25.09.2006
Spectacle, approche et rencontre (trois lieux en un : le net)
« A mon tour je montai pour la première fois sur l’estrade comme le fait chaque matin une personne du public au Théâtre du Blog. Chacun ici expose ainsi sa « page » ou « note », c’est la coutume et la règle. Ce qui est lu n’est pas nécessairement un poème, mais chacun commence toujours par « Il était une voix… ». Là, je lus donc mon texte, debout, tenant ma feuille à deux mains, l’esprit bouillonnant.
Quand j’eus fini de lire ma composition, comme convenu je retournai à ma place sans plus attendre. Mais quelle ne fut pas ma surprise de voir des personnes autour de moi commencer alors à m’interroger, moi, là au milieu d’eux, comme si ma parole, depuis l’estrade, m’avait suivi jusque-là, ou d’autres au contraire m’interpeller là-bas sur l’estrade comme si je m’y trouvais encore ! Ils sont pris par l’habitude, me dis-je, ils ne voient pas de qui j’ai parlé et qu’est-ce que je leur propose ; ils croient que je parle d’un « sujet de conversation », ils soupçonnent que je sais quelque chose qui a trait à ma profession ; ils croient que quand quelqu’un leur parle, c’est pour leur enseigner (ce) qu’ils ne savent pas ; quelques-uns se fâchent ainsi en raison du « ton ». Selon eux on expose toujours un moi, son moi ; au mieux chacun serait ici, dans cette grande salle, – et il faut croire qu’ils s’en régalent – un journaliste (voire un egojournaliste) auquel serait confié la gestion d’un lectorat. Je serais ainsi, malgré moi, à mon tour, le locataire d’un Journal…
C’est pourtant la force et ce qui fait la personnalité de ce théâtre, me dis-je, qu’ici, dans les rangs des commentaires, ce qui fait la note n’ait pas sa place, et inversement sur l’estrade qu’aucun commentaire ne vienne troubler la note. Mai non ! nombreuses furent les personnes qui me demandèrent des explications comme si ma note ne dépendait que de moi. On aurait dit qu’elles tenaient absolument à ce que je « remonte » sur l’estrade, que je fasse en quelque sorte de l’explication – une nouvelle note ! Autrement dit que je parle de moi, que je me mette en scène. Ils aiment le spectacle…
Heureusement il y a les coulisses (car personne ici n’a de loge, forcément), on y est plus à son aise. On peut s’y tutoyer sans craindre de favoriser un tel ou une telle ou d’encombrer inutilement le banc. Chacun s’y maile à sa guise des affaires de son voisin et personne n’y trouve à redire. Ca ne le regarde pas. On y apprend beaucoup de choses, on y précise des points importants ; quelquefois même on y « intrigue » mais c’est surtout un lieu de rencontre… du moins dans la mesure où certains et certaines sont prêts à s’y rendre. Etrangement, c’est plutôt rare (…). »
08:05 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (125) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
18.09.2006
Contrepoint
Quantité d’hommes et de femmes chantent pour leur propre plaisir, même s’ils se réjouissent à l’occasion qu’on les entende et apprécie.
Une cantatrice est une actrice. Elle chante mais aussi elle joue.
On pourrait presque dire : chanter est sa qualité, son plaisir, sa joie, en un mot : son émotion ; elle partage cette passion avec d’autres, des anonymes.
Jouer, en revanche, est – son métier.
Or, au dire de certains acteurs [la majorité peut-être ?], le métier de jouer implique de ne pas ressentir soi-même ce qu’on communique ou cherche à inspirer.
Car jouer n’est pas seulement porter un costume, dire un discours et adopter une attitude, il faut aussi exprimer des sentiments. Ceux-ci ne sont pas livrés avec les accessoires.
Ex-primer ? Mais d’où viennent-ils, ces sentiments, si la cantatrice actrice n’a pas à en avoir elle-même ? Comment peut-elle « faire passer » un sentiment qui ne passerait pas par elle ou nous suggérer un sentiment si elle ne ressent pas personnellement celui qui en est le complément ? [Elle « ferait-serait » la méchante pour nous inspirer la colère ou la haine, par exemple].
On l’a dit : elle joue. Elle ne joue pas à ressentir l’émotion x ou y pour que ça trans-paraisse et nous inspire un sentiment quelconque, elle joue à exprimer des sentiments pour que nous les ressentions ou qu’ils nous en inspirent d’autres. La cantatrice n’est pas émue par ce qu’elle chante au moment où elle le chante. Elle nous envoie des signes pleins, croit-on dans le public, d’émotions qui n’émanent pourtant pas, en réalité, de son for intérieur. Elle « feint », et c’est de son jeu seulement que « sort » ce qu’elle exprime. Magie du théâtre.
S’il en est ainsi, c’est un comble, se dit-on alors, que pour le mieux s’exprimer devant un public ou pour se suggérer à son coeur, un sentiment doive être feint !
Notre regard se porte aussitôt plus loin, derrière la chanteuse ; on se met à songer au sort des musiciens qui l’accompagnent… Sont-ils de froids exécutants ? Leur expressivité technique s’en trouverait-elle encombrée si d’aventure ils se laissaient aller à s’émouvoir comme l’auditeur-type auquel ils s’adressent ? L’exécution doit-elle être impeccable, rigoureuse dans le sens ascétique de ces mots ? La musique « joue »-t-elle elle aussi à faire semblant !? C’est effrayant…
Mais une simple explication nous sort un peu de notre désarroi : un acteur professionnel s’inscrit dans la répétition, il joue maintes et maintes fois la même scène. Un sentiment réellement éprouvé dans toute sa pureté ne pourrait être rendu tel qu’une fois. Les fois suivantes seraient trop fastidieuses, forcément il « se la jouerait » à lui-même. C’est inutile. Depuis longtemps déjà, heureusement, on use d’un stratagème. Voici, rien de nouveau : l’acteur se contente de mimer au mieux le réel qui nous inspire, tout comme plus haut (…) l’écrit la parole.
L’acteur est l’hypocrites grec. Qui lui ferait grief du sens moderne qu’a pris ce mot ? Nous-mêmes, public nombreux, ne sommes-nous pas là pour la contrepartie, comme le contrepoint du jeu d’acteur ? Ne sommes-nous pas là, en effet, devant lui – pour jouer à y croire ?
*
Je n’ose pas suggérer de se demander, là encore, où le public et l’actrice se retrouvent. Sans oublier les musiciens. A mon sens : autour du personnage. Voilà qui est clairement dit. Quoique… On applaudit l’actrice avant et après sa prestation, mais elle nous a « collé » pendant le spectacle à un personnage qu’elle n’a fait que mimer. Où est donc le personnage réel ? (sic, sic et sic !). Où est le personnage le plus réel, celui de chair et d’os si ce n’est l’acteur et le public mêlés, uns dans ce jeu respectif de rôles où, là encore (…), c’est à un tiers (ici le personnage joué) qu’est dévolu la fonction de nous fournir pré-texte (de partition et de déclamation) et occasion de nous émouvoir et de nous rencontrer, nous, public et acteur, avec nous-mêmes et avec l’autre ?
La scène du spectacle n’est rien, c’est un écran de fumée. L’actrice n’est rien, si ce n’est le contrepoint, l’autre partie, l’autre moitié du public, mandatée par celui-ci – à moins que ça ne soit l’inverse – dans une fonction qui lie l’un à l’autre, là encore, par un contrat (fut-il tacite).
Nous sommes tous les personnages d’une mise en scène de liens réciproques et complémentaires autour du verbe croire. Le théâtre a fourni depuis des siècles déjà le modèle.
08:20 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (63) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
11.09.2006
Dire de vive voix et écrire
Dire de vive voix est un geste fait dans l’espace physique, un geste extérieur – qu’il soit "adressé" à quelqu'un, quelque être ou quelque chose, ou simplement crié à la face du monde.
[Même un chien comprend qu’on lui adresse la parole].
Ecrire, à l'inverse, est toujours un geste « intérieur », a parte, un geste adressé a posteriori à ceux qui savent de quoi il en « retourne ». Nul ne pourrait en effet devin-er, vu de l'extérieur, qu'une personne entend communiquer par là s’il ne s’était préalablement mis d’accord avec elle sur le sens de l’acte d’écrire et le contrat qui le lie à l’écriseur : « Oui, il est possible de communiquer par écrit : l’un écrit, l’autre lit ».
Mais il faut donc que le contrat qui lie ces deux personnes in-voque l’existence d’un espace autre que l’espace réel dans lequel se déroule la parole et s’attentive l’ouïe. En quelque sorte l’écriseur dépose sa « parole écrite » dans ce nouvel espace, et c’est dans ce même espace que le lecteur viendra la recueillir… [Il ne sert à rien de parler d’un espace de l’écriture qui n’inclurait pas la lecture.]
Quel est ce nouvel espace de communication né d’un contrat et réactualisé à chaque écrit, chaque lu ? L’écrire et le lire en sont assurément les hérauts. Mais ils sont loin d’être innocents : ils ont contresigné le contrat, mais avec quelle Hypostase, par là même créée, celui-ci fut-il passé ?
08:20 Publié dans s'entredire | Lien permanent | Commentaires (132) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
05.09.2006
La part de l'autre
La distance physique qui sépare deux individus avant leur rencontre peut être franchie, en gros, de trois façons, selon qu'un seul va vers l'autre, ou que l'un invite l'autre à venir à lui, ou encore que l'un se dirige intentionnellement vers l'autre en lui laissant le soin (ou l'en priant même) de parcourir à son tour l'autre moitié de la distance.
En termes de dire, la distance qui nous sépare peut être franchie de trois façons (jamais tout à fait pures, sans doute) :
1) L'un de nous dit à l'autre ce-qui-Est = il franchit seul tout entier la distance. C'est le cas par exemple de l'enseignant et de tous ceux qui veulent transmettre et / ou convertir.
2) L'un de nous dit au monde ce(lui) qu'il est, qu'est-ce qu'il fait = il invite l'autre à franchir seul toute la distance, C'est le cas du poète, il invite l'autre à venir (lui) rendre visite à l'espace de sa découverte ; pour lui, la communication se fait par la communion. Le lecteur est invité à venir le rejoindre par là.
3) L'un de nous « dit une moitié » à l'autre = l'autre fait librement l'autre moitié de la distance.
Qu'est-ce qu'aller vers l'autre en prenant soin de ne pas franchir seul toute la distance qui nous sépare ? Sans doute un premier pas vers une improbable « éthique de la commun-ication ». Pourquoi improbable ? Parce que pour exister, une "éthique de la communication" doit faire l'objet d'un livre. Or écrire un livre, n'est-ce parcourir seul la distance ?
16:35 Publié dans sagesse du dire, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (186) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
Essai
Essai
16:00 Publié dans Après l'Etre | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note


