guignol ? Qu’est-ce qu’ouvrir un blog ?
Occasion de créer ou d’avoir un public ?
« Les deux sont liés ! », me dira-t-on, là encore…
Mais c’est là que le bât blesse ! car « occasion de créer » ne signifie pas nécessairement souscrire à l’« opportunité d’avoir un public » – c’est précisément ainsi que la plupart des blogueurs, manifestement, l’entendent – mais : « saisir l’opportunité d’un blog en tant que cadre de création (ou de travail) ». [6]
La confusion comme la distinction des deux termes traduisent respectivement, je crois, deux types distincts de solitude: [7]
L’un, seul, ouvre un blog pour aller vers les autres ; l’autre, seul, parce qu’il trouve là un cadre heureux à sa composition.
Deux types d’ego, en définitive : la solitude de l’un fait qu’il va, nu, vers les autres ; la solitude de l’autre importe comme préalable* à sa composition.
Mais voici le fond de ma pensée, ce qui justifie à mes yeux ma position, ma préférence :
Le sens de la création personnelle an-egoïque * est dans la conscience définitive de l’arbitraire et de la gratuité de nos existences.
Le don* dont il est question là en filigrane n’est pas une vocation morale « pour l’altruisme » mais la conséquence et le résultat « pratique » d’une façon de faire avec soi-même et avec les autres. Si la jouissance de soi consiste à créer-découvrir, il est bon de ne pas attendre des autres qu’ils nous caressent dans le sens du moi, car alors la déception couve, la dépendance est là, et – on ne fait plus rien que communiquer…
La reconnaissance mutuelle,[8] c’est cela que la plupart des personnes entendent et attendent quand elles parlent « d’échange ». « On veut s’aimer ! » signifie le cri de chacun, en substance.
Oui mais qu’est-ce qu’on se donne l’un l’autre pour ça ?
« Nous les gratuits », à l’inverse, si je puis dire pareille coquetterie, nous n’avons pas à faire notre promo, vous régaler ou nous défendre. Pour le dire de façon un peu cavalière :
Je vous aime ! mais ça n’est pas sur mon blog que nous nous aimerons ! Voici, j’ai posé là mon oeuvre, maintenant rions, maintenant seulement faisons connaissance !
Je songe ici, disant cela, à Héraclite dont on dit, si je ne m’abuse, qu’il cacha ses écrits sous une pierre du Temple et s’en alla jouer avec des enfants.
Je songe également à tous ces hommes, de toutes les époques, qui ont suivi leur propre chemin sans jamais (ou presque, quand même on est des hommes) l’attacher aux hommes, leurs contingences, leur inconstance, leur inconsistance, leur ingratitude.
Je songe également aux hommes capables de détruire leurs œuvres à la fin de leur vie (ou inversement…), sans amertume ni bravade aucune, ni même esprit de sacrifice, simplement parce qu’il n’y a pas de raison, selon eux, qu’elle leur survive : ils n’ont voulu qu’être présents…
Il s’agit peut-être de donner sa part aux autres = ce que l’on fait de soi – et puis de vivre sa vie comme, et éventuellement avec, eux.
Reste à définir en quoi un blog constitue un CADRE possible de création pour celui qui le désire. Pour moi le cadre ici c’est les autres, c’est vous, c’est ce que, selon moi, je vous dois et que vous m’offrez – dans les conditions susdites. Mon témoignage, en quoi le blog constitue un cadre, je le donne ici mais comme un commentaire.
_____
3/ Mon dire autrement, comme préalable* :
[Je veux pouvoir vous parler sans avoir à reproduire le schéma de la relation dialogique classique
… Au travers de cette fenêtre qui s’ouvre en appuyant sur quelques boutons, je ne m’imagine pas entrer en scène ni dans un jeu de rôles. Je vois simplement un rebord, une étagère. Cela veut dire : c’est bien à vous que je présente et soumets ce que j’écris, mais non point à vous que je « Parle » ! Ni rhéteur, ni savant, j’écris devant vous des textes tels que je pense devoir VOUS les présenter – tout en restant moi-même.
[Je veux pouvoir déposer sans avoir à « communiquer » (faire la promo, assurer la déco, vendre la billetterie)
… Sur l’étagère, je dépose donc quelque chose à hauteur d’yeux des passants que vous êtes, pour ne pas le laisser par terre. Par terre, on ne peut qu’y trébucher dessus et l’abîmer sans le voir. Je ne crache pas sur mon travail, mais là se limite ma « publicité », je parle à des personnes, pas à des clients potentiels !
[Je veux pouvoir dire et être crédible sans avoir aussitôt à enseigner
… Je dis ce que je crée / découvre.* Je ne me suis pas épuisé intellectuellement à une carrière, vidé à une pareille ambition. Je ne suis pas au tableau, je ne fais pas démonstration, je ne convoite pas de chaire ni de poste ; je ne suis pas de la gente « Tout à enseigner, rien à dire ! » ;-) Mon « intellect » n’est pas encadré militairement par une carrière. [9]
[Je veux pouvoir dire sans devoir user d’artifices
… Je n’enrubanne pas mes écrits des guirlandes de l’autorité (les références de toutes sortes), ni n’enveloppe mon blog de l’éclat de relations « de choix » (liens intéressants et pertinents, forcément[10]).
[Je témoigne résolument d’un dire-être préalable* et d’un type de relation par conséquent ; j’espère être utile à quelques autres
… Je fais effort d’être intelligible, de faire court et construit – mais non pas de vous mâcher le travail. Je n’écris pas une thèse, un guide ou une somme ; je donne des éléments à assembler pour soi, si on veut. Pour s’aider peut-être à se construire (à se débarrasser et résister, à se mettre à son tour à créer / découvrir à son propre compte).
Et par conséquent :
[Je ne veux pas être l’hôte de mes lecteurs
… Je ne suis pas en service, je ne suis pas le tenancier de mon blog, cette étagère. Je ne veux pas répondre systématiquement, même si cela doit passer pour manque de politesse. Je ne suis pas une hôtesse, je n’ai pas un rôle d’accueil à jouer, je présente. Tout le reste entre nous est à construire.
[Je ne veux pas faire de mon blog un club
… Je ne suis pas une star, une sommité, un érudit, un intellectuel, ni vous des potentiels disciples, je veux dire des lecteurs formatés à devenir fans sinon rien. Je ne suis ni ne voudrais devenir une notoriété (c’est sûrement scandaleux !). Je réponds à des questions, pas aux interviews. Je ne travaille pas dans l’egojournalisme.
Mais quand même…
[Je ne vis pas sur mon blog
… Je ne mélange pas le travail et l’amusement, les lecteurs et le copinage (tout comme Héraclite ! ;-))
…[11]
Et donc… s’il n’en restait qu’un, Saint Blog héroïque, je serais celui-là, travaillant seul au blog-monde, sans autres et sans pourquoi. Pathétique, n’est-ce pas ? ; -))
Mais non, le blog-monde n’est pas le monde !
Donner le meilleur de soi aux autres, oui, en le préservant au mieux de l’Inter-dire. Et alors peut-être ils nous aimeront. Moins soucieux de plaire au plus grand nombre que d’être utile à ceux qui sont prêts à faire semblable effort : une personne en train de créer / découvrir son propre dire-être* n’est pas dans un rapport immédiat aux hommes ; cela vient après, dans les mondanités auxquelles souvent elle se complaît ; il est dans son rapport à soi et au monde : solitude. Ce billet se veut simplement témoignage d’une distinction importante, d’un préalable* souhaitable à toute communication. Mais je reconnais que j’ai peut-être placé l’étagère un peu haut… ;-)
M’enfin, que je n’oublie pas l’essentiel, peut-être, de ma motivation pour la forme blog ! Livrer régulièrement « en live » et au plus près des lecteurs potentiels (à défaut d’avoir gagné la partie « s’entredire ») ce genre de pensées et d’écrits qu’on ne trouve habituellement que dans un livre. « Le livre d’emblée » c’est la caution d’une « distance d’emblée » vis-à-vis du lecteur que je récuse (et que l’on justifie naturellement par ses titres et / ou sa fonction) ; ce blog est pour moi l’opportunité à la fois de publier peut-être un jour (tremplin pour le livre) et d’en retarder le plus longtemps possible l’échéance. Mais déjà, il faut bien l’avouer, ce blog est sur la mauvaise pente.
Fin de blog, un livre peut-être : à la fois la reconnaissance d’une pensée et / mais l’échec d’une parole qui l’aurait rendu inutile. [12] Un livre, c’est sûrement quand dire-être au monde n’est plus que dire aux hommes : mondanité.
* Voir supra.
[1] Ce qui ne signifie pas qu’on est un adepte de « l’art pour l’art », mais que « une chose est nécessaire » : réaliser.
[2] Et ils en ressentiront, à bon droit, quelque amertume.
[3] Loin de moi l’idée de juger « en-soi » quelque personne ou quelque blog que ce soit. Ce que j’interroge ici c’est la différence entre nos moi respectifs et la pertinence liée à cette différence d’une distinction entre notre travail de création (ou de réalisation) et la communication (incluant la relation) qui en est, semble-t-il, la consécration. Je livre ici mon questionnement et mon témoignage, peut-être utiles à d’autres. J’examine ce qui fait qu’un blog perdure par-delà succès – ou insuccès.
[4] Je laisse ici de côté toutes les formes d’un désir d’exercer un pouvoir, une influence sur autrui.
[5] Le Zarathoustra de Nietzsche illustre cette façon de voir : il a longtemps amassé du miel en solitaire, dit-il ; il s’aime maintenant de le distribuer aux autres sans trop attendre d’eux. Zarathoustra ne s’accroche pas à son talent mais à son œuvre ! Il ne distrait pas, il donne. (Et il ne s’agit pas d’abnégation !)
[6] Personnellement, j’ai commencé par la forme poétique, contraignant mes pensées à la concision et la rime, ce que d’aucuns considérèrent comme un mélange des genres. Le blog est mon nouveau cadre. Ce que je dis à la suite, je le dis comme un commentaire.
[7] L’un et l’autre sont pareillement seuls au blog-monde au moment où ils y entrent. Bien évidemment tous deux espèrent dans les autres, mais l’un ne veut pas en faire une condition. Du reste, pour ce blogueur parti, la question maintenant est certainement: « où et comment poursuivre ailleurs ? » C’est-à-dire « quel autre cadre ? » S’il cherche à publier auprès d’un éditeur, peut-être, ce sera alors pour lui l’occasion de mettre cette fois le relationnel – à la fin. Un apprentissage de la distance ? de l’amour différé ? Blog : l'amour de la littérature en live ? ;-)
[8] Du moins aussi longtemps mutuelle… que les autres ne nous ont pas consacré.
[10] Je préfèrerais mentionner des collaborateurs sur un projet commun.
[11] Et forcément je ne me ferai pas beaucoup d’amis… (mais « Il est peu de vices qui empêchent de se faire beaucoup d’amis » !)
[12] « Dis ta parole et te brise ! » est la tragédie de l’homme seul, condamné à communiquer au travers d’un livre.
07:00 Publié dans A propos, suite, sagesse du dire, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (57) | Envoyer cette note | Tags : blog, création, relation, communication, dire-être préalable
17.09.2007
Moi je me
Savoir qu’on a déjà créé quand on se met à dire. [Suite du billet précédent]
Des représentations se forment en moi ; quelques unes sont converties aussitôt en pensées, par habitude, parce que mon cerveau, comme celui de nombre d’hommes d’aujourd’hui, est fait désormais pour ça.
Notre cerveau a appris à le faire, ce sont les pensées désormais qu’il privilégie.
Ainsi, certains processus de représentations qui « débouchaient » autrefois immanquablement sur tel ou tel sentiment ou sensation sont aussitôt traduites aujourd’hui en pensées, en « conscience de soi » capable de dire ce dont il s’agit.[1]
Mais ce dont il s’agissait jusque-là, on ne sait pas pour autant aujourd’hui le dire, ou plutôt : on ne sait plus, dans le meilleur des cas, que le dire ! [2]
a) Ca pense en moi – je me mets à penser. Je n’ai pas choisi là de penser, moins encore de penser à ceci plutôt qu’à cela. Même que quelquefois ça s’emballe ! Je n’apparais manifestement, en tant qu’alors seulement je pense, qu’en réaction (après coup) et comme une prise en charge de ces pensées qui, au fond, semblent vouloir s’imposer. C’est à je qu’elles se présentent. Je suis alors « conscience de moi », de ce moi qui ne serait autre que « ça » s’il ne m’était si proche, si présent, et si je n’étais pas là, à l’instant, en train de regarder ces pensées, de les voir, de les recevoir et de les dire miennes.
Comme je ne pense pas pour rien, je me mets alors à réfléchir, à analyser, à étudier, à chercher une solution, ou au contraire à chercher d’autres problèmes, pour le seul plaisir de chercher et de trouver des solutions. Tous ces verbes, je m’en rends bien compte, diffèrent du « penser » premier et véritable, en moi.
b) Je dis ça pense et parle de représentations noétiques finales conscientes (réflexions, analyses, etc.), mais de la même façon ça croit en moi bien avant que je me mette éventuellement à questionner ce croire-moi, par exemple ce croire qui fait que je sais. Quand je l’interroge, ce savoir conscient m’apparaît alors (apparaît au je que je suis) plus étrange que ce croire-moi dont je ne sais rien sinon qu’il me guide tel le ferait un génie du savoir-croire humain.
Car je ne suis, je ne me définis alors plus comme « conscience de moi », mais comme conscience de pensées « libres »… de tout moi.
Je sais signifie en effet : les pensées que j’ai là ne viennent pas de moi (dont je ne sais que peu de choses) ; elles (me) viennent de la réalité objective extérieure qui me fait dire la vérité de telle ou telle chose – bref, elles sont libres de moi et de mon penser. (C’est cela « l’en-soi »). Mais non pas de mon dire ! Ces vérités ne sont donc pas la seule réalité même, elles sont le discours que j’en ai – sans quoi je serais contraint de penser que la réalité même circule d’un être à l’autre et nous n’aurions pas besoin de nous dire ! Or donc, c’est bien moi (je) qui fournis le discours utile à la vérité et à la « transmission » de celle-ci de ma personne à une autre. La vérité révélée par le discours est donc la réalité rendue négociable. On ne dira jamais assez l’aspect économique des pensées dites, ni même la différence essentielle entre ce que l’on pense, ces pensées « qui nous viennent », et ces pensées maîtrisées que nous voulons dire aux autres en tant que « vérité » – c’est-à-dire aussitôt négocier, faire circuler. Ces pensées miennes sont à moi, sont mes opinions, j’en fais le constat, le relevé. Ces autres qui sont la vérité même constituent ce qu’il nous faut savoir et dire…
c) De la même façon je m’endors, je rêve et reconnais au petit matin, ou au contraire le subis sans le savoir pour le reste de la journée, ce qui s’est tramé en moi dans ma nuit. [3]
d) De la même façon je crée, je suis inspiré par mon moi dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est mis parfois en situation de m’inspirer (inspirer je). Je le laisse donc simplement agir et m’habiter, me combler peut-être et réaliser quelque œuvre en ma compagnie : je suis un artiste non doué de raison. Je n’ai qu’une chose à faire : me placer au bon endroit, au bon moment, choisir mes expériences, susciter mon inspiration. C’est dire :
Je suis un artiste parce qu’à demi-conscient seulement, mais résolument, de ce qui m’arrive. [4]
e) De la même façon je dis je t’aime à une personne car mon moi, relais et héraut qui perçoit bien plus que je n’en sais, me fait d’innombrables signes en sa faveur, des signes auxquels j’accorde crédit sans trop les interroger. Je me fais confiance, je sais que j’aurais tort de vouloir en savoir plus, ce serait « casser l’ambiance », mon lien à cette personne, mais aussi mon lien à moi-même.
Pour peu qu’il l’écoute, son moi est à chacun de nous son daimôn socratique. [5]
3/ Quel je pour quel moi
Un rapport raide[6] de je à moi fait la conscience de soi qui veut être partout, dans le moindre recoin, et aussi tout savoir, jusqu’à la plus petite chose [vouloir être partout et tout savoir : ces deux verbes ne sont-ils pas synonymes ?]. Tels ces hommes (sur leurs blogs par exemple) qui ne cessent d’interroger leur moi, de le tyranniser de je, se privant ainsi, malgré eux, en le détournant de sa libre fonction, de leur principale source d’inspiration.
Connaître la source au lieu de s’en abreuver – tout un paradigme ! Notre civilisation est une Culture du seul Je, du être partout et du tout savoir. [L’amoureux cependant n’a rien à faire de savoir ses sécrétions libidinales…]
Ainsi, les hommes (les je) qui ne savent que dire je et croient au seul je aiment la raison, la synthèse, l’analyse, s’épanchent facilement côté savoir et, en cas de problème avec leur moi, « font une analyse » (psy). A l’inverse, les hommes (je) qui se savent moi et croient au moi, écoutent leur daimôn sans trop l’interroger, font confiance en ses prérogatives, en ses capacités scénographiques… Entre toutes : l’art de se donner raison d’être comme on est !
Du moins ce serait aussi simple si chacun ne tyrannisait son moi au nom de l’Inter-dire !
Platon chassa les artistes de sa République. La Raison seule – ce JE purement d’esprit, ce JE divin, ce JE inhumain – devait décider du MOI de chacun et de tous. C’est pourquoi « La Raison » s’est mise à penser ce qui était « Le Beau, le Bon, le Bien » en matière de Pensée, bien sûr, de Pensée consciente relative à la gestion des choses et des hommes.
Ordonner l’univers et juguler le moi des hommes, leur parler – « parler à la conscience de soi de chacun… » Demandez le programme… !
Un rapport souple entre moi et je, en revanche (dans lequel je ne me surplombe pas pour me montrer conforme, plus crédible et plus efficace sur autrui…), laisse moins de place aux sources officielles d’information et d’inspiration. Je n’interroge que peu mon moi, je suis bien plus curieux des autres. Je n’absorbe pas facilement la Culture, je me soucie davantage d’être en accord avec moi-même. Oui, je suis complaisant à moi-même, c’est pour cela que je suis bien peu de choses à mes propres yeux, et plus soucieux de faire, de réaliser, que de savoir, que d’être maître, que d’être beaucoup en relation, fort de pouvoir m’étendre de tout un savoir conscient.
___
C’est moi qui rencontre et encaisse mais c’est je qui décide de leur relation. Chacun de nous décide en définitive de la relation qu’il a à lui-même, suivant l’autorité ou l’autoritarisme de son je (qui n’appartient que trop aux autres) et de la liberté qu’il accorde donc à son moi, son instinct, son ignorance peut-être féconde. Oui, il y a à choisir d’aller vers les autres « avec son moi », voire « en tant que moi » – ou bien en tant que je conforme aux pressions exercées de toutes parts, pressé d’en finir avec moi, cette « part d’ombre »…
Qui croit son moi mauvais et ne fait là rien contre – est de mauvaise foi.
Qui le sait bon se fait tout simplement confiance.
[1] Devons-nous donc être si sûrs de ne rien perdre à vouloir toujours tout dire ?
[2] L’habitude et l’excès de penser anesthésient-ils peu à peu la voie des sens et des sentiments ?
[3] J’ai beau moi, à la différence des hommes d’antan, ne pas croire être « visité » pendant mon sommeil, il n’en reste pas moins que mon rêve nocturne « agit » plus ou moins sur ma conscience diurne selon que j’en ai pris conscience ou pas.
[4] En filigrane : sagesse du dire est savoir mesuré, utile à l’expression de moi-je – et à l’égard d’autrui, éthique : « Tu n’es pas obligé de savoir qui tu es pour créer ». Voir aussi note ci-dessous sur le daimôn de Socrate.
[5] « N’en sais pas trop ! ». Une voix intérieure (le moi) qui toujours sagement dissuade, jamais ne commande.
[6] A la fois rigide et abrupt, où je surplombe moi au point de le masquer et d’apparaître seul en scène, vu d’en haut…
07:00 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : moi, je
10.09.2007
Avant, il y avait penser et quelque Chose
Naturalisation de la connaissance et tout être au monde défini comme être-relation* – en une phrase : « La connaissance n’est qu’un mode de la pensée : un homme qui connaît le lever du soleil n’est qu’un étant qui explicite pour soi, sur le mode conscient, la relation au soleil » [Conche, Parménide, p. 256]
Penser est à la fois un mode de dire-être au monde et un des Existants* du savoir-croire* humain : on croit qu’on « pense », on croit en « la pensée » (dans laquelle on pense). Un homme croit qu’il pense, il croit à la pensée, il croit à / en cet Existant spirituel tout comme un autre organisme – et encore lui-même à d’autres moments – croit ici en un quelconque Existant matériel (objet), là à un Existant purement sensoriel (douleur, plaisir).
[Je veux éviter ici, pour dire l’être au monde, de poser deux sortes de croire, donc deux sortes d’Existants (pour moi qui dit), dont l’un serait « esprit ». Je ne sais pourquoi « fonctionne » le verbe être, ni même s’il convient d’en parler en termes de fonctionnement. Je « sais » seulement que les verbes savoir-croire (in-su*), croire, et faire-croire,* auxquels le dire humain également appartient, sont la manifestation de toute présence individuelle.]
Le penser humain (verbe) mis en un langage, et ce langage confronté à la réalité – voilà ce qui a donné lieu à « la pensée » (Nom) :
D’abord un média, puis une divinité [1]
Mais croire par le penser ne fait pas que « croire » soit esprit ! A moins de tout spiritualiser, d’« animer » a priori toute matière (hyzoloïsme).[2] Une plante ne pense pas, elle croit.[3] La différence qui fait l’homme, c’est que seule une conscience qui a pour objet le soi en tant que tel circonscrit (ou s’invente) véritablement la pensée : « soi » comme objet de penser est contemporain de « la pensée » comme objet de penser.[4] C’est pourquoi aussitôt qu’un homme croit en « la pensée » tout devient esprit. Idéalisme.[5]
a) « La pensée », c’est l’espace de – et accordée enfin à – la conscience humaine, fruit d’un développement conjoint du croire naturel in-su et du langage humain. « La pensée » est issue de ce verbe croire qui s’est fait un jour en partie Nom,[6] grâce au langage, et s’est alors mis à « représenter » l’espace de tous les croires de toutes sortes :
« L’esprit accueille tous les êtres »
Le langage humain s’est ainsi développé en un espace d’énoncé de la réalité au point que les hommes y ont cru, et qu’ils croient aujourd’hui encore et toujours en cet Existant supranaturel (LA pensée, LA connaissance), un espace qui relie les choses (via leur cognoscibilité) à leur penser d’homme et constitue, pour leur plus grand honneur sinon bonheur sur terre, la parenté native.*
Parenté native : le langage humain reflète…
b) Alors donc, qu’est-ce qui fait cependant qu’un corps croit puisqu’il n’a pas la pensée ni le soi pour Existant ? Le « but » semble d’être présent, bien sûr, et, le cas échéant (chez les êtres vivants) de croître. Mais comment cela se passe-t-il ? Phénomène physique au sens large ? Une opposition, là encore, dans la tradition des grands systèmes présocratiques de pensée ? Pesanteur et croissance peut-être, pour ramener aux plus « physiques » des phénomènes contraires ?
Il aura certainement fallu un très long cheminement du croire humain et un processus complexe du savoir-croire* humain pour que les hommes en arrivent à penser puis à savoir – en plus de croire ! Rôle éminent de l’Inter-dire, sans aucun doute !
L’histoire du verbe penser qui aboutit au je (conscience de soi) et à l’espace nommé « la pensée », c’est l’histoire de ce croire naturel humain jusque-là in-su qui s’est lui-même un jour vu, qui s’est lui-même un jour cru. Aussi, un homme conscient de lui-même (soi) ne peut que savoir qu’il croit ;[7] jusque-là il pense sûrement, mais il ignore l’esprit qui accueille et le langage qui donne en retour… :
C’est cela penser (soi), un regard du croire (que l’on est) sur lui-même, un regard qui inaugure à la fois la conscience de cela qui croit – moi – et du « récepteur » de ce croire en train de savoir qu’il croit : je. [8]
c) Mais le savoir en question n’est en réalité qu’un croire de plus, ou plutôt « la pensée » ou encore « je » n’est qu’un Existant de plus sur le tableau de chasse du savoir-croire humain, en l’occurrence du verbe penser. De ce point de vue, savoir signifie croire au croire. Or croire au croire, selon notre langage même, c’est déjà se montrer un « être spirituel », c’est déjà faire montre de foi…
Penser, serait-ce mettre un pied dans Dieu ?
Penser serait-il donc ce croire in-su qui, se découvrant un jour en partie lui-même, s’est aussitôt converti en foi en lui-même et en toutes choses ? OUI ! – au point de vouloir les connaître toutes... !
Penser c’est s’inscrire d’emblée dans la Parenté native, c’est déjà croire qu’on va un jour savoir.
____
Un homme croit qu’il pense à des choses spirituelles qui ont pignon sur terre (c’est peut-être ça penser), mais en même temps, son corps, cette autre partie de lui-même, pense-t-il, continue de croire à son in-su :[9] aucun homme ne pourra en effet jamais penser de tout son être, de tout son corps ! Son corps croit, il a des représentations (le cerveau est avant tout là pour l’organisme !), et suivant comment celles-ci se distribuent au sein de l’échangeur qu’est le cerveau, elles se manifestent alors à lui (qui pense) comme sensations, comme sentiments – ou comme pensées.
Entre l’esprit et les corps, moi-je ne peux que bénir la divinité du langage…
à suivre…
* = Supra
[1] Le verbe penser, un média, a donné lieu à « la pensée », divinité aux multiples avatars.
[2] Et j’ai déjà objecté au reproche afférent de psychologisme (supra).
[3] Elle est persuadée comme dirait Carlo Michelstaedter in « La persuasion et la rhétorique ». .
[4] [Berkeley a sous-estimé, je crois, le fait par exemple que deux objets de pensée associés tels que « soi » et « responsabilité » aient pu donner effectivement un individu responsable. C’est bien le « soi » qui se donne « la pensée » pour objet de penser. (A suivre)].
[5] D’où le titre donné à cette note : avant il (n’)y avait (que) penser et quelque Chose = aucun être ne se souciait de « soi », de « la pensée » et de tout ce qui en découle ; il ne se faisait d’autre représentation « objective » que des objets de son désir. Au commencement n’était que le verbe – au pied de la lettre – et l’objet désiré qu’il exprime. L’homme est le seul être vivant à s’être fait Nom (et c’est pour lui une condition sine qua non pour vivre en société).
[6] C’est-à-dire « la pensée » ; la partie restante définissant le verbe penser.
[7] Alors qu’un homme conscient de savoir s’enveloppe de la volonté d’ignorer propre aux conditions du savoir : l’objectivité visée commande l’impersonnalité.
[8] Je laisse ici de côté, sans pour autant vouloir minimiser son importance, le rôle des évènements objectifs sur le développement du langage humain et donc de la conscience des hommes. L’important dans la généalogie retracée, c’est que je arrive en seconde instance (après moi), en tant que miroir réflexif qui ne va alors cesser de refléter et de croître au point de faire bientôt… sécession.* Alors seulement il passe en première instance, avec toutes les conséquences que cela comporte… Que je se croit premier en matière de pensée par exemple (« je pense donc je suis »), dénote pourtant vis-à-vis du croire-moi premier une mauvaise foi (une ignorance voulue) effrontée ! Cf. « Moi, je me », billet suivant.
[9] [Ce pourrait être là le « mélange » dont parle Parménide.]
03.09.2007
Violences candides [3]
3) Dire candide
- « Primitif », je crois / je dis = je crois / je me précipite aussitôt nécessairement et inconsciemment vers les autres afin de leur faire croire ce que je dis. [1] Je trompe ? Je ne le sais pas, ne peux le savoir ; c’est malgré moi, à travers mon croire naturel même. Je suis sincère.
- « Moderne », je sais / je dis nécessairement la vérité. Mais moi qui sais, je dis aux autres tout aussitôt, et même avec plus d’empressement encore que le primitif qui croit ! Je trompe ? Mais alors c’est en taisant mon opinion relative au savoir, en ignorant même mon croire implicite relatif au dire ce que l’on sait ! En effet, moi qui sais et veux pourtant officiellement encore et toujours plus savoir, pourquoi est-ce que je n’interroge jamais mon dire aux autres !?
Entre savoir et vérité, le verbe dire s’insère depuis leur origine* comme « l’évidence même » de l’expression ; comme l’ouverture aux hommes « de la réalité même »… Le dire interhumain n’est toujours pas interrogé, la vérité seule parle ! Vérité candide…[2]
La vérité candide, c’est quand je m’enthousiasme encore à dire à autrui, c’est cet objet de dire que je crois légitime – mieux ! c’est cette vérité traditionnelle de droit divin qui s’autorise à se dire aux hommes simplement parce qu’elle « est » ! Mais quelle différence cela fait-il si je dis aux autres mon opinion, mon dire-être – avec le même empressement ? [3]
Question d’autant plus brûlante si tout croire, [4] bien plus et bien plus naturellement signifie être au monde et s’empresse tout autant que n’importe quel savoir vers l’expression ! Là n’est donc pas la différence, si différence il y a.
Il n’y a pas de différence ontologique entre croire et savoir (opinion et vérité)… s’ils ont le même dire !
Un même type de dire (aux autres) traduit une même façon d’être au monde. Mais en l’occurrence, le verbe savoir, censé dès son origine vouloir tout savoir, trahit, en comparaison du croire, une volonté spécifique d’ignorer, d’éluder la question du dire au profit de la puissance qu’il – lui, le savoir – accorde à celui qui, précisément, sait. D’instinct, la volonté humaine de savoir a su s’arrêter devant ce qui pourrait la remettre trop radicalement en question. Dans son ignorance même, dans son innocence, l’opinion (doxa ontologique) est encore au monde ; à l’inverse, rien n’est moins dire-être au monde que le verbe savoir, tout entier ou presque tourné vers l’ambitieux Inter-dire : dans ses conditions comme dans ses prétentions, le verbe savoir est mauvaise foi ontologique.
Seul un constat général relatif au dire-être peut nous faire prendre le mieux conscience de notre présence au monde et du type de relation qui lui correspond : après l’Etre,* participer enfin consciemment du dire, [5] et peut-être même inventer une sagesse du dire digne enfin de la conscience de soi.
Que la présence de toute chose et de tout être, et nous ici, et nous-même parmi ces êtres et ces choses, loin même de tout désir de « communion », l’emporte sur notre cognisciste désir de nous poster en face de tout et de conquérir et de délivrer partout du sens – voilà qui devrait nous inspirer aussitôt une relation écologique à tout être au monde et nous sortir un peu de notre comportement séculaire lié au paradigme cognisciste. Autre dire au monde = autre relation avec tout être et toute chose : cohabiter sans plus d’Etat d’esprit, mais dans un même espace présent.
L’aventure de « la pensée » n’est plus ce qu’elle était ; elle ne peut plus si aisément faire dire par tous les êtres qu’elle est au-dessus d’eux, ni qu’elle seule dit « ce qui est ».
Qu’avons-nous de plus réel à nous dire ? La réponse à cette question, si elle devient première, induit à elle seule peut-être une autre façon d’être au monde possible (en l’occurrence la seule, à mon avis, qui soit éthique), car loin de faire parler pour nous tout être et le monde (ingénuité cognisciste à chercher partout exclusivement le sens de toute chose), elle nous fait parler à notre tour aux autres êtres et aux choses du monde. « Connais-toi toi-même » ? - Comprends ce qu’est être au monde et connais ton dire-être ! Préalable* à une nouvelle relation.
___________________________
[1] Par exemple que je dois être Roi puisque je suis de descendance divine, ou que ma parole est juste parce qu’elle fait autorité, etc.
[2] … et violente ! en tant que fin en-soi destinée au monde humain, elle justifie ainsi les outils d’éducation, tous les moyens d’enseigner.
[3] Après tout, chacun de nous est bien plus sûrement !
[4] Doxa, opinion – mais aussi savoir, en définitive.
[5] Du dire-être, en l’occurrence. Participer du verbe dire universel, synonyme de notre présence commune dans cet espace écologique commun ; en aucun cas cela signifie participer à un Etre quelconque, sauf à retomber dans le sectarisme humain.
07:25 Publié dans Après l'Etre, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : vérité candide, généalogie de la vérité
27.08.2007
Violences candides [2]
2) Immorale vérité
« Que se mêlent-ils de vérité ! Leur plus grande serait encore d’Inter-dire » !
Grincer des dents avant de dire.
Nous baignons tous dans le concept de vérité. Je veux dire : nous croyons tous que la vérité existe. Nous nous référons sans cesse à elle. Mais ne pouvons-nous « faire sans » ?
L’exercice que je relate ci-dessous n’est pas nécessairement purement « de style » (en l’occurrence sophiste), il vise plus profondément le moment et les conditions de la vérité en tant que telle, son apparition et sa fonction dans l’histoire du savoir-croire* humain, plus exactement au sein des relations humaines.
L’hypothèse proposée ici à l’examen est que « vérité » est l’estampille acollée à tel ou tel objet de communication[1] en vue d’assurer sa circulation parmi les hommes et son acceptation par tous : autorité, valeur sûre, nécessité incontournable, bien convoité, etc. sont les caractères reconnus de l’objet de dire estampillé « vérité ». [2]
La vérité est bel objet de dire.
Une objection vient aussitôt à l’esprit : mais un fait universel d’expérience personnelle ne constitue-t-il pas une « vérité » en dehors et même antérieurement à toute communication ? Précisément, c’est là l’occasion de marquer une différence : ce que tous les hommes croient universellement (par exemple que tout ce qui vit meurt nécessairement un jour) n’est une « vérité » qu’en tant que tous les hommes, c’est-à-dire le croire de tous, le confirment. Sans cela, chacun seulement le croit. La confirmation unanime fait que chacun ne croit plus seulement cela, mais se met alors à le savoir avec et comme les autres. Elle montre en tout cas que l’idée même de vérité en-soi lui est antérieure, tel un préjugé non point associé au croire – qui se contente toujours de faire exister* – mais à une volonté de savoir qui serait née en son sein, puis propagée parmi les hommes au point de faire apparaître bientôt en chacun d’eux ce moi,* cette conscience de soi susceptible d’être son sujet : je – de je sais. [3]
Attendu qu’avant l’avènement de la vérité parmi les hommes, ceux-ci simplement « croyaient » et usaient simplement de leur force naturelle, à cette estampille « vérité » accordée à l’objet de dire correspond symétriquement une estampille accordée au croire de l’homme qui accepte comme telle la vérité : il sait.
Je sais VEUT dire c’est la vérité – et inversement. [4]
Dans l’évolution des relations humaines telle qu’on peut l’imaginer allant du simple et candide croire (d’abord associé à la force brute puis à la « raison » du plus fort) au savoir conscient de lui-même (associé au pouvoir du discours qui dit la vérité), cette symétrie de la vérité (objet, objective) et du verbe savoir (sujet, subjectif) dénote à quel point la découverte, sinon l’invention de la vérité fut associée à la découverte d’un pouvoir exécutif du dire. Pouvoir sinon associé au verbe savoir établi, du moins au dialogue érigé en rhétorique opérationnelle en vue d’y accéder. Vu sous cet angle d’une genèse conjointe de la vérité, du verbe savoir et de la force de dire (vaincre, éduquer), la vérité n’indique plus pour nous la conformité d’un objet ou d’un dire à quelque réalité transcendante ou autre extérieure à l’Inter-dire – même si cela reste toujours invoqué [5] – mais l’estampille accordée à certains objets de commerce du dire au sein d’un Etat d’esprit. *
C’est l’Etat d’esprit qui est transcendant au sujet pensant (qui lui doit tout) et aux recherches qu’il entreprend, non point quelque vérité en-soi à la juste verticale de son âme.
Ce ne serait donc pas la perspective de la vérité qui aurait inspiré aux hommes la recherche et l’appropriation du discours conforme, mais la perspective d’un pouvoir du et par le langage qui leur aurait inspiré la « découverte » de la vérité. Au « droit » du plus fort ou du plus malin (la force physique) succéda le droit octroyé à un homme ou groupe d’hommes par son statut politique (généalogique ou autre), auquel succéda à son tour celui fondé sur la vérité collective (… du moins passant pour telle).
La découverte de la vérité a permis aux hommes de déplacer le champ d’exercice de leur volonté de puissance : de la force physique au seul statut personnel, et du statut personnel au dialogue (discours politique) pour la vérité. [6]
[Avant la Raison, le droit du plus fort n’était pas encore mis entre guillemets. Il était admis par tous, y compris – et pour cause ! – par ceux qui voulaient prendre sa place.
De même avec le statut personnel (princier), le droit était présent, fut-il imposé à tous.
Avec le dialogue en vue de la vérité, le « droit » du prince est à son tour mis entre guillemets. La vérité du dialogue légitima ainsi la supériorité du discours sur toutes les autres formes de puissances et tous les autres droits jusqu’alors invoqués. (Même si la pérennité du dialogue n’est bientôt plus assurée qu’en dehors des domaines où des statuts se sont à nouveau mis en place[7])].
« Je sais » signifie « je suis converti » à un type de dire, j’y crois, et même j’ai foi en lui. Et « c’est la vérité » signe le type de relation que j’entretiens avec les autres hommes par le dire. Dans un monde où la vérité se dispute sous un culte général rendu à l’Etat d’esprit,* toute critique de fond ne peut apparaître que comme fiction.
La vérité est née d’un pouvoir révélé du dire, son verbe afférent est le verbe savoir. Qu’est-ce que la vérité que l’on se contenterait de croire ? Sûrement une vérité première, autrement dite… – mythologie. [8]
Telle ici sans doute, « toute personnelle ».
Immorale vérité.
Imaginez donc un monde de relations humaines dans lequel la vérité et le mensonge n’existeraient pas, où il n’aurait jamais été question entre nous que de croire, ensemble ou individuellement, et de (tenter de) nous faire croire incessamment les uns les autres, sans qu’aucun jugement moral jamais n’intervienne de la part de qui que ce soit (indignation face au « mensonge » ou la « tromperie », en l’occurrence), sans que personne n’y trouve à redire ! « On prend ou bien on ne prend pas ce que l’autre nous offre », dirait alors simplement chacun, « Pas d’alternative, c’est chacun selon sa puissance, chacun au fond selon son mérite, et c’est très bien ainsi ! ». Tout drôle ou injuste que puisse nous paraître pareil « état d’esprit », nous verrions clairement en comparaison ce que signifie notre Etat d’esprit :
La vérité est morale.
Que viendrait faire dans une communauté humaine purement économique où régnerait un tel état d’esprit, l’apparition de la vérité (et du mensonge) comme institution morale ? Qu’apporterait-elle de plus ou de nouveau dans un tel monde ? Comment réagiraient les plus avisés des hommes vivant en son sein ? Par l’indignation ! Oui, ils s’indigneraient comme se sont indignés de tous temps les nobles des prétentions du bas peuple. « Que se mêlent-ils de vérité ! Au mieux, ils feront de leur Inter-dire un Etat impersonnel veillant à ce que nul ne dépasse son voisin ! » [9]
Pourquoi l’indignation ? Parce que l’apparition de la vérité apparaîtrait nécessairement immorale dans un monde où chacun trouve normal (et donc moral implicitement, sans avoir besoin de se le dire) de tromper et de vaincre l’autre quand il le peut. Ce monde a existé, n’en doutons pas ! Peut-être même est-ce encore le nôtre, dans les institutions internationales notamment, malgré les apparences… Et nombreux sont encore les hommes qui jouent aujourd’hui le jeu, pour qui toute relation humaine est un jeu où l’on gagne ou où l’on perd. [10]
La vérité « en-soi » est venue changer les règles
Aux yeux des plus « forts » jusqu’alors, l’apparition du Droit nouveau afférent à la Vérité et sa victoire sur leur droit à eux (noblesse, statut, richesse, force, arbitraire, etc.) n’a pu leur paraître que comme une surenchère économique au sein de l’Inter-dire humain. « A-t-on d’autre choix que de penser, sinon, que la vérité est tombée du Ciel ? » se demandent-ils. « De quoi ’la vérité’ se mêle-t-elle ! Qu’est-ce qu’elle y connaît en relations humaines !? » De fait, justement la vérité s’en réclame, du Ciel… « La force, elle en tout cas, est bien terrestre et se manifeste partout dans la nature ! » Et nos nobles de conclure ingénument : « La vérité n’est qu’un moyen plus habile que les autres de vaincre – pure perfide rhétorique ! ». Et le nouveau pouvoir confié au peuple-qui-discute s’écrie à son tour : « N’écoutez plus ceux qui fondent leur supériorité et leurs privilèges sur un quelconque « droit », écoutez plutôt la voix de la vérité qui se discute ! ». L’ère de la « communication » commence…
La vérité en-soi fut-elle une collusion des plus faibles pour renverser un Pouvoir trop exclusif ? Une victoire de l’esprit sur le puissant corps individuel ?
Alors l’esprit est aujourd’hui notre seconde nature !
Les hommes ont longtemps grogné avant de se faire autrement signe. Puis ont longtemps fait signe avant de se dire la vérité. L’injonction morale faite à chacun de sacraliser, de croire et de sacrifier à la vérité n’a pu être disséminée que par des hommes et un Pouvoir politique soucieux de soumettre le croire et le dire de chacun, et de les contrôler dans leur exercice. Toute volonté politique, en effet, veut :
Unifier sous un seul principe.
La légitimité du pouvoir politique moderne fut ainsi fondée sur la convergence mimétique de tous les dires : non point tous les hommes sont d’un même avis, non, mais tous ont désormais un même type de dire. [11]
Le vrai-semblable y suffit
Un sophiste grec, capable en bon avocat de défendre pareillement une cause et sa cause contraire, nous apparaîtrait aujourd’hui nécessairement immoral. Seul le but lui importe (faire-croire) et tous les moyens d’y arriver sont bons pourvu qu’ils paraissent crédibles. Le sophiste n’a pas « la vérité en-soi » pour guide.
Le vrai-semblable suffit au motif pour le vrai !
Le vrai-semblable suffit surtout à la convoitise de la vérité… qu’on veut pouvoir administrer aux autres ! Mais au moins, avec le sophiste, chacun a encore quelque possibilité de se soustraire à ce qui n’est pas encore un principe totalitaire a priori, sous-tendu par la vérité « en-soi » : avec lui on en reste en effet au discours, à la vérité qui se dispute – OU PAS, preuve qu’on est en deçà d’un Etat d’esprit aujourd’hui ancré en chacun, où c’est « la vérité même » qui imprime en nous son désir pour elle… [12]
Dans un monde (toujours naturel) où tout être est relation,[13] le « vrai » n’a de sens que comme vrai-semblable. C’est par cette semblance que l’un attire l’autre vers l’objet qui lui est présenté. Et puis c’est tout !
Dans un monde régi par l’Etat d’esprit, en revanche, où c’est « la vérité même » (en-soi, en Personne ou en Institution) qui seule nous attire, nous éclaire, nous inspire et nous guide, toute critique, tout procès d’intention à l’égard d’un tel désir de vérité ne peut être (ou apparaître ?) que crime de lèse-majesté ; au mieux une fiction.
___
Voilà, c’est dit ; selon toi, lecteur, c’est maintenant vraisemblable ou invraisemblable. Si ça te paraît vrai-semblable, tu auras sans doute du mal à te décider pour la vérité. Mais si quand même cela t’inspire quelque réflexion écrite que nous puissions lire, cela signifiera que tu te mets à ton tour au vraisemblable pour d’autres – et que cela te suffit.
C’est peut-être cela, dire-être.
08:05 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : généalogie du verbe savoir, Droit de la vérité, philosophie de l’esprit, Etat d’esprit, vrai-semblable
20.08.2007
Violences candides [1 sur 3]
1) Doxa candide [1]
Le jeu du croire et du faire-croire universel
Etre-figure et -relation
Si tout étant se manifeste à la fois dans cet espace qui nous est commun* et comme figure particulière d’un même verbe universel (être au monde),[2] sa particularité en tant qu’étant ne peut se traduire qu’à travers les Existants* pour lui, c’est-à-dire avec lesquels il est, fut-ce potentiellement, en relation – y compris l’Existant qu’il est pour lui-même.
Tout étant est une figure de l’être au monde. Il dit-être à sa façon :
1/ Comme il se présente (morphologie, attitudes, aptitudes diverses)
2/ Comme il est en relation (avec qui ou quoi)
Ses relations aux êtres et aux choses sont de deux types et définissent le sens général donné ici au verbe croire : oui ou non = il y a ou il n’y a pas relation (sans présumer de l’origine de la relation ni d’une conscience de soi chez l’étant). Quand il y a relation, croire c’est faire exister* :
a) Tel étant ne « réagit » pas à la présence de certains Existants (pour nous) ; pas de contact, pas de relation. Par exemple : la plante ne fait pas exister le soleil en tant que tel mais quelque chose qui correspond pour elle à la lumière et la chaleur pour nous. Une fourmi ne perçoit de moi que mes mouvements, sans doute aussi l’odeur de ma main qui s’approche, elle ne me voit pas en entier, en tant qu’entité séparable. Etc.
b) Tel étant ne peut au contraire se soustraire à l’influence de tel autre, « forcé d’y croire ». Par exemple un corps brûle parce qu’il est combustible (= il croit au feu) ; une douleur se fait ressentir parce que l’organe est sensible (= il reçoit l’agression et fait à son tour signe), etc.
c) « au contraire », c’est lui qui fait croire tel ou tel autre étant. Exemple : un éducateur face à l’enfant.
d) Il ne parvient pas à « ébranler » l’autre malgré ses « efforts » : relation unilatérale. Par exemple : la nature n’a que faire d’un philosophe de la nature, ou encore une personne aime mais n’obtient rien en retour.
e) ?
Exemple de relation active : la summetria.
« L’adaptation l’un à l’autre de l’organe de perception et de l’objet perçu est la Summetria (chez Empédocle) ». M.Conche Parménide, p. 253
- Mais il est plus que douteux qu’un quelconque objet naturel « s’adapte » à notre perception. Pour autant, bien des êtres vivants ont « adopté » telle ou telle couleur, forme, odeur, mouvement, etc. COMME SI ils avaient EN VUE de tromper et / ou d’attirer certains autres êtres vivants par leurs organes de perception. Ainsi sollicitent-ils leur « aide » ou leur « participation » à ce qui semble être leur objectif final. (Cf. « Dialogues ontologiques »)
En cela l’être-relation* est patent et « intentionnel » ; il n’y a, en chaque être vivant, pas seulement le fait de se « presser » vers la présence au monde ; celle-ci s’accompagne en outre – le même mot est employé par Parménide : « la Peithô (force rhétorique) accompagne la vérité » [3] – de relations immédiates.
On peut donc penser que, de manière générale, tout être vivant au monde non seulement croit (Pistis) mais aussi cherche à faire croire (Peithô). Il « s’adapte » alors en effet aux organes de perception des êtres qui l’entourent et « l’intéressent ». Cela n’exclut pas que ce soit précisément ces autres êtres vivants, peut-être, qui en font « la demande »… [Cf. Dialogues ontologiques]
Mais alors Peithô (faire croire) est « consubstantielle » à la Pistis ontologique (croire)… ! [4]
Nous voici dans le monde ontologique naturel où tout est signe, où toute erreur d’interprétation peut être fatale, où ne règne aucune (autre) morale, où la vérité même n’émouvrait personne, sinon comme signe nouveau et forcément suspect…[5]
La règle du jeu
Pistis / croire
Peithô / faire croire
Tout corps croit, il est là, mais aussi, et pour cette raison même, il se montre à. Le corps homme (une partie de ce corps) pense et dit. Il dit à. Il croit et se montre : le verbe penser recouvre ici le penser du seul homme-moi*, mais nous ramène aussi à l’idée d’un faire-croire actif déjà présent en la « matière », au corps dont est constitué tout être vivant et grâce auquel un parmi ceux-ci, l’homme, pense.
Dire-être au monde par le faire-croire (= en faisant-croire), et pas seulement en croyant, cela semble tellement la loi de l’être au monde qu’on peut légitimement se demander si nous ne sommes pas tous sur terre, précisément, pour croire et faire-croire le plus possible, le temps de notre présence. Ainsi le langage articulé humain pourrait-il bien constituer ce moyen bien spécifique de faire-croire à l’usage des hommes – entre eux.
Mais alors « la vérité » qui alimente l’Inter-dire humain et circule en son sein pourrait bien être moins l’objet et l’objectif véritables d’une volonté historique prétendument initiale de savoir, que le meilleur moyen inventé jusqu’ici, parmi les hommes, pour se faire-croire les uns les autres…[6]
Savoir-croire candide
Je tente de comprendre les mots « croire » et « faire croire » comme reflétant la réalité ontologique de tous les êtres vivants, en dehors de tout jugement moral et de tout jugement d’intentionnalité liée au dire humain : après tout, « je sais » n’est qu’une plus-value accordée à un certain « je crois » universel qu’on aurait voulu apprêter pour lui donner un meilleur aspect parmi les hommes :
« Je sais » ou « c’est la vérité » traduit une intentionnalité du dire même ! « Je crois », en revanche, n’est qu’une façon de se signer et de faire exister (ce qui est cru).
Qu’ai-je besoin en effet de savoir que 2 et 2 font 4 si ce n’est pour le faire savoir à mon tour à d’autres ? Pour mon usage personnel, il me suffit de croire que 2 et 2 font 4 et, le cas échéant, de m’en assurer à chaque occasion. Et ainsi de chacun de nous. Quand est-ce que je m’empresse de savoir ou de transformer mon croire existant en savoir ? Réponse :
Quand je veux dire aux autres, quand je ne veux pas seulement qu’ils voient que je dis, mais aussi et surtout quand je veux qu’ils sachent que je dis la vérité…
Pas de doute possible : si croire c’est dire ce qu’on pense et qu’on existe, savoir c’est dire la vérité... [7]
Bien sûr, le verbe faire-croire naturel (de la « doxa candide ») procède également d’une « intention »,[8] mais celle-ci n’est pas, comme dans le cas du savoir, consciente, purement économique, et relative au seul Inter-dire humain ; elle relève pour une bonne part de la nature même de tout être au monde : il fait croire aussitôt qu’il dit-être. Et pour une bonne part, c’est donc à son propre in-su, manquant de recul, qu’il est ainsi. La vérité de l’être est de dire. Le dire-être naturel de chacun exerce sur les autres êtres un pouvoir naturel (une force) lié à sa présence : il fait croire tout autant qu’il croit. Il ne sait pas encore la vérité qui décuplera la valeur et le pouvoir de son dire – aux autres.
___
Si donc la vérité, le verbe savoir, et le dire aux autres en vue de les éduquer [9] sont les trois aspects d’une seule et même réalité spirituelle et économique humaine, alors nous avons affaire là à un véritable Etat d’esprit, entité onto-politique au sein de laquelle les hommes démultiplient et surenchérissent à foison leur croire et toutes les légitimités possibles pour se faire-croire les uns les autres.
Dans ces conditions, rien de nouveau sous le soleil : la Culture cognisciste (son croire et son dire) n’est qu’un prolongement plus raffiné et plus efficace de la violence candide propre à l’être naturel. L’espèce humaine n’est donc pas différente des autres espèces vivantes par sa volonté de savoir. En tant qu’unique animal cognisciste, le soi de la conscience des hommes [10] ne se distingue (qualitativement, en terme de présence) du croire basique et in-su des plantes ou des animaux qu’en tant que lui seul peut prendre un jour conscience de la violence qu’il exerce sur tout ce qui l’entoure et sur lui-même – fut-ce trop tard. Dans ce dernier cas, sa présence sur terre n’aura servi à rien, rien qu’un mauvais esprit.
Mais il est vrai que la nature ne pense pas…
[1] Doxa ontologique candide = croire in-su (= inconscient de soi) et a-morale.
[2] C’est-à-dire SE manifeste au monde et non point à l’observateur que je suis.
[3] Selon la traduction de Marcel Conche.
[4] Pistis est ici le croire ontologique (ce que Michelstaedter nomme persuasion, être persuadé) et Peithô la rhétorique, l’art de persuader (autrui).
[5] Cf. « Immorale vérité » (suite de ce billet).
[6] Autre versant, autre usage qui est fait de la vérité, celui tourné vers le monde naturel… : elle permet d’entériner le « monde-esprit » afin de le mieux connaître (savoir). Entre l’esprit religieux contempteur du corps et la volonté cognisciste, il y a affinité originelle, une même volonté de puissance spirituelle sur le monde.
[8] Le fameux « comme si » la nature pensait.*
[9] L’usage de la communication impose plutôt les mots « informer », « enseigner » ou « initier »…
[10] On pourrait nommer les hommes « les soi », à la fois en tant qu’ayant seuls le « soi » pour Existant, mais aussi, plus ironiquement, en tant qu’ils sont manifestement pourtant les seuls êtres au monde à ne toujours pas savoir ce qu’ils veulent.
07:05 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (49) | Envoyer cette note | Tags : ontologie, genèse de la vérité et du savoir, philosophie de l’esprit, épistémologie, Pistis et Peithô
13.08.2007
Présent (4/4)
4/ Dire présent, vérité différée…
Y dire parce qu’on Y est.
« C’est le même penser et la pensée qu’il y a. Car sans l’être dans lequel il est devenu parole, tu ne trouverais pas le penser » [Parménide. Marcel Conche, Fragment 8, vers 35 et 36]
Le penser a trouvé à se dire dans l’il y a ; si parole il y a, c’est donc bien parce qu’il y a des choses présentes auxquelles la parole se joint. « Il y a » est le lieu naturel de parole.
Mais tout dire, pourtant, toute parole n’y est pas forcément ![1] D’où la question : quand donc la parole est-elle réellement là ? Réponse : quand elle dit ce qu’il y a vraiment. Le raisonnement est circulaire, mais avec lui on a pour le moins deux critères :
Une même appartenance et leur coïncidence…
Avec Parménide (revisité ?), on s’interdit toute parole utilisant le langage d’un autre monde, en l’occurrence celui emprunté à quelque dieu : on ne veut pas d’un langage qui nous autoriserait à parler de notre monde… sans y être !
Or, un langage emprunté jadis au dieu pour que nous puissions dire la vérité de notre monde autorise aujourd’hui encore notre dire, le plus scientifique même, à n’y être pas (au monde) : est-ce bien humainement honnête ?
Véridique est la parole entée sur la présence de tous dires et trouvant parmi eux sa place. L’il y a bien pensé, la parole peut s’y dire. [2]
Paroles d’Inter-dire, en revanche, (sans autre lieu que fantasque, imaginaire, cognisciste, de propagande…) sont toutes ces paroles entées sur un de ces espaces imaginés par la pensée humaine, coupant et coupée, extrayant et extraite, abstrayant et abstraite, divinisant et divinisée…
Dire la vérité de l’être par la véridicité de notre dire signifie que celui-ci se conforme à l’être, en l’espace de l’il y a. [3]
___
Voilà qui paraît bien étrange ! un dire soucieux de se conformer au réel avant de s’y présenter à son tour ! Cela nous change d’une vérité habituellement peu soucieuse du dire-être au monde de chacun (être vivant ou chose) ![4] Dire-être : je dis, je dépose des mots, mes mots. Non point dans le langage, non point tout à fait dans l’Inter-dire (bien que seuls des hommes le recueilleront), mais au monde, en tant que dire-être, signe (entre autres) de ma présence parmi d’autres présences.
Parce que j’y suis, j’y dis Et aussi longtemps que j’y dis, j’y suis. Tout notre savoir, même, n’est jamais que notre façon d’être là – ou de n’ y être pas !
Parménide cherchait à dire ce qui est vraiment, et découvrit avec surprise son dire parmi d’autres dires :
Quoi !? le dire humain est prisonnier de l’être au monde ? Qu’à cela ne tienne, en cela il est véridique ! Restons donc présents, différons simplement toute vérité qui va sans dire ou nous ferait être au monde !
[1] C’est là que commence l’étonnement de Parménide et son interrogation sur « l’opinion », la doxa (supra).
[2] Voir le rapport pistis-vérité, supra.
[3] Celles, autres paroles, qui n’y sont plus parce qu’elles se sont détournées de lui au profit de l’ambitieux Inter-dire, inventent nécessairement d’autres espaces.
[4] Vérité candide, violence candide ? (objet d’un prochain billet, en principe).
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06.08.2007
Présent (3)
3/ Ecouter dire
« Tout est illusion ! ». Il n’a pas manqué d’hommes, tout au long de l’histoire, et aujourd’hui encore, pour proclamer pareille sentence !
Quand Parménide exprime son doute sur la réalité de l’existence, devons-nous le croire ?
Quand lui ou un autre s’interroge sur la réalité de ce qui est présent, là, devant lui, n’est-il pas dans la situation décrite ci-dessus ? (Cf. § 2) Son doute au sujet de l’existence réelle du monde ne prouve-t-il pas, paradoxalement, que celui-ci existe ?
En effet, me dira-t-on, mais sa question fut, plus précisément : existe-t-il vraiment ? n’est-il pas une illusion ? Alors mettons-nous d’accord : loin de douter du monde même – son propre corps en atteste, est le monde – notre homme cherche donc à transposer ce qu’il y a – en une vérité. Son doute veut dire : je doute de ma capacité à traduire la réalité du monde – en vérité.
Une plante ou un animal ne doute pas du monde qui l’entoure. Si l’homme, lui, s’autorise à en douter, c’est qu’il « vise » autre chose, précisément : à dire la vérité.
Le doute quant à la réalité de l’existence ne remet donc pas en cause (ce) qu’il y a, mais la vérité qu’on peut en extraire. Le doute prétendu quant à la « réalité de l’existence » trahit une volonté de dire autrement, voire autre chose : non plus le monde, comme toujours jusqu’alors, mais – la vérité même.
Le doute, c’est ce qui a permis aux hommes de passer d’un dire simplement « le monde » ou « ce qui est », à un dire « la vérité », seulement la vérité. Nous avons alors changé de monde.
Quelle sera la prochaine étape, notre prochain dire, notre prochain monde ?
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30.07.2007
Présent (2)
2/ Qu’est-ce qu’être présent ?
- « Présent ! » ;-)
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« Qu’est-ce qu’être présent ? »
Voilà bien une question d’homme, car un animal s’interroge aussi, parfois, mais sûrement pas de la sorte !
Le langage est cet espace dans lequel nous avons l’habitude de nous interroger, de nous poser toutes les questions, et il paraît tout à fait naturel à chacun de répondre à toutes ces questions de façon homogène, dans ce même espace de mots.
Bref, je m’apprête à dire à mon tour ma réponse, comme fut dite la question, tout naturellement ! Mais de fait, je répondrai donc bien ici à un homme, pas à un animal, comme il se pose, lui, ses questions.
Tout naturellement ?
Mais être présent est tout aussi naturel, pour un homme, que de dire, que de répondre à une question !
Ainsi donc, pourquoi ne répondrais-je pas plutôt à la question posée, précisément – par ma présence même !
Alors c’est trop tard, c’est inutile, j’ai déjà répondu malgré moi :
Je suis sans avoir besoin de le dire.
Ma présence a précédé mes mots.
La réponse précédait la question…
S’il en est ainsi, c’est donc mon questionnement qui pose problème ! (Retour à l’envoyeur ?) Il montre que l’évidence de la présence a été rompue, et que mon langage, pour une raison quelconque, m’amène à douter de ce « qu’est » être présent, alors même, comme dirait sûrement Descartes, que douter est déjà une preuve que l’on sait, que l’on connaît la réponse à la question.
Alors à quoi joue-t-on donc à poser ce genre de questions !?
On joue à ne pas répondre à la question « qu’est-ce qu’être présent ? » mais à vouloir dire « ce qu’est la présence ».[i] On sait qu’on est soi-même présent, on n’a pas besoin de le dire, mais on veut dire « ce qu’est la présence » car ça justement, ça n’est dit nulle part ni d’aucune façon. C’est réservé à l’homme !
Le langage humain serait-il cet espace où l’être homme s’invente « des Noms qui sont » ?
De fait, penser est à bien des égards se poser des questions auxquelles nos corps présents, pense-t-on, ne sauraient répondre…
Dans ce cas, « Qu’est-ce qu’être présent ? » est une question que notre penser se pose à lui-même, a parte, indépendamment des corps que nous sommes et de l’espace dans lequel ceux-ci sont. Alors donc : « Qu’est-ce qu’être présent – en esprit ? » est la seule question pertinente, cohérente. Mais la réponse n’est pas à chercher ici et maintenant, dans ce qui est palpable… [ii]
[i] Les écueils sont nombreux qui nous conduisent à ne pas faire la différence ou, pire encore, à faire de la « différence ontologique » une pertinence ontologique… dont on pourrait parler.
[ii] « L’essence des choses », leur cognoscibilité, nous a conduit à casser notre présence, notre surface communes. Le cogniscisme auquel je fais allusion n’est pas un simple « relevé », un constat de la Nature, il est un ensemble de choses découvertes dans cet autre espace créé à cet effet, dans lequel les choses et nous-mêmes sommes pareillement transférés pour y cohabiter « en vérité ». C’est là le règne d’une réalité multiple (autant de dire-être) ramenée à un seul dire : l’Inter-dire humain. De fait, la majorité des hommes préfèrent savoir que dire-être.
Leur esprit est déjà passé de l’autre côté.
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23.07.2007
Présent ! (1)
1/ S’en tenir au présent
… à ce qui est vraiment présent. [i]
Discerner le réel avant de le dire, et pour Y dire vrai.
Discerner veut dire constater, puis garder la mesure, afin de ne perdre, non point quelque objet ici ou là, mais l’espace même dans lequel tout dit.
Tel est le verbe premier, tel le second, immédiat, s’impose.
Ne dire que ce qui est vraiment – là
Nous en tenir au présent – espace.
Une façon naturelle de voir : n’est vraiment que ce qui est vraiment là, ici et maintenant : nous n’avons pas à chercher ou à attendre quelque « vérité éternelle » pour en décider !
Le vraiment là n’impose pas l’éternité…
Du reste, nous-mêmes ne sommes pas éternels – pourquoi devrions-nous « vivre » dans un monde d’éternités, bercés de pensées éternelles ? Est-ce parce que l’éternité appartient à ce ciel du penser qui nous permet de vivre, quelque peu béats, « en esprit » et « en vérité »?
Je tente de discerner, je comprends les limites à la fois de mon discernement et de mon dire. Cela signifie que je ne veux pas connaître à l’infini ! Cela signifie que mon désir de connaître s’arrête à un certain moment, choisi d’avance, à savoir : quand il me faudrait quitter cet espace naturel de tout être pour quelque autre, purement noétique ou fantasque.
Etre présent : ni le verbe savoir, ni l’éternité ne sont convoqués.
[i] Telle peut être l’injonction qu’on finit par se faire à soi-même après tant de siècles – et d’excès ! – de penser et de pensées toujours plus rationnelles mais jamais sagement contenues – dans les limites de l’être, du dire-être humain.
07:00 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : être présent, ici et maintenant, pensée, parole, doute, illusion, réalité
16.07.2007
"Sois toi-même !"
NB/ En notes de bas de page : quelques précisions à lire de préférence dans un second temps.
Stirner avait entendu parler de Socrate, il savait qu’il deviendrait un jour Platon. Un matin, alors qu’il se rendait chez Proudhon pour discuter ensemble de leur propriété respective, il croisa Socrate, saisit alors l’occasion, s’inventa un prétexte et l’aborda.
[Stirner [1]/ / Socrate, alternativement]
- Dis-moi, Socrate, j’ai un problème tout à fait personnel, je ne sais comment le résoudre ; que me conseilles-tu ?
- Sois toi-même !
- Ah ? mais peut-être ai-je intérêt à être quelqu’un d’autre ![2]
- Et comment pourrais-tu être quelqu’un d’autre ?
- Eh bien – si je ne cherche pas à tout prix à me connaître, à toujours savoir précisément ce que je veux avant d’entreprendre, ni même à ne chercher résolument que mon plaisir, à veiller sans cesse à mon intérêt, etc.,[3] je suis alors forcément quelqu’un d’autre ! Je suis d’ores et déjà quelqu’un [4] en ne cédant pas à l’injonction collective d’être « moi », et suis en outre autre que moi en ne sachant pas qui je suis.
- C’est amusant…
- Mais peut-être ai-je conscience que le moi auquel tout nous invite est tout autre chose que ce que l’on croit ?
- Tiens donc ! Ainsi chaque moi se tromperait-il sur son propre compte !?
- Non point sur son propre compte puisqu’il se définit précisément comme ce « moi » auquel on l’invite, mais sur cet autre qu’il pourrait tout aussi bien être.
- Quel autre es-tu donc toi-même !?
- Je suis cet autre rebelle à cette Loi.
- Que veux-tu dire ?
- Je suis autre que ce moi qui répond aux exigences de la Loi.
- Oui, tu es rebelle, tu viens de le dire...
- Non, je veux dire que ce « moi » auquel tout nous invite veut justement dire que « nul n’est censé ignorer la Loi ». Que c’est à dessein de la Loi que le moi existe.
- Alors tu penses que le « moi » aquel tout nous invite n’est autre qu’un article de foi ?
- Oui, il fallait bien un moi pour accuser réception de la Loi ! La notion de « personne », même, fut inventée et instaurée parmi les hommes au moment où naissait le Droit, le savais-tu ? [5] Ce n’est pas un hasard !
- Je vois ; tu penses qu’être soi comme tout nous y invite, c’est en réalité souscrire à une façon d’être sollicitée par la Loi.
- Et en toute logique il faudrait définir comme « non-moi » cet autre auquel j’ai fait allusion : toute personne malgré elle, tout ignorant de soi, tout individu ne sachant pas ce qu’il veut, qui il est exactement, etc.
- Mais c’est donc toi-même que tu définis là !
- Eh ! pas si vite ! J’emploie ici à dessein la terminologie officielle. En réalité, j’en sais plus que toi sur le sujet puisque je vois le cercle et le centre, mais aussi l’extérieur du cercle, le cercle excentré et l’absence de cercle. Mais ne compte pas sur moi pour faire une « Loi de l’autre », ou alors c’est justement ton « moi » qui se retrouvera à l’extérieur !
- Je ne comprends pas, tu te moques ?
- Un peu, il est vrai ; mais voici ce que je veux dire : la Loi commande au moi qui lui correspond de s’enfermer à l’extérieur de lui-même, d’en être simplement le pendant, le reflet, l’incarnation… Le moi auquel tout nous invite ressemble à cette grosse oreille que sont les radars, toujours pointée vers le ciel de la Loi.
- Ca devient un peu trop compliqué pour moi !
- Alors fais comme moi : simplifie-toi le moi !
- Mais t’es une Loi à toi tout seul, ma parole ! Ou pire encore : sans Loi ni Moi !
- Disons que je ne suis moi que pour moi-même ! Sans Loi mais moi ! (il se met à sourire)
- En effet, voilà une autre définition… (il sourit à son tour) Mais alors, si je te comprends bien, tu penses que la Loi fournit en quelque sorte à chacun des faux motifs d’identité, un même faux « moi » !
- Dis, comment pourrais-tu être « toi » si l’autre est le même ? Comment pourrais-tu être « toi » si chacun ne voit en toi qu’un moi parmi d’autres ?
- T’es quelqu’un, toi ! Tu te crois donc unique !
- Mais n’est-ce point ce que tu commandes ? [6]
[Ils se mettent à rire]
[1] Je choisis délibérément Socrate plutôt que Platon pour le désir qu’il a… de devenir Platon. C’est-à-dire devenir lui-même – ou un autre que lui ?
[2] Stirner connaît Socrate, il sait que celui-ci le conduirait volontiers vers une figure de l’Etre, en l’occurrence ici, en l’Idée du moi. Rusé, il se situe d’emblée dans la figure de « l’autre », celui dont Socrate n’a pas fait le portrait et dont il ne peut non plus le faire ici puisqu’il s’agit d’un seul homme – Stirner.
[3] Ces exemples de traits ne sont pas pris au hasard, ils correspondent en effet à ce qu’on attend d’une personne non aliénée, c’est-à-dire « elle-même ».
[4] Stirner renverse ici le sens habituel du mot. Il n’est pas indifféremment « quelqu’un » mais précisément celui auquel Socrate dira plus loin « T’es quelqu’un, toi ! » : l’autre sens du même mot. C’est tout le sens de ce texte (Cf. note 5).
[6] Stirner montre à Socrate qu’il a obéi à la consigne par-delà ce que celui-ci espérait ! S’étant compris, ils en rient alors ensemble. Stirner aurait pu rajouter : « J’ai choisi d’être moi en ne l’étant pas », c’est-à-dire en rejetant à la fois les deux termes de l’antagonisme, « pas même moi dans ce discours qui n’oppose que des idées contraires. En effet, comment pourrais-je être, moi, une idée et / ou le contraire de la Loi ? ». Mais il sait que son interlocuteur a compris.
07:00 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Etre soi, identité personnelle, moi, Stirner, Socrate, Platon. « Connais-toi, toi-même »
09.07.2007
L'élu et l'oublié (4)
6/ Entre nous soit dit
Devant pareille ambivalence du langage et de l’esprit de la communication envers chacun (embryon de personne ou homme fait), il apparaît que plus notre langage est riche et serré, plus nous dépendons manifestement les uns des autres. [1] Nous parlons entre nous un langage technique de chaque être ou chose, d’une fleur par exemple, mais ne songeons pas aller personnellement et gratuitement à la rencontre de celle-ci car on nous a appris, comme de tout être, à faire d’elle quelque chose… – la dire ! [2]
Est-ce donc que toute rencontre doit être utile à l’Inter-dire ? Alors apprendre ou faire l’expérience de toute chose pour (la) dire, ce serait donc ça, l’expression – « de soi » ?
Dire est la résolution de notre expérience mort-née … Seuls certains sentiments voguent encore parfois dans l’interstice, privés de mots utiles, privés même d’un moi : peut-être n’ont-ils jamais voulu se dire afin d’être ainsi plus près des êtres et des choses !?...
Un espace à huis clos, hors la présence de ces choses qu’elle assimile, digère et convertit en monnaie d’échange ; une sorte de gigantesque faucheuse rotative happant les choses à la périphérie et les ramenant au centre ; un large tourbillon qui engrange sans cesse et brasse indéfiniment en son sein, pour nous, des informations (dont nous nous nourrissons)… : telle est la fabrique des mots que nous mastiquons sans cesse comme des chewing-gums – produit fini, produit de transformation des choses.
Et c’est le mouvement de nos mâchoires qui attesterait de leur réalité ? Aucun mot pourtant ne renvoie plus en chacun de nous à une représentation de la chose qu’il désigne, mais à cette place et cette fonction qu’il occupe au sein de la communication.
[C’est pourquoi, sans mot pour dire, chacun se sent aussitôt dépourvu, croit devoir faire appel au savant ou au poète pour exprimer à sa place ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent, etc. Car l’autre sait : Un mot pour chaque chose et quelque vague représentation de ce qu’elle est « dans la réalité » pour l’accompagner – voilà qui suffit à nourrir la relation de notre homme « à la chose » ! C’est-à-dire en réalité à la communication humaine ! Nous connaissons ensemble parce que nous ne savons même plus ce qu’est faire connaissance personnellement (comme quand on dit de quelqu’un qu’il est « personnel »), expérience qui se passe de savoir et de communiquer à d’autres. Apprendre pour pouvoir en parler, pour dire et transmettre ce qu’on sait – voilà ce qui suffit au croire* des meilleurs ! Tout « il y a » fait partie des « infos », et les « infos » on les regarde pour se tenir les uns les autres au courant… Oui, il y a bien un courant, mais à l’intérieur de ce courant, aucune position, que des mouvements.]
Le langage de la communication appris à l’école et complété devant l’écran de télévision – c’est cela que chacun montre du doigt quand il dit ce qu’il « voit », ce qu’il « perçoit », ce qu’il « sait ». Vidé ? confisqué ? éduqué ? Pire ! – informé.
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7/ Epi-logue : Les fleurs manifestent
Il n’est pas tant question ici, malgré les apparences du propos, de l’opposition de l’individuel et du collectif, mais de l’individualisme solipsiste humain dans son ensemble à l’égard des autres espèces vivantes, de leur présence... Plus les hommes dépendent les uns des autres, plus ils forment en effet une unité ontologique à part, une sorte d’organisation secrète, une bulle sectaire dans l’océan de l’être (l’il y a), en quelque sorte le département « savoir extra-terrestre » alloué aux hommes par un ministère divin :
Les hommes forment un vaisseau spatial qui ne sait même plus qu’il est amarré à la terre tant ils voyagent de l’un à l’autre et communiquent entre eux de plus en plus étroitement.
Pendant ce temps, quelque part sur terre, tout à côté pourtant de nos mondaines relations, non loin des pieds de chacun et de nos plus lents chemins, des fleurs continuent d’être là, le plus simplement du monde, et des abeilles butinent encore et toujours leur présence. Le souffle du bourdonnement de l’essaim humain centré sur lui-même – on n’y butine que les « essences » et la manipulation – ne les a pas encore toutes civilisées. Aujourd’hui elles manifestent contre l’Inter-dire humain et brillent d’un nouvel éclat. Oui, Messieurs Dames, elles « veulent dire » ! mais ce qu’elles nous disent là est bien différent de ce nous savons d’elles, car elles ne parlent plus ici notre langage, elles s’en dégagent ; elles nous rappellent simplement leur dire, le dire de tout être au monde. Tragique rappel au monde fait à l’homme et son histoire :
« Regarde, je suis là, tout est là ; vois ma façon d’être, et maintenant dis-moi la tienne, dis-moi toi aussi si tu es là »…
Aujourd’hui, je suis une abeille et voudrais être une bombe. Si tout est là, nous n’avons plus à chercher, chacun de son côté, en nos fors intérieurs. Si tout est là, c’est ici que tout se passe ; si tout est là, nous avons à voir ce que nous pouvons faire ensemble ou à définir clairement pourquoi nos chemins se séparent.
[1] Sempiternelle question de savoir si un pur croisement de lignes peut être dit un « moi ». Voir Michelstaedter (lecture du moment, c’est tout) sur le langage technique et sa capacité à réunir les hommes.
[2] La philosophie, par exemple, n’est plus cette marche permettant à chacun d’accéder à une compréhension de l’être ou du monde, mais ce cursus qu’il lui faut longtemps suivre, ces échelons qu’il lui faut gravir un à un avant d’en arriver enfin à son tour à… dire!
[3] Les choses existent puisque nous en parlons, les choses sont comme nous le disons. Comme c’est simple !
07:35 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Tout est là, langue et communication, solipsisme humain
02.07.2007
L'élu et l'oublié... (3)
5. Le verbe dire, otage de la communication
Tout ce qui est manifeste (x2), fut-il parfaitement muet, comme par exemple une rose, dit son être au monde. Son expression est déjà et avant tout matérielle et morphologique. Mieux que le mot « ex-pression », qui sous-entend un dedans et un dehors, convient ici, à mon sens, celui de présence, de coïncidence première entre une chose et l’espace physique commun. [i]
« Il y a » veut dire un évènement en un lieu, indissolubles (sauf à vouloir savoir !). Simple est toute présence. [ii]
Le commerce des mots que font les hommes (je laisse ici de côté la communication animale) – cette énergie cinétique de paroles indéniablement présente – à la fois prolonge et dépasse tout évènement ; il est la manifestation aux hommes d’un moi immatériel ajouté, alloué au corps de chacun en tant que support et héraut d’un lien exogène aux corps individuels, aux autres moi :
La communication humaine veut dire : « il y a un autre il y a » !
Mais c’est donc à l’intérieur de cet espace de communication que « tout se passe » maintenant, en tant que chaque chose, quelque chose, est dit d’un homme à l’autre, « s’y trouve » même ! Autre « il y a » ! C’est par ce lien interne de chaque homme à l’espèce humaine que s’imprime en lui l’esprit de la communication. C’est pourquoi il est plus difficile de cerner d’emblée la manifestation au monde d’une pareille relation sociale entre les hommes (si ce n’est à l’échelle de l’espèce) que n’importe quelle présence « sans précédent ». Si son rapport au monde concret est un des aspects du langage, le sens de la communication, en revanche – c’est-à-dire à la fois pourquoi les choses sont dites (motivation cognisciste en l’occurrence) et qu’est-ce qu’elles deviennent au sein de la communication (soumises à l’économie du dire) – est bien plus spécifiquement endogène à l’espèce, à son fonctionnement, à son caractère, aux intérêts qui y grouillent. (Une autre espèce présentera les choses tout autrement).
Dans ces conditions, dire la vérité, ou plus simplement user du langage commun et collectif, permet semble-t-il à chaque moi, à la fois de se situer à l’intérieur du réseau de communication et de dire le monde. Cela lui confère-t-il un sentiment d’appartenance ? Oui, mais cela constitue aussi une forme de chantage : pourquoi mon rapport au monde est-il ainsi soumis à mon appartenance au réseau humain de communication ? C’est simple :
Parce que je dois tout à la société, jusques et y compris moi.
Sans langage communautaire et évolué appris, en effet, pas de conscience de moi ; sans un moi conscient, pas de conscience claire du « monde », aucun moyen de le dire ; sans savoir – ce mot résume la collusion entre langage, ego d’appoint et sectarisme humain – pas de dire aux autres efficace, crédible.
S’il en est ainsi, il n’est (en effet !) point nécessaire en matière d’éducation du petit de l’homme d’attendre que celui-ci ait l’âge d’un rapport au monde (êtres et choses) pour imprimer en lui le langage, c’est-à-dire l’esprit de la communication. Il est entendu qu’à cette seule condition – apprendre le langage – il pourra dire à la fois moi et le monde. Indissolublement ?
« Qui veut un moi et dire le monde ? » – voilà ce que signifie le langage, officiellement.
Mais pour l’enfant en bas âge, l’apprentissage du langage n’est pas tel qu’il lui permet, tel un outil placé dans ses mains par des personnes adultes, de conquérir le monde et son moi. L’ici et le maintenant auxquels on le forme sont ceux du langage en tant que l’espace même de la communication humaine, le langage fait espace (supra), le langage qui octroie tout et le droit afférent ! Cette suprême instance n’est donc pas « là » pour permettre à chacun d’en faire à sa guise avec « le monde » et avec « lui-même », mais pour le faire homme en exercice avant même – cela dût-il arriver – qu’il ne s’éveilla au monde ! Le langage est l’agent recruteur des futurs « moi » susceptibles d’entériner et d’entretenir l’autre « il y a ».
« Tu crois être toi, mais ton moi t’a été simplement alloué ; il est ton titre de transport dans le commerce des hommes » [iii]
Mais alors que se passe-t-il donc, en définitive, « à l’intérieur » de cet espace de communication humaine ? Si l’on admet que la Raison en est la fine fleur, elle serait donc cet intérieur, formé par tous les esprits égoïques humains, qui a décrété extérieur le réel.
A l’image de cette relation qu’entretient notre intérieur humain (fait de moi) à la réalité extérieure (faite de non-moi), la vérité apparaît dans le langage comme le sens donné au réel extérieur par l’intérieur… de la communication humaine.
Ainsi, l’idée même de vérité dans la tête d’un individu procède de sa formation à l’esprit de la communication – et non d’un rapport naturel (s’il en fut, personnel ou pas) au monde et aux autres hommes. [iv]
Il n’y a de moi pareil qu’en perpétuel mouvement, en perpétuel commerce, en perpétuelle communication ; aussitôt qu’il s’arrête, qu’il sort du cercle de l’il y a officiel, il n’y a plus personne, il n’y a plus qu’un moi effaré de se retrouver seul au monde, se demandant qui il est et s’empressant aussitôt, le plus souvent, de retourner dans la ronde.
Un moi de locataire et une capacité bien affûtée de dire aux autres – mais pas de rapport personnel aux êtres, aux choses, au monde – : Ecce homo (voici l’homme).
[i] Relation primordiale et a priori de tout être-relation : la relation à l’espace commun d’où apparaissent toutes les autres (Cf. l’oiseau s’enfuyant à mon approche et révélant ainsi ce qu’est la présence, supra). Je zappe ici le rapport cognitif traditionnel établi entre essence et apparence.
[ii] Michelstaedter définit l’homme qui sait comme affirmant en réalité doublement sa présence.
[iii] « Circulez, il n’y a rien d’autre à être ! ». [Entre nous : mauvais élève, mieux au monde et déjoué moi ?]
[iv] Une nouvelle « révolution copernicienne » sur le marché de l’Inter-dire humain ?
07:20 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : otage de la communication
25.06.2007
L'élu et l'oublié... (2)
B. L’oublié
4) Le verbe « oublié » sous la table du banquet *
Sacrificium intellectus : « L’oubli » du verbe dire et la conversion afférente du verbe croire naturel forment ensemble la condition même du verbe savoir et du Nom éponyme. Les attributs naturels de l’être-relation au monde – les verbes croire et dire – furent dissimulés sous la table du banquet dialectique (rhétorique sur l’être, bien plutôt) afin de faire « tendre de savoir » tout notre « être d’homme ». (Cf. #2)
Et pourquoi pas aussi, tant qu’on y est, faire que tout l’Uni-vers « tende » à son tour vers l’Etre !?
Mais oui, les hommes justement s’y affairent.
Je veux remonter ici à l’origine grecque de notre Etat d’esprit, par comparaison, pour voir le chemin parcouru depuis. Face à la religion officielle de la Grèce, si j’en crois Bruno Snell, Socrate ne fut pas condamné comme hérétique mais comme athée. A l’époque, on demandait à chacun de respecter le culte mais non d’avoir la foi. Chacun pouvait croire ce qu’il voulait et appartenir même à quelque religion étrangère pourvu de respecter les consécrations religieuses officielles du lieu où il séjournait – consécrations religieuses éminemment politiques, donc. Attachement au « sol » plus qu’au « ciel ». Les dieux paraissaient si naturels aux Grecs qu’un Hérodote parcourant le monde s’attendit tout naturellement à trouver partout ailleurs les mêmes dieux que chez lui, fut-ce sous d’autres noms ! **
Cela signifie qu’une liberté personnelle naturelle de penser et de dire jouxtait sans encombre le devoir religio-civique de tous.
Qu’en est-il aujourd’hui de notre liberté naturelle de croire et de dire eu égard notre volonté introjectée de savoir ? Outre de mettre les hommes en compétition, cette véritable conversion constitue in fine une véritable profession de foi : en tant que l’aspiration de chacun le relie au plus haut point aux autres par le verbe dire que lui inspire la volonté de savoir, chacun se dissuade lui-même d’un vouloir dire autre, sous peine de n’être pas crédible auprès d’autrui, de passer pour un individu pas sérieux.*** L’art même est soigneusement campé par l’Inter-dire dans l’individualisme touchant de l’artiste... Il ne saurait manifester l’être-au-monde par excellence ! Il ne peut qu’agrémenter ou distraire la collectivité humaine… « dont l’essence et la dignité sont d’aspirer au Savoir et à la vérité », c’est dans tous les esprits…
Les hommes croient dire leur croyance ; en réalité ils croient a priori et en choeur en un dire – celui-là même qui les motive, les met en compétition, les unit religieusement et les prédéterminent à croire, à aspirer… en lui seul.
Dans ces conditions, « La part des choses » pourrait-on dire, le partage des dires comme celui vu ci-dessus entre dire privé ontologique et culte public rendu à la religion politique, n’est plus. La volonté de chacun, tournée vers ce dire-là constitué de savoir, de vérité, et de sérieux envers les autres – cette volonté est maintenant exclusive : son objet et le dire même cet objet sont pareillement séparés (supra) de notre croire naturel et individuel, ontologique. Toute parole qui s’établit à son compte (ainsi la qualifiera-t-on) sera désormais décriée, discriminée – elle sera déclarée « subjective », « individualiste », « psychologiste », « mystique » – et donc suspecte. Au fond, notre volonté désormais ontologique (!) de savoir n’est plus qu’aspiration à rejoindre ce « vouloir dire » dont se trouve affublée toute chose même, ce « vouloir dire » justement synonyme en français de « signifier » : non pas « donner signe de sa présence au monde », mais « signifier en l’espace – de la vérité ».
Suprême faveur ontologique accordée à tout être, à toute chose : la Pythie aujourd’hui scientifique est désormais postée à l’embouchure de chaque être. La bouche de chacun est désormais en effet, elle aussi, – de vérité !
Sacrificium intellectus : sacrifice de toute présence qui croit et dit sans rien savoir – et pourtant communique de la sorte avec ses semblables et le monde **** – sur l’autel d’un Dire qui distribue à chacun sa parole et les rassemble toutes en son sein : la vérité.
[Dionysos, croire universel, fut un temps démembré, mais il est maintenant à nouveau reconstitué. Dans la bouche de chacun – en vérité]
___
(*) Le tiers participant jusque-là tu, le verbe dire : polémique ?
(**) L’analogie est frappante entre pareils dieux et nos noms communs : on s’attend en effet pareillement à les retrouver partout ailleurs, fut-ce traduits en des langues étrangères.
(***) Rappelons-nous qu’il fut un temps où la vérité pouvait sortir de la bouche d’un dément.
(****) « Communiquent » dans le sens de pièces d’un même appartement : qui communiquent entre elles.
07:00 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
18.06.2007
L'élu et l'oublié... (1)
…ou la conversion de l’être homme au cogniscisme
Un prolongement, entre autre, du billet « la vérité à la place du dire ».
A. L’élu
1) Un Dire en partage
Le verbe savoir au sens moderne du mot s’inscrivit dans la généalogie d’une volonté humaine d’instaurer à nouveau un Dire qui fasse autorité parmi les hommes, un Dire qui paraisse légitime aux yeux de tous et devant lequel tous s’inclineraient. Il est venu, à un certain moment de l’histoire, après maintes péripéties, prendre la place d’une Parole, d’un « savoir » qui émanait jusque-là d’un dieu ou d’un roi souverain, voire d’une institution. Il l’a renversée et pris sa place dans les paroles des hommes, auprès du dire des hommes.
Au sens moderne de « propriété d’aucune personne a priori », le verbe savoir a rendu en effet la vérité « libre de recherche » et s’est ainsi rattaché lui-même à l’objectivité la plus pure : La recherche ne commença en effet véritablement qu’avec la « nationalisation » de la vérité. Le dire attaché au savoir ce-qui-Est (la vérité sur la réalité) acquit ainsi un statut et un mérite nouveaux, une légitimité toute – démocratique. L’Idée désormais à la place de l’ancienne force de parole peut se traduire aujourd’hui encore par :
Savoir est à la portée de chacun, la vérité est à tout le monde !
2) Le sérum de vérité : préparer la guerre contre le verbe croire
Mais de quelle vérité Démocratique les hommes allaient-ils alors se mettre à parler s’il lui fallait s’imposer comme Dire majuscule aux yeux de tous ? D’une vérité « en-soi », bien sûr, d’une vérité qui n’appartiendrait désormais pas plus à l’un qu’à l’autre, d’une vérité qui ne nous servirait pas seulement de Guide, mais déterminerait aussi et surtout – là fut la nouveauté – notre façon d’être !* Les hommes avaient jusque là en effet à conformer leur vie pratique à un savoir détenu par une poignée d’hommes, ou apprenaient la sagesse auprès de quelque Sage en personne ; ils eurent maintenant à adopter un mode d’être au monde qui les conforma à leur propre volonté de savoir… introjectée : alors que chacun ne disait jusque là aux autres la vérité que parce qu’elle lui aurait été transmise (par exemple par les Muses ou la tradition), à dater de cette démocratisation de la parole, tous se mirent à vouloir savoir et entrèrent ainsi en compétition pour faire valoir, sur la nouvelle place publique, leur propre dire. La Parole ainsi décentralisée, démocratisée, croira-t-on que tous les dires furent seulement mis à la criée, à la pesée publique !?
Surtout, l’obligation nouvelle faite à chacun de savoir (la vérité) avant de dire… le poussa à vouloir savoir pour pouvoir dire (la vérité). ** Au verbe dire naturel et libre – qui ne disait pourtant pas n’importe quoi ! – fut ainsi assigné une tâche et une direction en vertu d’un décret implicite, son « essence mimétique », qui dirait : ***
Le dire, la parole humaine a pour essence d’aspirer à la vérité…
___
(*) Devenir tous cogniscistes (supra)
(**) De même acabit, et dans un genre pas si éloigné : la conviction de chacun d’avoir à gagner sa vie – il veut donc gagner sa vie.
(***) Mimesis aristotélicienne, selon P. Aubenque. Cf. aussi « La vérité à la place du dire » (supra)
3) Savoir « pour être » !
Devoir et donc vouloir savoir pour dire conduisit ainsi peu à peu, paradoxalement, chaque homme à vouloir savoir « pour être » !* La conséquence fut que chacun eut alors à cœur d’éliminer en lui toutes les traces multiples et encombrantes de l’ancien croire, de la « croyance », – cette ancienne façon d’être au monde et de dire la vérité ou pas. ** Pareille « croyance passée » n’avait d’autre sens, on s’en rendit maintenant compte, qu’une espèce de suffisance aveugle. Elle passa désormais, bien sûr, pour indigne de l’homme.
Mais chacun n’a de cesse, aujourd’hui encore, de chercher pieusement à savoir pour « en être » et donner du sens à sa vie : savoir qui il est, ce qu’est le monde, pourquoi nous vivons, mais aussi, plus prosaïquement, comment gagner sa vie, se faire une place dans la société, etc. L’Inter-dire humain entretient grassement ces pré-occupations. La certitude possible (sait-on jamais) que nous promet à cet égard le verbe savoir et donne alors, croit-on, tout son sens à notre dire – cette certitude possible est désormais la seule garante d’un monde sensé :
Nous naissons aujourd’hui cogniscistes, c’est-à-dire dans un rapport contraignant de vérité avec le monde et avec les autres hommes. Nous ne pouvons désormais vivre en ce monde que si nous en connaissons la vérité.
C’est parce que nous croyons n’avoir rien d’autre à dire au monde et aux autres hommes que ce que nous savons – que nous cherchons si désespérément à savoir. Notre parole, notre dire n’aurait d’autre attache, d’autre sens, d’autre fin, croyons-nous, que de nous permettre d’être dans un monde où tout est cognoscible.
« L’oubli de l’être » (pour reprendre la formule d’Heidegger) signifie ici que nous avons oublié que la relation même définit a priori et en permanence notre être au monde et anime naturellement notre parole indépendamment de tout savoir – sommation purement cognisciste ! (supra) :
Nous avons oublié que dire est le compagnon naturel et joyeux de tout être au monde.
___
(*) « Quand le monde devînt les hommes », l’impératif fut à chacun de dire aux hommes « pour être » ! Pour être « au monde » ! (**) Tout comme les Muses et le logos même, du reste – rappel très instructif !
A suivre....
07:10 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Epistémologie, Conversion du dire, consécration du savoir : le verbe converti au Nom.
11.06.2007
[Diversion : l'homme-bouche]
Dans le vaste champ de l'univers en friche,
Sur quelque planète folle à l’abri du néant
Les hommes tissèrent un jour leurs toiles
- Telles des araignées au-dessus du vide -
Entre l’espace infini et l’échelle du temps.
Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici, cela était très bon.
Ainsi il y eut un soir et il y eut un matin... - Tout à leur gloire !
Mais bientôt mûrs cependant pour eux-mêmes,
Indépendants, – luxe divin ! –
Dans leur Réalité les hommes surent alors se mouvoir.
Depuis ce temps donc, le Destin leur appartient
Rien n’est plus aux mains des dieux.
La Société des hommes est leur cheval de Troie
Le monde pétri de leur Pensée, empli de leur Travail
Leur glorieux Passé, même, tapisse le fond des cieux.
Mais pour les besoins de la Cause
Il fallut à parfaire les hommes encore s’appliquer,
C’est pourquoi de tous temps tous rêvent de modéliser « l’homme »,
Taille unique – bien sûr démocratique –
Pour une seule Réalité.
Parmi tous les symboles présentés au plus grand nombre
– car la Démocratie est l’accord de tous en personne… –
La « bouche » fut élue à la majorité,
La même qu’on ouvre tous en grand aussitôt que la faim nous ronge
Celle-là même qui parle de voter (forcément !) pour la « liberté »…
Alors voici venu le temps de la nouvelle Bonne Parole
De l’homme-bouche aveugle dévoreur de temps,
Voici offerte la Cène du « grand partage » et de l’immédiat ;
Au menu : mélange prédigéré des genres …et de tous les appâts :
(Bien sûr tout est à vendre)
[NB/ L'hors-d'oeuvre est pour les exclus,
Aux "reconnus", aux bien pensants le consistant
Mais on a tenu compte des hommes dans leur ensemble, de leur nature]
Le travail nourrissant
Le rôle gratifiant
Les infos in-formant (de l’intérieur)
Le repos reposant
Les sciences améliorant
La loi protégeant
Les loisirs évadant
Les plaisirs excitant (commode, les tiroirs à plaisirs !)
La propriété stimulant et évaluant
L’argent faisant vivre, l’argent – fait vivant !
Et au dessert on sert à tous de la Culture…
07:00 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Homme-bouche, culture
04.06.2007
Ce volet toujours rabattu
Philosophes ou clients de la philosophie, nous nous comportons le plus souvent à travers nos mots comme si nous avions nécessairement tous les mêmes préoccupations existentielles et intellectuelles. C’est le Patrimoine qui veut ça.
Chaque moulin à penser y vient chercher son grain à moudre.
Héritage gréco-chrétien sans doute : « Je suis moi, l’autre est comme moi ». En l’occurrence : « Si nous nous posons les mêmes questions générales sur l’existence, la vérité, le langage, la communication, la société, la politique, la réussite, la retraite, les enfants, la santé, etc., c’est donc bien la preuve que nous sommes pareils… ». Les questions s’imposent ainsi « d’elles-mêmes », cqfd ![i]
Seul un malin génie, bien sûr, pourrait avoir l’idée de venir mettre ici pareille évidence en doute et, pire encore, de renverser le rapport : « Si vous avez tous les mêmes préoccupations, c’est parce qu’on a construit et rassemblé votre ego et votre esprit autour de thèmes fédérateurs – en vue du seul Inter-dire collectif ! En vous fournissant le moulin, c’est l’Inter-dire qui assurait ainsi la pérennité du Grain et du moudre !"
En ce sens nous sommes tous philosophes – mais ça n’est plus là un compliment…
Alors voyons donc s’il est en chacun de nous un for intérieur qui ne s’ouvrirait pas ainsi toujours exclusivement de l’extérieur ! Car le réquisitoire présent peut être formulé, avec quelque ironie, ainsi :
« Ca me parle, la question s’impose – comme par magie ma pensée alors s’ouvre et débat… »
Or donc, à chacun aurait été alloué un moi et un penser dits personnels et libres. Bien ! Mais qu’en est-il du contenu de ce que tu penses, toi ? Serait-ce ici un insolent blasphème à l’égard de ce Bien si divinement accordé – ou bien dans un pur esprit de conséquence – que de mettre à jour des interrogations plus personnelles, réellement égoïques, en accord avec toi – puisque toi on t’a fait – et étrangement tues ? Ou bien vas-tu te conformer toute ta vie à cette tacite consigne générale :
Ne sois toi – qu’à travers la Question du soi !
Tu es aveuglé par les lumières de la Culture. Il est temps pour moi de te plonger malicieusement dans le noir, dans ce noir où tu t’es un jour ou l’autre déjà trouvé, souviens-toi, mais que tu as aussitôt fui, très vite, forcément, ô trouillard !
Laisse-toi faire.
Eteins tout.
Voilà.
Maintenant, dis-moi : a parte, dans ce noir de langage où tu t’es déjà trouvé tout à coup vraiment individualisé, ne t’es-tu pas demandé, te retrouvant « seul face à toi-même », n’as-tu pas interrogé ton penser comme à l’instant :
« Qu’est-ce que j’attends au juste des autres ? » [ii]
Décomposée, la question est : « Qu’est-ce qu’ils me veulent ? » ; « Que puis-je leur donner ? » ; « Que pouvons-nous entreprendre ensemble en toute liberté ? » ; « Pourquoi devrais-je si spontanément leur dire qui je suis et ce que je pense ? ». « Que faire d’eux et que faire de moi ? en somme… ».
N’était cette fichue appartenance servile qui les rassemble autour de « thèmes », leur dicte par là leur « moi » et les déroutent de leur question authentique, les hommes […]*
____
* Je n’ai pas retrouvé la suite de ce texte conçu il y a quelques temps déjà. Mais quelle importance ? Je suppose que ça avait trait au « contenu » du dire de toute authentique individualité. A chacun de voir. Pour ma part, je trouve l’incident amusant. Il interroge mon dire en ce trou noir. Attention je rallume ! ;-)
[i] « Qui suis-je ? » (qui sommes-nous) ; « Que faire ? » (que faisons-nous sur cette terre) ; « Qu’est-ce que le langage ? » (quelle vérité nous est accessible), « comment vivre ensemble ? (qu’est-ce que la politique ), etc.
07:55 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : individualité, personnalité, souveraineté, quel dire ?
28.05.2007
Dialogues ontologiques 5/5
V La parole sort [1]
L’Alétheia liée au seul verbe savoir fut bien scission de l’unité immédiate et indissoluble, privation de la présence réciproque et équivalente.[2] Alétheia n’était qu’un retrait démultiplicateur. Sa méthode apparaît clairement :
Voir double dans l’unité indissoluble et ne retenir que la ‘bonne’ moitié : corps / esprit – ne voir tout corps, toute chose, qu’à travers l’esprit.
Quand la déesse n’eut plus son rôle de Personne (d’ambassadrice de la vérité) à jouer auprès des hommes, on l’oublia. De nos jours le pur Concept remplit parfaitement le sien : l’Impersonnel par excellence. Mais sans plus de dieu pour se montrer, ni non plus de dieu impersonnel et caché pour faire écran, on peut enfin énumérer les trois principaux paramètres cogniscistes:
1/ « Oubli » du dire, de sa valeur ontologique ;
2/ Posture du face à face, scission de l’être-relation en « sujet » et « objet » (d’où la foi et le savoir).
3/ Postulat d’une parenté native* de l’esprit des choses (leur Cognoscibilité) et de la pensée de l’homme – en vérité.
Alétheia, la vérité, fut et est encore aspiration à transformer la présence même [3] en parole(s). Mais quelle parole ? Celle-ci a-t-elle les mêmes exigences parmi les hommes que tout être au monde envers les autres êtres ? Pour être elle-même conforme à l’être au monde dont elle veut dire la vérité, ne faut-il pas que la parole occupe au moins aux hommes – lieu de parole par excellence – une place équivalente ? Oui et non : il y a des êtres au monde et des paroles émanant toujours de tel ou tel être, voire tel ensemble d’êtres (espèce vivante). C’est donc seulement au travers de la compréhension du dire-être de chaque individu au sein de son espèce et du monde, et de ce que les dire-être d’une espèce à l’autre ont en commun, qu’une parole humaine individuelle peut manifester à son tour, à titre d’exemple d’articulation du verbe commun, et fut-ce par l’acte individuel qui la supporte, l’universalité du dire-être au monde.
Dire l’être ? Non – en être !
Occuper autrement l’espace physique est déjà en soi un acte politique. Il n’implique pas nécessairement d’exprimer son point de vue…[4] Il faut voir ici le geste : pendant que j’écris « pour rien » et peut-être même « pour personne », je ne suis pas en train de travailler, je ne suis pas « productif », et pourtant, grand étonnement, je suis où la plupart ne sont pas : à la fois aux hommes et au monde, dans les deux espaces.*
Trois bornes d’un parcours possible :
1/ Unité indissoluble : Léthé-Doxa est à ce stade absence de soi, mutisme de l’être au monde, inconnaissance créative [5] – et non encore face à face avec le monde ;
2/ Retrait parlant à l’égard du monde de l’être : Léthé et Doxa se transgressent, se font respectivement présence et parole de connaissance. ‘Le Monde’ apparaît, il est Cognoscible et / ou créé par Dieu ; ‘l’homme’ apparaît, il est sujet connaissant et / ou être de foi, il a un Ciel à refléter sur terre.
3/ Inconnaissance ontologique créative reconnue comme telle et étendue à ‘l’homme’ en dépit de son savoir (une utopie) : celui-ci est démasqué, son Léthé mis au jour. Une conscience de participer de l’être au monde [6] se répand alors parmi les hommes (utopie) : forts de leur savoir, ils admettent pourtant désormais qu’ils ne peuvent à aucun moment saisir pleinement le savoir-croire de leur espèce et qu’ils entretiennent leur propre ignorance à hauteur de leur verbe savoir.
Gai mutisme : savoir et ne pas savoir est pareillement être.
*
« Ecoute et sois » est de tous les temps cogniscistes la même consigne.[7] Tu es ce soi que toutes les vérités du monde courtisent. Et en effet tu écoutes celle-ci ou celle-là et tu t’empresses à ton tour de la redire, convaincu qu’est là le sens ultime de la parole. Peut-être faudra-t-il que ton « l’homme » en sache et en ait dit trop pour que tu comprennes un jour enfin, devant l’étendue du désastre, le silence de l’être, et retourne à des occupations plus consciemment participatives (d’être au monde participant) ?
Enfin responsable au monde – et plus seulement aux hommes ! – de ta présence ?
Parole-reflet immédiat de notre propre état d’esprit, parole-action immédiate sur les autres et sur le monde : là réside l’intérêt d’une sagesse du dire, pour un usage de la parole qui ne soit plus au seul service de tel ou tel dieu-Vérité – d’Inter-dire !
Vérité – ou à la place une façon de dire ?
Ainsi, ma parole présente s’inscrit aux hommes dans un désir de communiquer ma pensée sans passer par la rhétorique de l’Etre et du « nous », c’est-à-dire de l’Inter-dire. C’est par « l’être en-toi » que tout commence, et à celui-là seul que tu es que je dis, au choix :
« Je sais tu ne sais pas tu dois savoir je vais te dire écoute-moi faisons la guerre EN SON NOM. »
« Je crée sans le savoir ce que je sais – la vérité ; fais comme moi, nous sommes tous là pour ça, vivons en paix ».
Tel est peut-être, en raccourci, un des adages possibles de cette nouvelle parole sus à nos relations personnelles. Elle associe la créativité de tout être à notre conscience individuelle de devoir échapper au cogniscisme ambiant pour participer en paix de l’être au monde – version être aux hommes ! L’idée par exemple de relier ensemble gratuitement nos paroles et autres créations sur le Net n’est ni un appel solennel de ma part ni une coquetterie d’intellectuel en vue de forger une communauté. Il s’agit simplement pour moi :
D’être aux hommes par une certaine façon d’être au monde [8]
Dialogue ontologique, dialogue éthique ?
[1] Elle sort de la langue de l’Inter-dire humain faite espace* pour occuper à nouveau l’espace physique du dire-être universel.
[2] Le sous-entendu cognisciste est toujours : « je suis supérieur en être aux autres êtres parce que moi je sais tandis qu’eux ne savent pas ».
[3] Dont Léthé, l’oubli complice parce que silencieux de parole, fut le bras armé
[4] Voter n’est rien en regard de notre façon de vivre !
[5] L’être vivant en question est « tout à son affaire », concentration et « oubli de soi » que connaissent tous les créatifs, justement.
[6] Pour un Chinois antique : participer au Dao ?
[7] Notez l’ordre des deux termes : l’être est soumis, conditionné à la vérité qui lui dit, mais par là lui dicte.
[8] Mais si je rejoins déjà en partie l’être au monde par ma solitude, mon désintéressement et mon intérêt pour faire connaissance, je dis cependant encore trop au monde par ma façon d’être aux hommes – le texte présent l’atteste. Je cherche trop encore à dire dans ma recherche d’un dire. Mais peut-être faut-il en passer par là ? Ma parole ne sort donc pas encore, j’ai encore du chemin à parcourir avant de pouvoir mettre en pratique cette sagesse du dire (et son style !) qui « va avec » la conscience d’être avant d’être homme, d’être au monde avant d’être aux hommes, à l’Inter-dire.
07:00 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : Parole, Parménide, naturalisation de la connaissance, sagesse du dire
21.05.2007
Dialogues ontologiques 4/5
IV Des espaces et un « homme »
La question de Dieu posée ci-dessus est tout autant typique d’une ontologie du « face à face » que celle, question, de la Cognoscibilité de toute chose. Sachant qu’on ne naît a priori ni croyant (de foi) ni sujet connaissant, elle peut donc également être formulée ainsi :
Quel mode d’être, quelle attitude requiert la croyance en Dieu ? Laquelle requiert la croyance en la Cognoscibilité de toute chose ?
Le lieu d’où : un des termes de la relation est l’espace mental grâce auquel les verbes savoir ou avoir la foi ont vu le jour. L’autre est la distance parcourue pour en arriver là (Cf.# 2). La scission susdite (le retrait victorieux) a forgé cette distance ; le soi est cet espace abouti. Il reste, selon le plan dressé plus haut, à déterminer, si l’on veut, les Existants* « qui vont avec ».
Tout croire, caractère de l’être-relation,* se manifeste en effet au monde par ses Existants. Tel ou tel Existant « va avec » (selon la formule donnée plus haut) tel ou tel croire, telle ou telle attitude. L’inconnaissance ontologique, comme on sait, n’est nullement un obstacle à la relation, à l’apparition de quelque réalité foisonnante!
Pour s’en tenir ici à ‘l’homme’, les verbes savoir et avoir la foi ont un Existant principal commun : « l’homme » justement, au singulier – un même sujet connaissant dans un cas, une même identité morale dans l’autre. De part et d’autre de ce partage, des hommes sont devenus un jour pareillement « l’homme » et se sont mis à nommer « homme » leurs semblables.[1] L’« homme » au singulier dit ici sa singularité eu égard les autres êtres, plantes, animaux et minéraux, mais aussi ce « soi » qu’il possède désormais et grâce auquel « quelqu’un enfin sur terre » incarne pour tous les êtres (!) le face à face,* la posture suprême : L’homme, poste avancé du dieu de la Connaissance [2]
Une distance parcourue, un soi, une attitude, un Existant – l’homme-espace est né, c’est en lui, c’est à lui désormais que tout arrive. Il sait / le monde est Cognoscible, l’Histoire peut donc commencer. [3]
Une déesse, là encore sans doute, lui remet alors les clés du Logos (langage soi-disant, disant soi) de l’être et du monde. Les évènements s’enchaînent, ‘l’homme’ civilise le monde, il fait désormais la jonction entre le Ciel et la Terre : à leur tour, et au contact du Logos, la conscience de soi, le savoir et la foi de chacun (qui vont avec) dessinent l’espace de toute relation au monde : l’Inter-dire humain.
Autrefois le milieu ontologique, aujourd’hui l’environnement cognoscible.
La Raison est le Concept qui succéda à la déesse de Parménide dans le parrainage de la vérité. A son terme, signalé par des catastrophes écologiques et humanitaires, le savoir-croire humain nous fait redécouvrir nécessairement le verbe croire (avec plus ou moins de réussite, comme l’atteste notre époque), celui-là même que la Raison avait enfoui (refoulé) et tant combattu, contre lequel et sur lequel même elle s’était bâtie. ‘L’homme’ découvre alors, au grand dam de ses propres et fantastiques découvertes scientifiques faites jusque-là, que le verbe croire – et le dire-être / opinion qui vont avec – est le véritable paradigme.[4] Surtout, ce qu’il dé-couvre enfin maintenant c’est que « être » a toujours signifié « croire », un croire au monde dont notre savoir ne fut jamais qu’une spécialisation, une de ces branches ontologiques particulières, s’il en est, nées de l’oubli de l’être. [5]
Ainsi la conscience de soi et le savoir humains n’auraient jamais cessé de participer, à leur in-su, de l’être au monde ! Un comble ! Croyant embrasser le Tout, ‘l’homme’ n’était en réalité que la plus obtuse, peut-être, des façons d’être…
Nos yeux s’écarquillent sans doute maintenant : mais non, le savoir humain n’est pas la dignité de l’homme ! Mais non, le besoin de certitude n’est plus aussi « essentiel » ou « vital » que le prétendent certains hommes ! Mais non, il n’est pas prescrit de se connaître soi et d’être « plus soi » encore quand bien même on en aurait l’opportunité ! Notre éternelle créativité présente – dussions-nous ne parler que de celle de l’homme – fera toujours face à toute certitude et à toute fixité et toujours l’interrogera comme problème. Toujours elle fera figure de gai mutisme* face au tranchant d’une parole qui voudrait « arrêter » les choses comme on arrête un décret. Car la vérité, fut-elle dernière, toujours et encore inspirera les hommes, toujours et encore « nécessitera » quelque exégèse, suscitera quelque « explication », entraînera quelque opinion [6] – bref soulèvera le sempiternel problème du dire-en-continu parmi les hommes, problème des continuels quoi et pourquoi leur dire – qui ont leur fondement ailleurs, dans la pure économie de l’Inter-dire. Le verbe croire eut le premier mot, il aura toujours aussi, sur le savoir, le dernier : signe avant- et signe après-coureur, pérennité malicieuse et souriante du dire humain. Amen. ;-)
Parler, c’est payer son tribut à l’Inter-dire.
Si notre savoir-croire est nécessairement créatif, notre conscience de l’inconnaissance ontologique universelle devrait nous conduire à réenraciner* notre propre verbe savoir, nos certitudes.[7] Ca n’est pas l’Un qui est ici mis en cause sous la figure de la Cognoscibilité du monde ou de la foi en Dieu, c’est le fait que des hommes, aussitôt qu’ils découvrent l’un ou l’autre, se mettent à savoir absolument (la réalité première ou dernière), cessent de croire (au croire) et proclament à l’envi sur tous les toits du monde cet absolu d’une Cognoscibilité de toutes choses ou de l’existence d’un Dieu créateur. [8] A tous ceux qui savent de la sorte, je dois pourtant pouvoir dire sans encombre :
Je sais que 1 + 1 font 2 sans pour autant cesser de le croire ; je sais que je ne peux envisager d’autre croire plus enraciné en moi, plus pertinent pour moi que ce que je sais, que mon savoir. Pourtant je sais aussi que ma condition d’être au monde surplombe ce savoir, car je crois que ce que je sais est tout entier circonscrit par mon être homme. Non – je ne serai jamais un fidèle du dieu de la connaissance que l’Inter-dire humain a érigé comme notre « horizon ».
C’est là sans doute l’étape finale d’un dialogue ontologique entrepris avec les plantes et les animaux : un accord entre naturalistes sur notre équi-valence au monde. [9]
*
Le petit d’homme naît croire inconnaissant. Mais il découvre très vite l’existence de « la vérité », apprend que la nature (sinon ses aînés éducateurs qui l’éduque à le croire), lui a accordé une « distinction » qu’elle refuse encore aux autres êtres : ‘l’homme’ universel auquel il est prié de s’identifier se serait émancipé au fil du temps de l’être-croire animal, végétal, minéral. [10]Alors le petit d’homme se met bien sûr à « vouloir savoir » en même temps qu’il « prend conscience de soi », qu’il endosse ce moi dont la mission est, ajouté à d’autres moi, de connaître la Terre entière. [11] Mais le voilà qui s’interroge un jour sur ce qu’est être au monde et découvre ce que « comprendre » peut signifier d’autre, de plus solitaire, de plus solidaire.[12] On le voit alors qui se met à déclarer soudain vouloir désormais intégrer la vérité, son savoir et soi-même dans une création personnelle ou collective sans plus trop de souci de leur sainte trinité. On le voit préférer alors ce qui est présent – et son croire – à toute vérité. Il veut participer, dit-il, à l’espace commun à tous les êtres, sans plus aller y courir dire…
Trop de temps et d’énergie perdus à chercher un Ailleurs ou une place au sein de l’Inter-dire humain (la réussite sociale) – où être ! S’enquérir bien plutôt d’occuper au mieux l’espace présent commun et solidaire [13] – voilà ce qu’est plus sûrement dire-être* !
S’enquérir davantage du beau qui fait signe que du vrai qui fait sens.
Fut-ce par nécessité, la fonction du savoir-croire collectif humain – via l’Inter-dire, son relais – , fut jusqu’ici de nous arracher à la nature de l’être au monde, à la relation créatrice naturelle à toute chose, au profit d’une relation au « dieu » et au « nous autres » – exclusivement. C’est pourquoi nous ne nommons et ne parlons jamais des êtres qui nous environnent que par erreur,[14] que pour les connaître (fut-ce pour les aider ou les corriger), rarement pour se taire avec eux, faire simplement connaissance.
Au monde, nous ne nous préoccupons pas « d’en être », car nous avons posté en face à la fois notre « Dieu » (de la connaissance) et « nous autres » – pour le connaître !
C’est parce que nous savons que nous nous croyons « d’en face » ; c’est parce que nous fonctionnons perpétuellement en « mode savoir » que nous sommes effectivement en face !
Séparés du monde, reliés les uns aux autres dans un même exil intérieur de l’espèce tout entière, nous vivons accrochés à notre Inter-dire comme à un fil à plomb au-dessus du vide.
Aussi, indépendamment des bienfaits et autres bénéfices que procura aux hommes jusqu’ici leur schizophrène posture, celle-ci constitue une perpétuelle guerre, une colonisation par l’esprit [15]de tout ce qui est présent. Malgré l’ambition et les prétentions de la Raison, il ne faut ainsi s’attendre à aucune paix au monde venant de cette volonté philosophique ou scientifique de savoir qui toujours l’anime. Aucune paix ne sera possible parmi les hommes sans une paix des hommes avec tout ce qui est : [16] il faudrait commencer déjà par desserrer l’emprise de notre Inter-dire sur chacun de nous et sur chacune des choses…
[1] Ce ne fut pas toujours le cas, longtemps l’étranger était le barbare ou assimilé. Il aura fallu l’absolu de la vérité scientifique ou religieuse pour que tous les hommes deviennent « l’homme »… qui va avec. ‘L’homme’ objet de science ou être moral universel fut la première mondialisation d’un certain appétit de croire.
[2] Alors que tous les autres êtres (savoir-croire) au monde ont « choisi » un savoir-faire adapté au milieu et aux circonstances, l’homme-soi, lui, a choisi a parte de conquérir aussi le savoir « pur ». Une hérésie ? Scission opérée : L’homme-soi possède désormais un savoir D’AVANT faire. C’est là indubitablement une « victoire » sur tout ce qui croit, une victoire sur – l’être-relation ! (redite)
[4] Le mot « véritable » est ici un véritable pied-de-nez pour le verbe savoir ! Il est trop radical, il faudrait sans doute employer ici un terme plus diplomate pour ne pas heurter la sensibilité cognisciste !
[6] La Doxa de Parménide englobe peut-être l’irrépressible besoin humain de dire.
[7] Une « docte ignorance » ?
[8] L’Inter-dire a ses raisons (le savoir-croire de l’espèce) que les vérités qui circulent en son sein ignorent ; lui seul est le véritable dieu, en définitive, auquel tous se vouent ! C’est lui avant tout qui relie les hommes, lui la religion de leur parole… depuis qu’ils n’ont plus d’autres relations au monde que par leur dire !
[9] Si les fourmis devenaient géantes et savantes, la Raison les conduirait à écraser l’homme, espèce présentement nuisible. On peut aussi s’interroger sur le rapport historique éventuel entre la supériorité de l’homme sur l’animal (grâce au feu, notamment) et l’apparition du monothéisme célébrant de fait la supériorité de l’homme sur toutes choses et tous êtres.
[10] Preuves à l’appui : Langage, Histoire, Culture.
[11] Il doit apprendre gentiment s’il veut savoir. Mais que peut-il vouloir d’autre s’il est « bien éduqué » ?
[12] Il est remarquable en effet que la « solidarité ontologique » envers les autres êtres au monde émane de l’individu humain s’arrachant à l’individualisme ontologique… de la société humaine.
[13] Occuper autrement l’espace physique partagé avec les autres espèces vivantes est d’emblée occuper autrement l’espace politique humain.
[14] Il y a erreur à croire qu’elles nous environnent !
[15] Le fil à plomb est métaphore de la verticalité, de la norme, de la sonde qui enregistre tout.
07:01 Publié dans Après l'Etre, Parménide | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : naturalisation de la connaissance, Parménide, savoir-croire
14.05.2007
Dialogues ontologiques 2 et 3
II/ Idiosyncrasie du savoir
Mon « savoir à propos du croire » consiste à voir partout à l’œuvre, en chaque être individuel mais aussi plus généralement en chaque espèce vivante, le savoir-croire qui est le sien – en ses Existants.*
« Dis-moi quoi tu crois,[1] je te dirai d’où tu es ».
La généalogie esquissée ici n’est qu’une enquête.* Mon plaisir est de chercher, d’inventer / redécouvrir un ensemble passé de croires, un « état d’esprit » sans doute antique.[2] La méthode utilisée : voir dans tout être simplement les termes de la relation.[3] La formule pour chaque membre de la relation : « ce qui va avec ». Rien que de très primitif, en somme, sans trop de risque d’anachronisme à l’égard d’une époque qui m’intéresse, laquelle est indubitablement plus proche que la nôtre de la présence physique des choses, de ce qui est. Un des "Physiciens" de l’époque aurait ici peut-être précisé ceci : la distance parcourue [4] détermine l’espace où l’on se trouve. Ainsi, plus on s’éloigne du verbe croire et de la conscience de croire, plus on sait, ce qui signifie qu’on « parfait » son soi de sujet connaissant et qu’on accoste déjà en quelque pays de la Transcendance, toujours peu ou prou divin. L’Immanence d’un Principe, quant à elle, requiert d’aller plus loin encore, de dépasser la seule relation aux dieux, et même toute effective présence. [5] A l’inverse, moins on parcourt – et en l’occurrence les plantes et les animaux ne sont pas même allés jusqu’à la conscience de soi susdite – plus on est dans l’immédiateté, plus proche, sans le savoir, de toute autre présence. C’est le lot de l’inconnaissance « primaire », mais qui rend non moins compte de l'équivalence de toutes les présences. Dans le même esprit, toute réalité effective requiert donc un « lieu d’où » sa présence apparaît. L’expression « lieu d’où » vient compléter la formule précédente. Ainsi, par exemple avec « l’homme » (rapport au billet précédent : Signe après-coureur) :
La Doxa naturelle, parole jaillissante, se fit « oubli d’elle-même »…
… et ce faisant, l’oubli se condensa en une « conscience de soi ».
Un chemin fut ainsi parcouru de l’inconnaissance naturelle à l’oubli de l’être qui fit le soi, et permit ainsi l’émergence d’un nouveau verbe au monde (du moins ainsi que l’ont cru les hommes) : le verbe savoir.
Soi et savoir furent les deux plus grandes effractions jamais commises dans le royaume de l’être au monde. [6]
L’hypothèse émise plus haut d’un savoir-croire propre à chaque espèce, et donc également à l’œuvre en l’espèce humaine, remet ici en question la véridicité (validité, vérité, pertinence) du rapport de la conscience de soi humaine à son verbe savoir. Car ces autres espèces vivantes que sont les plantes et les animaux font tout autant au monde leur preuve par leur inconnaissance que les hommes par leur savoir ![7] Le fait que leur savoir isole les hommes des autres êtres (à cause que ce soi et ce savoir se croient non-croire au-dessus des croires) incline même à entériner l’hypothèse d’un savoir-croire humain qui évolue LUI AUSSI A L’INSU des intéressés. Un comble ! Que le verbe savoir inaugure de fait un rapport unique à toute chose, ce solennel et exclusif « face à face »* propre au « sujet connaissant », constituerait même une circonstance aggravante.
Avec l’être ‘homme’ apparut sur scène un homme se postant en face du monde, un sujet regardant fixement un objet, un être adorant son dieu : il « se reconnaît » et dis « je sais ».
En résumé, l’hypothèse d’un savoir-croire humain incline à penser que les hommes « savent » certes entre eux, mais ne savent pas ce qu’ils font, ne savent pas ce qu’ils sont – au monde :[8] Leur regard cognisciste porté systématiquement sur la moindre chose et le monde, plus les conditions qu’ils se sont imposés pour assouvir leur désir de savoir, les ont exclus de facto de toute conscience de participer quoiqu’ils fassent, pensent ou disent. Non, ils – cherchent. Et puis, donc, ils savent. Ainsi, « du point de vue de l’être en général », si je puis dire, le « soi » et le savoir humains sont bien paradoxalement issus d’un même « oubli de l’être », d’une façon d’être partout et en tous temps habituellement synonyme de croire, mais qui se serait donc là « oubliée » un instant au point de dégénérer en savoir. Le soi et le savoir des hommes pourraient bien être ainsi, à leur insu même, causes de leurs malheurs les plus grands, les plus pointus, car liés à la solitude d’un être abandonné du monde… [9]
III D’un paradigme à l’autre
Comment est-ce arrivé ?
A la seule force de Léthé, capacité de s’abstraire du croire et du monde, le savoir-croire humain, tout d’abord inconnaissant (comme tout être au monde), a donc fini par se scinder en deux : savoir d’un côté, croire (fides) de l’autre. Est-ce à dire que notre ‘homme’ est né schizophrène ? Pli, concentration sur un « soi » au point de s’annihiler en son « contraire », le croire jusque-là rayonnant s’est replié ici sur lui-même en tant que « savoir » ou bien « foi » ; il s’est divisé en une sorte nouvelle d’être au monde, bipolaire mais à la relation unique : au « Dieu » ou à la « Science ». [10] Toujours dans l’hypothèse d’un savoir-croire qui ne se déjouerait pas de toute scission :
Le résultat fut une scission de l’unité indissoluble [11] et un divorce consommé entre les parties : savoir OU foi.
Du savoir-croire originel, la foi (le croire qu’elle est) semble cependant être restée plus proche que l’insolent savoir : une sorte de signe résiduel qui résiste encore à l’assaut général du sens, un peu ce qu’un sentiment peut exprimer parfois comme résistance à la raison ; une sorte de soi qui, bien que soi, n’aurait pourtant pas oublié son savoir-croire an-egoïque* passé, son appartenance à « l’acte de foi » (pour le dire avec ses mots) que constitue le seul fait de vivre. Hélas, malgré ce sentiment d’appartenance, c’est à un Dieu-Nom* que la foi la plupart du temps se livre, dans un rapport unique avec cet Existant. Elle n’est pas ce qu’on pourrait ici espérer :
Une inconnaissance universelle créatrice, en l’homme reconnue comme telle…
Car la foi cherche manifestement elle aussi « ses preuves » au lieu de célébrer « l’acte de foi » qu’est être au monde (vivre). Ainsi, malgré leur divergence, une même attitude réunit les divorcés du savoir-croire. Le savoir et la foi issus de la scission du savoir-croire originel inaugurent l’ère ontologique, proprement humaine – du face à face :
L’ère du face à face : le Cognoscible face au savoir, le Dieu face à la foi.
Le viol et la mission
Si « soi » et « savoir » sont deux effractions de l’être au monde, alors Alétheia pourrait bien être cette défloration « savamment » organisée (fut-elle effectivement féconde) du Léthé (oubli, inconnaissance) et de la Doxa (opinion), caractères naturels de l’être au monde.[12]
Le retrait à l’égard du monde serait cette posture prise par des hommes déflorant leur propre présence « en vue » d’une Vérité.
Pareil retrait fut forcément un sacrifice. Ce sacrifice fut honoré parmi les hommes, ils le déclarèrent divin, et divine la Vérité par là découverte. Divin, selon eux, « est » désormais « l’Etre en-soi » (et non plus l’être au monde – voyez l’oubli du monde et le passage du verbe au Nom) et aussi celui qui « connaît la vérité », lequel du coup se voit octroyer une identité personnelle :
Je pense, je crois, je sais – donc j’ai un moi, je suis.
« Divin » veut dire ici ce retrait victorieux du monde dont seul un dieu est pourtant, ontologiquement parlant, capable. L’homme escalade son propre désir et – révèle par là l’origine éminemment pieuse de la volonté de savoir.*
Alétheia, emblème de la vérité-savoir d’abord personnifiée en déesse,[13] procéda donc bien d’un retranchement ontologique. ‘L’homme’ qu’elle épousa eut à vaincre la parfaite inconnaissance présente de toutes choses et de tout être. Il eut à savoir « pour tous », de façon héroïque, afin de constituer pour lui-même quelque relation nouvelle et privilégiée en tant qu’il inaugurait ainsi un nouvel être au monde – entendez quelque Vérité-homme sur l’autel-Monde du Dieu de la Création ou du Dieu de la connaissance. Sa mission. Il fallut « pour cela » que le savoir-croire propre à ‘l’homme’ puise dans sa capacité à se dépasser lui-même ; il lui fallut vaincre cette inconnaissance qui jusque-là le faisait trop simplement être :
Cesser d’être – pour devenir enfin à partir du seul vis-à-vis divin.
L’expression n’est pas sans ironie puisque le verbe « être » désigne ici un devenir ressenti comme déficient car précisément pas celui dont rêve l’homme. En l’occurrence, elle peut se lire plus précisément comme :
Cesser de devenir sans être pour devenir enfin être au seul contact du divin.
En conclusion, notre volonté encore actuelle de savoir trouve peut-être ses racines dans un désir passé de vaincre et de s’émanciper toujours plus de cette « indissoluble moitié » qui nous livre sans cesse au devenir sans être,[14] nous cloue à la terre et aux choses matérielles, nous livre à un corps qui n’en fait qu’à sa tête (son savoir-croire inconnaissant), cherche de la façon la plus éhontée à nous priver de notre liberté, de notre esprit de soi, de nous-mêmes... « Je crois, je sais, je suis », dès lors, est déjà indubitablement une victoire :
Rencontre, en la personne de ‘l’homme’, du savoir-croire universel avec sa propre dissolution…
*
Mais bien sûr, on n’est pas obligé de croire une seconde en l’hypothèse d’un savoir-croire qui se laisserait ainsi jouer par le soi de l’homme. On n’est pas obligé de croire que ‘l’homme’ – pour le dire en des termes plus académiques – échappe réellement à sa nature par sa capacité à fonder Culture. Après tout, si Alétheia est divine, elle est elle-même l’œuvre d’un savoir-croire dont on peut dire de la même façon qu’il est tout aussi divin, voire « plus encore » ! L’opposition traditionnelle entre Nature et Culture peut être ainsi revisitée au point de laisser entendre ici que cette dernière n’est que la face intérieure d’une sphère [15] ontologique naturelle – l’espèce homme – toujours soucieuse, par son autre face, d’occuper le terrain ontologique – ce que corrobore tout à fait la façon dont s’alimente et fonctionne l’Inter-dire humain.[16] Alors le dernier mot pourrait bien être ici « l’Etre est » de Parménide, dans le sens de :
Le savoir-croire persiste quoi qu’il arrive en chaque espèce vivante, à l’in-su même de la plus savante d’entre elles...
[1] C’est-à-dire ce que tu fais exister (supra), tes Existants pour toi. Chez un minéral : à travers ses seules propriétés physiques, chimiques, etc.
[2] Ce plaisir créatif justifiera qu’on pardonne, le cas échéant, les excès dont souffre peut-être ce texte.
[3] En vertu de son statut d’être-relation original, et en dépit du face à face cognisciste habituellement de rigueur. (Supra)
[5] Cf. le billet Signe après coureur I.
[6] La découverte-invention du soi a permis entre autres choses la foi et le savoir, c’est-à-dire d’établir un autre type de relation, un autre « dialogue ontologique », celui établi désormais avec des objets « transcendants ». Voir plus loin.
[7] Sinon mieux, car que je sache, aucun ne menace la planète autant que l’animal homme ! N’était la nuisance actuelle de ce dernier sur toutes les autres espèces, la plupart de celles-ci s’en tirent plutôt bien eu égard le challenge qu’est vivre, et leurs prouesses en matière de ruse, d’invention, de transformation, d’adaptation etc. sont tout à fait en adéquation à l’espace occupé par tous. Il n’y a que l’homme pour inventer des attitudes qui ne sont pas naturelles, si tant est qu’elles soient même requises. Il en ressort non seulement des objets (des Existants) nouveaux, mais surtout de nouveaux espaces « où être » : des corps humains se mettent ainsi à vivre « en esprit », en l’espace du mental...
[8] Faute au moins de se comparer à ce qui a partout cours, tout autour d’eux, en matière d’être au monde.
[9] Et non pas « au » monde, comme l’étaient les gnostiques par exemple.
[10] Voir le lien profond qui unit, semble-t-il, les origines de la religion à la volonté (plus ou moins intelligente) de connaissance.
[11] Etre-relation dont la dynamique s’alimentait jusqu’alors de savoir-croire.
[12] Cf. billet précédent Signe après-coureur.
[13] Histoire de faire la transition, dans les esprits, entre Personnification et Concept pur ?
[15] A l’image de l’analogie qu’opère Parménide, si j’en crois K. Reinhardt, entre le cosmos naissant et la pure logique en matière d’être.
[16] A l’échelle individuelle, la question du retrait victorieux se pose peut-être ainsi : ma souveraineté totale sur tout ce qui m’entoure ne me coupe-t-elle pas de la réalité des autres êtres ?
08:30 Publié dans Après l'Etre, Parménide | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
07.05.2007
Dialogues ontologiques 1/5
[Epistémofolie]
NB/ Ce qui suit ne diffère pas de ce qui précède (le billet « Signe après-coureur ») quant au rapport implicite entre le fond et la forme. Il se présente seulement plus volontiers comme une création personnelle. On devinera sans peine le fruit d’une « autopoïèse » et l’exemple de créativité auquel la vérité suivante invite.[1] Hélas pour moi je n’ai guère de talent stylistique et donc, pour ce qui est de la « phylogenèse » et de la reconquête et du renouveau potentiel de la parole que le verbe savoir a trop longtemps usurpés – le « scénario » du présent court texte – je n’ai guère d’autre capacité que de le dire en des termes analogues aux précédents.
J’aimerais savoir le dire comme les poètes [2]
I/ Inconnaissance ontologique
Il était une fois…
L’inconnaissance ontologique est croire vital, elle obéit à des signes. Originelle, naturelle et manifestement universelle. [3] Le savoir-faire, le savoir-être, le savoir-croire, autant de façons de dire comment fait l’être, « en sont ». Les plantes et les animaux en attestent par leur « inconscience », ou du moins par l’absence chez eux de « soi », du soi afférant au verbe savoir, prérogative cognitive du seul être homme. Seul le savoir dans la conscience de soi de l’homme, en effet, en tant qu’il (ce savoir) se définit comme « anti-croire » de toute sorte, est prétention à une vérité autre qu’ontologique.
En ce sens, la vérité du savoir ne pouvait circuler que parmi les hommes et devait de surcroît les isoler des autres êtres vivants...
… un étrange dialogue
Une certaine fleur possède une très profonde corolle. Or, comme fait exprès, seul un certain petit oiseau est muni de ce long bec qui lui permet de la pénétrer et assure ainsi la pollinisation. Lequel de ces deux s’est « adapté » à l’autre ? Des coïncidences de ce type, des complicités « dialectiques » de cet ordre sont légion dans la nature.
Chacun collabore avec l’autre sans savoir, quelquefois sans même le voir – et ça marche ! [4]
Savoir-croire
« Savoir-croire »* est ici le terme générique opportun pour désigner la capacité créatrice de tous les êtres vivants,[5] malgré l’absence en la très grande majorité d’entre eux du noétique rapport conscience de soi / savoir. J’emploie les mots « croire » et « savoir-croire » de préférence par exemple à « énergie » ou « instinct » en ce que les deux expressions conservent l’idée de relation. Savoir-croire indique bien la relation constante que signifie le verbe être, et la faculté d’en établir de nouvelles par une sorte de dialogue, en dépit de l’absence manifeste de pensée et de parole.
C’est ce « dialogue » constructif entre une plante et un animal par exemple, en dépit de l’absence manifeste chez l’un comme chez l’autre de toute pensée, [6] qui est proprement la créativité susdite et interroge au plus profond notre pensée et notre parole humaines. [7]
Notre parole humaine s’inscrit ainsi dans une relation plus large entre les êtres, muette, nourrie de signes.
L’inconnaissance ontologique au monde sign-ifie et entre en dialogue mais ne (se) sait pas. Je veux dire : dans la mesure où ce dialogue se fait de la sorte, et que nous-mêmes, hommes, participons d’un même monde (on peut le croire légitimement), nous avons alors peut-être à tenter à la fois de comprendre hors nos prérogatives cognitives ce qui constitue le support même de cet échange, et donc à éclairer à rebours de façon nouvelle, c’est-à-dire à la lumière de cette participation générale « muette » et « par signes » de tous les êtres au monde, la valeur ontologique de notre propre parole.
Ce constat à la portée de tout honnête homme, cette troublante corrélation entre des êtres qui ne se savent pas et n’ont pas le même langage (quand seulement ils en ont un !) est en tout cas pour nous un signe qui peut susciter en nous, sinon une compréhension ontologique de notre dire au sein d’un dire-être universel, du moins une sagesse de celui-ci :
Ne plus cantonner la valeur et la compréhension de notre dire aux limites de notre seule mondanité.
Or c’est là précisément l’habitude propre au verbe savoir sur lequel nous avons tout misé collectivement : il enferme l’être homme de chacun de nous dans les rets de l’Inter-dire et isole de surcroît celui-ci des autres savoir-croires ontologiques présents au monde.
Comme si là seulement, à travers cette fonction interne et pointue de la parole humaine, le problème de l’être au monde pouvait être approché et peut-être résolu. Comme si l’être homme – et le monde ! – n’avaient de sens qu’au sein de l’Inter-dire humain…
Lignes de force
1/ Comment par exemple une plante et un animal dialoguent-ils entre eux dans les conditions susdites d’inconnaissance, au point cependant de collaborer et même de se transformer morphologiquement si besoin est, en dépit de toute « intention égoïque » de leur part ? Sont-ils « mus » ? Faut-il imaginer une force qui ne serait pas « l’intention » mais que nous ne pouvons appréhender que comme telle ? [8] Alors le « même » de Parménide, tout d’abord si encourageant, ne traduirait donc qu’un vœu pieu ? Faut-il envisager avec force l’hypothèse d’un dieu ordonnateur et tirant partout les ficelles ? Mais alors quelle validité accorder encore, dans ces conditions, au soi et à l’intention « propres », et en définitive à l’homme dans sa prétention à dire le verbe être ?
2/ Pareille légitime naturalisation du savoir ne remet-elle pas en question la volonté de même nom ? Devons-nous donc revoir aussi notre propre concept de volonté ? Et par suite reconsidérer également toutes les définitions de ces nombreuses activités (mentales ou physiques) liées selon nous à la seule centrale et centralisatrice pensée : « se représenter », « calculer », « projeter », etc. ? Allons-nous peut-être en arriver à nier l’évidence du rapport de notre volonté à notre penser ? Jusqu’à inscrire notre volonté dans une parole certes nôtre, mais qui cependant nous dépasse ?
3/ Traditionnellement, « la » pensée seule parle : « je » parle parce que « je » pense. C’est le verbe « penser » un qui fait que « je », sujet du verbe penser, est également un. Et c’est bien la raison pour laquelle l’Un qui sert de modèle à bien des conceptions et autres appréhensions est toujours seulement considéré soit comme Transcendance, soit comme simple individu, un exemplaire, un Moi. Mais d’un point de vue (ontologique) où le verbe penser n’a pas ces prérogatives, c’est l’Un au contraire qui est inscrit dans le multiple de chaque individu, à titre d’emblème, à l’image précisément de « la » pensée de chacun se débattant toujours au milieu d’une multiplicité de volontés siennes et pour la plupart – muettes...
Nous avons beaucoup à découvrir. Que nous croyons. C’est-à-dire d’où nous croyons et dans quels espaces nos Existants,*pour leur part, « sont ». [9] Mais cela signifie que nous ne pourrons jamais prendre conscience que d’une infime partie – celle liée à notre penser, pire ! sans doute cette part seule qui nous relie à nos semblables…
[1] En filigrane, le plus difficile à comprendre : seule quelque intelligible mythologie peut participer de la vérité universelle de l’être au monde. Non pas n’importe quoi ni même l’œuvre d’art en tant que telle, mais la vérité dont on fait l’expérience quand on se met à croire personnellement comme tout ce qui est, et dans un même espace commun
[2] Il serait heureux que le Net devienne (s’il ne l’est pas en quelque coin) un réseau fléché de créations personnelles ou collectives renvoyant sans cesse l’une à l’autre, l’une s’inspirant explicitement de l’autre, dans une volonté commune pour nous de participer, d’occuper le terrain par une même façon d’être.
[3] Seul l’homme aura fait un moment illusion.
[4] Voir l’exemple de l’araignée et de la mouche cité dans le billet de « Dehorsdedans » du 11 avril. Même question posée par Richard G. (http://richardg.blogs.com/) à propos d’un papillon arborant sur ses ailes le portrait d’un autre animal.
[5] Ce que nous nommons, toujours à minorer étrangement la part de créativité : « adaptation au milieu ».
[6] Sans oublier qu’ils n’ont, la plupart du temps, pas de langage commun !
[7] Je renvoie ici au billet où il fut question d’une nature qui agit et évolue comme si elle pensait.
[8] Puisque pour nous toute action nécessite un sujet.
[9] Le plus simple pourrait accomplir le plus vrai : « nous savons que nous croyons ». Et puis ce serait tout, et puis ce serait cela le monde. Mais l’être-relation a tout de même encore à révéler l’espace de son effectivité. Motif de dire.
07:20 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (45) | Envoyer cette note | Tags : dialogue ontologique, savoir-croire, naturalisation de la connaissance
30.04.2007
Une écologie du dire ?
Joruri, le 28 février dernier a écrit :
< L'entredire me semble ressortir d'une asocialité farouche ! Peut-on se constituer hors de toute vérité ? N'est-ce point en combattant des vérités transitoires que l'on parvient à des vérités futures ? Et d'ailleurs tout le travail sur l'entredire n'est-il pas lisible dans cette vérité qu'il y a une nécessité de la PAIX dans les relations entre les êtres ? La paix n'est-elle pas la VERITE sous-jacente qui oriente votre travail ? Et même les vérités ne sont-elles pas le préalable sine qua non de l'émancipation à leur égard et à l'égard de l'esprit groupe ("les autres ") ? >
NB/ Je réponds ici en partie. Le signe * équivaut à supra. La parution de ce billet a été pré-programmée. Je serai de retour mardi ou mercredi.
____
Le sens d'une sagesse du dire vise précisément, pour moi, ce potentiel dire la vérité. Voici donc : je concède une vérité cachée de l'être au monde à côté d’une vérité mondaine qui justement la cache,[1] ET aussi une possible éthique de la communication issue de leur confrontation, oui ! Mais je m'empresse d'ajouter, concernant du moins la vérité de l’être, qu'on ne peut la dire autrement qu'en étant, qu’en entérinant par notre façon d’être (privilège humain), c’est-à-dire par notre conscience d’être au monde. Point de Totem en vue, donc, comme vous disiez tantôt justement, sinon, si je puis dire :
« La figure dessinée par notre danse sur terre ».
Non pas qu’on ne puisse dire cette vérité parce qu'elle serait transcendamment ineffable et moi un mystique de quelque révélation, mais plus prosaïquement parce que notre être au monde précède et conditionne ante veritatem (sauf erreur d'orthographe) notre propre dire même. La vérité dicible est en bout de chaîne, une bulle de savon dans l’histoire de l’air sorti de la bouche des hommes,[2] et qui prétend à rebours signifier, contenir (!) et pas seulement dire tout ce qui « est » et tout ce qui « fut » (excusez du peu !). Pareille parole empiète pourtant là manifestement sur l’ineffable domaine de l’être au monde qui appartient justement – à tout le monde ! Autre figure de la chouette de Minerve qui, comme on sait, ne se lève qu’à la nuit tombée :
La mouche du coche ! Entendez, prétendument : « le sens de la présence ».[3]
La vérité dicible est aujourd’hui économique,[4] elle se situe donc très loin devant en aval de l’embouchure ontologique de notre dire. Mais elle n’en rend nullement compte ! « Oubli »,* peut-être ? Le verbe dire humain s'est largement passé de vérité spirituelle détachée, en-soi, durant des millénaires et, circonstance aggravante pour ses prétentions à dire MAINTENANT la vérité ETERNELLE, sa survenue (à elle) n’a manifestement eu de tous temps d’autres mobiles parmi les hommes que politiques ! Et donc la vérité hors (la vérité de) l’être ne regarde au fond que les hommes ; une « affaire interne »... !*
Or moi, la vérité de l’être au monde dite aussi par les plantes et les animaux me comblerait !
Partant, il ne nous reste plus de vérité à dire que celle à laquelle vous faîtes allusion : celle qui nous relie les uns aux autres !
Tragique Inter-dire alors donc, si les autres êtres vivants (et toute matière même !) ne sont pas conviés à la Vérité par leur présence ![5]
Mais tout comme la vérité dicible, sa fille aînée, nous savons que l’Inter-dire humain est nécessaire à toute civilisation ! Donc je n'ai rien dit, je suis. Et je vous parle pour vous dire tout ça, ce mélange, cette vérité là, multiple, bariolée, véritable « vache bigarrée » comme dit N., dont on extrait, ensemble ou seul, cela seul qui est dicible pourvu – de communiquer. De se renvoyer l’un à l’autre quelque chose. On garde pour soi ce qu’on ne peut dire. On ne veut dire que ce dont on peut faire commerce. Mais voyons : et si l’on se mettait une bonne fois à dire-être tout d’abord au monde, [6] les hommes l’entendraient-ils de cette oreille ? Non, bien sûr, ils ne comprendraient pas, ils n’y verraient qu’arrogante intention : « Je n’ai rien à VOUS dire » (Supra). Et pourtant…
Et pourtant ce n’est qu’au monde qu’une paix entre les êtres peut être signée ! Que vaudrait une paix entre les seuls hommes quand leur Vérité, purement économique, resterait exclusive à leur façon d’être ? [7]
Mais vous savez ce que c'est, toujours on cherche quand même ! Alors je vous fais lire encore ceci, qui pourtant ne vous éclairera sans doute pas plus : "Dire-être l'être" est la formule pour contourner l'impossibilité de dire l’être,[8] impossibilité due au statut ontologique du dire même ! Elle signifie bien que je n'ai pas ici dit « l'être » mais que je compte le "dire" quand même, à mon tour, DE LA FACON que le disent tous les autres êtres au monde.
Emboîter le pas du verbe présent en chaque être au monde…
…mais non sans veiller encore, en tant que je m’adresse à d’autres êtres « homme » au monde, à désamorcer par avance le danger d’exposer « l’être » à une quelconque théologie que je pourrais prendre plaisir à concevoir.[9]
[1] Le verbe savoir lié à la vérité mondaine se fonde sur un « oubli » du croire et du dire naturels et ontologiques partout à l’œuvre (cf. billets précédents).
[2] « Flatus vocis », l’expression existe depuis longtemps semble-t-il.
[3] La recherche du « sens de l’être » entreprise par le jeune Heidegger relève de cette prétention cognisciste décrite dans le billet « Signe après-coureur ».
[4] Le temps est révolu où il suffisait à Certains de dire pour que ce soit vrai ou fait. Il nous faut aujourd’hui nous référer à quelque Instance commune susceptible de juger de la valeur de notre dire ; instance que chacun a faite plus ou moins consciemment – sienne.
[5] Notre rapport aux morts déterminerait-il notre forme d’esprit ? Le lien en tout cas semble historique : à l’époque où les morts étaient PRESENTS parmi les vivants (et pas seulement dans leur cœur et leur mémoire), l’esprit des hommes s’en tenait partout à la présence (y compris celle des esprits donc). Aujourd’hui, notre esprit est tourné vers les « Lois de la nature », et les morts, comme si c’était là un fait concomitant (c’est là mon hypothèse), sont une figure semblable de L’ABSENCE (fussent-elles vraies à leur façon). A moins de « croire aux esprits », l’affect est désormais le seul espace où ils sont encore présents (je ne parle pas de la tombe, du lieu de re-cueillement…). Mais est-ce véritablement un lieu ? Et quel est le lieu des Lois de la nature ?
[6] Je renvoie ici au billet et comentaires faisant allusion au préalable « soi », seul susceptible de comprendre toute présence comme façon d’être au monde.
[8] On n’en meurt pas et on n’en ressent pas nécessairement de si cruelle frustration ! Mais on peut gâcher sa vie à s’entêter à vouloir savoir et le dire aux autres.
[9] Je reprendrai cette question de la place de la parole dans le dire-être au monde dans le prochain billet : Dialogues ontologiques.
<>
07:00 Publié dans Après l'Etre, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : sagesse du dire, écologie, vérité cachée
23.04.2007
Signe après-coureur (2)
Contre l’oubli des hommes et des évènements marquants s’érigeait Mémoire, mais la Mémoire contaminée par le doute engendra l’Oubli de l’être au monde sur lequel se fonda le verbe savoir. [1]
Opinion, Doxa
Si la vérité de l’être au monde ne se sait pas, alors elle ne peut être « l’objet » que de cet autre verbe, celui-là auquel le verbe savoir de tous temps s’oppose : croire. Mais non en tant que ce verbe croire s’opposerait, réciproquement, au verbe savoir : il l’englobe ! C’est en tant qu’elle ne se sait pas, disais-je plus haut en note, que la vérité de l’être nous permet de comprendre le verbe croire à la fois comme signe, comme identité ontologique (pour nous et chaque chose) et comme mode nouveau – voire requis comme dire-être – « d’appréhension » humaine de l’être.[2]
Doxa, l’opinion, est généralement le nom donné au dire de ce verbe croire dénigré de tous temps par le verbe savoir et pourtant « vital », signe et signature expresse de chaque chose ou être présent au monde. « Croire » (qu’est aussi malgré lui le verbe savoir) est ontologique. Chez Parménide c’est également nuancé : il n’oppose pas le verbe savoir au verbe croire – catégories bien trop étroitement psychologiques pour nous – comme il oppose systématiquement être et non-être. Il oppose la vérité à l’opinion (Doxa), « ce qui est » à un certain dire. C’est dire une fois de plus combien « mêmes » sont, selon lui, la vérité et le verbe humain (savoir) qui l’accompagne,[3] mais c’est dire également combien le croire ontologique peut s’égarer en matière de dire, par exemple quand il nous ferait dire que le non-être « est ». Voilà une nuance relative au dire lié au croire qui permet de comprendre pourquoi Parménide consacre la deuxième partie de son Poème à la Doxa – alors que le non-être n’est pas. Parménide ne condamne pas le verbe croire au nom du verbe savoir, mais un certain dire opposé à la vérité de l’être : l’opinion.
Vérité, Alétheia
Dans le « même » parménidéen vient s’inscrire toute l’histoire du rapport étroit depuis son origine entre la Vérité et le verbe savoir. Savoir s’abstraire – scinder et se retirer – c’est bien ce que traduit l’origine de la vérité en tant que « retranchement ». [4] Retranchement à l’égard du monde mais aussi de ce qui fait l’erreur ou l’illusion des autres hommes : ce qu’ils croient. [5]
Voilà des mots en tout cas qui confirment la nature abstraite de la nouvelle déesse ! Elle donne l’exemple, montre le chemin : il faut soi-même s’abstraire à son tour de la réalité de l’être telle qu’elle nous apparaît, dans sa diversité, ses flux et ses reflux, son « intenabilité », et rejoindre ainsi « l’insensible Intelligence », si je puis dire, d’une Vérité sise par-delà les contingences. Mais pareille interprétation de Parménide est déjà toute religieuse ! Parménide ne dit pas aussi catégoriquement :
« Les hommes croient, le monde nous trompe ; il faut s’en écarter. En route vers le savoir la vérité ! »
Je ne dirai rien ici des origines probables de la volonté de savoir (effroi, révolte, nécessité de vaincre les Eléments, les bêtes sauvages et les hommes, développement du cerveau, ambition personnelle, influence du milieu, Inter-dire, etc.) ni de l’aliénation ontologique que célébra à l’époque moderne la naissance et les conditions d’exercice du « sujet connaissant » : aliénation du soi au soi du seul sujet connaissant / aliénation du monde à sa seule cognoscibilité – deux faces d’un même « en-soi » figure de l’Etre (supra). Je voudrais ici simplement articuler l’Alétheia, telle qu’elle survit aujourd’hui encore, à ses véritables tenants d’un côté (le verbe croire et un certain oubli de l’être) et à un autre aboutissant que l’Inter-dire, de l’autre : « Dépasser la vérité » à son tour, en quelque sorte, mais sans prétention, sans vouloir rien à ériger à sa place, sans avoir pour autant à retourner simplement en arrière, sans avoir non plus à tout oublier des fruits de l’oubli qu’amassa durant des siècles notre savoir ; enfin sans prétendre vénérer Léthé et Doxa par-delà Alétheia. Il s’agit d’admirer le déploiement de cette dernière, mais non sans l’avoir réenracinée dans la généalogie de l’être homme au monde.
« Réenraciner le verbe savoir et la vérité », et ainsi les dépasser, simplement pour rejoindre l’être au monde.
Léthé, entre Doxa et Alétheia (l’oubli entre l’opinion et la vérité)
« La Moira (destin) de Parménide et le kriptestai (se cacher) d’Héraclite paraissent se rejoindre pour s’éclairer réciproquement dans ce rapport à la Léthé qu’est par essence Alétheia. » nous explique Beaufret. (…). « Héraclite dit ainsi de l’Alétheia qu’elle ‘aime’ Léthé ».[6] Connaissant la nécessité (destin) d’oubli de l’être qui règne au sein de l’Inter-dire humain – le sens aux dépens du signe –, la transposition est aisée :
Dans le verbe savoir, c’est le croire-signe qui aime à se cacher !
Léthé et Doxa du côté de l’être
Si Alétheia est à Léthé ce que la nature est à l’amour de se cacher (c’est l’idée de Beaufret), alors la vérité dont il sera maintenant question aimera peut-être cet « oubli délibéré » qui nous permettrait de voir la présence de toute chose, la nôtre propre comprise, dans une participation, voire une contemplation non cognisciste du monde.
En ce sens, Léthé et Doxa apparaissent pour nous potentiellement du côté de la compréhension muette de toute présence (par opposition au savoir la chose même), compréhension muette que ne peut qu’envier l’Alétheia (traditionnelle) et sa parole briseuse du silence vrai de la présence : elle l’envie pour leur proximité plus immédiate à l’être au monde.
Mais bien sûr, si Léthé et Doxa sont en quelque façon la proximité immédiate de l’être au monde, alors pour nous autres, hommes d’une longue Culture, seule une sorte d’intuition et de retenue post-épistémologiques peuvent nous permettre la compréhension de ce silence de l’être. Elle nous inspirerait alors l’oubli délibéré mentionné plus haut. Non pas qu’il soit question de renier notre somme de savoirs accumulés, mais de bien voir que :
La conscience de la valeur de Léthé et de Doxa ne peut être que postérieure à la volonté de savoir.
On connaît l’avènement du doute qui a permis à la vérité de devenir enfin objet de recherche.[7] C’est avec ce statut-là que la vérité a acquis le sens qu’elle a pour nous aujourd’hui encore. Je passe ici sur les raisons pour lesquelles la Raison, à l’autre bout de son parcours, est aujourd’hui en crise et dé-bouche (…) potentiellement sur un nouveau sens donné à la – parole.[8] Que ce fut en son Nom ou simplement à l’aide de la Raison, ce que les hommes du 20ème siècle ont fait à d’autres hommes et à la Terre suffit amplement à justifier la crise.
En ce sens, Léthé et Doxa ne sont désormais plus simplement ce pauvre statut ontologique de l’être au monde d’avant la vérité, c’est-à-dire le « croire » et « l’opinion » de tout être inconnaissant au-dessus duquel trône la Raison humaine, mais ce que nous devons interroger de façon nouvelle pour sa proximité à l’être – et à la Terre (écologie).
Il est alors peut-être question là, pour notre verbe savoir (et nos certitudes !), de faire retour, de « faire oubli » – et donc de faire une nouvelle fois abstraction, oui, mais cette fois – de lui-même !
Léthé et Doxa furent-ils l’inconnaissance originelle et a priori, [9] ils nous désignent désormais une certaine volonté a posteriori d’ignorer au service de l’être au monde.
« Létheia », sagesse du dire, retrouvailles.
Qu’on me pardonne ce néologisme de circonstances. Il veut simplement célébrer les noces de Léthé (l’oubli de l’être, signe de la connaissance mondaine) et d’Alétheia « éternelle », la présence retrouvée au prix (x2) de la dure volonté de savoir. « Létheia » est ici retrouvailles !
L’homme de ces retrouvailles est « revenu » de la connaissance, du verbe savoir. Son croire désormais l’englobe comme riche passé, et il l’utilise comme une marche pour son retour à l’être au monde. Il sait désormais qu’en toutes circonstances et quelle que soit l’époque il – croit. Il comprend maintenant qu’il lui faut se servir de son savoir pour croire, c’est-à-dire – pour créer ![10] Telle lui apparaît la nouvelle nécessité – éternelle nécessité maintenant ! Il sait que c’est en créant à partir de ce qu’il sait qu’il rejoint au mieux l’être au monde sans rien perdre pour autant de ses prérogatives ontologiques. Bien au contraire ! Mais il ne veut plus s’enfermer dans le dur être de l’Inter-dire : c’est en créant que lui apparaît la vérité, il l’expérimente et fait signe.
Il ne signifie pas le monde, il rend au monde comme un peintre rend en peinture, un musicien en musique, un penseur en mots…
Ce savoir nouveau est rieur. Sa spécificité : être passé par le savoir sérieux et revenu au croire naturel et créatif par un chemin détourné. Présence ! Un transfuge, oui, mais comme un amnésique retrouve la mémoire et se souvient pourtant de ce qu’il a entassé durant son oubli. Pour autant, la boucle est intelligemment bouclée : conscient de participer par son croire, plus que jamais notre homme est. Il est comme tout ce qui est au monde (supra). Il laisse désormais aux ouvriers de la science et aux fervents de la certitude leur croire spécialisé, et aux enseignants la dure tâche de faire savoir... Lui est déjà en route vers son prochain croire, sa prochaine création, récréation ; il apprend désormais avec toutes choses et tout être, à simplement – faire connaissance. Non plus « ce » qu’ils « sont », mais comment ils font, les uns et les autres, pour être au monde. Ca l’intéresse. Ils en discutent…[11] Bien sûr, la parole de sens (parole en vérité) relie ces choses par l’esprit à quelque institution humaine, mais notre homme sait avant tout que
Parole faisant encore signe par-dessus ce qu’elle sait est le véritable flambeau de présence ; elle nous relie par le corps à toute chose et tout être dans l’espace écologique de la commune respiration.
*
Ce texte paraît-il difficile à comprendre ? Le plus dur à comprendre n’est pas là. Il est de comprendre comment retrouver la facilité d’être. Le savoir seul, ce verbe savoir sur lequel on nous a appris de tous temps qu’il fallait tout miser ou presque, ce verbe savoir qui n’offre de dé-bouchés que thétiques, moraux, polémiques, dialectiques, professionnels et autres pédagogiques (c’est-à-dire exclusivement tournés vers l’Inter-dire), sert mal l’être au monde comme tout ce qui est. Il nous donne l’illusion d’un comprendre le monde alors même que, tentant de le saisir, nécessairement à ce geste-là – il échappe.
« Homme ! Tu es 100 % homme, un être qui a désormais tout de l’homme – mais tu es aussi, aujourd’hui plus que jamais, rien qu’homme, soigneusement enfermé dans une volonté exclusive de savoir qui conditionne depuis longtemps ton dire. Tu es homme dans « l’homme ». N’« es » -tu pourtant pas – et donc au monde – avant d’être homme ? » [12]
___
[1] Le verbe savoir…. et la conscience de soi ! On notera en effet avec attention que la vérité en termes de recherche (noétique ou esthétique) fut contemporaine de l’émergence en Grèce de personnalités qui désormais signèrent leurs œuvres. Homère, en ce sens, est nécessairement un nom d’auteur attribué a posteriori par une époque ultérieure. Sans doute peut-on alors dire : aussi longtemps que l’Etre est, l’individu n’a pas de raison de chercher – et donc d’être une personne. Cf. B. Snell, La découverte de l’esprit ; pour la notion de personne, cf. J.P. Vernant, Mythe et pensée ; etc.
[2] Ca n’est pas le lieu de dire le réenracinement éventuel de notre verbe savoir dans l’être au monde, ce sera l’objet d’un prochain billet.
[3] Cf. première partie de ce billet.
[4] C’est là l’interprétation de Beaufret, non pas ce que dit Parménide. Pour ce dernier, le chemin de la vérité s’écarte du sentier pris par les hommes. Ils n’ont pas « en vue » la même chose.
[5] « Arc et lyre en quelque sorte, la nature aime à se cacher. La nature : autre nom pour l’Alétheia même ». Violence et harmonie secrète, telle est la vie, telle est aussi désormais l’autre nom de la vérité. Mais où est donc son harmonie secrète ?
[6] Déjà cité plus haut.
[7] Cf. « La découverte de l’esprit » Bruno Snell
[8] C’est quand même tout le sens de mon propre dire !
[9] Je dis inconnaissance plutôt qu’inconscience, qui sous-entend toujours quelque déficience, voire « irresponsabilité ».
[10] Je dis bien créer, et non tirer profit – profit que la Raison n’a eu de cesse durant tous ces siècles d’adorer en sous-main et de soigneusement cacher en première intention.
[11] Cf. prochain billet « Dialogues ontologiques »
[12] Cf. Entre réalité-monde et Inter-dire III.
07:30 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note
16.04.2007
Signe après-coureur (1)
Alétheia (Vérité) : premier Principe, déesse d’un nouveau genre.
« La déesse de Parménide n’est pas déesse de la vérité comme Apollon est le dieu de la poésie. Elle est la vérité, elle est retranchement. », écrit J. Beaufret dans son ouvrage consacré à Parménide. Est-ce à dire qu’elle est « au-dessus » ou « en dessous » des dieux et déesses, ces Puissances personnifiées ? Ou bien plutôt une déesse d’un nouveau genre ? Il se peut en effet qu’elle soit le premier exemple d’un dieu-concept, première abstraction au sens encore actuel du mot, complément de nom.[1] Elle serait donc une pure abstraction eu égard ces dieux invisibles, eux aussi, mais bien plus présents et bien plus manifestement actifs puisqu’ils interviennent sans cesse dans les affaires humaines. La vérité selon Parménide est peut-être un des premiers principes dans l’histoire de la pensée.
La nature de cette Vérité-là, toute nouvelle, forcément « aime se cacher » :[2] elle est de ne pas apparaître tout d’abord ; elle est d’apparaître longtemps même après les dieux !...
«Vérité n’est qu’une voix, mais elle se réfère elle-même à une déesse supérieure : l’Anagxé ou la Moira », nous dit encore Beaufret. Vérité n’est qu’une voix mais elle est la voix de la nécessité à laquelle même les dieux obéissent… La vérité énonce ici un principe.
Parole court maintenant après la vérité.
Faisons un petit retour en arrière. La Parole humaine alimentait et conservait jusque-là Mémoire. Celle-ci était alors parmi les Grecs archaïques la seule vérité possible. Avec toutes les réserves d’usage, on peut dire qu’elle leur servait à la fois d’« Histoire » et de « Constitution », de « morale » et de « législation », etc.[3] Mais les choses ont changé. La Vérité s’est constituée en tant que telle,[4] elle a sa propre déesse ; plutôt, elle est déesse, déesse d’un nouveau genre, qui personnifie mais cette fois – « l’être » ; et c’est au devant de celle-ci que la parole désormais court :
C’est le char de Parménide !
Jusqu’alors, les Puissants de la terre avaient une généalogie héroïque et divine, et la Parole alimentait Mémoire. Une parole venant du cœur sans tremblement « de la Vérité » est désormais cette nouvelle autorité que la parole humaine va chercher à dire, et que l’homme va, pour cette raison, vouloir connaître. Elle redessinera à coup sûr la carte du ciel, même…[5]
A-létheia : réalité ablative ou unité indissoluble ?
C’est une question fort controversée, savoir si Alétheia, la vérité, est A-létheia, c’est-à-dire le privatif de Léthé, l’oubli, ou si au contraire elle aurait dès l’origine la valeur d’une indissoluble unité. [6] La particule (le a privatif) porte sur la racine du verbe Lantano qui donne aussi le mot Léthé. Léthé, « un nuage sans indice », écrit Pindare ; « Initialité fondamentale à la vérité » ajoute Beaufret.
Je ne suis pas en mesure d’entrer à mon tour dans la polémique. Je remarque simplement que dans l’hypothèse d’un Léthé antérieur à l’Alétheia, d’un « nuage sans indice » antérieur ou initial à la « vérité », on retrouve tout entier le rapport nécessaire d’antériorité du signe sur le sens, du signe sur lequel va se bâtir le sens en vérité.[7] Serait-ce ce signe que fait « le Maître dont l’oracle est à Delphes », lequel justement « ne déclare pas, ne dérobe pas, mais fait signe », dont parle Héraclite ? [8]
Parménide déplorait le mélange « être / non-être » grâce auquel les hommes croient pouvoir connaître le monde. Pour ma conception de l’être, Alétheia indissoluble unité... de l’être-relation – voilà précisément quel pourrait être le signe unitaire antérieur à un sens du monde bâti sur l’érection d’un « face à face départageur » purement cognisciste. [9]
Selon que le signe fait sens,[10] ou que l’on considère ce dernier seul comme « la vérité », on donne au mot vérité le sens d’unité de l’être au monde ou de ce que la connaissance humaine, « postée en face », extrait « des choses mêmes » (des signes).
A-létheia : dé-voilement ?
Héraclite dit de l’Alétheia qu’elle « aime » Léthé. Et Beaufret en déduit que le principe suprême selon Parménide, la Moira, le destin, ce principe, cette vérité à laquelle même les dieux obéissent et participent en quelque façon, rejoint ici peut-être « la nature (qui) aime se cacher » d’Héraclite. Voilà qui soulève une autre controverse également débattue, savoir si Léthé signifie oubli ou bien voilement, et si donc A-létheia, la vérité, est ce qui sort de l’oubli ou bien le dé-voilement de ce qui aime par essence à se cacher.
On se souvient ici tout d’abord du rôle que joua Mémoire dans l’esprit des Grecs archaïques, et combien leur « vérité » consistait pour l’essentiel à sortir de l’oubli précisément la généalogie divine, les héros et les évènements passés. En ce sens A-létheia fut tout d’abord « histoire » et non « dé-couverte ».[11]
D’autre part, si la citation d’Héraclite ne signifie pas simplement que la nature semble prendre un malin plaisir à résister à notre appétit de savoir – ce qu’on lui reconnaît volontiers aujourd’hui encore – elle pourrait bien signifier ce déjà insinué plus haut, à savoir:
Il y a de bonnes raisons pour que la vérité de l’être échappe aux hommes, il y a de bonnes raisons pour que le signe soit étrangement absent du sens qu’ils donnent au monde, comme « oublié » par quelque Nécessité proprement humaine. N’ont-ils pas la Culture et l’Inter-dire pour subvenir à leurs besoins de vérité ? Ils sont forcés de s’en contenter – ils en vivent ! [12]
Bien sûr, cela signifie (…) que la vérité dont il est ici question échappe à qui s’en saisit parce qu’il s’en saisit. Elle est cette vérité de l’être au monde qui dit l’être quoiqu’il fasse. En ce sens, notre désir de savoir et tout le matériel cognitif imaginable ne constitueront jamais un élément de plus dans la vérité de l’être au monde. « L’être est ».
La vérité de l’être au monde serait que nous vivons exclusivement – de signes. La vérité selon la Culture humaine, en revanche, est que nous vivons – de sens.
Et bien sûr, selon notre Culture, le monde dans lequel nous vivons est « par essence » cognoscible, bien évidemment « plein de sens ».
Aussi, notre Culture à son tour est bien plus une Histoire qu’une dé-couverte, a fortiori « la » découverte « fondamentale ». Car ce qu’il y a à découvrir « d’essentiel » dans la vérité de l’être au monde ne pourrait que mettre vraisemblablement la civilisation en danger. Comment pourrait-elle en effet renoncer à Mémoire et à Science ? Car ce serait là le prix à payer, c’est une conséquence de ce qui précède. Seul l’individu est donc apte à supporter pareille dé-couverte, pour peu qu’il renonce à temps aux désirs de gloire, de reconnaissance, et surtout de vérité partagée qui le relie à l’Inter-dire humain.[13] La vérité de l’être au monde n’est pas à dire dans les catégories de la connaissance ; « elle est » dirait Parménide. Elle se « vit », elle « s’éprouve » pourrions-nous dire à notre tour de façon plus triviale. Mais à condition d’ajouter :
La vérité de l’être au monde est hors catégorie, elle ne se sait pas. [14]
Ainsi, par-delà les époques et les Cultures, la relation qui unit l’être au dire (signe qu’il fait et que le dire fait en retour) n’a pas grand-chose à voir avec ce que les hommes « ont en vue », comme dit Parménide, à savoir une connaissance objective des objets et des évènements qui les entourent. Car cette connaissance-là requiert précisément, circonstance aggravante eu égard l’être au monde, l’attachement de chaque homme aux autres hommes, à l’Inter-dire…
*
Il nous est loisible à présent [15] de nous pencher avec attention sur l’articulation de Mémoire-Culture (c’est-à-dire notre Passé-Présent) à l’utopie d’une Vérité-Dé-couverte (à venir) qui dirait simplement l’être-là, ici et maintenant, de tous temps.[16]
Or c’est ici, précisément, que se présente pour moi l’opportunité d’exprimer une articulation nouvelle de Léthé et d’Alétheia par un début d’éclaircissement de ce que je nommais tantôt « le plus difficile à comprendre » dans son rapport avec la vérité mondaine (vérité de Culture et d’Inter-dire) :
L’art d’être au monde nourrit lui aussi la Culture – mais en secret !
Le signe persiste donc et… signe. On va encore dire que la nature aime à se cacher. En réalité, c’est notre Culture qui sans cesse le cache au nom de… sa mondaine vérité.
Thucydide mit en doute la vérité traditionnelle, la recherche historique alors débuta ; À l’inverse, un quelconque artiste un peu fou invente aujourd’hui une pensée nouvelle, et aussitôt la Culture s’en empare, la « formate » et l’enseigne... De l’une à l’autre de ces deux anecdotes, c’est un aller-retour entre Léthé et Alétheia qui s’est produit…
A suivre…
[1] Non point encore vérité « en-soi », mais vérité de quelque chose, en l’occurrence : de toutes choses.
[2] Peut-être Parménide et Héraclite ont-ils dit la même chose ? demande Beaufret. La nature, autre nom pour l’Alétheia, ajoute-t-il.
[3] Cf. l’œuvre d’Homère
[4] Mais sans être encore pour autant « en-soi ». Cela viendra plus tard.
[5] Passage obligé, pour l’époque. Voir la deuxième partie du Poème.
[6] C’est l’avis de Paul Friedländer par exemple, nous dit Beaufret, et c’est aussi le sens de mon billet précédent.
[7] Sur un autre plan, mais où le négatif précède aussi le positif, on peut rapprocher de ce rapport les injonctions toujours dissuasives (négatives) faites à Socrate par son daimôn, lequel Socrate passe pour l’initiateur de la morale prescriptive (positive). Une pareille concordance n’est peut-être pas un hasard ; elle tendrait à confirmer que la vérité ne fut l’objet d’une recherche (positive) qu’à dater d’un doute, et que lui précéda en effet une vérité passive (négative en ce sens), dans le sens d’un « état de fait », pas encore d’une recherche. (Cf. B. Snell).
[9] Supra
[10] Et forment ensemble la vérité de l’être-relation
[11] Embryon de Culture par opposition à Dé-couverte (voir plus loin).
[13] Ni solipsiste, ni mystique pour autant, l’individu peut / doit appréhender seul l’être au monde, indépendamment de la connaissance (savoir) que lui offre la collectivité.
[14] C’est en tant qu’elle ne se sait pas qu’elle nous permet de comprendre le verbe croire à la fois comme signe, comme identité ontologique (pour nous et chaque chose) et comme mode nouveau et requis « d’appréhension » de l’être.
[15] Je dis cela avec ironie.
[16] C’est-à-dire ce que la Culture ne cherche pas, ne favorise pas. « De tous temps » : pour ne pas dire « de toute éternité ».
07:30 Publié dans Après l'Etre, Parménide | Lien permanent | Commentaires (43) | Envoyer cette note | Tags : Parménide, Alétheia, signe et sens, dieu-concept, première abstraction, vérité de l’être, savoir et croire.
09.04.2007
L'être sans partage (le même, plus fouillé)
Il y a et c’est un, donc c’est dicible et en vérité.
[C’est un, sinon on s’y fourvoie]
(…) « Or il faut que tu sois instruit de tout, du cœur sans tremblement de la vérité, sphère accomplie, mais aussi de ce qu’ont en vue les mortels, où l’on ne peut se fier à rien de vrai. Mais oui, apprends aussi comment la diversité qui fait montre d’elle-même devait déployer une présence digne d’être reçue, étendant son règne à travers toutes choses. » [Parménide, De la nature. (Jean Beaufret), fragment I].
Dans la première de ces deux propositions, Parménide n’oppose pas, comme on pourrait le croire, les deux aspects, « subjectif » et « objectif » du rapport homme / réalité. Il oppose le « cœur sans tremblement » de la vérité à ce qu’on en vue les mortels, et où on ne peut se fier à rien de vrai, à savoir la diversité.
Diversité à laquelle Parménide oppose l’unité de la présence de / dans la diversité :
A la suite de cette première proposition, en effet [« Mais oui, apprends aussi… »], Parménide, qui plus loin proscrira fermement de parler de ce qui n’est pas, reprend et articule les deux réalités susdites – sphère accomplie et diversité. Le mot « devait » indique bien qu’il songe à une « précédence » ou une « ascendance » (pour ne pas dire plus [1]) à la diversité. Il faut donc lire, sans arrière-pensée pour quelque transcendant « au-delà » : « Mais oui, apprends en effet comment la diversité qui fait montre d’elle-même est en réalité une, présence digne d’être reçue, sphère accomplie étendant son règne à travers toutes choses ». Parménide a en vue l’unité de / dans la diversité, mais non nécessairement par-delà celle-ci ; et il ne sous-entend pas non plus que la diversité est trompeuse ni qu’il lui concède malgré tout une certaine dignité ! [2]
Ce que Parménide récuse dans la suite de son poème, c’est précisément le mélange avec lequel les hommes, ne voyant pas l’unité, abordent la diversité. Mélange d’être et de non-être. Ne voyant pas l’unité de l’être, les hommes, se fiant à la seule diversité, ont recours pour pouvoir connaître au dualisme de l’être et du non-être. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils se fient au dualisme. La diversité des choses [3] n’est « mise en cause » par Parménide (elle est appelée à témoigner d’elle-même, pour ainsi dire, mais non coupable) qu’en tant qu’elle peut mal inspirer les mortels. Mais en réalité, pour lui, Parménide, la diversité est une et le non-être dont l’affuble pour partie les hommes n’est qu’une funeste invention de leur part pour tenter d’appréhender à leur façon la réalité.
[Ce que parler veut dire].
Fragment II : « (…) Eh bien donc je vais parler – toi, écoute mes paroles et retiens-les – je vais te dire quelles sont les deux seules voies de recherche à concevoir : la première – comment il est [4] et qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas – est le chemin auquel se fier – car il suit la Vérité -. La seconde, à savoir qu’il n’est pas et que le non-être est nécessaire, cette voie, je te le dis, n’est qu’un sentier où ne se trouve absolument rien à quoi se fier. Car on ne peut ni connaître ce qui n’est pas – il n’y a pas là d’issue possible –, ni l’énoncer en une parole. »
Parménide campe ici une alternative absolue (fausse alternative en réalité puisque l’un des membres est nié) et récuse ainsi implicitement tout mélange des deux termes, tout compromis. C’est en ce sens qu’il parle de deux voies de recherche à concevoir – non pas que l’une et l’autre se valent, mais dans le sens où, si l’on ne choisit pas l’une, alors on choisit l’autre et – il faut alors en assumer les conséquences. En l’occurrence, si l’on pense que l’être n’est pas (c’est-à-dire qu’il n’y a rien en réalité), alors c’est que le non-être est – et il faut alors expliquer sa nécessité. Impossible ! En réalité, Parménide ne voit aucun dualisme ; pour lui, seul l’être est, et de lui seul on peut parler. Du non-être il n’y a rien à dire car il n’est pas et, à supposer qu’il est, alors on n’en peut rien dire. [5]
Vérité se dit s’il y a de l’être, non-être ne se dit pas puisqu’il n’est pas.
La différence entre les deux voies, celle de l’être et celle du non-être, tient à ce qu’une seule des deux, dit Parménide, suit la Vérité. On pourrait dire ici, en anticipant : une seule des deux est voix, la voix même de l’être. Par contraste, il dit en effet de l’autre voie que rien ne s’y trouve à quoi l’on peut se fier, qu’on ne peut ni rien connaître, ni énoncer une parole. La première voie est la seule à laquelle se fier car c’est la seule où l’on peut dire, c’est-à-dire où l’on peut suivre quelque chose : ce chemin-là qu’emprunte l’être même (de la chose). [6] Qu’est-ce que la vérité ? La vérité selon Parménide est ce que l’on peut connaître et énoncer en une parole… à condition de suivre correctement ce qui est. Pour pouvoir connaître il faut qu’il y ait quelque chose ; pour dire la vérité il faut qu’il y ait quelque chose possible à dire, c’est-à-dire à suivre. Mais la parole est libre et possiblement « déconnectée » de ce qui est. Aussi, la parole vraie, et elle seule, est l’embouchure de la vérité sur la voie de l’être [7] ou, si l’on veut :
L’être s’écoule sur la voie d’une Vérité que vient recueillir à son embouchure la parole de l’homme.
Dans l’autre cas, quand on emprunterait l’autre voie, on parlerait sur « rien », à propos de « rien ». Mais le rien lui-même n’existe pas. On parlerait donc là doublement dans le vide. On ne parle dans pareil cas, en réalité, même pas. Parménide montre ici la nécessité absolue qu’existe l’objet pour pouvoir en parler. La vérité est ici le lien, ce « même » dont parle le Poème, ce qui valide la parole (de la pensée) ET atteste de l’être (existence réelle) de l’objet parlé. Dans ces conditions, on comprend qu’il déclare : « c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée » (fragment VIII), c’est-à-dire : mêmes sont la parole qui dit « en vérité » et l’être qui existe « en être ».
Le même, un même chemin : La parole dit « en vérité » tout comme l’être existe « en être ».
Par conséquent, on comprend que Parménide puisse écrire : « Ce m’est tout un par où je commence, car là à nouveau je viendrai en retour » (fragment. V), c’est-à-dire : « c’est égal que je commence par l’être ou par la vérité puisque l’un et l’autre se conditionnent réciproquement – et suppose pareillement l’être (penser + parole) d’un Parménide pour le dire ». En effet, si Parménide écrit : « Or c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée », il ajoute aussitôt : « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser » (fragment VIII) [8]
L’homme est cet être unique au monde qui réunit en sa pensée l’être et la possibilité même d’une parole.
[« L’être en vérité »]
De ce qui précède on peut déduire, en résumé, que :
On ne parle réellement que si on dit quelque chose de réel.
On ne peut donc parler réellement qu’en vérité.
On ne peut parler en vérité que de l’être, que de ce qui est. Parler et être (de la chose) se conditionnent réciproquement. L’être dont on parle en vérité nécessairement est (existe).[9]
Par conséquent, on est forcément tenté ici de réunir l’être et la vérité en une seule parole, à condition qu’à son tour cette dernière ne trahisse pas non plus, malgré leur « mêmeté », leur respective concomitance.[10] Si la parole dit vrai comme l’être est, alors on doit pouvoir les dire tous deux à leur tour en un : la parole ici se dédouble-t-elle ? Dépasse-t-elle sa condition première de juge et partie ? L’être « version vérité » [pour ne pas dire « l’être en vérité »], c’est l’être parrain de la parole dicible ; il est nécessairement présent :
La vérité lui fait écho dans la parole – ou la parole lui fait écho en vérité. C’est le même.
[La vérité en présence, peut-être ?]
Mais la parole est présente à son tour, comme l’homme qui la prononce, « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser » (cité ci-dessus).[11]
Plus haut, la vérité était le lien attesté entre l’être et le dicible. Ici la présence est à la fois la condition de l’être et du dire la vérité. Présence de la chose (être) d’un côté, mais aussi présence de l’homme qui la dit de l’autre (être), réunis dans une même parole.
La vérité, rencontre de deux présences – une chose qui est, un homme qui dit :
Parole. [12]
A suivre…
[6] Mais l’idée ne vient pas à Parménide que ce chemin pourrait être « dialectique ».
07:11 Publié dans Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : Parménide, être, présence, vérité, parole
02.04.2007
L’être sans partage (A propos du Poème de Parménide)
Une sagesse du dire chez Parménide ?
Il n’est pas possible que ce qui est devant nous et s’offre à nos sens ne soit pas présence.
Présence de quelque chose.
Nous pouvons donc dire (chose et présence).
Dire en vertu de notre capacité de parole. La parole est là pour ça ; pourquoi d’autre sinon !?
Mais la parole a sa propre logique, son propre développement ;[1] elle permet de dire aussi des choses qui ne sont ni par la présence ni par l’absence (présence implicite ailleurs mais dans le même espace) : pur « non-être » imaginé par le seul langage et malheureusement transposé rétroactivement par les hommes dans les choses mêmes ! [2]
D’abord les hommes ont nommé les choses ; mais ensuite ils ont dit sur elles des choses qui ne sont pas.
Nombreux sont les points de contact entre le langage et la diversité des choses. Parménide cherche le seul point de contact authentique, selon lui, entre les manifestations de présence – et le langage.
Parménide cherche ce qu’il (nous) est honnêtement permis de dire par-delà ce qu’il est seulement possible de dire…
… fut-ce donc au prix de la liberté du langage. La vérité au prix de la liberté !? On comprend mieux à rebours, vu sous cet angle, à laquelle de ces deux valeurs a répondu le développement du langage, de la science, de la philosophie, de la communication... Il faut dire ici la créativité du rapport entre l’être et le langage, et par suite le questionnement qu’il suscite. Dans leur rapport réciproque, en effet, soit que le langage permet de déceler aussi le réel possible (retour à l’envoyeur, en quelque sorte), soit que la diversité du réel est à même de tromper le langage. Prudence !
*
Une petite synthèse :
1/ L’être ? à Il est dicible. Il ne peut pas ne pas être, sans quoi la parole non plus n’existe pas. C’est pour nous la seule voie à suivre.
« Je parle, donc c’est ? Je parle, donc il y a ? Non, pas nécessairement. Mais s’il y a de l’être, alors oui je dois pouvoir le dire ! »
2/ Le non-être ? à C’est impossible ! Donc « théoriquement » impossible aussi à dire… n’étaient la liberté et la créativité du langage, susceptibles de générer du non-être et de l’appliquer en « feed-back » sur le réel même. Cette voie de recherche est proscrite.
3/ La diversité des choses est-elle trompeuse ? En tout cas elle est infinie si on ne voit pas « en elle » l’unité ; car alors elle n’aboutit pas. Défaut d’unité et de finitude [3] – c’est là le reproche que lui fait Parménide ; la parole affiliée à la seule diversité est par conséquent dé-routée, route impossible, véritable labyrinthe, parole sans voix. Le sous-entendu logique est : si la parole n’atteint rien – alors même que l’être, lui, est plein et entier – c’est qu’elle n’est pas sur la bonne voie, n’est pas sa voix.
Si la parole dit l’approximatif, c’est qu’elle est littéralement ailleurs, et ce qu’elle dit mélange. [4]
Comment l’être pourrait-il être approximatif !? On ne peut le supposer. Il est là. Comment la parole pourrait-elle dire une approximation !? On ne peut croire que c’est là la vérité – celle-ci ne peut être que pleine et entière, tout comme l’être !
4/ Le mélange mi-être / mi non-être ? à C’est la voie de l’égarement qu’empruntent pourtant méthodiquement les hommes : ne voyant pas l’unité de l’être, et se fiant donc à la seule diversité, les hommes ont recours pour tout connaître au dualisme de l’être et du non-être et l’appliquent à toute chose. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils croient et se fient à la dualité en chacune d’elle : Parménide nomme pour cette raison ces hommes : « double-têtes ».[5]
En définitive, ce qui est fixé à travers « l’être » parménidéen, c’est le lien qui unit la vérité avec la possibilité même de parole (et inversement), c’est-à-dire :
L’être parménidéen noue la réelle présence de l’être à la véritable possibilité d’en dire. Il articule la présence à la parole de vérité.
Parménide s’agace sûrement de la liberté de langage qui permet à la fois au non-être en tant que tel et au non-être mélangé à l’être (susdit « le mélange ») d’avoir, si je puis dire, « pignon sur Agora ».
*
Mais Parménide ne conclue-t-il pas trop vite de la diversité au mélange ? Se pourrait-il qu’il y ait une troisième voie et non seulement deux ? [6] Car la diversité sans l’unité ne conduit pas nécessairement sur la voie du mélange, du compromis, de l’hétérogénéité. En l’occurrence, la sagesse d’un être homme – et par conséquent de son dire – pourrait bien consister à « s’aligner » sur tous les autres êtres : être comme tout ce qui est, mais aussi homme, bien sûr.[7] Une autre idée du « Même ». La participation ?
(A suivre : la même chose, plus fouillée)
___[1] Développement à la fois logico-grammatical et économique au sein de l’Inter-dire humain, suis-je tenté d’ajouter.
[2] Parménide est ici compris contre ses commentateurs Beaufret et Heidegger pour lesquels « la pensée du non-être nous libère de la tentation de l’étant » et de la diversité !
[3] La finitude reste en réalité problématique dans le Poème (à suivre).
[4] Voir ci-après. Mais Parménide ne songe pas à aucun ailleurs, espace mental s’il en est, où le non-être et autres êtres imaginaires pourraient avoir droit de cité. Il ne consent qu’à un seul espace, à la fois physique et mental, « mêmes » (Infra).
[5] Leur croire fait l’objet de la deuxième partie de son poème.
[6] La voie de l’être et la voie du non-être appliquée à la diversité.
[7] Supra. Un peu de Varne en bout de piste ne devrait rien gâcher ;-)
07:30 Publié dans Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : Parménide, sagesse du dire, présence et langage, liberté du langage et non-être, interactivité de l’être et du langage
05.03.2007
[Récréation]
Ce blog a aujourd’hui six mois. J’en prends occasion et prétexte pour prendre congé quelques temps de lui et de vous, lecteurs. En guise d’interlude et de clin d’œil ironique envers chacun de nous (moi compris), voici un vieux texte, toujours d’actualité je crois :
NB/ Vu mon récurrent problème d’interligne sur hautetfort, je conseille la lecture en RSS.
Bonne volonté
J'aime en toi…
L'assurance avec laquelle tu vas dans la vie et crois en ce que tu fais,
Cette confiance en toi qui t'habite et te guide,
Cet appétit de savoir, cette soif de connaître,
Cette force d'aimer qui vers la beauté t'attire,
Et ce nez infaillible qui flaire le danger...
J'aime en toi…
Ce rêve ineffable, - illusion réparatrice -
Cette foi qui déplace les plus hauts sommets,
Cette spontanée insouciance, ces convictions inébranlables,
Cette croyance au même et à l'altérité !
Mais encore...
Ce bon-vouloir, ce laisser-faire,
Cette réserve de vie grâce à quoi toujours tu espères,
Et puis cette bonne conscience qui vient tout, toujours, parachever...
Car ce qu'il y a d'aussi parfait en ton être - sans qu'il est besoin d'y paraître -
C'est tout ce qu'en « étant » tu délaisses – Puissance d’ignorer !
Gardien de nos limites, garant de notre bien-être
Cet instinct se nourrit de tout ce qui pourrait nous dé-router.
Il cache à nos yeux notre propre misère
Epargne à chacun d’avoir à se connaître
L’exempte même de découvrir sa propre volonté
– pourvu qu’il croit devant, ne doute pas trop derrière –
Et n’ait qu’une idée fixe de la vérité !
*
Mais est-il pour autant bienheureux le clairvoyant railleur qui parle ici et remonte de l'ombre au sujet même ?
Où sont passées son insouciance à lui, sa confiance, sa naïveté, son innocence,
Toutes ces valeurs protectrices si chères à la vie ?
Est-ce la soif de connaître qui l'a mené ici ?
Mettons-nous d’accord…
De ce « sous-réel » bien sûr, dont la réalité n'est que l'ombre
D'aucuns ne doutent qu'il faille le taire, mieux, vite le ré-enterrer
Car nous voulons continuer de croire en quelque chose,
Mais plus encore continuer de nous inventer !
Qu'importe que nos motifs et autres bonnes raisons ne soient point les « véritables » causes, Peut-être simplement « des effets »,
L'omission de tant de choses n'est quand même pas un mensonge
Elle n'enlève rien à l'authenticité !
La boucle ici se referme…
Rétablir toutes choses dans leur hiérarchie
Rendre à la réalité son Trône
Mais au Jeu de la vie dire oui !
J'espère que tu apprécieras… ma bonne volonté !
08:55 Publié dans sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : Jouer le jeu
26.02.2007
Sagesse activiste ?
Pour rebondir sur le com de Joruri du 17. 02.07 « J’ai l’impression que… » (Billet « Bribes, suite »). Note en quatre paragraphes, de lundi à jeudi.
1. Le plus difficile à comprendre
Toute sagesse n’est-elle pas nécessairement précédée d’une réflexion ? Et qu’est-ce qui fait suite à son tour à une sagesse ? Avant de passer d’une sagesse du dire, qui est aussi sagesse du dire aux autres, à une quelconque action militante, il faut bien voir d’une part toute la retenue réflexive envers autrui qu’induit logiquement toute sagesse du dire, et d’autre part la liberté qu’elle offre cependant de prendre une décision collective pratique (militante) pourvu qu’elle soit prise et partagée avec (c’est-à-dire en même temps que) d’autres personnes.
Que voudrait dire « sagesse du dire aux autres » si elle s’articulait d’emblée à une Vérité ou une Cause collective implicite ?* Elle n’aurait manifestement d’autre rapport avec le dire de chacun qu’en tant que celui-ci serait expressément « convié » à les colporter. Nous connaissons depuis longtemps déjà ce type de discours-qui-parle-tout-seul (supra), et comprenons aussi pourquoi il ne fut jamais question de sagesse du dire dans les rangs des partisans de la Vérité à tout prix, comme de la Fin qui justifie a priori les moyens. Toute sagesse du dire est à coup sûr leur plus grand obstacle car elle déplace manifestement le centre de gravité de la communication, et donc dérange radicalement celui fixé depuis des temps immémoriaux sur le seul Droit de la vérité à s’imposer – d’elle-même…
Une sagesse du dire n’est donc jamais livrée toute faite, elle ne donne jamais que des éléments. Il ne suffit même pas d’articuler logiquement ces éléments pour reconstituer le « tout » qu’est sa « philosophie », il convient encore de développer pour soi-même le préalable (supra) capable de les assembler authentiquement.
Le plus difficile à comprendre : dé-couvrir équivaut à créer.
___
(*) Chez certains amoureux de l’esprit de communion, « Le » s’entredire est en passe de devenir centre de gravité ! ;-)
2. Le message nu
Je dis ici ce que je crois et résiste déjà à mon niveau personnel à tout ce qui s’oppose à l’expression de notre dire-être au monde : le dire aux hommes étant déjà que trop bien balisé par la société (en l’Inter-dire), c’est en quelque sorte contre lui tout d’abord qu’il se constitue.* C’est délibérément dans le texte seulement que se manifestent donc chez moi cette volonté de dire-être au monde (créer / bâtir) et ce refus de dire aux hommes comme il est habituellement prescrit (savoir, enseigner, mener). Je « dépose », je n’inclus pas non plus dans mon texte ce que je fais de ma vie, je ne témoignerai pas ici de mon attitude politique de tous les jours, par exemple, fut-ce à ma maigre échelle individuelle :
J’ai choisi de dire-être par l’écrit, mais je ne veux pas user de cet outil de communication par excellence pour faire de mon dire-être autre chose qu’un message nu. La valeur de mon geste, et donc le message qu’il contient, eussent été exactement les mêmes si j’avais navigué ou peint. Je ne veux donc pas altérer mon dire-être en lui donnant un autre sens que celui, naturel, propre à la vie consciente d’elle-même chez quelques-uns d’entre nous.
Le désir de vérité est un désir de dire, dire-être un désir de s’ancrer sur le réel.
Les conditions mêmes d’une sagesse du dire définissent à mon sens les contours de celui-ci : d’une part mon dire présent n’entérine que l’espace dans lequel il s’inscrit** et non une quelconque morale ;*** d’autre part, de ma résistance personnelle à la création d’un réseau de militants plus ou moins actifs, il y a toute l’épaisseur d’une réalité qui ne dépend pas de moi : non par aveu d’impuissance, mais en raison précisément desdites conditions d’une sagesse du dire. Tant que j’adopterai(s) celle-ci, je ne lèverai(s) donc pas le petit doigt pour créer un tel réseau, mais y contribuerai(s) forcément et même avec joie s’il se constituait de lui-même, par la seule volonté de chacun.
Il ne s’agit donc pas pour moi, en recherche de sagesse de dire, de faire confiance ou pas a priori aux hommes, d’espérer par exemple que certains reprendront « le flambeau », mais de considérer séparément les deux niveaux ontologiques que sont d’une part notre dire-être individuel au monde et aux hommes, et d’autre part la décision prise collectivement d’agir, de nous doter de moyens, etc. Le premier niveau fait l’objet d’un préalable individuel déjà indiqué dans un billet précédent (dire-être au monde) et d’une éthique fondée sur « l’ontologie » même du verbe dire, également déjà invoquée (dire-être aux hommes). Le second est affaire de responsabilité consciemment prise (voir Epilogue, #4) :
De l’un à l’autre, c’est une autre fonction que revêt le dire.
____
(*) Le fameux préalable (supra) est un « je cherche à dire ; je n’ai rien à VOUS dire ».
(**) Je ne l’invente pas, il existe déjà, j’y « retourne » simplement.
(***) Il est clair qu’en certaines circonstances, le plus « sage » pour moi sera de dire à l’autre ce qu’il faut pour le tromper.
3. Dire-être et Inter-dire ?
A l’encontre justement de cette sagesse du dire qui distingue ici la présence d’un être au monde et tout mouvement collectif au sein de l’humain, le militant / meneur d’hommes traditionnel part de son idée pour lui donner « corps » en y in-corporant d’autres individus.
Son texte est « là » pour motiver l’action et le rôle qu’il a prémédités pour autrui. Les hommes sont « là » pour incarner l’idée. Leur présence est convertie en finalité : servir son idée (idéal).
La plupart des mouvements politiques ou religieux ainsi constitués, fussent-ils assurés de défendre la bonne Cause et dotés des meilleures intentions, sont traditionnellement peu regardants sur le passé et les motivations de leurs membres pourvu – qu’ils soient membres. Quelque mensonge individuel ici ou là, voire l’organisation d’un grand mensonge de masse, ne nuit même pas à la bonne conscience dont ils s’auréolent puisque défendre une bonne cause, fut-ce avec des mauvais moyens, c’est donner selon eux à un Droit Majuscule les moyens légitimes et surtout la « chance », l’occasion rêvée, de « s’exprimer ».
S’aliéner à certain Droit passerait-il alors pour dire-être au monde ?
Et c’est bien parce que la fin a toujours justifié les moyens, tout comme la vérité a toujours justifié qu’on l’assène aux hommes, qu’il n’y a jamais eu de sagesse du dire inscrite au programme d’aucun parti, d’aucune école de vérité.
Ma pensée du dire-être – mon dire-être fut-il aux hommes – rechigne à tout enseignement, et plus encore à tout prosélytisme. Si elle « tutoie » chacun, parle au singulier, ça n’est pas par familiarité contrainte, mais parce qu’elle s’oppose à toute prescription, refuse d’établir quelque morale, de parler d’un quelconque Etre, et d’être ainsi amenée bientôt (si là n’était pas l’objectif premier) à s’adresser à « vous », à prononcer plus ou moins en douce le trop fameux « Ecoutez-moi, vous tous ! »*. A ce sujet, il est amusant de constater que la pratique du tutoiement sur le Net vise au contraire à créer artificiellement les conditions favorables d’une impression générale de convivialité, d’une tonalité affective heureuse, bref d’un réseau plus ou moins communautaire : le « tu » de rigueur est censé encenser un « nous ». Même si, lors d’un entretien privé, le vouvoiement réapparaît parfois, comme s’il était plus naturel. Le monde à l’envers ?
Le monde à l’envers : le Net, une religion de la communication ?
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(*) Il ne faut pas croire que parce que quelqu’un « publie » en un espace public, il adopte aussitôt et nécessairement la posture d’un je qui s’adresse à tous.
4. Epilogue : Gai mutisme, ou la liberté responsable
Puisqu’il ne peut y avoir de lien prémédité entre sagesse du dire et activisme, est-ce à dire que la sagesse n’assume pas ses conséquences ? Ou bien cela signifie-t-il qu’elle « veut » à la fois laisser rayonner en chacun sa propre liberté et se montrer elle-même libre, à titre d’exemple, justement, de dire-être au monde (libre) ?
La sagesse du dire ne vient-elle pas épauler ici cette précédente liberté historique que fut la raison, aujourd’hui bien en peine à force d’être mal utilisée, vendue précisément à la « communication » ?
Il lui faut donc à son tour se protéger. Son lien avec quelque activisme, comme précédemment dans l’histoire le lien entre la raison et l’activisme, chacun l’établit, ou au contraire limitera la sagesse du dire au dire, et ne se refusera donc pas à l’occasion le plaisir de la jeter par la fenêtre quand il conviendra selon lui d’agir autrement. Mais dans ce dernier cas, ladite sagesse ne sera pas perdue pour autant dans la mesure où il ne pourra alors plus l’invoquer si facilement pour soutenir ses choix.
Même rejetée, du seul fait qu’on l’aura comprise une fois, la sagesse du dire nous priverait à jamais de justifier nos désirs par un dire de mauvaise foi. On sera plus poussé à déclarer simplement :
« Je l’ai voulu ainsi ».
La raison fut dévoyée à une certaine fonction, la sagesse du dire le serait très vite à son tour si elle prenait corps. « Je l’ai voulu ainsi » est ma façon de protéger, sinon « la sagesse du dire », du moins mon dire-être au monde et aux hommes – d’un Inter-dire humain qui se prend pour le monde.
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08:15 Publié dans sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (48) | Envoyer cette note | Tags : sagesse activiste, épauler la raison, liberté responsable, gai mutisme
19.02.2007
Teneur en sens et teneur en présence
Ce billet est une réponse au commentaire de Rosée (aujourd’hui sous un autre pseudo) du 14 sept.-06 : « varna, en opposant présence/sens vous voulez peut-être dire que le slameur ne fait qu'affirmer au monde sa présence dans le monde, ce qui est facile, pour ainsi dire, mais il ne va pas jusqu'à chercher à donner un sens à cette présence, livrer bataille, comme vous dites ? ». On peut lire aussi ce billet comme une suite de « Désapprendre à lire ce qui se donne à voir ».
*
Juger de la différence entre présence et sens relèverait du sens donné à l’un et à l’autre : le sens ne peut être juge et partie sans s’égarer dans son propre labyrinthe.
Ainsi ce qui suit est marqué du sceau de la bivalence propre au « dire-être » d'homme que je voudrais ici évoquer à nouveau = à la fois dire et être ‘au monde’ et ‘aux hommes’. Une sorte de « bi-topique », entendu : la parole seule, la parole qu’on ne ferait que dire, n’existe pas.
Que tout, absolument tout, fasse sens ne change rien à l’affaire,
C’est dans notre intention que sens et présence diffèrent.
Dans la teneur de nos expressions, en notre âme et conscience :
Teneur en pure volonté d’être, teneur en pure volonté de sens.
Teneur en dire et teneur en faire,
Teneur en geste d’un dire, teneur en dire d’un geste
Par exemple :
L’écrit a une faible teneur en geste (du moins en apparence) mais une forte teneur en sens ;
L’insulte verbale, au contraire, est tout au faire à l’autre, elle n’a que peu de sens, elle est presque entièrement geste ;
L’argument est un geste pour ainsi dire « dans la peau d’un dire » : il vise à convaincre par le bon, le beau, le bien, la vérité, autant de choses dites ;
Etc.
Vouloir être davantage présent ne signifie pas nécessairement affirmer au monde sa présence, du moins dans le sens vindicatif que l’on a l’habitude de lui prêter aujourd’hui (fut-ce non sans raison) :
Exprimer sa présence, c’est ce qu’on fait quoiqu’on fasse, veuille ou dise, mais c’est le plus souvent à notre insu que notre présence s’exprime, particulièrement – paradoxalement même – dans notre quête de sens.
Dire-être résolument, en revanche, signifie qu’on sait son dire-être au monde appartenir aussi aux hommes. C’est manifester personnellement la volonté d’être présent comme-tout-ce-qui-est. C’est cela qui fait maintenant sens. Un sens pour ainsi dire « physique », comme l’espace de notre réification.
Dire-être est un dire qui a le monde et les hommes pour espaces,
Au choix,
Ou les deux à la fois.
« L’essentiel » est de dire être (présent)...
– en quelque façon et à tout moment mais toujours consciemment –
…Tout autant que du sens.
___
08:35 Publié dans sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (34) | Envoyer cette note | Tags : Sens et présence
29.01.2007
Bribes...(suite)
(Suite...)
8.
Le contenu et la fonction
La vérité ne fut pas inventée ou découverte pour les oreilles des hommes (et encore moins pour leur faire plaisir !) mais pour leurs bouches, pour qu’elle soit dite, colportée et puisse ainsi agir sur les esprits…
Mauvaise langue !? Pas de risque pourtant que cette vérité-là soit colportée !
9.
Des petits malins
Voici longtemps déjà, un moi fut distribué à chacun des hommes – mais en petit ! c’est-à-dire livré avec l’humilité afférente ! – afin qu’il admire le grand Moi concomitant et le serve.
Mais depuis le début, certains plus malins que les autres ont flairé là une aubaine : pratiquer l’art de se retirer en soi.
Une erreur sur la personne largement pratiquée aujourd’hui encore.
10.
Connaissance semée d’embûches
C’est l’histoire d’un rapt : la philosophie commence avec Platon, mais la philosophie institutionnelle actuelle dit pourtant des Présocratiques qu’ils sont des « philosophes » !
C’est l’histoire d’une imposture : notre science sans conscience moderne commence avec le totalitarisme économique, mais notre science actuelle (relayée par la philosophie) dit pourtant des savants des siècles précédents qu’ils étaient déjà des « scientifiques » !
Dans le premier cas, le savoir en guise de sagesse veut « recouvrir »* la sagesse véritable qui se passait de savoir (supra) ; dans le second le pouvoir économique en place peut s’auréoler de la dignité des savants des siècles passés.
___
(*) voir bribe 1
11.
Prométhée débouté ?
King Kong à la pointe extrême du gratte-ciel de la raison a gagné le prix Nobel de vérité, mais il a perdu pied. Les hommes lui donnent le vertige. Les corps et les personnes lui semblent de plus en plus lointains, étrangers, minuscules. Presque inutiles.
Heureusement il sert l’Humanité... qui l’honore !
12.
Une tâche ingrate
Philosophie improbable : observer et noter simplement ce que les hommes font par-delà leur savoir, c’est-à-dire précisément quand et pourquoi ils savent ! A la manière d’un Hérodote, elle ferait simplement son enquête, elle ne chercherait pas à savoir comme Thucydide qui remplaça paroles et mémoire par Histoire.
13.
Trois contraires pour elle toute seule ?
Erreur, oubli, et mensonge : si seul le mensonge est délibéré, alors lui seul est le véritable contraire de la vérité à vivre, car erreur et oubli dénotent simplement qu’on en vit pour le moment une autre, vérité, qu’on « est » pour l’instant sur un autre coup. Ce que l’erreur offre de vivre, ce peut être par exemple tous les passionnants aléas de la recherche de la vérité (…).
Quant à l’oubli, chacun sait à quelles vitales vérités de l’être au monde certain oubli nous permet parfois de nous raccrocher.
14.
Mystère du mythe
Soucieuse d’éthique, quand bien même la bocca della verita parlerait à des hommes libres, elle ne leur présenterait que des fictions.
15.
Raison moraliste
Par un heureux concours de circonstances, se voir tout d'un coup débarrassé d'un problème – voilà rarement le genre de solution qu’on attendait. Habituellement on s'acharne à lui chercher réponse. La réponse au problème est la seule solution recherchée.
Parce qu'on est habitué au dialogue intérieur, on n'imagine pas un monde "dialectique" ailleurs que dans le jeu du question-réponse. Jeter un livre par la fenêtre, par exemple, est pourtant aussi "de la dialectique", mais c'est précisément de celle – ‘dialectique’ – que le monde de la pensée rationnelle s'efforce de cacher. Hors la dialectique de la raison qui nous incite toujours à dialoguer, il n'y aurait, dit-elle, que violence...
Avons-nous obligation de répondre de tout ?
à la Raison est là, en guise de confidente…
16.
Grammaire par le verbe
La vérité n’est pas, elle Existe (Supra). N’est que l’homme plein de choses à offrir, sincère, et même assez honnête, ontologiquement parlant, pour incarner ce qu’il y peut y avoir de vrai dans l’être…
L'iNOMmable est verbe. Plus près de lui que ne le sera jamais le Nom et toute Connaissance fondée sur celui-ci est – l'adjectif : « Il court vite », « il pense droit » signifient que c’est « courir vite » et « penser droit » qu’on admire. L'adjectif nous permet, si on le veut, de parler du verbe sans avoir à utiliser de Nom. Car toi qui cours si vite et pense si droit, tu es innommable, tu n'es pas la vérité-Nom et ne saurais en prêcher aucune : tu es simplement là, verbe avant toute « chose », répondant à la question : « être » ?
– oui !
Mais on dira que TU es « ceci » ou « cela » dès lors que l’on inclut la vérité-Nom qui te nomme dans TON être-au-monde…
17.
Une citation faite sur le blog « Et si la beauté » http://etsilabeaute.hautetfort.com/
Musique : "Art qui chante le divin sans avoir à croire en Dieu"... (H.Michaux)
Voilà une réalité et une pratique venues tout droit de la grammaire originelle : l'adjectif et le verbe étaient là bien avant le Nom ; c'est pourquoi le monde, alors divin, fut tout d'abord chanté par les hommes avant d’être nommé, dit, et – disent-ils parce qu’ils ne le chantent plus – compris.
Au commencement était la grande partition ? - Entre verbes et adjectifs !
Aussi longtemps qu’il n’y eut que lui sur la terre, le verbe être resta sans nom. L’adjectif était alors son seul et fidèle compagnon.
18.
Arrogance des humbles ?
L’exigence de l’homme-femme du commun envers la vérité est avant tout qu’elle se livre à lui et qu’elle lui sied. Un pareil désir de vérité revient pourtant à adopter les postures de l’élève appliqué et de la coquette réunies. Tout un symbole, presque une essence ! La vérité n’est pas seulement une parure pour ce que je peux avoir à dire, elle doit aussi être sympathique, elle doit contenir assez de sagesse en-soi pour « me prendre comme je suis ».
19.
Le savoir locataire
Espace physique et espace mental : dans l’un et l’autre, mêlés, tous les êtres vivants croient, mais dans un seul un seul être vivant sait.
Ainsi, les termes de transcendance et autre immanence, par exemple, manifestent simplement l’effort pour attribuer un espace « objectif » à certaines catégories d’Existants* invisibles, certains types de vérités-réalités. Mais quelquefois, à l’inverse, c’est tel ou tel espace découvert par d’autres que nous nous empressions d’aménager : tel « l’Inconscient » ou encore « le Moi ».
___
(*) Nom donné à tout ce qui est cru et doté de la majuscule (comme les substantifs en allemand) pour signifier leur réalité, quelle qu’en soit la nature. (Supra)
20
Comprendre par défaut
Pour comprendre selon le savoir il faut et il suffit :
a) D’un objet, d’une chose, ou d’un phénomène à comprendre, au moins ;
b) D’un sujet connaissant rompu à la méthode : être soi-même selon le canon sanitaire ;
c) D’un interlocuteur sain pour dire à son tour (ce) qu’on sait.
Or on les a tous les trois à tout moment sous la main.
C’est bien parce que nous pensons à tout moment « il y a là à savoir » en guise de « il y a là quelque chose » que si peu d’hommes s’intéressent à autre chose… (qu’à savoir).
Comment comprendre autrement !? - A chacun de voir autrement quand « il y a quelque chose » !
___
NB/ Bribe parallèle à la note « Désapprendre à lire ce qui se donne à voir »
21.
Dans la rubrique « C’est dans le bien que le mal a son plus sûr repaire » :
- Un idéal de connaissance des hommes habite certains hommes ;
- L’ambition d’exploiter les connaissances de l’homme anime d’autres.
De l’un à l’autre : toute l’irresponsable complaisance de l’idéaliste auquel on fournit tous les moyens nécessaires de savoir.
Des millions d’hommes approfondissent tous les jours la connaissance de « l’homme », entendu : ils lui fournissent sans cesse de nouveaux fouets pour dresser et de nouveaux moules pour façonner les hommes. Mais qui donc est « l’homme » !?
22.
Savoir-croire d’espèce (Supra)
Etrange : La plupart des hommes prétendent chercher la vérité, mais sur la base pourtant d’une certitude : celle de ne jamais la trouver ! Goût du paradoxe, de l’infinitude et de l’infinité, sans doute ! Ah ! malin génie gardien de la pérennité du dire et du dire et encore du dire ! C’est « en suspension dans l’air » que cette vérité-là ferait le mieux vivre ! C’est là qu’elle serait la plus utile aux hommes, au verbe s’entredire….
23.
Fidèles de l’immaculé Concept
Quelle puissance magnifique exerce sur notre monde humain actuel la théologie… du Concept ! La théologie masquée* de la « réalité-Concept », c’est le succès enfin avéré de cette entreprise historique qui prit des siècles et consista à rendre la réalité définitivement invisible ! Alors que les hommes d’antan voyaient véritablement leurs dieux commander leurs propres organes (réceptifs, réactifs), aujourd’hui, à l’inverse :
« Nous sommes athées et nos sens nous trompent », disent en chœur les hommes !
Mais chacun d’eux balaie pourtant devant la porte de « l’Univers », cherche « la Vérité », dénigre ses propres sens (ils ne seraient « qu’illusions »), parle aux autres la langue du Savoir, décline fidèlement tous les modes prescrits de l’Impersonnalité civique, et montre par là sa pieuse soumission à l’Etat d’esprit.
Slogan religieux le plus efficace : « Tous ensemble dans la Grande Gestion du Monde ! »
___
(*) La fonction primitive du masque fut de convoquer le dieu, le forcer à apparaître dans ce miroir tendu, cet eidolon qui l’appelle.
24.
Le sous-nihilisteLe contraire du surhomme n’est pas le soushomme, c’est le sous-nihiliste, celui qui ne franchit pas le pont, qui sait pourtant tout ce qu’il lui faut savoir, mais qui en redemande encore et toujours, ne cherchant – le lâche ! – qu’à retarder l’échéance.
25.
Après l’Etre, l’utopie ?
La vérité sans plus d’enjeu économique pour notre dire – voilà qui nous dispenserait enfin de ne dire toujours à l’autre qu’en passant par le sommet du triangle que forme la communication légale : un qui dit, un qui écoute, et puis « lui » – à la fois Etre en-soi, Référence, Autorité et Légitimité :
Le fonds de notre commerce.
On pourrait alors s’entredire « directement », en tête à tête, sans avoir à invoquer à tout bout de champ cet importun « Tiers Inclus ». Nos discours se transformeraient alors en paroles de personne à personne ; la communication ne « s’accomplirait » plus entre fidèles d’un seul type de discours, celui-là même qui rendait jusqu’ici nos dialogues courus d’avance ; les paroles seraient désormais propres à chacun, riches, libres et forcément étranges. Nos chairs avanceraient seules, nous n’incarnerions, enfin, plus.
La science et les religions ne seraient alors plus que des jardins publics de notre pensée, à la périphérie de nos cités (d’art ?) et de nos relations humaines.
Mais c’est la pub, de nos jours, qui occupe de plus en plus cette place : entremetteuse, elle s’immisce de plus en plus dans nos relations personnelles (du moins ce qu’il en reste) comme Le Tiers incontournable, « la référence même » en matière de « communication » avec autrui. [Jusque sur nos blogs ?] Elle reste tout aussi importune que l’autre Référence, son colistier de fond, mais elle est bien plus – influente. Parce qu’elle occupe le devant de la scène.
Cqfd.
Epistémo-folie : la mienne ou celle que je dénonce ?
___
NB/ L’espace commentaires est ouvert de façon aléatoire en semaine (plutôt le matin et en fin d’après midi) et fermé (en principe) du samedi midi au dimanche soir. Les commentaires déplaisants ou anonymes (sans adresse mail valide) seront effacés systématiquement. Veuillez noter par ailleurs qu’un petit farceur mal intentionné s’amuse à emprunter ici ou là mon pseudo ou le libellé de mon adresse blog pour faire croire à des commentaires malveillants ou déplacés de ma part. Je fais donc appel à votre vigilance et remercie par avance toute personne m’avisant d’une pareille pratique sur son blog.
08:55 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (166) | Envoyer cette note | Tags : Folies de la connaissance
22.01.2007
Bribes d’épistémofolie
à NB / J’ajouterai chaque jour une ou deux courtes réflexions sur cette même page. En tout sur une quinzaine de jours.
Pour vos commentaires éventuels, merci d’indiquer le numéro de l’aphorisme auquel ils se rapportent.
1.
A chaque recommencement
Nu : à nouveau que faire, que dire.
De quoi me vêtir et revêtir le monde.
Et non pas cette cognisciste* question, moderne depuis longtemps déjà : « que suis-je, d’où viens-je, où cours-je, dans quel Etat j’erre » !
Adam et Eve bientôt philosophes ? Ils commencent par s’habiller et habiller le monde.
___
(*) Cognisciste : qui assimile résolument l’être au monde à une connaissance.
2.
Découvrir
On ne découvre une pensée qu’en la dé-couvrant. Sans quoi on a tôt fait de l’abandonner à ces sempiternelles parures que sont le langage, la pensée, et tous ceux qui « communiquent » et s’en délectent ! (Supra)
Pareil recouvrements, c’est jusqu’à ce que quelqu’un enfin comprenne, scinde, garde et jette.
Enfin l’incarne.
Mais c’est alors, souvent, qu’il éprouve autrement le besoin de dire.
- Et peut-être comprend-il le don poïétique ? (Supra)
Dé-couvrir = qui a rapport à l’être au monde.
3.
Sous le masque du divin savoir : l’homme
La nature ne pense pas ; c’est en cela, et non pas seulement parce que l’homme lui appartient, qu’elle dépasse l’homme même déguisé en dieu : ce sujet devenu connaissant de l’en-soi en falsifiant son acte de naissance.
4.
Parenté de complaisance
La pensée humaine permet-elle de penser « la nature » ? Qu’on nomme celle-ci comme on veut, qu’on l’étudie en tant que telle ou en l’une quelconque de ses plus minuscules manifestations pourvu qu’on cherche « ce qui (y) Est », force est d’admettre que celle-ci en retour ne pense pas. Mais si cela ne veut pas dire pour autant qu’il y nécessairement incommensurabilité entre « nature » et « pensée », en tout cas il n’y a pas non plus de l’une à l’autre la « parenté native » que la science est forcée d’admettre implicitement pour pouvoir exercer. Nous sommes forcés de penser la nature comme si elle-même pensait, en quelque façon, en un regard croisé avec notre science.
« La nature aime à se cacher »,
En effet, elle ne dit pas volontiers ce qu’elle pense…
- Mais c’est sûrement parce qu’elle ne pense pas !
5.
Moi sans je et je sans moi
Ce qui dit « Je » en chacun de nous se comporte parfois comme un dieu-tyran envers l’estomac, le talon ou autre de nos organes. Il faut donc bien que chacun de ces organes ait un « moi », le cas échéant, pour se défendre !
Ce qui dit « Je » en chacun de nous se comporte parfois comme un serf envers la Culture, telle ou telle institution ou autre forme actuelle de l’Etat d’esprit. Il faut donc bien que chacun de ces Etres ait un « Je », le cas échéant, pour s’imposer !
6.
Connaissance d’homme
« Homme, connais-toi toi-même » = connais et reconnais tes limites ; ta connaissance ne peut être celle qu’aurait un dieu, il y a tant déjà dans ton dire ! Comment ton être au monde n’y serait-il pas inscrit en lettres à jamais indéfectibles !?
L’en-soi c’est quand la parole s’est « oubliée » qui conduisit jusqu’à lui ; la vérité suprême, c’est quand on a effacé derrière soi les traces de notre cheminement jusqu’à elle.
Si la connaissance est un chemin, il doit rester ouvert et visible, sous peine de faire apparaître injustement un dieu devant lequel à notre tour nous devrons, c’est sûr !, nous – effacer.
Ne repousser « une fois la vérité » aucune des échelles qui y mènent.
7.
La vérité appliquée à elle-même
Toute expérience faite de « la vérité » suppose la notion de vérité acquise. C’est dire que toutes les apparitions et autres révélations antérieures à l’avènement historique de la vérité en tant que telle ne sont que des croyances en une quelconque réalité. Le mot croyance n’est pas ici péjoratif, il dénote au contraire que le lien entre réalité perçue (quelle qu’elle soit) et vérité est un pas culturel qu’il a fallu franchir. Non pas une parenté innée, native, originelle. De la 'transcendance' et de 'l’immanence', il y en avait déjà dans la pratique de rites sacrés bien avant que la vérité "n'apparaisse" (et soit sacrée à son tour).
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08:55 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (114) | Envoyer cette note | Tags : Vêtir soi et le monde, découvrir une pensée
15.01.2007
La vérité à la place du dire
[EPISTEMOFOLIE]
Il y eut jadis des Sages. Puis il y en eut plus. Ont-ils cessé d’être Sages, ces Grecs, quand apparut Socrate ? Apollon, les Muses, Homère, Pindare, Héraclite, Parménide, etc., – croit-on aujourd’hui qu’une imparable certitude, « forcément », les rendait Sages auprès des autres hommes et aussi pour eux-mêmes ? Croit-on que le doute s’est emparé brusquement des hommes – ce doute sacralisé depuis et qui fait foi aujourd’hui encore en matière de Savoir ? Croit-on que lui seul, le Doute, a jeté le discrédit sur ces Sages d’antan et dressé peu à peu contre eux le fabuleux essor, rendu enfin possible, de la Recherche et du Savoir, c’est-à-dire d’une quête infinie et sacrée – de l’infini même ?
Bref, possédaient-ils quelque Savoir privilégié, tous ces présocratiques ? Non – pas un savoir comme nous l’entendons ; ils avaient tous un rapport naturel à la parole, plus exactement au dire. C’est-à-dire, dirions-nous aujourd’hui, rapport au mythe de la parole en tant que chacun d’eux a pu dire :
L’expression est l’essence même de l’être au monde ; la sagesse humaine n’en est tout d’abord que la juste transcription. Oui, vraie est alors cette transcription juste de l’expression, loin encore de ce principe d’une Réalité en-soi, alors imminent, dont la Vérité vint bientôt se plaquer majestueusement sur chaque être au monde et recouvrir ainsi peu à peu le monde entier de son Dire – séparé.
Mais pour l’heure, qu’ont-ils donc fait, ces Sages, de cette expression juste de toutes choses simplement retranscrite en paroles ? Autrement dit, qu’ont-ils fait (du moins les hommes parmi ces Sages) de cette connaissance de ce qui fait l’essence de tout être au monde ? Ils s’y sont eux-mêmes conformés – par leur mode de vie !
Ce qui signifie : en conformité avec leur vision de l’être au monde (Seinsanschauung).
Que l’on compare ici Platon : il détruit ses tragédies, « images ultimes du mythe » comme l’écrit W.F. Otto. [Comprendre cette expression, c’est peut-être comprendre tout le cheminement du dire jusqu’à Platon]. Il passe des dialogues entre personnes à des explications entre concepts. Et il se dit philo-sophe !? Quelle est donc cette nouvelle parole que voudrait prononcer cet homme se disant ami de la sagesse, mais qui va pourtant en détourner le sens ? Une sagesse nouvelle !?
Des Sages à Platon et Aristote en passant par Socrate, quelque chose s’est en effet passé ; le dire s’est détourné de sa participation à l’essence du monde – quitte à se tromper – pour se planter « en face » de celui-ci, ou plus exactement se mettre à l’égard du réel en posture de (soi-disant) face-à-face. Sa parole se consacre désormais à autre chose – à toute « CHOSE » justement !
Elle N’Y participe plus, elle S’Y « con-sacre ».
Concernant la tâche et l’évolution de ce nouveau dire, tout s’accomplit ensuite très vite avec Aristote à partir de cette première distanciation (amorcée déjà bien avant Platon). Le mot ab-straction dit bien l’homme qui s’abstrait, la connaissance qui s’abstrait, s’appliquât-elle à des choses concrètes ! C’est l’époque – voilà bien le signe d’un tournant majeur – où le mot épistémè prend le sens de certitude. La vérité allait donc enfin pouvoir exister (jusque-là il n’y avait en effet pour les Grecs archaïques que du vraisemblable). Le sacré de la participation a passé le relais au sacré de la posture du « face-à-face ». A l’époque de Socrate déjà, ‘l’homme’ ne supporte plus le doute ou l’hypothèse, surtout il ne supporte plus qu’on lui suggère de conformer sa propre vie à une « image du monde » telle qu’en proposait chacun des Sages. Il veut maintenant savoir pour de bon, il veut la certitude au sujet de chaque chose. Pour répondre donc aux premières questions posées ci-dessus, et à la « certitude » qu’on croit devoir prêter aux Sages :
Les Sages assumaient pleinement leur croire et leur dire synonymes d’être au monde. A l’inverse, c’est bien parce que le nouvel homme (socratique) s’est mis en quête de certitude qu’il a rompu le lien entre son dire et l’être au monde.
Car vouloir ainsi se planter « en face » du monde, yeux dans les yeux avec lui – n’était-ce point là d’une effroyable arrogance ? Demander « Qu’est-ce que Le Beau en-soi, Le Bien en-soi, Le Bon en-soi, Le Juste en-soi, etc. » – c’est-à-dire en définitive « sans-nous », « sans lien avec notre dire » – n’était-ce pas vouloir prendre la place qu’occupaient alors les dieux ? Quel être encore au monde fut-il seulement en mesure de se placer ainsi « en face » de toutes choses et du monde !? « Accoster l’Autre Rive du Monde» qui jusque-là décidait du destin des hommes, voilà quelle fut l’aspiration nouvelle !
L’homme désamarré de son être au monde s’élève jusqu’aux dieux afin de rapporter au monde et de distribuer aux hommes la connaissance divine !?
Un autre vol commis après celui du Feu, mais commis cette fois par les hommes mêmes ? Disons que l’homme veut désormais apprendre « depuis » ou « à partir de » l’Autre, mais de l’Autre auquel il « emprunte » sa Connaissance sans se montrer trop regardant sur les conditions et sur les conséquences d’un tel exploit. Platon sacrifie ainsi la sagesse liée au dire conforme à celui qui dit à la recherche du savoir supposé lié à la SEULE parole, c’est-à-dire à la vérité en-soi désormais susceptible d’être dite. Il inaugure une Mythologie de la Parole séparée ! Il sacrifie le dire du Sage (du musicien jouant au sein de l’Orchestre des Sphères, si l’on veut) à la parole issue de cet espace nouveau, dialectique, impersonnel, pressenti par Héraclite :
Le Logos plus pur que l’esprit – et séparé.
Il faut voir là, en filigrane déjà, « La Vérité », « La Raison », pour ne pas dire encore « La Pensée » qui rend désormais tout « dialectique ».
C’est dire que chaque chose lui sera bientôt carrément redevable d’être, du fait que lui seul, Logos, donnera bientôt à son être son sens…
Platon sacrifie ainsi la poésie à la prose, un type de dire à un autre, plus proche, selon lui, de cet en-soi susceptible de tout nous révéler, de nous faire savoir, et que nous pourrions faire nôtre. Par exemple le Bien ou encore l’Un qu’il reprend à la suite de Parménide. Mais cette parole nouvelle issue d’un Langage fait espace et promise à tant d’avenir parmi les hommes l’éloigna personnellement de la réalité – qui est aussi celle du dire. Et il en va de même, depuis, de tous ceux qui savent à son exemple.
Or ce que voulait jusque-là le dire du Sage – un dire en conformité duquel vivre, toute chose concrète dite n’étant alors que cet autre être au monde auquel l’on participait en le disant – c’est maintenant, avec Platon cristallisant sur lui-même tout un cheminement passé, « devenir Parole détachée de toute chose et de tout être mais disant QUAND MEME toute chose et tout être » – qu’il veut. On assiste alors à une exterritorialisation du dire attaché par essence à l’être au monde, on assiste à l'apparition d'un véritable monothéisme de la Parole détachée, "qui parle toute seule" – mais dont le dire constitue notre savoir :
Le sage croyait dans le dire, le savant sait désormais la vérité.
Ainsi, la bouche (l’expression) de toute chose et son dire (sa manifestation morphologique en premier lieu) ne comptent plus désormais qu’à titre d’incarnation de l’Etre, du Concept. L’apparition de cette première Théologie (née en même temps, est-ce un hasard ?, que l’histoire au sens moderne du mot – il n’y avait jusque-là que cosmogonies et généalogies divines et princières] les a extirpés de leur dire-être individuel, les a enrôlés dans un « être de sens » dit par le Langage, voire carrément de langage.
L’être au monde « sortait » jusque-là, en tant que manifestation, de la présence de chaque chose, c’est-à-dire du dire-être au monde de chaque chose. Le verbe savoir, dont le dire est désormais seul légitimé à faire autorité parmi les hommes, sort quant à lui de la bouche de la seule, unique et universelle – « Bouche de la Vérité ». Parole de vérité, bientôt Pensée, sacrée d’ores et déjà « sœur jumelle du Réel », et déjà détachée de tout être au monde et souveraine. Déité.
*
Alternative :
Pour un dire sage en conformité duquel vivre OU BIEN pour un dire un savoir divin qui nous abstrait ? C’est-à-dire :
Voulons-nous d’une connaissance humaine OU BIEN encore et toujours le savoir séparé d’un dieu ?
Voulons-nous transcrire toute chose et le monde avec ce que nous sommes OU BIEN continuer de faire parler toute chose et nous-mêmes le Langage de l’Etre en-soi, comme si tout voulait dire (x2) réellement dans cet Espace de vérité qui serait seul véritable ?
En somme :
Voulons-nous savoir encore et toujours par opposition à croire OU BIEN situer désormais notre dire d’homme, en tant qu’être au monde, de part et d’autre de la Vérité ?
Car n’avons-nous pas un jour ou l’autre, à l’échelle individuelle sinon collective, à reprendre conscience de ce que c’est simplement que d’être au monde et donc pour cela à récupérer notre dire-être ?
[A suivre]
08:35 Publié dans sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note | Tags : dire, savoir, sagesse, abstraction, doute, connaissance, certitude
08.01.2007
Je ne sais plus
[Epistémofolie] [Froncement de sourcils]
On a foi, par exemple en son dieu, on croit en lui.
Mais aussi :
(-) On aime l’art, car on a plaisir à croire, à s’en laisser conter.
(-) On espère, on mise sur son croire personnel ; on mise en l’occurrence sur l’avenir, mais c’est pour donner un objet à son croire. [Miser sur son propre croire – car croire est notre faculté et notre jouissance – c’est croire deux fois].
(-) On dit « je ne crois pas » – comme si l’on pouvait ne pas croire quand on dit quelque chose.
(-) …
On sait, on a foi dans son savoir :
(-) On sait, (c’est-à-dire) on croit (que ça signifie) qu’on ne croit plus.
(-) On sait ce qu’on dit, (car) on croit que dire n’est autre que « dire quelque chose ».
(-) On dit ce qu’on sait, la vérité, mais on ne sait alors pas ce qu’on fait à celui auquel on la démontre. [On sait la vérité, mais on ne sait pas ce qu’on en fait, à part la dire].
On sait parce que c’est là, « savoir », dans la logique du seul discours, du discours-qui-parle-tout-seul (supra), discours qui se veut, depuis ses origines, dire-de-la-vérité-même. La vérité, dit-on, aurait une bouche contre laquelle il suffirait de coller son oreille : bocca delle verita. Mieux ! la vérité serait la bouche, l’essence même de toute chose, l’en-« soi » ; voilà le grand « secret ».
Mais il aura fallu, et il faut aujourd’hui encore à chaque instant où l’on sait et où l’on dit au Nom de la vérité, ignorer presque tout de ce qu’a « voulu » le verbe s’entredire. On sait la vérité en-« soi » parce qu’on ne sait pas la bouche triviale et dissimulatrice originelle, spécialement affrétée voici longtemps pour accomplir une tâche purement – économique.
Une économie du dire jusque dans nos fors intérieurs.
Par exemple, croire que notre pensée n’est que dialectique socratique.
La vérité en-« soi » ment-elle ? On se plaît à croire et faire accroire que c’est elle qui parle. On a fini par s’en convaincre. C’est pourquoi on interroge toute chose et l’on en discute entre nous "pour la faire parler". Et ça nous arrange à tous qu’il en soit ainsi ! Car cela nous permet aujourd’hui encore de nous dire les uns aux autres et aussi les uns les autres, avec quelque efficacité :
Cela fait de nous des hommes crédibles, crus et croyants dans une civilisation fondée sur du cognoscible, du connu et surtout – un sujet connaissant.
*
Chaque discours à tout moment incruste un Nom dans le verbe dire
Et ainsi fait resplendir un peu plus le diamant de la Culture.
L’anneau est dissimulé aux yeux de chacun,
Qui pourtant grâce à lui, seul respire.
___
08:30 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (111) | Envoyer cette note | Tags : croire et savoir, croire au savoir, savoir et vérité, vérité et économie du dire
02.01.2007
Le poète de la guerre de Troie et le Journal de l’Inter-dire…
[Blog opératoire] [Réalité-monde et Inter-dire]
Dans un commentaire de la précédente note, Miss Poulpi (http://poulpefleuri.canalblog.com/) a joliment écrit :
<Dieu s'est déguisé en cristaux de soude. Quand j'ouvre la porte de la parole ventriloque cela dé-bouche sur un gargouillis infâme. En dissolution radicale. Mais si je laisse la parole dite se faire entendre, je deviens dieu, et toute l'humanité est alors quintessence de ce que Je suis. L'autre est-il ? Son monde existe, il se dissout à l'approche du mien. Ne disparaît pas, juste se transforme en autre chose. Parfois le camaïeu est si beau que je m'y sens arc-en-ciel.>
Puis, se rapportant à l’allusion d’une guerre de Troie qui se serait déroulée « pour que » le poète puisse la chanter, pour qu’elle figure dans le grand livre de la Parole qui conserve l’être au monde, Miss Poulpi demandait : <Le temps est-il venu que ce livre de Parole soit les blogs ?>
La plupart des évènements ont « lieu » de nos jours, moins pour forcer l’espace qu’ils occupent ou celui qu’ils voudraient occuper (mouvement réaliste traditionnel) que pour se faire savoir (domaine de l’information). Se faire savoir est désormais pour ainsi dire le rêve de tout évènement, et c’est pourquoi tout évènement s’inscrit d’emblée aujourd’hui dans un programme préétabli de sa propre promotion. Un évènement actuel qui ne donne pas d’images, par exemple, tous les journalistes photographes le savent, n’est pas exploitable. Et entre « n’est pas exploitable » et « il ne s’est rien passé » il n’y a qu’un fil. On croirait presque que tout évènement ne se déroule dans la réalité QUE s’il est entériné par le dire cet évènement ! « L’ère de l’information » a radicalement changé la nature de tout évènement :
Le dire et l’inter-dire sont aujourd’hui des partenaires incontournables du Réel.
Mais en fut-il jamais autrement !? Alors quoi ! – pas de réel sans (le) dire ?(x2)
Et alors, notre guerre de Troie ? Savoir si les blogs peuvent former « un livre de paroles », voilà qui pourrait justement faire allusion à une tout autre histoire, celle chantée par des hommes et des femmes s’inscrivant eux-mêmes dans un (espace du) réel où tout être dit, dit-être au monde (je le dis avec mes mots, bien sûr). En ce sens, le chant d’un Homère n’est pas du tout le papier d’un journaliste, il est une célébration de toute présence, voire de tout ce qui fait spectacle, et mieux encore si ce spectacle délecte les dieux…
Il y a de la theoria (contemplation) dans la conception homérique du monde, mais c’est parce que les hommes y sont animés de dieux qu’ils considèrent comme les commanditaires de leurs actes….
Le monde est le spectacle que les dieux s’offrent,
Mais les acteurs [les hommes auprès desquels ils passent commande] y jouent à balles réelles.
La blogosphère pourrait être « le livre de paroles » d’individus multiples et variés s’il y régnait une semblable conscience générale de participer à un même espace, et si on y célébrait en quelque façon chaque présence… Mais ne rêvons pas, il n’y a plus de dieux auxquels offrir le spectacle, même si quelques blogs d’inventaires, à leur façon, chantent effectivement la blogosphère. Plus prosaïquement, « le livre de Paroles » pourrait être une blogosphère où chacun serait un Socrate au clavier, à l’image ou au téléphone. [Un Socrate cette fois de part et d’autre du livre, de l’Etre, de l’Idée, de Platon et de la Vérité]. Mais voilà qui n’est pas sans rendre ambiguë la frontière entre la parole et l’écrit sur un blog ! En définitive, c’est encore le type d’espace dessiné par les blogs qui pourrait bien départager : d’un côté des « paroles au monde », de l’autre des « écrits pour l’Inter-dire » :
Est-ce que les blogs incarnent une Agora
Ou illustrent les pages d’un grand Journal de l’Inter-dire humain ?
Pour le dire autrement :
Sommes-nous les poètes d’un espace concret composé aussi de dires, espace physique dans lequel chaque dire est aussi un fait de l’être au monde, signant et signalant une présence ? Alors l’évènement « guerre de Troie » ne va pas sans « le dire-être au monde de ceux qui l’ont vécue » : un chant.
Sommes- nous au contraire les journalistes d’un spectacle du Monde désormais offert – aux hommes !? Alors une question se pose : où sont donc passés les acteurs du Réel ? Et la réponse qui s’impose est :
« Qu’importent les hommes puisque nous avons l’Evènement, puisque nous avons la guerre de Troie, puisque nous avons l’Histoire, puisque nous avons le Livre ! ».
Au contraire, le poète en son délire prophétique dirait à peu près ceci :
« Quand il n’y aurait plus de dire-être au monde, il n’y aurait alors plus d’autres présences au monde que celles édictées par l’Inter-dire humain. »
Bloguant ou pas, le journalisme exacerbé et non militant est le même sous toutes ses formes : il fait du monde une salle de spectacle (de plus), et fait des spectateurs, petit à petit, des dieux coupés du monde réel humain (Liber mundi). Car ce que veut le journalisme de masse n’est pas nous émouvoir des faits, mais nous régaler du spectacle ! Lui-même (son personnel) ne traite les évènements qu’en tant qu’ils sont « de l’info ». Ses propres objets sont purement formels. Le spectateur qui s’en émeut encore comme « fait » est simplement immature. Nombreux sont en effet les spectateurs encore humains, trop humains : ils s’émeuvent, se révoltent, s’indignent de ce qu’il se passe, ou mieux encore prennent conscience que « les infos » tentent de les arracher à leur condition d’humains :
Nous ne sommes pas des dieux auxquels on peut offrir le monde en spectacle !
Alors outre les blogs d’inventaires et les blogs militants, les seuls blogs qui célèbrent l’Agora sont peut-être ceux nourris de notes éphémères, ou encore ceux où les auteurs déposent simplement ce qu’ils ont personnellement à dire.
_____
26.12.2006
Dire – entre être et faire exister
[Epistémofolie]
1.
Convenu qu’être c’est être au monde, ainsi, entre celui qui dit et ce qu’il dit, c’est celui qui dit qui est, et non nécessairement ce qu’il dit.
Ce qu’il dit seulement existe – que ce soit pour lui seul* ou aussi, peut-être, pour d’autres, voire pour tous les êtres vivants, quels qu’ils soient.
Y a-t-il quelque « chose » que tous les êtres vivants font exister, chacun à son niveau avec sa façon bien à lui de la « dire » ? Oui, le monde même, espace physique « tout plein de choses ». Du moins une part de ce monde, celle qu’il habite, qu’il dit habiter.
Croit-on que la preuve que le monde existe en est fournie par un langage commun à tous les êtres vivants sur cette terre ? Ou peut-être par un langage prétendument au-dessus de tous les autres ? Une majestueuse formule scientifique, peut-être ? Non. Un quelconque autre savoir alors ? Non pas – un oiseau s’enfuit à l’approche d’un homme, et c’est le monde entier qui existe. L’oiseau et l’homme se sont faits signe, signe qu’ils appartiennent, malgré l’incommensurabilité de leurs dires, au même espace-monde.
L’oiseau et moi nous n’avons pas le même langage, mais nous avons à nous dire nos présences respectives.
Qu’ai-je dit ?
Un oiseau s’enfuit à mon approche
Chacun à l’autre a dit
Lui a fait signe
Qu’a-t-il dit ?
Je suis
A nous deux déjà le monde existe
____
(*) « Pour » = à la fois « qui lui est donné » et « selon lui ». Mais il se peut aussi que ce qui existe soit.
2.
Savoir aujourd’hui encore si Dieu existe n’est pas un problème. Mais pour dire aussi qu’il est, il faut ou il faudrait pour le moins que lui-même dise, qu’il parle à sa façon, même si c’est pour aussitôt s’enfuir, peut-être, comme un oiseau, dès qu’on l’approche. Les hommes qui disent que Dieu existe veulent dire en réalité qu’il est, qu’il parle à nos cœurs – puisqu’il parle à nos cœurs. Mais c’est bien là le problème : il nous parle au lieu de se dire lui, comme nous le faisons nous-mêmes, comme le fait tout ce qui est en tant qu’il est au monde. [Ca n’est pas un problème de langue : un homme parle comme moi, l’oiseau pas, et sont pourtant tous deux au monde]
On ne peut effrayer Dieu ou l’approcher comme oiseau,
Il est obligé de passer par nous,
Comme un songe ?
– Pour « être » ?
Comme tout ce qui, hélas, seulement existe.
3.
Il fut un temps où ce qui était dit par les hommes, tel ou tel être vivant ou objet concret, était par là même « soutenu physiquement » déjà de son vivant, comme on soutient l’existence d’une entreprise en en faisant la promotion auprès des autres hommes et du monde, en en faisant la public-ité. La parole, c’est ce qui maintenait en l’état, du moins en l’état de demeurer public en l’espace physique, en dépit des accidents.
C’est ainsi peut-être que le culte de la Parole a fini par créer La Pensée, pour que les choses existent encore après leur disparition physique, dans un espace dessiné tout exprès, « espace du vrai de l’être » qui serait en continuité – dans le prolongement même ! – de l’espace concret.
Mieux ! la parole fut dite pour dé-boucher sur ce nouvel Espace. Il fallait qu’elle cesse d’être parole-bouche d’homme pour que s’y exprime - « de lui-même » ! - l’être.
Ah ! Magie de ce qui aussitôt dit laisse instantanément sa place à l’objet,
Lui donne la parole et s’efface.*
La parole a mis ainsi un être au monde qui n’y figurait pas. Mais c’est un autre monde en réalité, un monde où l’être se dit – en vérité.
Non pas que la parole tire vraiment les ficelles,
Elle n’est que ventriloque ;
C’est bien l’homme qui parle,
Mais c’est « l’essence de chaque chose », dit-on
Qui remue les lèvres
___
(*) A parte : Qui parle donc dans la poésie grecque première !?
4.
Est – tout « x » qui dit en quelque façon que quelque chose existe. Peut-être même cette chose existe dans un « endroit » unique où elle se trouve la seule à exister ! Le cas échéant, elle peut même n’exister « qu’à moitié », voire carrément « pour du semblant », à titre de catalyseur d’un raisonnement, par exemple, comme le mot « et » ou encore « puisque ». Car ces choses que l’on appelle « mots » n’existent bien que dans le dictionnaire et dans nos têtes, n’est-ce pas ?
Est – tout « x » qui dit en quelque façon que quelque chose existe – puisqu’il dit. Il est des millions de façons de dire qui sont celles de milliards de choses ou d’êtres : notre savoir nous permet de découvrir que des milliards de choses existent en effet pour des milliards d’êtres différents. Non pas qu’elles existent toutes pour chaque être au monde ! Loin de là ! Non – minéral, végétal, animal ou humain, chacun dit sa relation à ce qui existe avec lui, « en même temps » que lui – au monde. Dire, en ses multiples façons, c’est la manifestation même de l’être au monde.
5.
Il fut même un temps, je ne l’invente pas, où des choses se passaient sur la terre POUR QUE quelque poète puisse les DIRE, je veux dire les chanter. Ce fut le cas, dit-on, de la guerre de Troie : des hommes et des femmes ont souffert et sont morts, mais c’était pour la bonne cause, pour figurer dans le grand livre de la Parole qui conserve l’être au monde.
L’histoire, oui – mais la véritable, celle qui se chante, celle que chantent les poètes !
C’est à croire qu’il y a plus de choses existants au monde que d’êtres pour les percevoir ! A croire que l’être des hommes est de faire exister un maximum de choses, de réalités. Un maximum de mondes, même, peut-être !?
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Note ci-dessous : "Titre de blog élargi"
09:15 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (53) | Envoyer cette note | Tags : être au monde, être et exister, culte de la parole, publicité, guerre de Troie, chanter le monde
[Titre de blog élargi]
Ce que veut dire.
J’élargis la préoccupation première de ce blog. Il se nomme désormais Ce que veut dire. Il sera donc maintenant plus personnel, plus relatif à ce que je pense, mais sans que le verbe s’entredire cesse pour autant d’être l’affaire de chacun et de tous. Je ne m’accapare pas plus qu’avant ce verbe, mais au moins j’espère ainsi ne plus donner le sentiment de « réquisitionner » l’autre, comme il me fut dit récemment. Je comprends qu’à vouloir interroger le geste de dire de chacun à l’égard des autres et indépendamment du « contenu », j’ai pu donner à maintes reprises cette impression. Mais je comprends aussi que personne ou presque n’entend peu ou prou remettre sa propre façon de dire en cause. Pour autant, le dérangement causé par les questions que je pose n’est pas tel que je renonce à pointer ici ou là, à l’occasion, différents types de dire. Il sera dit que je n’invite plus chacun à se poser les mêmes questions que moi, mais que simplement c’est là… ce que je pense ;-)
La preuve est faite que ce blog est bien un essai de dire !
« Ce que veut dire ». J’élargis également le sens du verbe dire. Un verbe peut-il vouloir ? Non, il ne s’agit pas de dire ce que « veut » le verbe dire, mais ce qu’il traduit comme présences, comme existences, comme gestes et comme relations, à savoir ce qu’il « veut dire », ce qu’il signifie (de signe) sur le plan ontologique et non purement noétique (pensée). Cela permet à mon sens d’appréhender autrement « l’être au monde ». Le verbe « veut », dans cette expression, est une façon de placer délibérément la question du dire dans une relation, celle d’un être au monde qui serait « en même temps » un dire-être au monde et aux autres (de même espèce ou pas !). Le monde y est implicite. La relation n’est pas réduite simplement à du « subjectif » face à de « l’objectif » ou inversement, pas seulement non plus entre deux interlocuteurs. « Dire », en ses multiples façons, c’est la manifestation même de l’être au monde.
La suite dans la note « Dire, entre être et faire exister » (ci-dessus)
09:00 Publié dans A propos, suite | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Essai de dire, intentionnalité de la parole
18.12.2006
Entre réalité-monde et Inter-dire (I)
Esquisse d’un manifeste ontologique.
Je voudrais remercier ici Kate (Circonvolutes.hautetfort.com) qui m’a fait part d’un texte de Foucault et a ajouté personnellement ces mots : « Si se tient là l'art, le travail du critique à l'égard du langage, se tient (aussi) l'élan du commentateur, le parlant-aussi dans le s'entre-dire ». Ma réponse à ces mots de Kate fut l’occasion pour moi d’un tel développement (débordement) que j’ai choisi d’en faire une note sur la problématique du partage entre la réalité-monde et l’Inter-dire humain (us et coutumes en matière de dire), occasion en outre pour moi de faire allusion à un manifeste ontologique afférent.
Ce texte en trois parties n’est qu’une esquisse, et il dotera peut-être le lecteur d’une meilleure vue d’ensemble de ce blog. (Les deux autres parties sont déjà à l’écran ci-dessous). Mais il ne doit pas masquer ma préoccupation première : si exposer sa pensée est en effet généralement une chose naturelle et relativement aisée à dire pour un auteur et à comprendre pour un lecteur – l’économie du dire en général, en revanche, objet véritable de ce blog-essai, constitue une potentielle remise en cause radicale de l’état d’esprit qui gouverne ce naturel. A ce jour, si ma pensée est encore et toujours une, mon dire en revanche évolue comme prévu selon les expériences faites sur la blogosphère. Ainsi, naturellement poussé par les lecteurs à ne dire que ce que je pense, ce blog pourrait désormais s’intituler « S’entredire ? Rendez-vous après l’Etre ! ».
*
1/ Inter-dire et statut de la vérité
Bien sûr que « le travail du critique à l’égard du langage », comme tout « parlant-aussi » est aussi « dans le s’entredire » : je crois même que le langage est intrinsèquement un s’adresser aux autres – fut-ce secrètement à partir des autres – et aujourd’hui plus que jamais, (mondialisation, Internet) il « relie » en effet (ou aliène ?) les hommes. Exit le journal intime et autres affiliés pseudos dires « à soi-même ».
C’est pourquoi mon point de vue « sur le langage » (en réalité un point de vue sur les modes d’être au monde dont le dire humain fait partie, et non sur le langage en tant qu’espace ou objet d’étude) ne peut s’exprimer que comme un mésusage de celui-ci : j’analyse moins le langage en lui-même et tente moins de savoir à partir de lui que je ne ‘constate’ l’utilisation qui en est faite par chacun de nous : son type de dire. [Le mien est ici des plus communs, mais il tente de réguler ses propres rapports aux autres]. Le s’entredire est avant tout (« à mon avis », encore et toujours) un s’entre-faire qui suit toujours certaines règles véritablement politiques (de l’être homme par le dire), des règles qui sont chez nous régies depuis longtemps par un certain Etat d’esprit dont on n’a pas ou que peu conscience, et que pratique concrètement chaque citoyen de la parole.
L’Inter-dire est immanent à l’acte de dire.
Les mots sont de simples outils pour dire « qu’on est » et que « quelque chose est » suivant ces règles. C’est ainsi qu’un dire peut se vouloir ultra-révolutionnaire en tant que « contenu » et s’inscrire pourtant parfaitement dans la tradition, dans les règles du dire en vigueur, en tant que geste et style de dire. [Un philosophe agent double voulant régler son compte à la philosophie, par exemple …]. L’enseignement à cet égard me paraît une question, pas une évidence, morale ou autre.
*
Mais les règles de l’Inter-dire humain peuvent apparaître cyniques à l’égard du chercheur de vérité et aussi à l’égard de la réalité même. En effet, la nécessité pour chacun de nous d’être compris de tous les autres est certes ce qui définit au mieux la vérité et assure aussi au mieux la pérennité du s’entredire, mais cependant, d’un côté elle interdit explicitement toute vérité individuelle (plus immédiate pourtant, mystique en l’occurrence peut-être, en tout cas plus directe), et de l’autre expose également la réalité à tous les risques liés au « téléphone arabe » et plus encore au sécessionnisme d’un langage collectif fait espace. En effet, pour parvenir à dire le réel de façon toujours plus précise et approfondie, ce langage collectif se complexifie manifestement toujours plus, s’enfle de toujours plus d’outils méthodologiques préalables – en l’occurrence des concepts purement opératifs – et finit par devenir lui-même la façon dont le réel « se passe », le « véritable » réel.
Je veux bien sûr parler du seul dire à la fois vérifiable par tous et conditionné par l’accord de tous : le dire scientifique.
C’est le destin de toute connaissance collective de s’enfermer et de s’enliser peu à peu dans son propre langage-espace.
A quel prix la vérité se livre-t-elle au chercheur de connaissance ? Si toute vérité (contenu d’un dire et évocation du réel) est liée aux règles ou au consensus général en matière d’échanges, de commerce, de légitimité et d’autorité de la parole, c’est-à-dire est soumise de facto aux conditions imposées par l’Inter-dire, alors toute « la réalité » soi-disant dite n’est autre que la pratique d’une réalité qui circule parmi les hommes. En l’occurrence elle est la pratique d’une réalité conditionnée a priori par la compréhension de tous – y compris dès la méthode, en amont de toute découverte. En définitive, la seule réalité possible n’est autre que l’Inter-dire lui-même. Je crois même que c’est là sa vocation, et que notre Inter-dire moderne rejoint ainsi tous ceux qui l’ont précédé à travers les siècles et les civilisations, avec cependant quelquefois dans l’esprit de certains hommes (en Chine ancienne par exemple) une conscience plus aiguë que chez nous de son rôle éminent dans notre perception, « c’est-à-dire » dans la construction du monde lui-même….
L’Inter-dire est la réalité.
*
_______________
NB/ Voir deuxième partie avant de bondir ;-).
Entre réalité-monde et Inter-dire (II)
2/ Epistémofolie
Mais les faits objectifs extérieurs à l’Inter-dire, m’objectera-t-on ici avec force, ne dépendent nullement de notre langage et ne sont pas conditionnés a priori par un formatage du penser et du percevoir de chaque homme !
Tout dépend en fait jusqu’où l’on « remonte » dans l’échelle des liens qui unissent à l’échelle collective notre Pensée collective à l’Inter-dire du moment [Pensée conçue et perfectionnée au fil des siècles pour aborder le Réel au point de prétendre très tôt se confondre avec lui en « une parenté native »] et, à l’échelle individuelle, notre penseR individuel et jusqu’à nos percevoir(s) individuels à ce mode d’être particulier, enraciné depuis longtemps en nous, que résume le verbe savoir.
S’il m’est permis de faire allusion à une vérité A-letheia* qui ne s’oublie pas en chemin en tant qu’elle s’inscrit dans une histoire, n’oublions jamais que si la magie, les oracles, les cultes, la mantique et tout ce que nous méprisons comme contradictions, paradoxes et autres superstitions ne devraient certes plus avoir place aujourd’hui dans nos cœurs, ils ont cependant eu leurs heures de gloire et offraient eux aussi à tous leur propre vérifiabilité. Il n’y a pas si longtemps encore, en Europe, la connaissance des hommes s’établissait à partir de (ou contre) la Bible. Un savant était un exégète de (ou contre) la Bible, ou du moins de la connaissance divine. « Divine » était donc la connaissance…. Aujourd’hui, à défaut d’un dieu patent – somme toute il fut bien utile à la connaissance jusqu’ici – le qualificatif « divin » sied-il encore à notre science ou peut-être à ses objets d’étude ? Assurément si l’on considère l’engouement qu’elle suscite, sinon le culte universel que nos sociétés lui vouent !
De quelle réalité-monde nos scientifiques actuels et tous ceux qui veulent savoir objectivement se veulent-ils à leur tour les exégètes ?
*
09:20 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Entre réalité-monde et Inter-dire (III)
[ NB/ Les deux premières parties de cette note se trouvent ci-dessus]
3/ Etre-relation et manifeste ontologique
Il est temps d’envisager toute notre collective connaissance objective actuelle, mais aussi toutes nos perceptions individuelles empiriques (« subjectives »), comme s’inscrivant dans une méthode ontologique formelle, commune à tous les êtres vivants, bien qu’évolutive (je la nomme « savoir-croire d’espèce », j’y reviendrai). Elle consiste de tous temps – en l’occurrence chez ‘l’homme’ – à accorder les moyens de savoir aux moyens de vérifier. Par exemple, le fameux sujet connaissant cher aux rationalistes ne serait autre que ‘l’homme’ qui va avec… un certain mode d’être. (J’y reviendrai). Accorder sa façon de voir à la réalité ou accorder la réalité à sa façon de voir ? Mais les deux sont toujours étroitement liés si l’on considère que c’est là, précisément, dans le fait du lien, que se révèle l’unité ontologique d’un mode d’être-au-monde à l’autre, figure d’un même formel être-relation commun à tout ce qui est.
*
Pourquoi se dégager de l’Inter-dire actuel ? - Pour dire-être* à nouveau au monde. Pourquoi s’en dégager et continuer pourtant de dire aux hommes ? - Pour dire-être aussi aux hommes.
S’il est une devise ontologique que je fais mienne et qui m’épargne aussi du danger egoïque, solipsiste ou « individuologique » (« n’est que l’individu ») c’est bien :
« Etre comme tout ce qui est
Mais aussi homme
Mais aussi moi-même
Mais aussi poussière »
C’est là, il me semble, une attitude plus conforme et plus naturelle à l’être-au-monde que celle obéissant à cette véritable hiérarchie ontologique largement pratiquée depuis des lustres parmi les hommes occidentaux, articulée autour de la domination du savoir. Cette subordination rationnelle de tout ‘être-un-homme’ au savoir détermine ainsi chacun à penser ce qu’il est, à l’exact inverse de la devise ontologique ci-dessus, à peu près en ces termes :
« - Je ne saurais être avant d’exister, je suis donc avant tout ‘poussière’ (fut-elle biologique) ;
- Je suis moi-même en tant qu’il m’est bientôt donné, aussitôt né, de me délimiter, de me heurter, de me penser, et de me reconnaître ;
- Je suis un être humain en tant que j’appartiens manifestement à une société d’humains qui m’a largement conditionné, société dont on peut peut-être même dire qu’elle m’a spirituellement fait, jusqu’à livrer à ce corps qui est mien ce « je » dont (il) je m’enorgueillis de (me) parler ;
- Je suis comme tout ce qui est parce que je vais mourir, parce que tout ce qui est meurt. »
A l’inverse, donc :
Etre comme tout ce qui est
Même homme**
Même moi-même
Même poussière
Et c’est tout le savoir qui en pâtit
Et par suite tout l’Inter-dire fondé sur celui-ci.
*
_______________________
(*) J’ai donné une version poétique du ‘dire-être’ dans la note du même nom. Celle-ci lui fait en quelque sorte suite.
(**) « Même » dans le sens de « quand bien même ».
09:15 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
11.12.2006
Garçon, un dialogue ! Non, non, pas véritable !
[Blog opératoire]
La plupart d’entre nous se plaignent de l’absence de dialogue « véritable », mais il suffit de noter combien peu d’internautes s’enquièrent des règles que nous pourrions établir ensemble pour songer que chacun a de bonnes raisons au fond de ne pas s’y précipiter :
a) « Je veux pouvoir dire en toute liberté, sans contrainte aucune. Après tout c’est mon blog, c’est mon opinion, c’est ma pensée, c’est mon droit. »
b) « Pour qu’il y ait dialogue véritable il faudrait déjà que les autres comprennent ce que je veux dire et répondent à mes questions » *
c) « Je n’entends pas me plier à quelque règle envers l’autre si l’autre ne s’y plie pas lui-même envers moi. Cela me paraît inutile ».
d) « Je reconnais qu’il y aurait profit à un dialogue véritable, mais pour être tout à fait sincère, j’éprouve le besoin de rassasier tout d’abord cette envie qui me ronge et me jette sur les autres :
… Doter mon propre dire de ma propre image, en toute liberté ! ».
Un « véritable » dialogue… dans un espace totalement « libre »… ? Ca baigne !
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(*) Par dialogue véritable chacun revendique en fait l’ensemble des conditions à remplir par les autres pour qu’ils comprennent ce qu’il leur dit ». Par exemple Metalogos a dit « pour qu’il y ait échange véritable, il faudrait que tu… » ; Cat a dit, en substance : « je n’explique pas, je donne…. mais là il faudrait que vous me donniez une explication ». Eden voulait que je réponde aux injonctions de gmc, Etc.
NB / Je publie trois notes ce jour en raison de leur lien. Voir ci-dessous les deux autres.
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09:35 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : Véritable dialogue et besoin véritable
Texte protégé, lecteur exposé ;-)
[Blog opératoire]
Tout texte sur le net s’expose à la vue de tous et se met ainsi à la disposition de chacun. Mais sur un blog, chaque lecteur est à son tour confronté à l’opinion que chaque autre s’en fait, et plus encore exposé à la lecture que s’en fait untel ou untel pour peu que celui-ci la soutienne devant tous avec force et conviction (ce qui ne garantit nullement qu’il soit objectif et bien intentionné !). Ainsi, combien parmi nous sont assez honnêtes envers eux-mêmes et assez courageux devant les autres pour répondre en premier lieu directement au texte sans même lire les commentaires ? Combien inclinent plutôt à répondre « à la fois » à l’auteur et à un commentaire au moins ? Combien ne répondent qu’aux seuls commentaires ?
Aussitôt lu, aussitôt le texte s’éloigne ; il n’est manifestement que prétexte aux commentaires entre eux. Le véritable contexte est ailleurs…
Au fond, en effet, le texte de note n’est rien la plupart du temps en regard des commentaires qu’il suscite, bien plutôt un point d’appui, tout au plus une étincelle. Un véritable dialogue pourrait consister à comparer nos différents points de vue respectifs sur le texte proposé, conçus a parte, avant d’en discuter. Mais comment serait-ce possible dans les conditions habituelles ? Chacun semble en effet reproduire ici exactement le type de relations hors texte qu’il a à l’extérieur (dans la vie de tous les jours), où il doit sans cesse se défendre et s’imposer aux autres (croit-il) « pour exister ».
Aussi le texte présenté en note n’est-il plus en définitive qu’un geste protégé par la bulle dans laquelle les commentateurs le placent ; il trône et s’en amuse.
Par suite, aucune explication a posteriori n’est en mesure de venir au secours de celles et ceux qui se laissent ainsi abuser par la lecture d’un autre ou, plus souvent encore, par une polémique générale. Comment le pourrait-elle ! Chacun reproduit ici le type de relations hors texte qu’il a à l’extérieur, c’est-à-dire se place d’emblée lui-même, machinalement, dans le contexte auquel il est seul habitué :
Contexte de foire, de mélange des genres,* d’un « tous ensemble » sans plus de relation personnelle à un quelconque texte ni même de relation individuelle à un quelconque véritable autre. Contexte impersonnel où même les plus « forts » ne gagnent qu’en influence (sur les autres).
Quel lecteur entre personnellement dans le texte et lequel dans la danse de l’influence ? Trafic d’influences ? Mais où est donc passé le texte !?
*
(*) Sancho ne s’offusquera pas que je le prenne ici en exemple puisqu’il pratique et prône même (voir son commentaire récent) ce mélange des genres jusque dans ses propres textes de note de son blog : ceux-ci vont du commentaire bref au livre (publié récemment sur son blog), à la note adressée personnellement à un des intervenants (toujours en note, s’entend), en passant à l’occasion par une citation tronquée d’un intervenant, en vue de le railler gentiment. Il occupe donc bien personnellement tout l’espace possible, comme chacun le fait dans sa vie de tous les jours, usant partout et autant qu’il le peut de son influence.
NB / Note "Après trois mois de blog" suit celle-ci
09:20 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : Lecture sous influence
[Après trois mois de blog]
Certains blogueurs ont fait part de leurs débuts dans la blogosphère, j’espère que ces quelques mots pourront à leur tour profiter à d’autres.
1) A peine ouvert mon blog, j’ai cru pouvoir, en protestant, l’épargner de l’atmosphère de suspicion propre aux échanges sur le net – je veux parler des différents problèmes que pose l’anonymat. Celui-ci fait pourtant de chacun de nous une ombre ! Et c’est bien là, à mon sens, qu’est le véritable virtuel ! Mais bon – la grande majorité des internautes semblent s’en accommoder, alors…
2) J’ai cru ensuite pouvoir désencombrer nos échanges des interférences parasites en proposant une correspondance individuelle par mail : ce fut une maladresse de ma part (bien que cette correspondance existe a profit), elle a jeté sur moi le doute, voire alimenté une suspicion particulière (suspicion qu’un intervenant, manifestement paranoïaque du reste, entretient ici même ouvertement, mais aussi auprès d’autres personnes, en privé !).
3) Puis j’ai cru devoir assainir l’espace commentaires au nom des lecteurs* en supprimant à l’écran les injonctions, insinuations et autres insultes de « génie mal compris ». Ce fut une erreur car chacun, là encore, semble s’accommoder de ce type d’ivraie, ici comme ailleurs, ou pour le moins s’y résigne. Il semblerait qu’incombe à moi seul d’entretenir l’espace des commentaires…
4) Avant tout, le mot s’entredire en titre de mon blog a prêté à confusion, j’en ai conscience. On a pu croire en effet que j’ai voulu ouvrir une sorte de centre d’accueil dont je serais le tenancier, où chacun, ah la belle âme !, pourrait venir se désaltérer à une source commune… Voyez, déjà le style !
5) Mais ma plus grande erreur fut sans conteste un excès de scrupule indifférencié envers les commentateurs.
(*) J’ai appris en effet que certains ne lisaient même plus les commentaires.
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S’agissant du fonctionnement du blog, aujourd’hui il me semble que ça n’a aucun sens de donner à lire des notes d’un côté et de « tenir la chandelle » des commentaires de l’autre, d’abandonner l’espace des commentaires, de le laisser s’infester de propos inutiles ou déplacés où l’on n’a même plus envie de se rendre soi-même. Pour assurer une certaine cohérence de l’espace des commentaires avec celui des notes, je prends donc le parti d’y faire les coupes nécessaires. Je choisis sans plus de scrupules d’entreprendre d’alléger les commentaires de ce qui en encombre le plus la lecture et a pu en outre dissuader certains, sans nul doute, de participer. A commencer par moi. J’assumerai les conséquences.
C’est d’éléments pour une sagesse du dire qu’il est question sur ce blog, non d’y reproduire les rapports hétéroclites auxquels nous sommes par ailleurs coutumiers. A défaut de règles de s’entre-dire, riposter est partout la forme la plus courante des différents types du répondre (même étymologie), mais c’est aussi celle qui contient le moins de dire – proprement dit. Riposter c’est faire entrer son dire dans le seul faire à autrui. C’est sans nul doute un faire efficace pour attaquer l’autre ou se défendre, mais le contenu en véritable « dit » est alors nécessairement pauvre, voire nul. Les dérapages verbaux dans les commentaires comme dans la vie (je n’y échappe pas, je ne suis pas un sage) ne font qu’entériner l’absence de règles visant à un s’entre-dire qui ne soit pas seulement commerce entre ego(s) rompus à l’amour-propre et pressés de se dire comme on s’entre –tutoie / -tue / -toise. Le verbe dire doit pouvoir réserver autre chose, non ? Il me paraît insolent et complaisant de prétendre aspirer réellement à un échange véritable quand on n’a ni le désir ni le courage de participer à la construction préalable de l’espace nécessaire pour cela. La raison en est simple : le dire est généralement considéré et utilisé avant tout par chacun de nous comme une arme d’attaque et de défense et ce, consécutivement au désir profond de parler de soi et de se faire valoir auprès des autres. J’y ai fais allusion dans plusieurs notes déjà. Ainsi, c’est bien affaire de cohérence pour moi et pour mon blog que d’indiquer clairement que cet « entredire »-là que nous pratiquons à tout instant dans la vie de tous les jours, eh bien nous le connaissons tous déjà, et que c’est autre chose ici que je tente de présenter ici parce qu’il est justement question d’une sagesse du dire. (Voir plus bas).
Mais j’envisage aussi d’ouvrir un autre blog, « tout-venant », plus en conformité avec la diversité, et où je vais pouvoir moi aussi m’amuser. Il est entendu qu’à mon tour je n’y aurai rien à dire ! ;-)
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Pour ce qui est de l’expression « s’entredire », celle-ci désigne pour moi l’espace informel terminal d’une parole prenant racine (ou la retrouvant) dans l’espace physique concret. Je n’utilise pas l’expression comme un point de départ moral, animé d’une quelconque bonne volonté en matière de communication [je suis plutôt pessimiste en la matière]. Je n’utilise pas non plus l’expression pour signifier le fondement objectif d’une éthique du « dire » élaborée par une œuvre intellectuelle d’envergure (mienne) qui se serait penchée avec amour sur les vertus du « s’entre ». Je donne des éléments pour une sagesse de dire : après l’Etre (« épistémofolie »), dire-être au monde et aux hommes, s’entredire.
Voici le schéma central de ce que j’ai à dire (il ne s’éclaircira qu’au fur et à mesure des notes à venir) : Ce n’est, selon moi, qu’Après l’Etre et à la découverte du dire-être – dire-être au monde et aux hommes, les deux espaces du dire et de l’être, l’un physique, l’autre informel – que peut naître et que s’impose d’elle-même, il me semble, une certaine sagesse du dire. C’est-à-dire relative au s’entredire. Que cette sagesse s’éprouve un jour entre nous, ou même constitue une base pour un groupe de travail futur, c’est une autre histoire. Pour l’heure, je l’expérimente timidement moi-même tout en instruisant le procès de ce qui me paraît constituer l’Etat d’esprit dans lequel nous vivons et de son « épistémofolie », principal obstacle. [Je vais rendre la catégorie « Après l’Etre » visible].
C’est par souci d’honnêteté envers les lecteurs que j’ai parlé d’emblée de s’entredire et aussi, dès ma première note, d’une « improbable éthique de la communication », ne voulant pas faire naître l’idée qu’ici il y a un secret à découvrir qui vous tient en haleine, ne voulant pas donner à croire en un accompagnement du lecteur jusqu’à une révélation ultime. « Voilà où et à quoi nous aboutir(i)ons – maintenant vous savez tout » : tel était le sens du geste. Carte sur table ou peut-être utopie livrée aux fauves ? Qu’importe ! il reste quand même à jouer la partie… Ici simplement je dépose et peux tout à fait m’en contenter. Le don « à fonds perdu » de ce qu’on a à dire, en partie objet de ma note du 4 décembre dernier, n’est pas seulement un choix à faire : il n’y a, à mon avis, pas d’autre alternative à l’espace de communication actuel. Mais il esquisse déjà un nouveau mode de communication par la façon poïétique qu’aura tel ou tel autre de le recevoir. Comme il est dit plus bas, à chacun, s’il le veut, de construire.
Il y a une unité dans les notes qui alimentent les catégories « s’entredire », « Après l’Etre », et « dire-être » (catégorie que j’inclus dans la précédente). Je donne cette indication pour le cas où un lecteur (ou un éditeur !?) serait intéressé / tenté, à terme, de la reconstituer ou de la construire pour lui-même (et avec moi ?) dans un livre, c’est-à-dire veuille ce que moi je ne veux pas, à savoir écrire un livre à partir de ce qu’il trouvera ici sans passer par la pratique expérimentale de la sagesse dont il est question – et pour commencer :
N’écrire un livre qu’en désespoir de cause.
J’aurais aussi bien pu intituler mon blog « dire-être » ou « Après l’Etre ». J’ai préféré le « s’entredire » auquel ils s’articulent et sur lequel ils débouchent comme pratique vivante – au lieu d’écrire un livre.
*
Pour ce qui est enfin de mon identité personnelle (il paraît que j’intrigue), j’ai avant tout quelque chose à expliciter et non avant tout un espace de communication à créer, non avant tout quelque chose à vous dire, non avant tout un besoin de communiquer à n’importe quel prix : je ne suis pas un meneur d’hommes, je suis bien trop enclin au détachement, je n’ai pas de charis personnelle (comme l’a bien vu Koan), mais s’agissant d’échanges, je souscrirai à toute initiative éventuelle en vue de réfléchir ensemble, voire d’expérimenter ce que peut être un dialogue « véritable ».
NB/ J’ouvre pour l’occasion une catégorie « A propos », en continuité de l’A propos en en-tête pour d’éventuelles autres « notes internes » à venir. « Six mois de blog », par exemple, ou encore « Neuf mois de s’entreblogres »! qui sait ? ;-)
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09:05 Publié dans A propos, suite | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note | Tags : Blog-ajustage
04.12.2006
Le geste po(ï)étique : un modèle de relations humaines ?
Dans les lignes qui suivent, je voudrais mettre en lumière un point de frottement entre le don po(ï)étique d’une personne (s’il en est) et la volonté de savoir, le besoin d’explication d’une autre, face à son oeuvre. J’espère que la forme non poétique de ces quelques réflexions ne permettront pas de conclure trop vite que j’en donne là une explication rationnelle ;-). Cette note fait suite à la précédente, mais aussi en quelque sorte à « La part de l’autre » et à « Dire-être » dans laquelle la notion de poète « inoffensif » avait suscité quelque injuste raillerie. Il apparaîtra ici peut-être plus clairement que c’est son type de don qui est inoffensif. Quand il ne donne pas, un poète peut très bien prendre les armes !
Au titre d’un possible modèle de relations individuelles, du moins de relation à « l’autre », le don en poésie – le don po(ï)étique selon ce qu’il pourrait être sans doute poussé à l’extrême – traduit, selon moi, ce paradoxe :
« Plus on donne véritablement, moins on est dans la communication ».
L’explication est « en sus », ce qu’on donne à l’autre gratuitement, pour qu’il le prenne, cela aussi. « Pour que » : en quelque sorte le supplément gratuit, l’offre promotionnelle : « Pour vous remercier de votre visite / ceci en cadeau ». Ben quoi, dira-t-on, le lecteur la mérite bien puisqu’il s’in-té-resse ! On ne saurait la lui refuser sans se l’aliéner ! « Voilà pour vous l’explication demandée, pas de problème… je vous en prie… mais non, c’est tout naturel ».
Mais parmi les esprits un peu poètes, qui ne voit que l’explication est ici un corps étranger, un élément, un dire hétérogène ? Qui ne voit qu’elle appartient à un autre milieu, ce milieu intellectuel où chacun gave volontiers l’autre de ce qu’il sait ?
- Eh, poète ! Un auteur peut simplement vouloir expliquer ce qu’il a fait, ce qu’il a voulu dire, et pas nécessairement qu’il sait ou ce qu’il sait !
- Soit ! Il n’empêche que c’est là un supplément. Pourquoi l’œuvre ne la contient-elle pas, cette explication, si ce n’est justement parce qu’elle n’a rien à y faire ? N’est-ce point reconnaître implicitement que l’œuvre est une chose – la communication une autre ? Chacune a manifestement son espace, chacune son rôle vis-à-vis de l’autre. L’œuvre et l’explication : entre les deux se trame une sorte de négociation dans le cadre d’une nécessaire – public relation.
« On aurait aimé plus d’explications », dit-on justement dans les milieux intellectuels quand un auteur a le malheur de paraître confus. Mais le poète dit ici (de quoi il se mêle est toute la question) :
« Mais l’explication pour quoi ? Pour plus de dire de ta part ou pour moins de dire encore ? »
- Que veux-tu dire, poète ?
- Eh bien, je ne refuse pas de donner des explications, mais je voudrais qu’elles ne soient pas une aliénation des propres capacités créatrices d’autrui.
- Que dis-tu là ? Comment une explication honnête pourrait-elle aliéner la créativité de chacun ?
- Certains personnes parmi nous préfèrent chercher à créer que chercher à savoir, elles préfèrent créer pour comprendre. C’est là leur façon à elles de chercher à comprendre. Donner explication à une personne qui la demande c’est peut-être donc l’enfoncer, ou du moins la conforter dans l’idée que le savoir qu’elle cherche est supérieur et préférable à la compréhension qui résulterait de ce qu’elle pourrait, peut-être, créer elle-même. Or qui peut en décider pour elle ? Que la personne qui sait lui explique, mais que celle qui crée – lui donne ! Chacune des deux ainsi suscitera, mais à condition qu’une seule explique…
Je sais, j’explique / je crée, je donne.
Ah mais bien sûr il n’est pas question de faire de chacun un artiste ! Il est juste que recueillent leurs propres fruits ceux qui s’en donnent la peine, qui n’attendent pas que ça tombe du ciel, qui ne se sentent pas aussitôt acculés ou diminués, qui ne sont pas d’emblée dans un rapport de force et de pouvoir, qui ne craignent pas qu’on leur prenne quelque chose aussitôt qu’on leur donne – sans autre forme d’explication. Car si on n’assouvit pas leur besoin de savoir, et que pour cette raison même ils nous en font grief, eh bien ils sont pourtant livrés à eux-mêmes, face à eux-mêmes – condition première pour faire leur choix !
Car il en est parmi nous qui ont quelque faculté d’expression et persévèreront dans leur propre recherche créatrice pour comprendre [je dis bien pour comprendre ; je laisse ici de côté la création pour devenir célèbre...]. Nous n’avons pas le droit de les détourner de leurs champs de recherche par nos explications et notre engouement pour le savoir. Ceux-là sentent d’instinct l’appel d’air que provoque en eux tout don qui leur ait fait. Ils savent d’instinct qu’ils ont quelque chose à faire ou à dire. Quoi ? – c’est ce qu’il leur faut d’abord trouver et constitue leur premier tourment. Ils lisent par exemple « utile », comme il fut dit récemment en guise de critique, or tout le monde sait que chacun guette partout et à tout instant la moindre occasion de dire !
A quoi sert-il de lire si ce n’est pour écrire à son tour ?
Il en est d’autres à l’inverse qui penseront qu’une pareille note par exemple, simplement « donne à réfléchir » (comme ils disent). Sauf que, sempiternelle volonté en eux de savoir oblige, ladite réflexion ne fera jamais qu’alimenter la grande chaudière du savoir, sorte de « centrale ontologique » pour eux, au fronton de laquelle il est écrit :
« Savoir c’est être et inversement ».
C’est pourquoi ils continueront toute leur vie à chercher là, et uniquement là, pitance.
« J’aurais voulu être un artiste…. – tais-toi et alimente ! » ;-)
- Bien ! Mais tu ne peux tout de même pas renoncer à plaire !? [dit l’autre avec malice]
- Chercher à te plaire ? Mais si j’ai quelque chose « à dire » (à créer), il n’y a pas nécessité incontournable pour moi de te plaire. J’ai bien plutôt à me mettre au travail ! Autopoïétique, du mieux que je peux ! C’est ainsi que je te donnerai le plus ! C’est ainsi que tu prendras le plus – si ta propre compréhension t’inspire ! Eh quoi…
… Donner tout à l’autre – n’est-ce pas lui enlever sa part de lui-même ? *
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A ce stade de ce court échange imaginé entre les deux positions et entrecoupé de réflexions, je suppose l’interlocuteur rationaliste et savant resté coi, mais c’est seulement parce que je n’ai pas d’arguments à fournir à sa place. Don poïétique : Au fond, ceux qui ne comprennent pas ont encore toutes leurs chances, car quelle mauvaise conscience ce doit être d’avoir choisi de beaucoup savoir quand c’est à défaut d’avoir su créer !;-) Eh, les Djeuns ! N’apprenez pas trop tant qu’il est encore temps pour vous de comprendre par vous-mêmes ! Ne vous ruez pas trop vite sur le savoir ; tout savoir est politique, seul le croire et le créer sont identité !
(*)On remarquera au passage que la sentence ne s’applique pas qu’à l’explication. Par exemple : donner tout pour le plus grand amour ? Les dames comprendront, les mères aussi… ;-)
08:05 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (47) | Envoyer cette note | Tags : Don poïétique, épochè de l’explication, susciter l’autre façon de savoir, créer pour comprendre.
27.11.2006
Entre dits et sentiments
[Blog opératoire]
L’idée d’échange te paraît naturelle parce que tu écris des choses et les donnes à lire à autrui. Ecrire / lire, tel est le code d’échange, en quelque sorte le contrat passé tacitement (Supra) entre nous et auquel chacun souscrit. « C’est écrit », inscrit en nous, prescrit même quelque part.
- Qu’est-ce tu écris ? Des choses à savoir et / ou qui procurent un plaisir moral ou esthétique.
- Qu’est-ce tu en attends de la part des autres ? De la reconnaissance.
- Est-ce là un échange ? Oui, le don de ce qu’on écrit et la reconnaissance en retour qu’on en reçoit, c’est bien un échange – mais quel type d’échange est-ce là ? N’est-ce point un échange de « bons sentiments » ?
Est-ce là ce que tu veux ? A ce texte auquel tu t’es tant appliqué et que tu donnes maintenant au lecteur, celui-ci co–répond-il vraiment quand il n’exprime au mieux que gratitude et encouragement ? N’est-ce point plutôt, pour l’un et l’autre, une façon là de donner le change ? Car tu n’as pas écrit ce texte pour seulement plaire, pour le « donner », mais pour qu’on Y réponde. Ainsi, si tu l’abandonnes cependant au lecteur, n’est-ce point parce que tu sais qu’à défaut de s’en inspirer et de co-répondre par le même geste et dans un même effort (fut-ce dans un autre genre*), il va simplement donner là son sentiment ? S’entre-dire autrement qu’en échangeant un travail contre des sentiments n’impliquerait-il pas qu’à ton dire co-réponde le dire d’un autre mais de même espèce ?
Le lecteur est-il seul responsable du malentendu, du mal répondu ? Certes, c’est par pure paresse d’esprit qu’il se contente le plus souvent de dire ce qu’il pense, fut-ce avec force – mais ça n’est pas tout ! Si nos textes d’auteur ne sont d’avance que pré-textes à des sentiments mutuels (bons ou mauvais du reste), pourquoi y aurait-il un bénéfice textuel direct, pour le lecteur, pour ce qu’il va lui, à son tour, maintenant, écrire ? Or c’est ici justement que le s’entre-dire (équitable) au sens propre du mot est le plus manifestement BAFOUE par les auteurs mêmes en général : ils ne disent rien de cet a priori de l’échange, ils y consentent, ils manifestent même clairement leur préférence pour les bons sentiments qu’on pourrait avoir à leur égard. Autrement dit, ils tiennent leur rôle dans la plus pure tradition du dire « en chaire » : ils entendent Dire, citer des références à tour de bras, nous démontrer et – que nous les écoutions. Et ça s’arrête là ; et nous applaudissons.
En outre, avant d’être auteurs nous avons tous été lecteurs ! Or même entre auteurs ça ne se passe pas mieux : les personnes qui te remercient et t’encouragent sont rarement celles qui disent ouvertement s’être inspirées de toi quand à leur tour elles écrivent. Il serait pourtant tout à fait dans l’esprit d’un échange équitable, d’un véritable échange entre dits, que tous reconnaissent appartenir à une sorte de groupe de travail collectif informel où chacun (chaque dit) prolongerait tel ou tel autre (fut-ce en le contrariant) au lieu de se donner à croire qu’il doit figurer à tout moment sur son blog ou dans un livre comme un point de départ, comme un egoïque commencement.
(*) Comme le fait Eden, je crois, sur son blog.
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NB/ Ce texte me fut inspiré par le blog de Sancho. Mais le « tu » est ici générique, il ne le désigne pas.
22.11.2006
Le dire pour seul monde
[En écho à la note précédente]
Extrait du « Soûtra de l'entrée à Lanka »
« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences. Ces idées sont donc le réel puisque les apparences ne sont pas des idées".
Le commentaire qui suit est une analyse toute personnelle de cet extrait et de celui donné plus loin. Que chacun en fasse ce que bon lui semble ! J’invite le lecteur à beaucoup de circonspection. Ce texte va sans doute susciter nombre de travers polémistes.
Pourquoi un avis de non-spécialiste
Parce que mon angle de vue n’est pas celui du spécialiste, ni celui, manifestement, de l’auteur de cet extrait. Mais aussi en raison de cet insolent courage intellectuel auquel invite Kant et qui, en ce qui me concerne, n’est pas tel qu’il m’effraie de le prendre. A l’homme enveloppé de certitudes j’oppose la parole qui se risque.
Pourquoi une analyse indépendamment du contexte
Parce que le ton qui est celui de cet aphorisme permet de déduire l’atmosphère générale du dire qui s’y révèle. Si l’auteur avait formulé les objections qui suivent, il les aurait immanquablement incorporées à sa façon de nous parler. Du reste « gmc », arpenteur assidu de la blogosphère, nous l’assène régulièrement sur différents blogs sans autre forme de contexte ! C’est donc sûrement qu’il se suffit à lui-même ;-)
LE GESTE
1/ L’effet contraste
Les tous premiers mots de cet aphorisme sont pour les idées fictives. Une connotation négative d’entrée de jeu, renforcée par les expressions « erreurs » et « apparences » (la connotation négative de « apparences » est confirmée par la suite).
Un pareil commencement nous rappelle à bon droit – nous y sommes tellement habitués ! – ce sempiternel type de discours visant à nous livrer quelque vérité mais commençant, comme préalable, par étaler du négatif. Est-ce bien nécessaire, et pourquoi ? L’effet recherché, bien sûr, est celui du contraste : quand quelqu’un commence ainsi par nous présenter du « négatif » quel qu’il soit (faux, illusoire, mal, etc.), il est à parier que c’est pour mettre mieux en relief le positif qui s’ensuit... (le bien, le beau, le bon, notre intérêt, la vérité, etc.). C’est là de la pure rhétorique, et pour ce qui est du contenu, c’est donc mal parti. Pourquoi ?
2/ La vérité en-soi mais pas sans la « façon d’administrer »
Pourquoi est-ce mal parti pour le contenu de cet extrait ? Parce que si la vérité n’est pas telle qu’on puisse nous la livrer sans l’apprêter ni sans nous préparer insidieusement à la recevoir, si la vérité quelle qu’elle soit ne se suffit pas à elle-même, s’il lui faut user de pareils stratagèmes, depuis un certain « éclairage » (cinématographique) jusqu’à la façon de la présenter (sur un plateau), alors elle n’est plus une vérité dont on peut faire don, et dont l’autre peut ainsi être sûr, mais un « contenu » qu’on assène aussi gentiment qu’on vous fait avaler une pilule…
Il y a une relation de pureté à trouver entre la vérité et le don. [Mais ça n’est pas demain la veille !]
3/ La garantie en carats
Si le meilleur de notre pensée ne peut être dit aux autres hommes qu’avec « de l’effet », qu’est-ce qui nous garantit que c’est le meilleur ? Qu’est-ce qui nous garantit par exemple dans cet aphorisme que notre bienveillant professeur et prophète n’y a pas mis peu ou prou de son ivraie à lui, ou de l’ivraie du langage, voire, à son insu peut-être, de quelque ivraie propre à la communication humaine ? [La science, langage bien plus patent puisqu’il me permet au moins de vérifier, ne souffre-t-elle pas aujourd’hui, justement, d’hypertrophie de la méthode ?].
Voilà qui interroge le statut en général de ce type de vérité « révélée » au sein du s’entredire et de l’Inter-dire humain en général, avant même qu’on ait à s’interroger sur la validité sémantique, stylistique ou objective du « contenu » de ce soûtra.
Si la vérité est aussi magnifique qu’on nous laisse souvent l’entendre, comment supporte-t-elle d’être ainsi manipulée comme un vulgaire produit de transformation ?
Revenons à l’effet contraste :
Je ne connais pas la suite de ce soûtra, mais je prends donc le risque de parier ici qu’il est plus loin question :
(-) d’idées non fictives
(-) et donc en quelque façon vraies (non suscitées par les apparences)
(-) et donc dignes d’être enseignées. *
4/ La vérité ne se donne pas, elle s’enseigne, elle s’administre
Rien de nouveau sous le soleil, malgré ‘l’exotisme’ pour nous de cet extrait : le ton dogmatique et la rhétorique employés sont tout à fait conformes au sempiternel objectif manifestement attaché à la vérité même : enseigner. On retrouve dans cet aphorisme cet aspect toujours aussi manifeste de la façon de faire liée à la vérité. Façon, à mon avis, discutable : La vérité ne se donne pas, elle s’enseigne. C’est pourquoi la fin (faire savoir la vérité) justifie les moyens : la vérité s’administre. S’il y a une quelconque vérité à la clé de ce soûtra, elle n’est sûrement pas relative à une sagesse – du dire !
Je poursuis sur la façon de faire.
5/ L’ordre du discours avant tout
« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences… ».
Le ton est dogmatique, oui, et la suite immédiate de cette première partie de phrase articule une logique [« donc » « puisque »] à partir de ce ton et des idées fictives. Mais tout d’abord c’est l’ordre du discours qui s’articule à cette logique :
« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences… »
alors même qu’il nous faut comprendre, dans les faits, que « ça se passe »… dans l’autre sens :
« Il y a des apparences / lesquelles suscitent des erreurs / desquelles naissent les idées fictives ».
N’est-ce point manifester là une façon de préférer dire à ce qu’on a à dire ? En l’occurrence, n’était cette préférence, exprimer l’ordre chronologique véritable ne changeait rien à son sens. Quelle est la hiérarchie ici appliquée pour que l’acte de dire prédomine ainsi sur son contenu ?
LE CONTENU
6/ Tout serait-il mental ?
C’est une vérité révélée qui semble se présenter à nous dans ce soûtra, non point une interrogation, non plus un doute ou une hypothèse. La question qui vient alors d’emblée à l’esprit est : « comment le sait-il, celui qui l’affirme ? ». A moins de croire que cette parole émane « de la vérité même » (bocca delle verita), vérité qu’un intemporel héraut, toujours le même, se contenterait de colporter, on n’a ici d’autre ressource que d’interroger le contenu.
« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences…
Ces idées sont donc le réel puisque les apparences ne sont pas des idées » :
Je m’imprègne de l’aphorisme.
a) Les ‘idées’ dans la première partie de phrase sont bien les mêmes ‘idées’ dans la seconde. Ce n’est donc pas trahir la vérité émise que d’écarter les explications logiques et de lire comme le coeur de cet aphorisme :
« Les idées fictives…. sont le réel…. ».
Voilà à coup sûr qui plante un décor !
Mais poursuivons maintenant du côté de l’explication donnée.
b) Pourquoi les idées sont-elles fictives ? Parce qu’elles ont pour origine les apparences, et les erreurs pour cause et / ou véhicule. « Erreurs » et « fictives » font la paire.
Puisque la première partie de phrase est articulée à la seconde de façon logique, on peut donc remplacer les idées de la première partie de phrase par le réel de la seconde. On obtient alors :
« Le réel naît des erreurs suscité par les apparences. »
En intégrant ceci à la seconde partie de phrase, on lit en filigrane une autre articulation logique :
« Les apparences ne sont pas des idées, donc le réel est des idées. »
Autrement dit : ce qui nous sert de réel n’est que pure « idée fictive », ou bien « n’est composé que d’idées fictives ». Tout serait-il donc mental ? On devine d’ores et déjà que la contrepartie positive attendue n’aura pas trait à la réalité du réel, mais au seul mental humain.
c) Puisque les apparences ne sont pas des idées, on peut relire également l’aphorisme comme :
« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par des choses qui leur sont complètement hétérogènes »
7/ Une remarque
Dire que le réel est idée(s) fictive(s), c’est prétendre un peu vite que le réel est forcément une idée (ou des idées), ou qu’il est perçu ou conçu à partir d’idée(s). Qu’en est-il pour les plantes et les animaux ? Ont-ils une « idée » du réel ? Peut-être leur « réel » leur est-il plus naturel que le nôtre au point qu’ils n’aient point besoin de fiction comme nous ? Ca tombe donc bien que nous soyons aussi des animaux ; ainsi peut-être nous suffirait-il d’être à notre tour « naturels » pour appréhender le réel véritable et non quelque fiction en guise de réel ?
Mais là n’est pas l’essentiel. Il y a bien plus grave.
8/ Incommensurabilité des choses et du dire les choses (= de « l’être » et des idées).
Quoi qu’il en soit, si je m’en tiens à l’extrait présent (puisqu’on a su nous le faire lire ici ou là sans autre précaution), je peux voir qu’il n’y ait fait aucune allusion à un réel qui ne serait pas idées fictives, une allusion à un réel véritable. Et pour cause ! Si seules nos idées fictives nous servent de réel, ce soûtra ne dit rien d’autre, en définitive, d’une part que tout (notre réel) est mental, d’autre part que les choses et le dire les choses sont incommensurables. Plus généralement, il nous faut comprendre l’incommensurabilité entre l’être des choses et les idées que nous nous en faisons, incommensurabilité de l’être et du dire l’être.
9/ Une autre remarque
Il est amusant tout d’abord, plus inquiétant ensuite, de remarquer l’optimisme linguistique et logique qui donne le ton à ce soûtra. S’il n’y a rien, comme le dit aussi Gorgias (rien de réel, que du fictif, les idées fictives étant pour nous le réel, nous dit ce soûtra), il semble tout de même qu’en matière de dire et de s’entredire il y ait quand même une confiance certaine en la logique ! Quelle logique ? Eh bien la logique du dire ! Quelle est dans l’extrait étudié la logique de ce dire qui nous dit que le réel est « des idées fictives » ? Cette logique est le dire même qu’il n’y a rien… d’autre que de nous dire qu’il n’y a rien. Imparable ?
10/ Le dire – et au mieux le s’entredire – pour seul monde
Faut-il nous arrêter là ? Non. Je vais à mon tour user de l’optimisme logique : s’il n’y a rien (rien de réel, sinon fictif, les idées fictives étant le réel) au point que nous pouvons savoir qu’il n’y a rien, c’est qu’il y a quelque chose à quoi nous pouvons l’opposer. Quel est ce quelque chose ? La réponse en clair dans cet aphorisme est : notre dire... Ce qui est s’oppose à notre dire. Les choses sont indépendantes de notre dire. C’est bien ce que dit l’aphorisme.
Or là ça devient inquiétant, car au mieux le s’entredire humain (voire l’Interdire qui pourrait résulter d’un pareil soûtra) se trouve propulsé au centre du monde, que dis-je, au centre d’un monde créé de toutes pièces, un monde qui n’existerait pas sans cela, sans nous, sans notre s’entredire... Il n’y aurait rien d’autre.
Cette relie-euse idée n’est pourtant pas nouvelle. On trouve chez nombre de peuplades primitives « l’idée » similaire que sans leur rituel quotidien le monde alentour s’effondrerait. Parole « performative » disons-nous pour qualifier un langage qui ne dit pas le réel (c’est ainsi que nous l’utilisons, nous occidentaux) mais qui EST le réel même. C’est bien à cette même conclusion que semble nous amener l’aphorisme ici étudié, sauf que le langage rituel est ici parfaitement nihiliste puisque le réel n’est qu’idées « fictives »… : il ne nous dit pas le réel mais ce que nous devons savoir ! Savoir au sujet de nous-mêmes ? N’y a-t-il donc que nous-mêmes et notre mental, voire que « le mental » même que nous puissions savoir ? Pourquoi donc le soûtra ne nous dit-il rien de son propre dire ? Parce qu’il veut être « Parole en-soi », dire entendu comme la vérité même ?
11/ Un enseignement totalement libéré du réel…
Quand gmc martèle à l’envi ce soûtra sur différents blogs et l’accommode de l’assertion « Tout homme qui parle ment », il ne va pas jusqu’à sous-entendre qu’enseigner ce soûtra est mentir, que ce soûtra ment. Nous parlant, il veut être entendu ; entendu, il veut être cru. En disant que l’autre, celui dont il parle, ment, il veut parler de tout homme autre que lui qui s’aventurerait à dire l’être des choses ou le réel « véritable ». Car lui et son soûtra s’autorisent manifestement à nous dire que le réel est – fut-il nos idées fictives ! Ce que gmc et l’adepte semblent cacher, c’est leur optimisme linguistique, ce qui les motive à nous dire : la possibilité même (selon eux) d’un enseignement totalement libéré du réel.
Sinon la sienne propre, la Langue-hypostase que défend de facto ce soûtra est celle d’un enseignement indépendant de toute réalité autre que son dire [et au mieux, par extension, le s’entredire]. C’est sur elle que son dire s’appuie et dont lui-même profite pour être entendu et cru. C’est pourquoi il lui faut dire. Le langage humain isolé du monde de la matière et de l’esprit, cela signifie au mieux pour nous un s’entre-dire isolé de tout. Une bulle. « Nous deux seuls au monde, face à face ». A-t-on jamais imaginé plus belle situation hypnotique des hommes ?
12/ Un soûtra sur le dire, malgré lui !
Je comprends mieux le ton sur lequel gmc nous parle, pourquoi il répète n’avoir aucune intention et parle de lui-même à la troisième personne. Il est parfaitement cohérent avec sa façon de voir les choses et de considérer sa langue. Il se traite et nous traite en conséquence. L’anonyme « | » se trompe à mon avis en lui lançant : « Que de mots pour un adepte de ces choses soi-disant libres du langage ! » C’est au contraire le langage seul au monde qui importe au disciple ! Sa verve le confirme : il est, il se veut un être de langage, mais de langage à condition, en direction, bien évidemment, des autres.... ! Lui-même, dit-il volontiers, ne serait « rien », entendu : pourvu que son dire soit ! Il nous parle d’une façon bien spécifique, et c’est pourquoi il nous aide à comprendre ce soûtra !
Voilà pourquoi cet aphorisme du soûtra de l’entrée à Lanka nous parle en définitive et comme malgré lui – du dire ! Il postule l’absence totale d’un sujet pour le dire !
13/ Un langage autiste ?
Gmc nous a également gratifiés d’un autre aphorisme, lequel confirme bien la guerre du dire dans laquelle il est engagé contre la croyance en la réalité du monde extérieur :
"Ceux qui enseignent depuis les tréfonds du langage ne sont que des bavards incontrits, puisque la nature de chaque chose est indépendante du langage. En conséquence, dans nos textes, ni les bouddhas, ni les bodhisattvas, ni moi-même ne prononçons une seule syllabe à titre d'enseignement ou de réponse. Pourquoi? Parce que toutes choses sont libres du langage." (III,20)
On aura doublement compris, puisqu’il aura fallu le dire deux fois dans le même aphorisme, que les choses sont libres du langage ! On aura compris que le langage est tout seul ! Pire ! Au vu de ce qui précède, comment ne pas voir ici la confirmation d’un langage enfermé sur lui-même, enfermé avec lui-même, au point qu’il en vient à nous enseigner qu’il est impossible, voire interdit d’enseigner quoi que ce soit, sans même sembler se rendre compte que c’est précisément ce qu’il fait à l’instant !? Encore une fois, si toutes choses sont libres du langage, cela ne signifie-t-il pas que nous autres hommes et notre langage sommes par conséquent livrés au seul « entre-nous », dans le désespoir d’être tous ensembles enfermés aux mots ? Il fallait bien un soûtra pour nous dire notre autisme ! Alors dans pareilles circonstances, seul un énorme cri de libération peut encore nous sauver ! Poussons-le ! Un cri ça n’est pas une idée fictive, ça n’est pas du mental ni de la matière, ça se pousse, tout simplement ! Ou alors qu’on se lance dans une contemplation radicale… !
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(*) J’ai trouvé confirmation de l’existence d’un aspect « positif » dans la présentation du Soûtra de l'Entrée à Lankâ, traduit par Patrick Carré (que je salue au passage) dont la citation présente est extraite : http://nonihil.hautetfort.com/
« Manuel de réalisation intérieure, le "Lanka" décrit la vacuité de la matière, où il ne voit que des représentations, et la vacuité du psychique, lequel peut se ramener à autant d'idées fictives, avant de proposer une méthode contemplative radicale, fondée sur la "nature de bouddha" en tant que "claire lumière naturelle de l'esprit", dont le chan/zen et le tantrisme sont les applications les plus abouties. »
NB/ Il est probable que je vais me faire incendier. Pourtant je ne cache pas que ma conception du dire-être est à même d’éclairer différemment ces deux aphorismes, n’était justement leur grossière façon de présenter les choses, colportée de surcroît par la manière dont l’adepte gmc les rend. Ayant mis ce dernier en cause, et par souci d’équité, je lirai sa réaction (une fois n’est pas coutume). Je donne un résumé de mon analyse en commentaire.
15:05 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (44) | Envoyer cette note | Tags : réel, fiction, Lanka, intentionnalité, l’autisme s’enseigne-t-il ?
20.11.2006
Socrate, ingénument ?
Dans sa note du 5 novembre-06, Anaximandrake (http://Anaximandrake.blogspirit.com) a juxtaposé les deux citations qui suivent. Je me propose de les articuler autour d’un même geste au sein du s’entredire. C’est ce même geste de la part de Kant et de Platon que j’examine ici.
Contraria contrariis curantur
« Si je supprime le sujet en même temps que le prédicat, il ne surgit aucune contradiction ; car il n'y a plus rien avec quoi intervenir une contradiction. » (Kant)
« Socrate, au début, ne déclare rien qui soit positif. Il se contente d'interroger, de demander à ceux qui discutent avec lui ce qu'ils veulent dire exactement et s'ils sont vraiment capables de légitimer les avis qu'ils donnent, en général, avec beaucoup de suffisance. Et, bientôt, l'inconsistance de leurs discours, les contradictions que ceux-ci, maladroitement, cachent, les distorsions qu'ils s'imposent, les lacunes que leurs fausses plénitudes recèlent deviennent évidentes. Ironiquement, Socrate renvoie ses interlocuteurs à un nouvel examen ; en fait, il les condamne à ne plus parler ; à ne plus parler avant de savoir ce que parler veut dire. Il les enferme dans une alternative simple : ou bien ils reconnaissent que les opinions dont ils se prévalent expriment, avec plus ou moins d'habileté, leurs passions et leurs intérêts ; ou bien ils avouent que le langage a un autre sens et que, jusqu'ici, ils n'ont rien dit qui vaille. Dans le premier cas – c'est l'éventualité qu'accepte courageusement Calliclès – ils choisissent de tenir la force pour juge en dernier ressort ; dans le second, ils ne nient plus qu'une autre éducation est nécessaire, qu'une discipline nouvelle s'impose, celles que définit le philosophe.» (Châtelet)
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Replacé dans le cadre du s’entredire où dire est faire à autrui, ce souverain Socrate décrit par Châtelet me semble plus prosaïquement la personnification d’une « pure » intention : un homme qui interrogerait en toute ingénuité [il nous est demandé a priori de croire en cette ingénuité], et auquel on ne pourrait rétorquer – ce que chacun de nous ferait immanquablement aujourd’hui à un moment ou à un autre d’une discussion – qu’il a forcément une idée derrière la tête ou une insuffisance personnelle grave (…) pour interroger de la sorte tout le monde. De fait, Platon n’a mis sur le chemin de Socrate (qui semble n’avoir rien d’autre à faire que de discuter) que des personnes prêtes à « dialoguer » ainsi sans jamais lui demander ce qu’il « cherche exactement à la fin » ou simplement de quoi il se mêle... Socrate est manifestement un homme apprêté par Platon en forme de « pur point d’interrogation », chez lequel il a supprimé la préméditation et l’intérêt personnel (si tant est donc que Socrate soit autre chose qu’une parole, par exemple un homme qui s’occupe de ses enfants au lieu de les abandonner à sa femme Xanthippe) afin que ses dialogues, ou plus exactement sa façon de faire avec les autres au cours de ses « dialogues », apparaissent sans contradiction possible.
L’agôn chez Socrate, qui est pourtant Grec, avance masqué.
Oserons-nous douter de la « pureté » de l’intention dialectique chez l’un de ses inventeurs mêmes ? C’est à Socrate de découvrir ce que parler veut dire, quand bien même on « est » dans l’erreur au travers telle ou telle de nos opinions (doxa). Car peut-on seulement « être » dans l’erreur ? C’est là le présupposé de millions d’hommes aujourd’hui encore qui confondent le verbe être et le meilleur de leur pensée – la vérité. Ici c’est à Socrate de montrer qu’il est possible d’être dans l’erreur, car c’est bien là son idée de derrière la tête ! De fait, il se pourrait qu’il y ait en réalité là une confusion des « genres », que l’erreur et l’opinion elles aussi aient partout dans la vie leurs raisons d’être ! Mais Socrate ne saurait le reconnaître sans se désavouer aussitôt ; c’est pourquoi il n’est précisément que pure intention « dialectique », attendu que toute erreur serait nécessairement ontologique. Le maître Parménide fut à ce sujet plus prudent, plus honnête et plus franc : il laissa à l’opinion (que Socrate combat et démonte) quelque place « ontologique » dans l’être de chacun.
Ainsi à mon tour j’invente un homme n’aspirant qu’à dire-être (…), et qui revendique l’impartialité face au dialogue de type socratique par le fait même qu’il n’interroge pas les autres pour vivre (Socrate était laid au pays de la beauté, que pouvait-il espérer ?), pour la vérité en tant que Cause à défendre, ou encore, comme on croit devoir le penser aujourd’hui, pour être. Si ceux que Socrate a interrogés avouent à la fin n’avoir « rien dit qui vaille », il est peut-être également des façons de présenter les choses (Platon) et d’interroger les hommes (Socrate) qui ne valent guère plus par leur façon de traiter ceux-ci. Outre qu’ils sont sacrifiés à l’ingénuité dialectique, ces hommes auxquels Socrate extirpent leur assurance ne se voient pas même récompensés en échange de l’aveu auquel ils consentent. Il y a pourtant là un grand mérite ! Ils ne sont pas non plus dédommagés pour les pertes causées par lui, « la torpille ». Dans ces conditions, il est plus que douteux que cela les mette dans une bonne disposition à être éduqués ! Faut quand même pas rigoler !
La suite, l’effronterie d’une « éducation censée nous apparaître nécessaire », c’est Platon qui la raconte et la conduit, mais Platon sans Socrate. Car Socrate, dans son « ingénuité », ne pouvait avoir quelque intention pédagogique. Il déblaie simplement le terrain pour les exercices à venir d’une Pensée dialectique libre de tout être homme….
[Platon l’aura rendu beau à sa façon. La ‘beauté morale’ de la pensée socratique consiste à épurer l’être homme de toute opinion… De Parménide à Platon, l’être s’est fait Idée. Socrate, moyen terme, discute des moyens dialectiques [rhétoriques en réalité] à mettre en œuvre. Platon une fois mûr oublie Socrate et présente sa Politique à quelque tyran auquel il confie son Idée du gouvernement des hommes = Fin de l’ingénuité dialectique]
[Prolongement probable : « le dire pour seul monde » (à propos d’un soûtra)]
06:45 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Intentionnalité, dialectique, Parménide, Socrate, Platon.
15.11.2006
Philosophie et / ou connais-toi toi-même ?
[Un prolongement des deux notes précédentes]
Quand elle ne cherche pas la vérité en soi,
La philosophie se nourrit d’un paradoxe :
Elle enseigne à chacun comment penser « par soi-même ».
Ce qui signifie, selon elle, penser droit.
Ainsi chacun est censé a priori être en mesure
De penser droit comme on rabote droit une planche
C’est là le savoir-faire du philosophe, il m’enseigne comment faire
Il veut le faire mien, que ce soit bien « moi ».
Mais si je ne suis pas en mesure de penser droit ?
Alors c’est que je suis de travers.
La philosophie vient corriger l’être que je suis, elle rabote mon être
Jusqu’à ce que je sois en mesure de filer droit comme une planche.
Me voilà donc ramené dans le droit chemin.
Mais est-ce qu’on pense mieux « par soi-même » quand on est raboté de toutes parts ?
Est-ce qu’on n’est pas plutôt conforme à l’idée du « soi-même » que la philosophie enseigne ?
Il suffit. La philosophie est au service de La Pensée,
La Pensée qui dit la norme et prescrit
Elle n’a rien à voir avec mon dire-être
Dire-être par soi-même
S’exprimer tout d’abord à soi-même soi Avant que d’aller penser avec les autres « pour être »09:00 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : connais-toi toi-même, penser droit, penser par soi-même, philosophie, « pour être ».
12.11.2006
Les deux envers d'un droit
(Prolongement de la note précédente)
L’Inter-dire (définition) : La Loi et l’usage en matière de dire. [Rappel : nul n’est censé ignorer la Loi].
Par exemple :
1) Tu aimeras les contacts humains comme toi-même. [Ca tombe bien, j’ai besoin de m’aimer au contact des autres !]
2) Tu t’efforceras d’avoir l’esprit de communication : c’est moins important ce que tu penses que de le dire à quelqu’un.[Ca tombe bien, ce que je veux avant tout, c’est de faire savoir aux autres !]
3) L’important pour chacun est de ne point rester seul. [Ca tombe bien, seul je m’insupporte !]
4) Tu as le devoir de répondre. [Ca tombe bien, j’ai un amour-propre à défendre !]
5) Voilà, tu as maintenant le droit à l’expression. [Ah, à moi, à nous deux le monde !]
<>
Sous couvert de son droit à l’expression et de son intérêt aux contacts humains, chacun est soumis en fait à l’obligation (plus importante, plus nécessaire collectivement) de se mêler très tôt, trop tôt aux autres et de répondre à tout sans préalable : répondre de ses actes, répondre quand on lui parle. « Je te parle, quoi que je te dise tu as obligation de me répondre".
Répondre de ses actes en toutes circonstances, Répondre à tout interlocuteur quel qu’il soit.
Autrefois c’était l’honneur du clan, aujourd’hui c’est l’amour-propre de chacun qui est ainsi titillé dès l’enfance et relève insidieusement d’un usage strictement collectif de chaque « moi ». L’amour-propre de chacun est en effet flatté et aiguisé par une liberté d’expression en guise de connais-toi toi-même. « Tu vis en société, tu n’as pas le droit de t’isoler. S’isoler est lâche. Tu n’es rien sans nous, nous seuls pouvons t’aider à être toi. Voilà. – Mais tu as le droit de t’exprimer !…. ».
Mais c’est un véritable mot d’ordre, ça ! Et si je n’en veux pas de votre manigance !? Et si je préfère me taire ? « Pourquoi le dire si on peut le taire ? » - voilà une formule bien imprudente ! N’a-t-on pas le droit de comprendre qu’il s’y cache peut-être un trésor !? Serions-nous pour autant des abrutis, des aliénés, des parias, des solitaires, des tours d’ivoire ? Question : le droit d’expression, c’est juste un questionnaire ou bien c’est déjà un interrogatoire ?
Permettez ! – avant d’user de ce droit, laissez-moi d’abord éclore
Eclore, c’est l’art d’approcher et de bien user du droit aux autres
Eclore, car alors seulement se présente le véritable choix :
(parce qu’)On s’est connu seul avec soi,
On s’applique maintenant à de vraies rencontres
<>
Dit autrement : Par sa façon de flatter l’amour-propre de chacun avant même que celui-ci soit (‘lui-même’), la liberté d’expression – une Loi de l’Inter-dire, une de ces pirouettes juridiques « façon Droit » destinée à imprimer dans les esprits l’idée d’un devoir, en contrepartie, de répondre – précipite chacun de nous sur les autres, le prive ainsi de tout préalable ‘connais-toi toi-même’… Le seul « soi » promu et qui « intéresse » vaut en tant qu’amour-propre : plus on est nombreux plus on (se) partage. Plus grandes seront la confusion et l’absence, meilleur sera le mélange….
Chacun croit ainsi « s’enrichir » sans préalable au contact de l’autre ; en réalité il cherche avec les autres comment commercer ensemble en dépit de l’absence et du manque... [On n’a rien à dire, mais on le partage]
Les deux offres à l’envers d’un même Droit :
« Tu n’es qu’amour-propre
Tu dois aller vers les autres car tu es absent,
Vois, je te jette sur eux, tu es libre de leur répondre.
Je t’offre ainsi de te connaître,
De suppléer par les autres à ton manque
Sans plus besoin de « connais-toi » signé « toi-même »
Juste ce qu’il faut de toi-même pour pouvoir te défendre »
<>
Imaginons un dire qui ne soit ni d'amour-propre ni de riposte : dire-être au monde !?
[[autre prolongement suit]
08:00 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : aliénation par l’amour-propre, liberté d’expression, connais-toi toi-même, droit aux autres.
06.11.2006
Le Droit des postillons
Paradoxalement peut-être, la totale liberté d’expression rend plus aisée… l’incompréhension générale. Elle multiplie en effet les motifs de ne pas se comprendre. Ces motifs s’exhibent même plus ou moins explicitement au travers de tel ou tel discours ou affirmation comme un Droit imprescriptible immédiatement afférent à la liberté d’expression – entendu au droit de « réponse », vu que la plupart du temps on s’affirme à l’encontre de ce qui nous entrave, on ne fait que « répondre » ou « se défendre ».
Comment nommer un Droit qui en cache « un autre » ?
Tout se passe comme si la liberté d’expression était la suprématie accordée à la bouche grand’ouverte – et ses différentes façons de montrer les dents – sur tous les autres sens ; suprématie du vouloir-dire à autrui sur le droit d’autrui à être correctement écouté, par exemple. Plus largement : suprématie des postillons sur une règle minima de communication par l’ouïe, la vue, le tact, le flair ou encore le silence : avoir le choix. Pourvu de parler, on a le droit, on dirait presque le devoir, de nager dans les contradictions :
- Ne pas penser… et dire ce qu’on pense
- Ne pas lire… et répondre
- Ne pas répondre… et riposter
- Dire à quelqu’un… en son absence
- Etc.
A ce train là, nul ne trouve de correspondance… ;-)
Quand le Pouvoir* donne ainsi à tous la parole,
C’est pour mieux jouir de la confusion.
‘Cause toujours’ leur dit-il, et chacun croit entendre :
‘Chic ! Liberté d’Expression !’ :
« Parce que j’ai un Droit, j’en use,
C’est-à-dire en abuse**
Sinon, c’est que je n’ai pas ce Droit
Et, ô Honte à nous tous,
C’est bien qu’il y a Censure ! »
(A suivre)
================
(*) L’Inter-dire du moment (supra)
(**) = j’en profite pour étouffer un quelconque préalable devoir.
07:55 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : s’affirmer, liberté d’expression, droit de réponse, devoir de répondre, incompréhension, Inter-dire.
01.11.2006
« Plaidé coupable », un casting machiavélique (II)
Pour nous, hommes et femmes ‘cultivés’, le réel serait-il (devenu) une digression sur le Cinéma ? Sur la Culture ? Sur l’affiche du réel : « Le réel affiche toujours un parallèle saisissant ! ».
En prose : casting d’une guerre en Irak, par exemple :
Spectateurisation préalable des masses (bande annonce) et Spectacularisation programmée du forfait (film).
Double jeu, double effet, double profit : politique et économique (gouvernement et médias, le couple) ;
Double joués : Irakiens dans le rôle des méchants, et Américains (sinon le monde entier) dans celui de spectateurs réglant dûment l’entrée (impôts, redevances) et pour lesquels – ils sont Les Citoyens ! Le Pays ! La Nation ! – … « on y va ».
C’est pourquoi la bande annonce de la guerre en Irak fut en substance, non sans cynisme : « Américains, la guerre en Irak, c’est la guerre dont vous êtes les commanditaires ! » [Interligne : « Vous la financez en amont par vos impôts, vous la rentabilisez en aval en assistant au spectacle »].
Ben quoi ! « Les infos » c’est bien du s’entredire, non ? Droit d’expression, droit à l’information ! Tout le monde en redemande ! Quand on vous dit que la scène n’est pas où l’on regarde, mais celle à laquelle on participe ! (Infra). Prochainement sur vos écrans ? Eh bien, encore et toujours nous-mêmes – dans la balance !
08:25 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : s’entredire, spectacle, spectateur coupable, aveu, Solon, scène véritable, droit d’expression
30.10.2006
« Plaidé coupable », un casting machiavélique.
Le bruit courait partout : ce film renferme un secret. Tout le monde voulut aller le voir. Raison de plus, il n’était prévu qu’une seule séance en simultanée dans toute la France ! Tout cela était bien étrange… Un film qu’on ne reverrait jamais plus, pourquoi ça !? Certains spectateurs se montrèrent d’emblée perplexes, d’autres se firent forts de n’être point dupes, d’autres encore vinrent par jeu, amateurs de policiers, pour percer à leur tour « le mystère » – mais à vrai dire sans trop y croire : « Un coup de marketing médiatique, à coup sûr ! »
Tous ont vu, de leur propre aveu, un bon film. Aucun cependant ne sut rien dire du secret. Une simple devinette sans doute. Le scénario ? Rien de plus banal : une histoire d’amour, une intrigue, une scène ou deux de violence, quelqu’un meurt à la fin. C’est elle qui l’a tué…
Les gens sont sortis des salles un peu déroutés : « Le meurtre dont vous êtes le coupable » disait la bande annonce diffusée à la télé les jours précédents. C’était même écrit sur l’affiche à l’entrée des cinémas ! Cela pouvait faire penser à ces livres pour enfants où il est écrit en page de garde : « l’histoire dont vous êtes le héros ». On nous prend vraiment pour des imbéciles ! On aurait pu s’attendre à découvrir une sorte de « film à tiroir » première version. Mais mis à part le plaisir du film, personne ne comprit l’allusion.
Trois jours après, on apprit dans les journaux qu’un acteur était mort à la fin du tournage. Il s’appelait Solon*. Une enquête fut ouverte. Elle promit d'être longue...
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(*) Solon, comme le Sage grec qui s’opposait paraît-il au spectacle de tragédies… Allez comprendre !
08:20 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : s’entredire, spectacle, spectateur coupable, aveu, Solon, scène véritable, droit d’expression
23.10.2006
Désapprendre à lire ce qui se donne à voir - [A propos d'un tableau de Magritte]
Suffit-il de livrer aux autres son point de vue, point de vue que ceux-ci sont en droit de supposer issu d’une analyse, sans donner le cheminement, l’articulation même qui y conduit ? C’est prétendre à un lien [ici entre le tableau de Magritte et notre point de vue] sans le montrer. Il n’y a guère d’intérêt. Peut-être même serait-ce révoltant pour le peintre lui-même, lequel s’est appliqué à peindre et à écrire sur son tableau ce dont il est question ! Avant de donner à lire notre point de vue, ne faut-il pas dire… ce qu’on voit ?
Le tableau de Magritte dont il est ici question juxtapose une (représentation de) pipe et une phrase indiquant clairement en dessous, dans une calligraphie de maîtresse d’école : « Ceci n’est pas une pipe ». Je n’ai rien lu de la critique, j’expose ici simplement mon analyse, très « subjective » sans doute (s’il est question d’autre chose en art !) :
<>
Qu’est-ce qu’on regarde tout d’abord ? La pipe ou le texte ? Croit-on que le texte « accompagne » ici la représentation de la pipe ? Ou bien est-ce une phrase peut-être qui est représentée et « l’image », à l’inverse, qui l’accompagne ? Quoi qu’il en soit, on passe de l’une à l’autre et inversement, comme dans un dialogue contradictoire.
Il y a contradiction, en effet. L’image nous dit : ceci est une pipe. Elle la montre. Le texte nous dit : ceci n’est pas une pipe. Il l’affirme. Chacun des deux contredit l’autre.
[L’un des deux serait-il à mettre entre guillemets ? Le texte n’est pas mis entre guillemets. Le texte est-il à écouter ? Etymologiquement, paraît-il, le savoir est lié au voir, le comprendre à l’écouter. Devons-nous donc ici voir-savoir ou écouter-comprendre ? Mais attendons la suite.]
Le texte n’est donc pas l’intitulé de l’œuvre, il participe activement, « dialectiquement », contradictoirement du tableau, au même titre que l’image ou représentation.
C’est dire que le texte est ici à égalité avec l’image.
[Certes, je vois une pipe, donc c’est une pipe. Je crois ce que je vois, ce que je vois me dit ce dont il s’agit – et cela signifie, mais on le savait déjà, que l’image aussi « me parle » tout autant que la phrase. La phrase n’est pas seule à « signifier », à dire. L’image est tout aussi patente, pertinente, significative.]
Voilà qui nous montre en tout cas que nous lisons l’image tout autant que le texte. C’est sûrement un bon pas. Est-ce que le peintre nous convie alors, par symétrie, à « regarder le texte » ? Ca n’a guère de sens.
A ce stade de la réflexion, il faut donc faire, malgré tout, un choix, se décider pour l’une ou pour l’autre, la représentation ou la phrase. Faisons l’expérience. Alors, à laquelle des deux donner raison ? A celle qui est ici à sa place ! A laquelle dénier par conséquent sa présence ? A la phrase. Car elle n’est pas là à sa place, dans un tableau. Elle vient se surajouter, comme une intruse, à l’objet représenté sur le tableau ; pire ! elle se fait passer pour égale à une « chose » alors qu’elle n’a rien à faire ici. Un tableau c’est fait, « normalement », pour présenter des formes et des couleurs. La phrase a sa place conventionnelle dans un texte. Il semble qu’on ait fait là un pas de plus dans notre compréhension...
[Voir l’extrême évidence de l’objet représenté, représenté sciemment en toute exhibition. L’objet est peint de telle sorte qu’il se suffit à lui-même. Il en va de même de l’affirmation. On ne sait en définitive, de l’objet représenté ou de la phrase, lequel est le plus arrogant. Chacun s’affirme avec force. On devine seulement que la calligraphie choisie est là pour nous donner clairement le « ton » de la phrase : ça n’est pas une blague. On peut imaginer la situation inverse : un traité philosophique touffu dans lequel la seule représentation graphique, page 824, serait celle d’une pipe. Le lecteur se demanderait alors sans aucun doute ce qu’elle fait là, et il se mettrait très vite à penser qu’elle est là pour « illustrer » le propos. Or, si le propos traduisait au contraire son désaccord avec l’image, le lecteur ne manquerait pas de se dire que l’image n’illustre que la contradiction, que c’est elle, ici, l’intruse.]
Bref, dans le tableau de Magritte, la phrase vient manifestement « se planter là » dans le tableau. Elle parle, certes, on l’a déjà dit, mais surtout elle peut à bon droit nous faire maintenant penser à un critique d’art qui aurait exigé d’être sur la photo même d’un reporter photographe afin d’y annoter en direct sa réflexion : en vrai journaliste critique, « au plus près de l’action ». Un peu farfelu sans doute, mais quand même.
Or ici, sur notre tableau, la phrase joue justement ce rôle, la phrase est au plus près de l’action… – de peindre ! D’où leur juxtaposition.
Oui, on l’aura reconnu, c’est le peintre lui-même qui est venu se planter là, dans son propre tableau, au travers d’une phrase. Il veut donc manifestement critiquer notre regard.
Si mon analyse est bonne, c’est la phrase – laquelle n’est pas ici à sa place, disais-je à l’instant – qui nous fournit la clef de la contradiction. Car cette phrase, c’est le peintre, c’est la critique du peintre !
Alors que veut le peintre Magritte critique de notre regard ? Il nous montre un objet, croit-on dans un premier temps, et nous dit qu’il n’a pas représenté cet objet. Mais en réalité il veut rompre, par cette phrase, avec notre habitude de lire toute image et tout objet même, alors qu’ils ne se donnent qu’à voir. En l’occurrence, le tableau dans son ensemble signifie donc : « Vous voyez là une pipe parce qu’est profondément ancrée en vous une façon de voir selon le nom et la fonction de l’objet qui est en face de vous ». Le texte veut dire : « Tâchez donc pour une fois de voir cette chose représentée autrement que comme un objet possédant un nom, répertorié dans une fonction bien précise, et exigeant d’être perçu de la sorte par tout un chacun ! Bref, cessez de lire cette chose – si vous le pouvez !». Il nous lance un défi. Il nous reproche donc implicitement de tout voir en nom et en fonction. Et il est vrai, réflexion faite, que nous regardons toute chose, à tout moment, selon la plus triviale convention du regard. Magritte a peint cette chose qui est dans la vie de tous les jours une pipe, pour nous engager à regarder toute chose autrement qu’avec les yeux du dictionnaire et du sempiternel utilitaire. L’objet peint là n’est pas un objet de communication…
Ceci n’est pas une pipe. DONC ?
Ayant désappris à lire le cadre, le nom et l’usage, je me mets maintenant à regarder la qualité de la peinture, les couleurs, les formes, la structure, le style, le trait, le geste, la beauté, etc. Y a-t-il encore un « objet » ?
Ah, quelle découverte ! Ce n’était donc ni la représentation de l’objet, ni la phrase en dessous qu’il nous fallait mettre entre guillemets, mais bien – l’objet même ! Ainsi, la représentation et le texte ne sont pas en opposition ! Bien au contraire : Le texte dit véritablement ce que la représentation montre ! Si nous voyons là une pipe, c’est que nous ne savons pas voir… [ce] qu’a créé le peintre. « Vous voyez une pipe ? Il n’y a là devant vous qu’une toile, de la peinture, des formes et des couleurs ! ». « Il n’y a pas de sang, disait Godard, il y a du rouge ». Mais qu’on n’aille surtout pas croire bêtement que Magritte nous dit simplement : « Ceci n’est pas une pipe puisque ça n’est qu’une représentation d’une pipe ! », comme pour nous révéler une quelconque « illusion » ! Non, il s’agit bien pour nous, maintenant que nous avons compris son regard et sa critique envers notre regard, d’exercer comme lui notre nouvelle façon de regarder tout objet véritable, au dehors, à tout moment, une fois enlevés le tableau qui l’entoure tout autour…. et la phrase qui se trouve au-dedans…
[Après tout, c’est cette même invite que l’on lit dans les yeux de chaque personne : « Je ne suis pas ce que tu vois ! ».]
Au poète appartient tout ce qu’il voit
Le peintre recrée toute chose de son regard
Il n’y a pour lui ni tableau (cadre), ni pipe, ni phrase.
A nous de les voir au travail.
En une phrase, peut-être : « Toi qui crois toujours seulement voir, tu ne vois en réalité que quand tu ne sais pas ce que c’est ni ne cherche aussitôt à savoir ce que c’est ; le reste du temps – tu lis ! »
<>
Chacun, s’il le désire, peut maintenant relire le présent texte comme un double du tableau, avec sa part de signe(s) et sa part de sens.
NB/ Merci de voir, je veux dire de lire, le nouvel A propos.
09:35 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (73) | Envoyer cette note | Tags : Signe, sens, Magritte, peinture
16.10.2006
Dire-être
Ce qui Est ne peut qu’être Dit.
En ai-je besoin pour dire-être au monde !?
Je soupçonne le vouloir dire humain d’avoir jadis inventé et depuis abusé de la vérité et de toutes les autres légitimités possibles et imaginables à seule fin d’instaurer
un Dire,
« enfin »,
sur cette Terre.
Expliquer, hiérarchie oblige de tous les dires possibles,
Est aujourd’hui encore sa vocation,
Démontrer, sa jubilation.
On sait, on explique on démontre on érige,
Ergo est – Civilisation.
Le poète du dire-être vit dans cet autre espace
Dans lequel le langage n’est plus une Instance
Mais un outil parmi d’autres de l’être là.
C’est un inoffensif
(Je ne parle pas de celui qui croit faire du beau une arme)
Il peut se permettre de sembler Dire, lui aussi,
Mais c’est pour une tout autre raison et sans nuisance aucune
Pour qui l’écoute et vient à sa rencontre.
On a raison de ne rien craindre d’un tel poète
Il met bas, il ne connaît ni transcendance ni essence.
On n’a pas à admirer, il ne s’érige pas en prêtre
Il dit simplement être au monde comme toute présence.
Après l’Etre, la poésie, l’espace où l’on n’explique pas
Pour n’avoir pas à prendre à chacun, à empiéter, à omettre
A « faire être » comme ambitionne l’autre Dire.
Est-il clos cet espace de la toute-puissance sans effet ?
Ce n’est qu’après l’Etre, pourtant, que naît le véritable échange.
07:50 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (105) | Envoyer cette note | Tags : Etre, dire-être, poète
09.10.2006
Pas de note cette semaine
je vous prie de m'en excuser.
09:13 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.10.2006
La philosophie a-t-elle tourné le dos à la sagesse ?
Il est de bon ton philosophique, de nos jours, de préférer les questions aux réponses, de placer ces dernières sur un tapis roulant qui les ramène sans cesse vers le podium philosophique actuel, vers les questions. En d’autres lieux de communication, on n’hésiterait pas à dire qu’on entretient là manifestement le doute. En réalité on fait mieux encore : on polit les questions jusqu’à leur donner le plus brillant éclat. Les questions brillent au soleil de la philosophie.
Comme par hasard on trouve pareille préférence (et elle s’enseigne même !) dans la bouche de ceux, philosophes et professeurs de philosophie, qui ont tout intérêt à la pérennité du langage, de leur langage. Préférer la question présente en effet maints avantages : on se voit tout d’abord épargné d'être trop pressé de questions personnelles – « Ben quoi, tout est déjà dans les questions ! ». On a surtout devant soi un forfait illimité de discours possibles... Quand le meilleur est dans la question, forcément tous les « sujets » sont abordables ; tous les sujets, rien que les « sujets ». Cela veut dire : on peut tout aborder sans jamais être importuné sur la question du dire.
Ainsi s’explique notamment le rapport ambigu qu’entretient la philosophie (surtout l’actuelle) avec la sagesse. Comme chacun sait, la philosophie n'est pas la sagesse mais seulement l'amour de la sagesse. Cette distinction, ce décalage déjà étonnant en lui-même, recoupe ici la liberté prise à l’égard de la fonction traditionnelle du langage philosophique qui est, l’aurait-on oublié, de répondre à des questions. L'amour en question est aujourd’hui en effet bien plutôt l'amour de la philosophie (sic), l’amour du discours qui a le champ libre. Liberté prise sur la sagesse du langage même, « liberté d’expression » par excellence…
On comprend mieux la modestie dont font preuve nos philosophes à l’égard de la sagesse. Elle est toute au bénéfice du discours qui-parle-tout-seul : ils ne peuvent même plus désirer la sagesse quand il leur faudrait donner ne fut-ce que des réponses possibles, un exemple plausible. Il ne faut donc pas s’étonner de les voir à l’occasion oser définir l’aspiration à la sagesse comme prétention vaine, et la sagesse même comme savoir, confort ou autre pédanterie, etc. (on en a eu un exemple tout récent). Mais le philosophe actuel a ce privilège de pouvoir s’accorder pareil paradoxe, il peut se permettre de différer indéfiniment la sagesse « en toute humilité » : il a d’autant moins de prétention au trône de Sage que l’institution qui l’encourage tient en main les rênes du dire (philosophique). Il n’a pas la sagesse, alors il enseigne la philosophie et écrit beaucoup de livres…
La philosophie à l’égard de la sagesse, c’est un peu comme le Christianisme qui ferait (le fait-il?) tout, absolument tout pour empêcher le retour du Christ. Et pour cause ! [Voir « Le grand Inquisiteur » dans les Frères Karamazov, Dostoïevski]. Là où il y eut une parole, aujourd’hui une institution gouverne et entend assurer sa pérennité et conserver ses prérogatives. A une échelle plus large, la possibilité même de la philosophie relève d’un ‘Etat d’esprit’ collectif qui imprime sa marque et son autorité sur tous les flux de communication. En matière d’expression et de communication, un régime totalitaire dit en substance à chacun : « Ta gueule ! » ; mais un régime démocratique dit quand même : « Cause toujours ! ». [Chomsky dixit, je cite de tête]. La démocratie, chacun s’en réjouit, favorise le philosophe et la philosophie. Mais que nous disent-ils et que nous offrent-ils – au juste ?
08:20 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (165) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, sagesse, Etat d'esprit
25.09.2006
Spectacle, approche et rencontre (trois lieux en un : le net)
« A mon tour je montai pour la première fois sur l’estrade comme le fait chaque matin une personne du public au Théâtre du Blog. Chacun ici expose ainsi sa « page » ou « note », c’est la coutume et la règle. Ce qui est lu n’est pas nécessairement un poème, mais chacun commence toujours par « Il était une voix… ». Là, je lus donc mon texte, debout, tenant ma feuille à deux mains, l’esprit bouillonnant.
Quand j’eus fini de lire ma composition, comme convenu je retournai à ma place sans plus attendre. Mais quelle ne fut pas ma surprise de voir des personnes autour de moi commencer alors à m’interroger, moi, là au milieu d’eux, comme si ma parole, depuis l’estrade, m’avait suivi jusque-là, ou d’autres au contraire m’interpeller là-bas sur l’estrade comme si je m’y trouvais encore ! Ils sont pris par l’habitude, me dis-je, ils ne voient pas de qui j’ai parlé et qu’est-ce que je leur propose ; ils croient que je parle d’un « sujet de conversation », ils soupçonnent que je sais quelque chose qui a trait à ma profession ; ils croient que quand quelqu’un leur parle, c’est pour leur enseigner (ce) qu’ils ne savent pas ; quelques-uns se fâchent ainsi en raison du « ton ». Selon eux on expose toujours un moi, son moi ; au mieux chacun serait ici, dans cette grande salle, – et il faut croire qu’ils s’en régalent – un journaliste (voire un egojournaliste) auquel serait confié la gestion d’un lectorat. Je serais ainsi, malgré moi, à mon tour, le locataire d’un Journal…
C’est pourtant la force et ce qui fait la personnalité de ce théâtre, me dis-je, qu’ici, dans les rangs des commentaires, ce qui fait la note n’ait pas sa place, et inversement sur l’estrade qu’aucun commentaire ne vienne troubler la note. Mai non ! nombreuses furent les personnes qui me demandèrent des explications comme si ma note ne dépendait que de moi. On aurait dit qu’elles tenaient absolument à ce que je « remonte » sur l’estrade, que je fasse en quelque sorte de l’explication – une nouvelle note ! Autrement dit que je parle de moi, que je me mette en scène. Ils aiment le spectacle…
Heureusement il y a les coulisses (car personne ici n’a de loge, forcément), on y est plus à son aise. On peut s’y tutoyer sans craindre de favoriser un tel ou une telle ou d’encombrer inutilement le banc. Chacun s’y maile à sa guise des affaires de son voisin et personne n’y trouve à redire. Ca ne le regarde pas. On y apprend beaucoup de choses, on y précise des points importants ; quelquefois même on y « intrigue » mais c’est surtout un lieu de rencontre… du moins dans la mesure où certains et certaines sont prêts à s’y rendre. Etrangement, c’est plutôt rare (…). »
08:05 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (125) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
18.09.2006
Contrepoint
Quantité d’hommes et de femmes chantent pour leur propre plaisir, même s’ils se réjouissent à l’occasion qu’on les entende et apprécie.
Une cantatrice est une actrice. Elle chante mais aussi elle joue.
On pourrait presque dire : chanter est sa qualité, son plaisir, sa joie, en un mot : son émotion ; elle partage cette passion avec d’autres, des anonymes.
Jouer, en revanche, est – son métier.
Or, au dire de certains acteurs [la majorité peut-être ?], le métier de jouer implique de ne pas ressentir soi-même ce qu’on communique ou cherche à inspirer.
Car jouer n’est pas seulement porter un costume, dire un discours et adopter une attitude, il faut aussi exprimer des sentiments. Ceux-ci ne sont pas livrés avec les accessoires.
Ex-primer ? Mais d’où viennent-ils, ces sentiments, si la cantatrice actrice n’a pas à en avoir elle-même ? Comment peut-elle « faire passer » un sentiment qui ne passerait pas par elle ou nous suggérer un sentiment si elle ne ressent pas personnellement celui qui en est le complément ? [Elle « ferait-serait » la méchante pour nous inspirer la colère ou la haine, par exemple].
On l’a dit : elle joue. Elle ne joue pas à ressentir l’émotion x ou y pour que ça trans-paraisse et nous inspire un sentiment quelconque, elle joue à exprimer des sentiments pour que nous les ressentions ou qu’ils nous en inspirent d’autres. La cantatrice n’est pas émue par ce qu’elle chante au moment où elle le chante. Elle nous envoie des signes pleins, croit-on dans le public, d’émotions qui n’émanent pourtant pas, en réalité, de son for intérieur. Elle « feint », et c’est de son jeu seulement que « sort » ce qu’elle exprime. Magie du théâtre.
S’il en est ainsi, c’est un comble, se dit-on alors, que pour le mieux s’exprimer devant un public ou pour se suggérer à son coeur, un sentiment doive être feint !
Notre regard se porte aussitôt plus loin, derrière la chanteuse ; on se met à songer au sort des musiciens qui l’accompagnent… Sont-ils de froids exécutants ? Leur expressivité technique s’en trouverait-elle encombrée si d’aventure ils se laissaient aller à s’émouvoir comme l’auditeur-type auquel ils s’adressent ? L’exécution doit-elle être impeccable, rigoureuse dans le sens ascétique de ces mots ? La musique « joue »-t-elle elle aussi à faire semblant !? C’est effrayant…
Mais une simple explication nous sort un peu de notre désarroi : un acteur professionnel s’inscrit dans la répétition, il joue maintes et maintes fois la même scène. Un sentiment réellement éprouvé dans toute sa pureté ne pourrait être rendu tel qu’une fois. Les fois suivantes seraient trop fastidieuses, forcément il « se la jouerait » à lui-même. C’est inutile. Depuis longtemps déjà, heureusement, on use d’un stratagème. Voici, rien de nouveau : l’acteur se contente de mimer au mieux le réel qui nous inspire, tout comme plus haut (…) l’écrit la parole.
L’acteur est l’hypocrites grec. Qui lui ferait grief du sens moderne qu’a pris ce mot ? Nous-mêmes, public nombreux, ne sommes-nous pas là pour la contrepartie, comme le contrepoint du jeu d’acteur ? Ne sommes-nous pas là, en effet, devant lui – pour jouer à y croire ?
*
Je n’ose pas suggérer de se demander, là encore, où le public et l’actrice se retrouvent. Sans oublier les musiciens. A mon sens : autour du personnage. Voilà qui est clairement dit. Quoique… On applaudit l’actrice avant et après sa prestation, mais elle nous a « collé » pendant le spectacle à un personnage qu’elle n’a fait que mimer. Où est donc le personnage réel ? (sic, sic et sic !). Où est le personnage le plus réel, celui de chair et d’os si ce n’est l’acteur et le public mêlés, uns dans ce jeu respectif de rôles où, là encore (…), c’est à un tiers (ici le personnage joué) qu’est dévolu la fonction de nous fournir pré-texte (de partition et de déclamation) et occasion de nous émouvoir et de nous rencontrer, nous, public et acteur, avec nous-mêmes et avec l’autre ?
La scène du spectacle n’est rien, c’est un écran de fumée. L’actrice n’est rien, si ce n’est le contrepoint, l’autre partie, l’autre moitié du public, mandatée par celui-ci – à moins que ça ne soit l’inverse – dans une fonction qui lie l’un à l’autre, là encore, par un contrat (fut-il tacite).
Nous sommes tous les personnages d’une mise en scène de liens réciproques et complémentaires autour du verbe croire. Le théâtre a fourni depuis des siècles déjà le modèle.
08:20 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (63) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


