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21.05.2007

Dialogues ontologiques 4/5

IV Des espaces et un « homme »

La question de Dieu posée ci-dessus est tout autant typique d’une ontologie du « face à face » que celle, question, de la Cognoscibilité de toute chose. Sachant qu’on ne naît a priori ni croyant (de foi) ni sujet connaissant, elle peut donc également être formulée ainsi :

 

Quel mode d’être, quelle attitude requiert la croyance en Dieu ? Laquelle requiert la croyance en la Cognoscibilité de toute chose ?

 

Le lieu d’où : un des termes de la relation est l’espace mental grâce auquel les verbes savoir ou avoir la foi ont vu le jour. L’autre est la distance parcourue pour en arriver là (Cf.# 2). La scission susdite (le retrait victorieux) a forgé cette distance ; le soi est cet espace abouti. Il reste, selon le plan dressé plus haut, à déterminer, si l’on veut, les Existants* « qui vont avec ». 

Tout croire, caractère de l’être-relation,* se manifeste en effet au monde par ses Existants. Tel ou tel Existant « va avec » (selon la formule donnée plus haut) tel ou tel croire, telle ou telle attitude. L’inconnaissance ontologique, comme on sait, n’est nullement un obstacle à la relation, à l’apparition de quelque réalité foisonnante!

Pour s’en tenir ici à ‘l’homme’, les verbes savoir et avoir la foi ont un Existant principal commun : « l’homme » justement, au singulier   un même sujet connaissant dans un cas, une même identité morale dans l’autre. De part et d’autre de ce partage, des hommes sont devenus un jour pareillement « l’homme » et se sont mis à nommer « homme » leurs semblables.[1] L’« homme » au singulier dit ici sa singularité eu égard les autres êtres, plantes, animaux et minéraux, mais aussi ce « soi » qu’il possède désormais et grâce auquel « quelqu’un enfin sur terre » incarne pour tous les êtres (!) le face à face,* la posture suprême : L’homme, poste avancé du dieu de la Connaissance [2]

 

Une distance parcourue, un soi, une attitude, un Existant   l’homme-espace est né, c’est en lui, c’est à lui désormais que tout arrive. Il sait  /  le monde est Cognoscible, l’Histoire peut donc commencer. [3]

 

Une déesse, là encore sans doute, lui remet alors les clés du Logos (langage soi-disant, disant soi) de l’être et du monde. Les évènements s’enchaînent, ‘l’homme’ civilise le monde, il fait désormais la jonction entre le Ciel et la Terre : à leur tour, et au contact du Logos, la conscience de soi, le savoir et la foi de chacun (qui vont avec) dessinent l’espace de toute relation au monde : l’Inter-dire humain.

 

Autrefois le milieu ontologique, aujourd’hui l’environnement cognoscible.

 

La Raison est le Concept qui succéda à la déesse de Parménide dans le parrainage de la vérité. A son terme, signalé par des catastrophes écologiques et humanitaires, le savoir-croire humain nous fait redécouvrir nécessairement le verbe croire (avec plus ou moins de réussite, comme l’atteste notre époque), celui-là même que la Raison avait enfoui (refoulé) et tant combattu, contre lequel et sur lequel même elle s’était bâtie. ‘L’homme’ découvre alors, au grand dam de ses propres et fantastiques découvertes scientifiques faites jusque-là, que le verbe croire –  et le dire-être / opinion qui vont avec    est le véritable paradigme.[4] Surtout, ce qu’il dé-couvre enfin maintenant c’est que « être » a toujours signifié « croire », un croire au monde dont notre savoir ne fut jamais qu’une spécialisation, une de ces branches ontologiques particulières, s’il en est, nées de l’oubli de l’être. [5] 

 

Ainsi la conscience de soi et le savoir humains n’auraient jamais cessé de participer, à leur in-su, de l’être au monde ! Un comble ! Croyant embrasser le Tout, ‘l’homme’ n’était en réalité que la plus obtuse, peut-être, des façons d’être…

 

Nos yeux s’écarquillent sans doute maintenant : mais non, le savoir humain n’est pas la dignité de l’homme ! Mais non, le besoin de certitude n’est plus aussi « essentiel » ou « vital » que le prétendent certains hommes ! Mais non, il n’est pas prescrit de se connaître soi et d’être « plus soi » encore quand bien même on en aurait l’opportunité ! Notre éternelle créativité présente   dussions-nous ne parler que de celle de l’homme   fera toujours face à toute certitude et à toute fixité et toujours l’interrogera comme problème. Toujours elle fera figure de gai mutisme* face au tranchant d’une parole qui voudrait « arrêter » les choses comme on arrête un décret. Car la vérité, fut-elle dernière, toujours et encore inspirera les hommes, toujours et encore « nécessitera » quelque exégèse, suscitera quelque « explication », entraînera quelque opinion [6]   bref soulèvera le sempiternel problème du dire-en-continu parmi les hommes, problème des continuels quoi et pourquoi leur dire – qui ont leur fondement ailleurs, dans la pure économie de l’Inter-dire. Le verbe croire eut le premier mot, il aura toujours aussi, sur le savoir, le dernier : signe avant- et signe après-coureur, pérennité malicieuse et souriante du dire humain. Amen. ;-)

 

Parler, c’est payer son tribut à l’Inter-dire.

 

Si notre savoir-croire est nécessairement créatif, notre conscience de l’inconnaissance ontologique universelle devrait nous conduire à réenraciner* notre propre verbe savoir, nos certitudes.[7] Ca n’est pas l’Un qui est ici mis en cause sous la figure de la Cognoscibilité du monde ou de la foi en Dieu, c’est le fait que des hommes, aussitôt qu’ils découvrent l’un ou l’autre, se mettent à savoir absolument (la réalité première ou dernière), cessent de croire (au croire) et proclament à l’envi sur tous les toits du monde cet absolu d’une Cognoscibilité de toutes choses ou de l’existence d’un Dieu créateur. [8] A tous ceux qui savent de la sorte, je dois pourtant pouvoir dire sans encombre :

 

Je sais que 1 + 1 font 2 sans pour autant cesser de le croire ; je sais que je ne peux envisager d’autre croire plus enraciné en moi, plus pertinent pour moi que ce que je sais, que mon savoir.  Pourtant je sais aussi que ma condition d’être au monde surplombe ce savoir, car je crois que ce que je sais est tout entier circonscrit par mon être homme. Non   je ne serai jamais un fidèle du dieu de la connaissance que l’Inter-dire humain a érigé comme notre « horizon ».

 

C’est là sans doute l’étape finale d’un dialogue ontologique entrepris avec les plantes et les animaux : un accord entre naturalistes sur notre équi-valence au monde. [9]

*

Le petit d’homme naît croire inconnaissant. Mais il découvre très vite l’existence de « la vérité », apprend que la nature (sinon ses aînés éducateurs qui l’éduque à le croire), lui a accordé une « distinction » qu’elle refuse encore aux autres êtres : ‘l’homme’ universel auquel il est prié de s’identifier se serait émancipé au fil du temps de l’être-croire animal, végétal, minéral. [10]Alors le petit d’homme se met bien sûr à « vouloir savoir » en même temps qu’il « prend conscience de soi », qu’il endosse ce moi dont la mission est, ajouté à d’autres moi, de connaître la Terre entière. [11] Mais le voilà qui s’interroge un jour sur ce qu’est être au monde et découvre ce que « comprendre » peut signifier d’autre, de plus solitaire, de plus solidaire.[12] On le voit alors qui se met à déclarer soudain vouloir désormais intégrer la vérité, son savoir et soi-même dans une création personnelle ou collective sans plus trop de souci de leur sainte trinité. On le voit préférer alors ce qui est présent    et son croire  à toute vérité. Il veut participer, dit-il, à l’espace commun à tous les êtres, sans plus aller y courir dire…

Trop de temps et d’énergie perdus à chercher un Ailleurs ou une place au sein de l’Inter-dire humain (la réussite sociale)   où être ! S’enquérir bien plutôt d’occuper au mieux l’espace présent commun et solidaire [13]   voilà ce qu’est plus sûrement dire-être* !  

 

S’enquérir davantage du beau qui fait signe que du vrai qui fait sens.

 

Fut-ce par nécessité, la fonction du savoir-croire collectif humain   via l’Inter-dire,  son relais  – , fut jusqu’ici de nous arracher à la nature de l’être au monde, à la relation créatrice naturelle à toute chose, au profit d’une relation au « dieu » et au « nous autres »   exclusivement. C’est pourquoi nous ne nommons et ne parlons jamais des êtres qui nous environnent que par erreur,[14] que pour les connaître (fut-ce pour les aider ou les corriger), rarement pour se taire avec eux, faire simplement connaissance.

 

Au monde, nous ne nous préoccupons pas « d’en être », car nous avons posté en face  à la fois notre « Dieu » (de la connaissance) et « nous autres »   pour le connaître !

 

C’est parce que nous savons que nous nous croyons « d’en face » ; c’est parce que nous fonctionnons perpétuellement en « mode savoir » que nous sommes effectivement en face !  

 

Séparés du monde, reliés les uns aux autres dans un même exil intérieur de l’espèce tout entière, nous vivons accrochés à notre Inter-dire comme à un fil à plomb au-dessus du vide.

 

Aussi, indépendamment des bienfaits et autres bénéfices que procura aux hommes jusqu’ici leur schizophrène posture, celle-ci constitue une perpétuelle guerre, une colonisation par l’esprit  [15]de tout ce qui est présent. Malgré l’ambition et les prétentions de la Raison, il ne faut ainsi s’attendre à aucune paix au monde venant de cette volonté philosophique ou scientifique de savoir qui toujours l’anime. Aucune paix ne sera possible parmi les hommes sans une paix des hommes avec tout ce qui est : [16] il faudrait commencer déjà par desserrer l’emprise de notre Inter-dire sur chacun de nous et sur chacune des choses… 

 



[1] Ce ne fut pas toujours le cas, longtemps l’étranger était le barbare ou assimilé. Il aura fallu l’absolu de la vérité scientifique ou religieuse pour que tous les hommes deviennent « l’homme »… qui va avec.  ‘L’homme’ objet de science ou être moral universel fut la première mondialisation d’un certain appétit de croire. 

[2] Alors que tous les autres êtres (savoir-croire) au monde ont « choisi » un savoir-faire adapté au milieu et aux circonstances, l’homme-soi, lui, a choisi a parte de conquérir aussi le savoir « pur ». Une hérésie ?  Scission opérée : L’homme-soi possède désormais un savoir D’AVANT faire. C’est là indubitablement une « victoire » sur tout ce qui croit, une victoire sur   l’être-relation ! (redite)

[3] Je rappelle ici, si besoin est, que ma position à moi est celle d’une volonté de dire-être au monde et aux hommes sans trop de souci de soi (moi) et le plus conformément possible à ce que tous les êtres (et pas seulement les hommes) sont et partagent (ont en commun : à commencer par l’espace physique, « l’environnement »).

 

[4] Le mot « véritable » est ici un véritable pied-de-nez pour le verbe savoir ! Il est trop radical, il faudrait sans doute employer ici un terme plus diplomate pour ne pas heurter la sensibilité cognisciste !

[5] La foi est ici remarquable en tant que c’est elle-même qu’elle célèbre, à l’opposé de tout fanatisme religieux qui  relève assurément d’un « savoir » qui a oublié l’être-croire   précisément pour pouvoir s’ériger.

 

[6] La Doxa de Parménide englobe peut-être l’irrépressible besoin humain de dire.

[7] Une « docte ignorance » ?

[8] L’Inter-dire a ses raisons (le savoir-croire de l’espèce) que les vérités qui circulent en son sein ignorent ; lui seul est le véritable dieu, en définitive, auquel tous se vouent ! C’est lui avant tout qui relie les hommes, lui la religion de leur parole… depuis qu’ils n’ont plus d’autres relations au monde que par leur dire !

[9] Si les fourmis devenaient géantes et savantes, la Raison les conduirait à écraser l’homme, espèce présentement nuisible. On peut aussi s’interroger sur le rapport historique éventuel entre la supériorité de l’homme sur l’animal (grâce au  feu, notamment) et l’apparition du monothéisme célébrant de fait la supériorité de l’homme sur toutes choses et tous êtres.

[10] Preuves à l’appui : Langage, Histoire, Culture.

[11] Il doit apprendre gentiment s’il veut savoir. Mais que peut-il vouloir d’autre s’il est « bien éduqué » ?

[12] Il est remarquable en effet que la « solidarité ontologique » envers les autres êtres au monde émane de l’individu humain s’arrachant à l’individualisme ontologique… de la société humaine.

[13] Occuper autrement l’espace physique partagé avec les autres espèces vivantes est d’emblée occuper autrement l’espace politique humain.

[14] Il y a erreur à croire qu’elles nous environnent !

[15] Le fil à plomb est métaphore de la verticalité, de la norme, de la sonde qui enregistre tout.

[16] Cf. le billet « Un dire écologique ? ». Exit les discours rationnels sur la paix qui n’incluent pas dans leur Raison, la foncière équivalence (et donc le respect) de tout ce qui vit.

 

Commentaires

Je m'absente quelques jours.

Ecrit par : varna | 22.05.2007

Oui, sans nous laisser seuls...

Ecrit par : Marie Gabrielle | 22.05.2007

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