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20.11.2006

Socrate, ingénument ?

Dans sa note du 5 novembre-06, Anaximandrake (http://Anaximandrake.blogspirit.com) a juxtaposé les deux citations qui suivent. Je me propose de les articuler autour d’un même geste au sein du s’entredire. C’est ce même geste de la part de Kant et de Platon que j’examine ici.

Contraria contrariis curantur

« Si je supprime le sujet en même temps que le prédicat, il ne surgit aucune contradiction ; car il n'y a plus rien avec quoi intervenir une contradiction. » (Kant)

« Socrate, au début, ne déclare rien qui soit positif. Il se contente d'interroger, de demander à ceux qui discutent avec lui ce qu'ils veulent dire exactement et s'ils sont vraiment capables de légitimer les avis qu'ils donnent, en général, avec beaucoup de suffisance. Et, bientôt, l'inconsistance de leurs discours, les contradictions que ceux-ci, maladroitement, cachent, les distorsions qu'ils s'imposent, les lacunes que leurs fausses plénitudes recèlent deviennent évidentes. Ironiquement, Socrate renvoie ses interlocuteurs à un nouvel examen ; en fait, il les condamne à ne plus parler ; à ne plus parler avant de savoir ce que parler veut dire. Il les enferme dans une alternative simple : ou bien ils reconnaissent que les opinions dont ils se prévalent expriment, avec plus ou moins d'habileté, leurs passions et leurs intérêts ; ou bien ils avouent que le langage a un autre sens et que, jusqu'ici, ils n'ont rien dit qui vaille. Dans le premier cas – c'est l'éventualité qu'accepte courageusement Calliclès – ils choisissent de tenir la force pour juge en dernier ressort ; dans le second, ils ne nient plus qu'une autre éducation est nécessaire, qu'une discipline nouvelle s'impose, celles que définit le philosophe.» (Châtelet)

 

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Replacé dans le cadre du s’entredire où dire est faire à autrui, ce souverain Socrate décrit par Châtelet me semble plus prosaïquement la personnification d’une « pure » intention : un homme qui interrogerait en toute ingénuité [il nous est demandé a priori de croire en cette ingénuité], et auquel on ne pourrait rétorquer    ce que chacun de nous ferait immanquablement aujourd’hui à un moment ou à un autre d’une discussion   qu’il a forcément une idée derrière la tête ou une insuffisance personnelle grave (…) pour interroger de la sorte tout le monde. De fait, Platon n’a mis sur le chemin de Socrate (qui semble n’avoir rien d’autre à faire que de discuter) que des personnes prêtes à « dialoguer » ainsi sans jamais lui demander ce qu’il « cherche exactement à la fin » ou simplement de quoi il se mêle...  Socrate est manifestement un homme apprêté par Platon en forme de « pur point d’interrogation », chez lequel il a supprimé la préméditation et l’intérêt personnel (si tant est donc que Socrate soit autre chose qu’une parole, par exemple un homme qui s’occupe de ses enfants au lieu de les abandonner à sa femme Xanthippe) afin que ses dialogues, ou plus exactement sa façon de faire avec les autres au cours de ses « dialogues », apparaissent sans contradiction possible.

 

L’agôn chez Socrate, qui est pourtant Grec, avance masqué.  

 

Oserons-nous douter de la « pureté » de l’intention dialectique chez l’un de ses inventeurs mêmes ? C’est à Socrate de découvrir ce que parler veut dire, quand bien même on « est » dans l’erreur au travers telle ou telle de nos opinions (doxa). Car peut-on seulement « être » dans l’erreur ? C’est là le présupposé de millions d’hommes aujourd’hui encore qui confondent le verbe être et le meilleur de leur pensée   la vérité. Ici c’est à Socrate de montrer qu’il est possible d’être dans l’erreur, car c’est bien là son idée de derrière la tête ! De fait, il se pourrait qu’il y ait en réalité là une confusion des « genres », que l’erreur et l’opinion elles aussi aient partout dans la vie leurs raisons d’être ! Mais Socrate ne saurait le reconnaître sans se désavouer aussitôt ; c’est pourquoi il n’est précisément que pure intention « dialectique », attendu que toute erreur serait nécessairement ontologique. Le maître Parménide fut à ce sujet plus prudent, plus honnête et plus franc : il laissa à l’opinion (que Socrate combat et démonte) quelque place « ontologique » dans l’être de chacun. 

 

Ainsi à mon tour j’invente un homme n’aspirant qu’à dire-être (…), et qui revendique l’impartialité face au dialogue de type socratique par le fait même qu’il n’interroge pas les autres pour vivre (Socrate était laid au pays de la beauté, que pouvait-il espérer ?), pour la vérité en tant que Cause à défendre, ou encore, comme on croit devoir le penser aujourd’hui, pour être. Si ceux que Socrate a interrogés avouent à la fin n’avoir « rien dit qui vaille », il est peut-être également des façons de présenter les choses (Platon) et d’interroger les hommes (Socrate) qui ne valent guère plus par leur façon de traiter ceux-ci. Outre qu’ils sont sacrifiés à l’ingénuité dialectique, ces hommes auxquels Socrate extirpent leur assurance ne se voient pas même récompensés en échange de l’aveu auquel ils consentent. Il y a pourtant là un grand mérite ! Ils ne sont pas non plus dédommagés pour les pertes causées par lui, « la torpille ». Dans ces conditions, il est plus que douteux que cela les mette dans une bonne disposition à être éduqués ! Faut quand même pas rigoler !

 

La suite, l’effronterie d’une « éducation censée nous apparaître nécessaire », c’est Platon qui la raconte et la conduit, mais Platon sans Socrate. Car Socrate, dans son « ingénuité », ne pouvait avoir quelque intention pédagogique. Il déblaie simplement le terrain pour les exercices à venir d’une Pensée dialectique libre de tout être homme….

 

[Platon l’aura rendu beau à sa façon. La ‘beauté morale’ de la pensée socratique consiste à épurer l’être homme de toute opinion… De Parménide à Platon, l’être s’est fait Idée. Socrate, moyen terme, discute des moyens dialectiques [rhétoriques en réalité] à mettre en œuvre. Platon une fois mûr oublie Socrate et présente sa Politique à quelque tyran auquel il confie son Idée du gouvernement des hommes  =  Fin de l’ingénuité dialectique]

[Prolongement probable : « le dire pour seul monde » (à propos d’un soûtra)]

 

Commentaires

Héraclite ignore Platon. Sêche parole s'ébrouant des millénaires .

Ecrit par : | 20.11.2006

PATHETIQUE

Les délires d'immortalité foisonnent dans l'esprit déficient des créatures des marais. A chaque hydre correspond un Héraklès qui, un jour ou l'autre annihile le prédateur inconsistant. Pas une once de partage n'intervient dans cet entre-dire où seule compte la grossière satisfaction du primate éthéré. Affichant clairement ses viles intentions, l'abjection rampe au milieu des fantasmes de tout un chacun, souhaitant uniquement asservir pour prolonger sa pauvre existence, échangeant quelques menus plaisirs kaléidoscopiques contre sa ration de poussière d'ange. Prisonnier de son amorale distorsion, l'ectoplasme grabataire enjôle pathétiquement les friandises saturées de rêves que lui envoie son geôlier, incapable qu'il est de se désintoxiquer seul de ces penchants morbides. S'il restait des larmes à gaspiller, peut-être la déraison pourpre en verserait-elle une ou deux sur le sort de ce mesquin parasite, réduit à l'état de pauvre loque sensorielle. Mais le prix des larmes se mérite et il n'est nul mérite dans cette version autocrate d'un communisme grégaire, néoféodalité carcérale où la prison est autant celle des victimes que celle du bourreau trisomique.

Ecrit par : gmc | 20.11.2006

| > Le premier blog héraclitéen ! OUI OUI OUI ! Ouvrez-le ! Il est pour vous ! Ou bien songez à l'ouvrir très bientôt avec quelqu'un d'autre, plus platonicien... ;-)

Ecrit par : varna | 20.11.2006

varna,
désolé, gmc ne voit pas ta réponse...qu'il présume judicieuse...

Ecrit par : gmc | 20.11.2006

"quand bien même on "est" dans l'erreur, au travers (de) telle ou telle opinion (doxa)".

Oui Varna, et c'est ce qui trahit la présence même de la pensée : un plaisir immédiat à ré-écouter, voire interpréter encore notre dire, le découper, réutiliser, rattraper, se laisser conduire ou éconduire par lui - action d'un a posteriori pour moi très important, assez concomitant, autant pour l'écriture, qu'au savoir aimer, avec tous risques importés.

Ecrit par : Marie Gabrielle | 20.11.2006

Marie-Gabrielle > Précisément, avec la note à venir qui fait écho à celle-ci je prends un risque : pensée courageuse, y a que ça de vrai ! ;-))
Quant au courageux aimer on en parle chez vous si vous le voulez bien.

Ecrit par : varna | 20.11.2006

"pensée courageuse", "aimer courageux", on sombre de plus en plus, du pathétique on passe à l'opéra-bouffe maintenant!!!
c'est du aldo maccione qui se la joue sérieux, non?

Ecrit par : gmc | 20.11.2006

de l'entre-dire, à l'inter-dire : toujours l'écriture.

merci

(moi aussi je m'in- sère, ou plutôt, m'entre- sère)

Ecrit par : alain marc | 01.12.2006

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