28.05.2007
Dialogues ontologiques 5/5
V La parole sort [1]
L’Alétheia liée au seul verbe savoir fut bien scission de l’unité immédiate et indissoluble, privation de la présence réciproque et équivalente.[2] Alétheia n’était qu’un retrait démultiplicateur. Sa méthode apparaît clairement :
Voir double dans l’unité indissoluble et ne retenir que la ‘bonne’ moitié : corps / esprit – ne voir tout corps, toute chose, qu’à travers l’esprit.
Quand la déesse n’eut plus son rôle de Personne (d’ambassadrice de la vérité) à jouer auprès des hommes, on l’oublia. De nos jours le pur Concept remplit parfaitement le sien : l’Impersonnel par excellence. Mais sans plus de dieu pour se montrer, ni non plus de dieu impersonnel et caché pour faire écran, on peut enfin énumérer les trois principaux paramètres cogniscistes:
1/ « Oubli » du dire, de sa valeur ontologique ;
2/ Posture du face à face, scission de l’être-relation en « sujet » et « objet » (d’où la foi et le savoir).
3/ Postulat d’une parenté native* de l’esprit des choses (leur Cognoscibilité) et de la pensée de l’homme – en vérité.
Alétheia, la vérité, fut et est encore aspiration à transformer la présence même [3] en parole(s). Mais quelle parole ? Celle-ci a-t-elle les mêmes exigences parmi les hommes que tout être au monde envers les autres êtres ? Pour être elle-même conforme à l’être au monde dont elle veut dire la vérité, ne faut-il pas que la parole occupe au moins aux hommes – lieu de parole par excellence – une place équivalente ? Oui et non : il y a des êtres au monde et des paroles émanant toujours de tel ou tel être, voire tel ensemble d’êtres (espèce vivante). C’est donc seulement au travers de la compréhension du dire-être de chaque individu au sein de son espèce et du monde, et de ce que les dire-être d’une espèce à l’autre ont en commun, qu’une parole humaine individuelle peut manifester à son tour, à titre d’exemple d’articulation du verbe commun, et fut-ce par l’acte individuel qui la supporte, l’universalité du dire-être au monde.
Dire l’être ? Non – en être !
Occuper autrement l’espace physique est déjà en soi un acte politique. Il n’implique pas nécessairement d’exprimer son point de vue…[4] Il faut voir ici le geste : pendant que j’écris « pour rien » et peut-être même « pour personne », je ne suis pas en train de travailler, je ne suis pas « productif », et pourtant, grand étonnement, je suis où la plupart ne sont pas : à la fois aux hommes et au monde, dans les deux espaces.*
Trois bornes d’un parcours possible :
1/ Unité indissoluble : Léthé-Doxa est à ce stade absence de soi, mutisme de l’être au monde, inconnaissance créative [5] – et non encore face à face avec le monde ;
2/ Retrait parlant à l’égard du monde de l’être : Léthé et Doxa se transgressent, se font respectivement présence et parole de connaissance. ‘Le Monde’ apparaît, il est Cognoscible et / ou créé par Dieu ; ‘l’homme’ apparaît, il est sujet connaissant et / ou être de foi, il a un Ciel à refléter sur terre.
3/ Inconnaissance ontologique créative reconnue comme telle et étendue à ‘l’homme’ en dépit de son savoir (une utopie) : celui-ci est démasqué, son Léthé mis au jour. Une conscience de participer de l’être au monde [6] se répand alors parmi les hommes (utopie) : forts de leur savoir, ils admettent pourtant désormais qu’ils ne peuvent à aucun moment saisir pleinement le savoir-croire de leur espèce et qu’ils entretiennent leur propre ignorance à hauteur de leur verbe savoir.
Gai mutisme : savoir et ne pas savoir est pareillement être.
*
« Ecoute et sois » est de tous les temps cogniscistes la même consigne.[7] Tu es ce soi que toutes les vérités du monde courtisent. Et en effet tu écoutes celle-ci ou celle-là et tu t’empresses à ton tour de la redire, convaincu qu’est là le sens ultime de la parole. Peut-être faudra-t-il que ton « l’homme » en sache et en ait dit trop pour que tu comprennes un jour enfin, devant l’étendue du désastre, le silence de l’être, et retourne à des occupations plus consciemment participatives (d’être au monde participant) ?
Enfin responsable au monde – et plus seulement aux hommes ! – de ta présence ?
Parole-reflet immédiat de notre propre état d’esprit, parole-action immédiate sur les autres et sur le monde : là réside l’intérêt d’une sagesse du dire, pour un usage de la parole qui ne soit plus au seul service de tel ou tel dieu-Vérité – d’Inter-dire !
Vérité – ou à la place une façon de dire ?
Ainsi, ma parole présente s’inscrit aux hommes dans un désir de communiquer ma pensée sans passer par la rhétorique de l’Etre et du « nous », c’est-à-dire de l’Inter-dire. C’est par « l’être en-toi » que tout commence, et à celui-là seul que tu es que je dis, au choix :
« Je sais tu ne sais pas tu dois savoir je vais te dire écoute-moi faisons la guerre EN SON NOM. »
« Je crée sans le savoir ce que je sais – la vérité ; fais comme moi, nous sommes tous là pour ça, vivons en paix ».
Tel est peut-être, en raccourci, un des adages possibles de cette nouvelle parole sus à nos relations personnelles. Elle associe la créativité de tout être à notre conscience individuelle de devoir échapper au cogniscisme ambiant pour participer en paix de l’être au monde – version être aux hommes ! L’idée par exemple de relier ensemble gratuitement nos paroles et autres créations sur le Net n’est ni un appel solennel de ma part ni une coquetterie d’intellectuel en vue de forger une communauté. Il s’agit simplement pour moi :
D’être aux hommes par une certaine façon d’être au monde [8]
Dialogue ontologique, dialogue éthique ?
[1] Elle sort de la langue de l’Inter-dire humain faite espace* pour occuper à nouveau l’espace physique du dire-être universel.
[2] Le sous-entendu cognisciste est toujours : « je suis supérieur en être aux autres êtres parce que moi je sais tandis qu’eux ne savent pas ».
[3] Dont Léthé, l’oubli complice parce que silencieux de parole, fut le bras armé
[4] Voter n’est rien en regard de notre façon de vivre !
[5] L’être vivant en question est « tout à son affaire », concentration et « oubli de soi » que connaissent tous les créatifs, justement.
[6] Pour un Chinois antique : participer au Dao ?
[7] Notez l’ordre des deux termes : l’être est soumis, conditionné à la vérité qui lui dit, mais par là lui dicte.
[8] Mais si je rejoins déjà en partie l’être au monde par ma solitude, mon désintéressement et mon intérêt pour faire connaissance, je dis cependant encore trop au monde par ma façon d’être aux hommes – le texte présent l’atteste. Je cherche trop encore à dire dans ma recherche d’un dire. Mais peut-être faut-il en passer par là ? Ma parole ne sort donc pas encore, j’ai encore du chemin à parcourir avant de pouvoir mettre en pratique cette sagesse du dire (et son style !) qui « va avec » la conscience d’être avant d’être homme, d’être au monde avant d’être aux hommes, à l’Inter-dire.
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21.05.2007
Dialogues ontologiques 4/5
IV Des espaces et un « homme »
La question de Dieu posée ci-dessus est tout autant typique d’une ontologie du « face à face » que celle, question, de la Cognoscibilité de toute chose. Sachant qu’on ne naît a priori ni croyant (de foi) ni sujet connaissant, elle peut donc également être formulée ainsi :
Quel mode d’être, quelle attitude requiert la croyance en Dieu ? Laquelle requiert la croyance en la Cognoscibilité de toute chose ?
Le lieu d’où : un des termes de la relation est l’espace mental grâce auquel les verbes savoir ou avoir la foi ont vu le jour. L’autre est la distance parcourue pour en arriver là (Cf.# 2). La scission susdite (le retrait victorieux) a forgé cette distance ; le soi est cet espace abouti. Il reste, selon le plan dressé plus haut, à déterminer, si l’on veut, les Existants* « qui vont avec ».
Tout croire, caractère de l’être-relation,* se manifeste en effet au monde par ses Existants. Tel ou tel Existant « va avec » (selon la formule donnée plus haut) tel ou tel croire, telle ou telle attitude. L’inconnaissance ontologique, comme on sait, n’est nullement un obstacle à la relation, à l’apparition de quelque réalité foisonnante!
Pour s’en tenir ici à ‘l’homme’, les verbes savoir et avoir la foi ont un Existant principal commun : « l’homme » justement, au singulier – un même sujet connaissant dans un cas, une même identité morale dans l’autre. De part et d’autre de ce partage, des hommes sont devenus un jour pareillement « l’homme » et se sont mis à nommer « homme » leurs semblables.[1] L’« homme » au singulier dit ici sa singularité eu égard les autres êtres, plantes, animaux et minéraux, mais aussi ce « soi » qu’il possède désormais et grâce auquel « quelqu’un enfin sur terre » incarne pour tous les êtres (!) le face à face,* la posture suprême : L’homme, poste avancé du dieu de la Connaissance [2]
Une distance parcourue, un soi, une attitude, un Existant – l’homme-espace est né, c’est en lui, c’est à lui désormais que tout arrive. Il sait / le monde est Cognoscible, l’Histoire peut donc commencer. [3]
Une déesse, là encore sans doute, lui remet alors les clés du Logos (langage soi-disant, disant soi) de l’être et du monde. Les évènements s’enchaînent, ‘l’homme’ civilise le monde, il fait désormais la jonction entre le Ciel et la Terre : à leur tour, et au contact du Logos, la conscience de soi, le savoir et la foi de chacun (qui vont avec) dessinent l’espace de toute relation au monde : l’Inter-dire humain.
Autrefois le milieu ontologique, aujourd’hui l’environnement cognoscible.
La Raison est le Concept qui succéda à la déesse de Parménide dans le parrainage de la vérité. A son terme, signalé par des catastrophes écologiques et humanitaires, le savoir-croire humain nous fait redécouvrir nécessairement le verbe croire (avec plus ou moins de réussite, comme l’atteste notre époque), celui-là même que la Raison avait enfoui (refoulé) et tant combattu, contre lequel et sur lequel même elle s’était bâtie. ‘L’homme’ découvre alors, au grand dam de ses propres et fantastiques découvertes scientifiques faites jusque-là, que le verbe croire – et le dire-être / opinion qui vont avec – est le véritable paradigme.[4] Surtout, ce qu’il dé-couvre enfin maintenant c’est que « être » a toujours signifié « croire », un croire au monde dont notre savoir ne fut jamais qu’une spécialisation, une de ces branches ontologiques particulières, s’il en est, nées de l’oubli de l’être. [5]
Ainsi la conscience de soi et le savoir humains n’auraient jamais cessé de participer, à leur in-su, de l’être au monde ! Un comble ! Croyant embrasser le Tout, ‘l’homme’ n’était en réalité que la plus obtuse, peut-être, des façons d’être…
Nos yeux s’écarquillent sans doute maintenant : mais non, le savoir humain n’est pas la dignité de l’homme ! Mais non, le besoin de certitude n’est plus aussi « essentiel » ou « vital » que le prétendent certains hommes ! Mais non, il n’est pas prescrit de se connaître soi et d’être « plus soi » encore quand bien même on en aurait l’opportunité ! Notre éternelle créativité présente – dussions-nous ne parler que de celle de l’homme – fera toujours face à toute certitude et à toute fixité et toujours l’interrogera comme problème. Toujours elle fera figure de gai mutisme* face au tranchant d’une parole qui voudrait « arrêter » les choses comme on arrête un décret. Car la vérité, fut-elle dernière, toujours et encore inspirera les hommes, toujours et encore « nécessitera » quelque exégèse, suscitera quelque « explication », entraînera quelque opinion [6] – bref soulèvera le sempiternel problème du dire-en-continu parmi les hommes, problème des continuels quoi et pourquoi leur dire – qui ont leur fondement ailleurs, dans la pure économie de l’Inter-dire. Le verbe croire eut le premier mot, il aura toujours aussi, sur le savoir, le dernier : signe avant- et signe après-coureur, pérennité malicieuse et souriante du dire humain. Amen. ;-)
Parler, c’est payer son tribut à l’Inter-dire.
Si notre savoir-croire est nécessairement créatif, notre conscience de l’inconnaissance ontologique universelle devrait nous conduire à réenraciner* notre propre verbe savoir, nos certitudes.[7] Ca n’est pas l’Un qui est ici mis en cause sous la figure de la Cognoscibilité du monde ou de la foi en Dieu, c’est le fait que des hommes, aussitôt qu’ils découvrent l’un ou l’autre, se mettent à savoir absolument (la réalité première ou dernière), cessent de croire (au croire) et proclament à l’envi sur tous les toits du monde cet absolu d’une Cognoscibilité de toutes choses ou de l’existence d’un Dieu créateur. [8] A tous ceux qui savent de la sorte, je dois pourtant pouvoir dire sans encombre :
Je sais que 1 + 1 font 2 sans pour autant cesser de le croire ; je sais que je ne peux envisager d’autre croire plus enraciné en moi, plus pertinent pour moi que ce que je sais, que mon savoir. Pourtant je sais aussi que ma condition d’être au monde surplombe ce savoir, car je crois que ce que je sais est tout entier circonscrit par mon être homme. Non – je ne serai jamais un fidèle du dieu de la connaissance que l’Inter-dire humain a érigé comme notre « horizon ».
C’est là sans doute l’étape finale d’un dialogue ontologique entrepris avec les plantes et les animaux : un accord entre naturalistes sur notre équi-valence au monde. [9]
*
Le petit d’homme naît croire inconnaissant. Mais il découvre très vite l’existence de « la vérité », apprend que la nature (sinon ses aînés éducateurs qui l’éduque à le croire), lui a accordé une « distinction » qu’elle refuse encore aux autres êtres : ‘l’homme’ universel auquel il est prié de s’identifier se serait émancipé au fil du temps de l’être-croire animal, végétal, minéral. [10]Alors le petit d’homme se met bien sûr à « vouloir savoir » en même temps qu’il « prend conscience de soi », qu’il endosse ce moi dont la mission est, ajouté à d’autres moi, de connaître la Terre entière. [11] Mais le voilà qui s’interroge un jour sur ce qu’est être au monde et découvre ce que « comprendre » peut signifier d’autre, de plus solitaire, de plus solidaire.[12] On le voit alors qui se met à déclarer soudain vouloir désormais intégrer la vérité, son savoir et soi-même dans une création personnelle ou collective sans plus trop de souci de leur sainte trinité. On le voit préférer alors ce qui est présent – et son croire – à toute vérité. Il veut participer, dit-il, à l’espace commun à tous les êtres, sans plus aller y courir dire…
Trop de temps et d’énergie perdus à chercher un Ailleurs ou une place au sein de l’Inter-dire humain (la réussite sociale) – où être ! S’enquérir bien plutôt d’occuper au mieux l’espace présent commun et solidaire [13] – voilà ce qu’est plus sûrement dire-être* !
S’enquérir davantage du beau qui fait signe que du vrai qui fait sens.
Fut-ce par nécessité, la fonction du savoir-croire collectif humain – via l’Inter-dire, son relais – , fut jusqu’ici de nous arracher à la nature de l’être au monde, à la relation créatrice naturelle à toute chose, au profit d’une relation au « dieu » et au « nous autres » – exclusivement. C’est pourquoi nous ne nommons et ne parlons jamais des êtres qui nous environnent que par erreur,[14] que pour les connaître (fut-ce pour les aider ou les corriger), rarement pour se taire avec eux, faire simplement connaissance.
Au monde, nous ne nous préoccupons pas « d’en être », car nous avons posté en face à la fois notre « Dieu » (de la connaissance) et « nous autres » – pour le connaître !
C’est parce que nous savons que nous nous croyons « d’en face » ; c’est parce que nous fonctionnons perpétuellement en « mode savoir » que nous sommes effectivement en face !
Séparés du monde, reliés les uns aux autres dans un même exil intérieur de l’espèce tout entière, nous vivons accrochés à notre Inter-dire comme à un fil à plomb au-dessus du vide.
Aussi, indépendamment des bienfaits et autres bénéfices que procura aux hommes jusqu’ici leur schizophrène posture, celle-ci constitue une perpétuelle guerre, une colonisation par l’esprit [15]de tout ce qui est présent. Malgré l’ambition et les prétentions de la Raison, il ne faut ainsi s’attendre à aucune paix au monde venant de cette volonté philosophique ou scientifique de savoir qui toujours l’anime. Aucune paix ne sera possible parmi les hommes sans une paix des hommes avec tout ce qui est : [16] il faudrait commencer déjà par desserrer l’emprise de notre Inter-dire sur chacun de nous et sur chacune des choses…
[1] Ce ne fut pas toujours le cas, longtemps l’étranger était le barbare ou assimilé. Il aura fallu l’absolu de la vérité scientifique ou religieuse pour que tous les hommes deviennent « l’homme »… qui va avec. ‘L’homme’ objet de science ou être moral universel fut la première mondialisation d’un certain appétit de croire.
[2] Alors que tous les autres êtres (savoir-croire) au monde ont « choisi » un savoir-faire adapté au milieu et aux circonstances, l’homme-soi, lui, a choisi a parte de conquérir aussi le savoir « pur ». Une hérésie ? Scission opérée : L’homme-soi possède désormais un savoir D’AVANT faire. C’est là indubitablement une « victoire » sur tout ce qui croit, une victoire sur – l’être-relation ! (redite)
[4] Le mot « véritable » est ici un véritable pied-de-nez pour le verbe savoir ! Il est trop radical, il faudrait sans doute employer ici un terme plus diplomate pour ne pas heurter la sensibilité cognisciste !
[6] La Doxa de Parménide englobe peut-être l’irrépressible besoin humain de dire.
[7] Une « docte ignorance » ?
[8] L’Inter-dire a ses raisons (le savoir-croire de l’espèce) que les vérités qui circulent en son sein ignorent ; lui seul est le véritable dieu, en définitive, auquel tous se vouent ! C’est lui avant tout qui relie les hommes, lui la religion de leur parole… depuis qu’ils n’ont plus d’autres relations au monde que par leur dire !
[9] Si les fourmis devenaient géantes et savantes, la Raison les conduirait à écraser l’homme, espèce présentement nuisible. On peut aussi s’interroger sur le rapport historique éventuel entre la supériorité de l’homme sur l’animal (grâce au feu, notamment) et l’apparition du monothéisme célébrant de fait la supériorité de l’homme sur toutes choses et tous êtres.
[10] Preuves à l’appui : Langage, Histoire, Culture.
[11] Il doit apprendre gentiment s’il veut savoir. Mais que peut-il vouloir d’autre s’il est « bien éduqué » ?
[12] Il est remarquable en effet que la « solidarité ontologique » envers les autres êtres au monde émane de l’individu humain s’arrachant à l’individualisme ontologique… de la société humaine.
[13] Occuper autrement l’espace physique partagé avec les autres espèces vivantes est d’emblée occuper autrement l’espace politique humain.
[14] Il y a erreur à croire qu’elles nous environnent !
[15] Le fil à plomb est métaphore de la verticalité, de la norme, de la sonde qui enregistre tout.
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14.05.2007
Dialogues ontologiques 2 et 3
II/ Idiosyncrasie du savoir
Mon « savoir à propos du croire » consiste à voir partout à l’œuvre, en chaque être individuel mais aussi plus généralement en chaque espèce vivante, le savoir-croire qui est le sien – en ses Existants.*
« Dis-moi quoi tu crois,[1] je te dirai d’où tu es ».
La généalogie esquissée ici n’est qu’une enquête.* Mon plaisir est de chercher, d’inventer / redécouvrir un ensemble passé de croires, un « état d’esprit » sans doute antique.[2] La méthode utilisée : voir dans tout être simplement les termes de la relation.[3] La formule pour chaque membre de la relation : « ce qui va avec ». Rien que de très primitif, en somme, sans trop de risque d’anachronisme à l’égard d’une époque qui m’intéresse, laquelle est indubitablement plus proche que la nôtre de la présence physique des choses, de ce qui est. Un des "Physiciens" de l’époque aurait ici peut-être précisé ceci : la distance parcourue [4] détermine l’espace où l’on se trouve. Ainsi, plus on s’éloigne du verbe croire et de la conscience de croire, plus on sait, ce qui signifie qu’on « parfait » son soi de sujet connaissant et qu’on accoste déjà en quelque pays de la Transcendance, toujours peu ou prou divin. L’Immanence d’un Principe, quant à elle, requiert d’aller plus loin encore, de dépasser la seule relation aux dieux, et même toute effective présence. [5] A l’inverse, moins on parcourt – et en l’occurrence les plantes et les animaux ne sont pas même allés jusqu’à la conscience de soi susdite – plus on est dans l’immédiateté, plus proche, sans le savoir, de toute autre présence. C’est le lot de l’inconnaissance « primaire », mais qui rend non moins compte de l'équivalence de toutes les présences. Dans le même esprit, toute réalité effective requiert donc un « lieu d’où » sa présence apparaît. L’expression « lieu d’où » vient compléter la formule précédente. Ainsi, par exemple avec « l’homme » (rapport au billet précédent : Signe après-coureur) :
La Doxa naturelle, parole jaillissante, se fit « oubli d’elle-même »…
… et ce faisant, l’oubli se condensa en une « conscience de soi ».
Un chemin fut ainsi parcouru de l’inconnaissance naturelle à l’oubli de l’être qui fit le soi, et permit ainsi l’émergence d’un nouveau verbe au monde (du moins ainsi que l’ont cru les hommes) : le verbe savoir.
Soi et savoir furent les deux plus grandes effractions jamais commises dans le royaume de l’être au monde. [6]
L’hypothèse émise plus haut d’un savoir-croire propre à chaque espèce, et donc également à l’œuvre en l’espèce humaine, remet ici en question la véridicité (validité, vérité, pertinence) du rapport de la conscience de soi humaine à son verbe savoir. Car ces autres espèces vivantes que sont les plantes et les animaux font tout autant au monde leur preuve par leur inconnaissance que les hommes par leur savoir ![7] Le fait que leur savoir isole les hommes des autres êtres (à cause que ce soi et ce savoir se croient non-croire au-dessus des croires) incline même à entériner l’hypothèse d’un savoir-croire humain qui évolue LUI AUSSI A L’INSU des intéressés. Un comble ! Que le verbe savoir inaugure de fait un rapport unique à toute chose, ce solennel et exclusif « face à face »* propre au « sujet connaissant », constituerait même une circonstance aggravante.
Avec l’être ‘homme’ apparut sur scène un homme se postant en face du monde, un sujet regardant fixement un objet, un être adorant son dieu : il « se reconnaît » et dis « je sais ».
En résumé, l’hypothèse d’un savoir-croire humain incline à penser que les hommes « savent » certes entre eux, mais ne savent pas ce qu’ils font, ne savent pas ce qu’ils sont – au monde :[8] Leur regard cognisciste porté systématiquement sur la moindre chose et le monde, plus les conditions qu’ils se sont imposés pour assouvir leur désir de savoir, les ont exclus de facto de toute conscience de participer quoiqu’ils fassent, pensent ou disent. Non, ils – cherchent. Et puis, donc, ils savent. Ainsi, « du point de vue de l’être en général », si je puis dire, le « soi » et le savoir humains sont bien paradoxalement issus d’un même « oubli de l’être », d’une façon d’être partout et en tous temps habituellement synonyme de croire, mais qui se serait donc là « oubliée » un instant au point de dégénérer en savoir. Le soi et le savoir des hommes pourraient bien être ainsi, à leur insu même, causes de leurs malheurs les plus grands, les plus pointus, car liés à la solitude d’un être abandonné du monde… [9]
III D’un paradigme à l’autre
Comment est-ce arrivé ?
A la seule force de Léthé, capacité de s’abstraire du croire et du monde, le savoir-croire humain, tout d’abord inconnaissant (comme tout être au monde), a donc fini par se scinder en deux : savoir d’un côté, croire (fides) de l’autre. Est-ce à dire que notre ‘homme’ est né schizophrène ? Pli, concentration sur un « soi » au point de s’annihiler en son « contraire », le croire jusque-là rayonnant s’est replié ici sur lui-même en tant que « savoir » ou bien « foi » ; il s’est divisé en une sorte nouvelle d’être au monde, bipolaire mais à la relation unique : au « Dieu » ou à la « Science ». [10] Toujours dans l’hypothèse d’un savoir-croire qui ne se déjouerait pas de toute scission :
Le résultat fut une scission de l’unité indissoluble [11] et un divorce consommé entre les parties : savoir OU foi.
Du savoir-croire originel, la foi (le croire qu’elle est) semble cependant être restée plus proche que l’insolent savoir : une sorte de signe résiduel qui résiste encore à l’assaut général du sens, un peu ce qu’un sentiment peut exprimer parfois comme résistance à la raison ; une sorte de soi qui, bien que soi, n’aurait pourtant pas oublié son savoir-croire an-egoïque* passé, son appartenance à « l’acte de foi » (pour le dire avec ses mots) que constitue le seul fait de vivre. Hélas, malgré ce sentiment d’appartenance, c’est à un Dieu-Nom* que la foi la plupart du temps se livre, dans un rapport unique avec cet Existant. Elle n’est pas ce qu’on pourrait ici espérer :
Une inconnaissance universelle créatrice, en l’homme reconnue comme telle…
Car la foi cherche manifestement elle aussi « ses preuves » au lieu de célébrer « l’acte de foi » qu’est être au monde (vivre). Ainsi, malgré leur divergence, une même attitude réunit les divorcés du savoir-croire. Le savoir et la foi issus de la scission du savoir-croire originel inaugurent l’ère ontologique, proprement humaine – du face à face :
L’ère du face à face : le Cognoscible face au savoir, le Dieu face à la foi.
Le viol et la mission
Si « soi » et « savoir » sont deux effractions de l’être au monde, alors Alétheia pourrait bien être cette défloration « savamment » organisée (fut-elle effectivement féconde) du Léthé (oubli, inconnaissance) et de la Doxa (opinion), caractères naturels de l’être au monde.[12]
Le retrait à l’égard du monde serait cette posture prise par des hommes déflorant leur propre présence « en vue » d’une Vérité.
Pareil retrait fut forcément un sacrifice. Ce sacrifice fut honoré parmi les hommes, ils le déclarèrent divin, et divine la Vérité par là découverte. Divin, selon eux, « est » désormais « l’Etre en-soi » (et non plus l’être au monde – voyez l’oubli du monde et le passage du verbe au Nom) et aussi celui qui « connaît la vérité », lequel du coup se voit octroyer une identité personnelle :
Je pense, je crois, je sais – donc j’ai un moi, je suis.
« Divin » veut dire ici ce retrait victorieux du monde dont seul un dieu est pourtant, ontologiquement parlant, capable. L’homme escalade son propre désir et – révèle par là l’origine éminemment pieuse de la volonté de savoir.*
Alétheia, emblème de la vérité-savoir d’abord personnifiée en déesse,[13] procéda donc bien d’un retranchement ontologique. ‘L’homme’ qu’elle épousa eut à vaincre la parfaite inconnaissance présente de toutes choses et de tout être. Il eut à savoir « pour tous », de façon héroïque, afin de constituer pour lui-même quelque relation nouvelle et privilégiée en tant qu’il inaugurait ainsi un nouvel être au monde – entendez quelque Vérité-homme sur l’autel-Monde du Dieu de la Création ou du Dieu de la connaissance. Sa mission. Il fallut « pour cela » que le savoir-croire propre à ‘l’homme’ puise dans sa capacité à se dépasser lui-même ; il lui fallut vaincre cette inconnaissance qui jusque-là le faisait trop simplement être :
Cesser d’être – pour devenir enfin à partir du seul vis-à-vis divin.
L’expression n’est pas sans ironie puisque le verbe « être » désigne ici un devenir ressenti comme déficient car précisément pas celui dont rêve l’homme. En l’occurrence, elle peut se lire plus précisément comme :
Cesser de devenir sans être pour devenir enfin être au seul contact du divin.
En conclusion, notre volonté encore actuelle de savoir trouve peut-être ses racines dans un désir passé de vaincre et de s’émanciper toujours plus de cette « indissoluble moitié » qui nous livre sans cesse au devenir sans être,[14] nous cloue à la terre et aux choses matérielles, nous livre à un corps qui n’en fait qu’à sa tête (son savoir-croire inconnaissant), cherche de la façon la plus éhontée à nous priver de notre liberté, de notre esprit de soi, de nous-mêmes... « Je crois, je sais, je suis », dès lors, est déjà indubitablement une victoire :
Rencontre, en la personne de ‘l’homme’, du savoir-croire universel avec sa propre dissolution…
*
Mais bien sûr, on n’est pas obligé de croire une seconde en l’hypothèse d’un savoir-croire qui se laisserait ainsi jouer par le soi de l’homme. On n’est pas obligé de croire que ‘l’homme’ – pour le dire en des termes plus académiques – échappe réellement à sa nature par sa capacité à fonder Culture. Après tout, si Alétheia est divine, elle est elle-même l’œuvre d’un savoir-croire dont on peut dire de la même façon qu’il est tout aussi divin, voire « plus encore » ! L’opposition traditionnelle entre Nature et Culture peut être ainsi revisitée au point de laisser entendre ici que cette dernière n’est que la face intérieure d’une sphère [15] ontologique naturelle – l’espèce homme – toujours soucieuse, par son autre face, d’occuper le terrain ontologique – ce que corrobore tout à fait la façon dont s’alimente et fonctionne l’Inter-dire humain.[16] Alors le dernier mot pourrait bien être ici « l’Etre est » de Parménide, dans le sens de :
Le savoir-croire persiste quoi qu’il arrive en chaque espèce vivante, à l’in-su même de la plus savante d’entre elles...
[1] C’est-à-dire ce que tu fais exister (supra), tes Existants pour toi. Chez un minéral : à travers ses seules propriétés physiques, chimiques, etc.
[2] Ce plaisir créatif justifiera qu’on pardonne, le cas échéant, les excès dont souffre peut-être ce texte.
[3] En vertu de son statut d’être-relation original, et en dépit du face à face cognisciste habituellement de rigueur. (Supra)
[5] Cf. le billet Signe après coureur I.
[6] La découverte-invention du soi a permis entre autres choses la foi et le savoir, c’est-à-dire d’établir un autre type de relation, un autre « dialogue ontologique », celui établi désormais avec des objets « transcendants ». Voir plus loin.
[7] Sinon mieux, car que je sache, aucun ne menace la planète autant que l’animal homme ! N’était la nuisance actuelle de ce dernier sur toutes les autres espèces, la plupart de celles-ci s’en tirent plutôt bien eu égard le challenge qu’est vivre, et leurs prouesses en matière de ruse, d’invention, de transformation, d’adaptation etc. sont tout à fait en adéquation à l’espace occupé par tous. Il n’y a que l’homme pour inventer des attitudes qui ne sont pas naturelles, si tant est qu’elles soient même requises. Il en ressort non seulement des objets (des Existants) nouveaux, mais surtout de nouveaux espaces « où être » : des corps humains se mettent ainsi à vivre « en esprit », en l’espace du mental...
[8] Faute au moins de se comparer à ce qui a partout cours, tout autour d’eux, en matière d’être au monde.
[9] Et non pas « au » monde, comme l’étaient les gnostiques par exemple.
[10] Voir le lien profond qui unit, semble-t-il, les origines de la religion à la volonté (plus ou moins intelligente) de connaissance.
[11] Etre-relation dont la dynamique s’alimentait jusqu’alors de savoir-croire.
[12] Cf. billet précédent Signe après-coureur.
[13] Histoire de faire la transition, dans les esprits, entre Personnification et Concept pur ?
[15] A l’image de l’analogie qu’opère Parménide, si j’en crois K. Reinhardt, entre le cosmos naissant et la pure logique en matière d’être.
[16] A l’échelle individuelle, la question du retrait victorieux se pose peut-être ainsi : ma souveraineté totale sur tout ce qui m’entoure ne me coupe-t-elle pas de la réalité des autres êtres ?
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07.05.2007
Dialogues ontologiques 1/5
[Epistémofolie]
NB/ Ce qui suit ne diffère pas de ce qui précède (le billet « Signe après-coureur ») quant au rapport implicite entre le fond et la forme. Il se présente seulement plus volontiers comme une création personnelle. On devinera sans peine le fruit d’une « autopoïèse » et l’exemple de créativité auquel la vérité suivante invite.[1] Hélas pour moi je n’ai guère de talent stylistique et donc, pour ce qui est de la « phylogenèse » et de la reconquête et du renouveau potentiel de la parole que le verbe savoir a trop longtemps usurpés – le « scénario » du présent court texte – je n’ai guère d’autre capacité que de le dire en des termes analogues aux précédents.
J’aimerais savoir le dire comme les poètes [2]
I/ Inconnaissance ontologique
Il était une fois…
L’inconnaissance ontologique est croire vital, elle obéit à des signes. Originelle, naturelle et manifestement universelle. [3] Le savoir-faire, le savoir-être, le savoir-croire, autant de façons de dire comment fait l’être, « en sont ». Les plantes et les animaux en attestent par leur « inconscience », ou du moins par l’absence chez eux de « soi », du soi afférant au verbe savoir, prérogative cognitive du seul être homme. Seul le savoir dans la conscience de soi de l’homme, en effet, en tant qu’il (ce savoir) se définit comme « anti-croire » de toute sorte, est prétention à une vérité autre qu’ontologique.
En ce sens, la vérité du savoir ne pouvait circuler que parmi les hommes et devait de surcroît les isoler des autres êtres vivants...
… un étrange dialogue
Une certaine fleur possède une très profonde corolle. Or, comme fait exprès, seul un certain petit oiseau est muni de ce long bec qui lui permet de la pénétrer et assure ainsi la pollinisation. Lequel de ces deux s’est « adapté » à l’autre ? Des coïncidences de ce type, des complicités « dialectiques » de cet ordre sont légion dans la nature.
Chacun collabore avec l’autre sans savoir, quelquefois sans même le voir – et ça marche ! [4]
Savoir-croire
« Savoir-croire »* est ici le terme générique opportun pour désigner la capacité créatrice de tous les êtres vivants,[5] malgré l’absence en la très grande majorité d’entre eux du noétique rapport conscience de soi / savoir. J’emploie les mots « croire » et « savoir-croire » de préférence par exemple à « énergie » ou « instinct » en ce que les deux expressions conservent l’idée de relation. Savoir-croire indique bien la relation constante que signifie le verbe être, et la faculté d’en établir de nouvelles par une sorte de dialogue, en dépit de l’absence manifeste de pensée et de parole.
C’est ce « dialogue » constructif entre une plante et un animal par exemple, en dépit de l’absence manifeste chez l’un comme chez l’autre de toute pensée, [6] qui est proprement la créativité susdite et interroge au plus profond notre pensée et notre parole humaines. [7]
Notre parole humaine s’inscrit ainsi dans une relation plus large entre les êtres, muette, nourrie de signes.
L’inconnaissance ontologique au monde sign-ifie et entre en dialogue mais ne (se) sait pas. Je veux dire : dans la mesure où ce dialogue se fait de la sorte, et que nous-mêmes, hommes, participons d’un même monde (on peut le croire légitimement), nous avons alors peut-être à tenter à la fois de comprendre hors nos prérogatives cognitives ce qui constitue le support même de cet échange, et donc à éclairer à rebours de façon nouvelle, c’est-à-dire à la lumière de cette participation générale « muette » et « par signes » de tous les êtres au monde, la valeur ontologique de notre propre parole.
Ce constat à la portée de tout honnête homme, cette troublante corrélation entre des êtres qui ne se savent pas et n’ont pas le même langage (quand seulement ils en ont un !) est en tout cas pour nous un signe qui peut susciter en nous, sinon une compréhension ontologique de notre dire au sein d’un dire-être universel, du moins une sagesse de celui-ci :
Ne plus cantonner la valeur et la compréhension de notre dire aux limites de notre seule mondanité.
Or c’est là précisément l’habitude propre au verbe savoir sur lequel nous avons tout misé collectivement : il enferme l’être homme de chacun de nous dans les rets de l’Inter-dire et isole de surcroît celui-ci des autres savoir-croires ontologiques présents au monde.
Comme si là seulement, à travers cette fonction interne et pointue de la parole humaine, le problème de l’être au monde pouvait être approché et peut-être résolu. Comme si l’être homme – et le monde ! – n’avaient de sens qu’au sein de l’Inter-dire humain…
Lignes de force
1/ Comment par exemple une plante et un animal dialoguent-ils entre eux dans les conditions susdites d’inconnaissance, au point cependant de collaborer et même de se transformer morphologiquement si besoin est, en dépit de toute « intention égoïque » de leur part ? Sont-ils « mus » ? Faut-il imaginer une force qui ne serait pas « l’intention » mais que nous ne pouvons appréhender que comme telle ? [8] Alors le « même » de Parménide, tout d’abord si encourageant, ne traduirait donc qu’un vœu pieu ? Faut-il envisager avec force l’hypothèse d’un dieu ordonnateur et tirant partout les ficelles ? Mais alors quelle validité accorder encore, dans ces conditions, au soi et à l’intention « propres », et en définitive à l’homme dans sa prétention à dire le verbe être ?
2/ Pareille légitime naturalisation du savoir ne remet-elle pas en question la volonté de même nom ? Devons-nous donc revoir aussi notre propre concept de volonté ? Et par suite reconsidérer également toutes les définitions de ces nombreuses activités (mentales ou physiques) liées selon nous à la seule centrale et centralisatrice pensée : « se représenter », « calculer », « projeter », etc. ? Allons-nous peut-être en arriver à nier l’évidence du rapport de notre volonté à notre penser ? Jusqu’à inscrire notre volonté dans une parole certes nôtre, mais qui cependant nous dépasse ?
3/ Traditionnellement, « la » pensée seule parle : « je » parle parce que « je » pense. C’est le verbe « penser » un qui fait que « je », sujet du verbe penser, est également un. Et c’est bien la raison pour laquelle l’Un qui sert de modèle à bien des conceptions et autres appréhensions est toujours seulement considéré soit comme Transcendance, soit comme simple individu, un exemplaire, un Moi. Mais d’un point de vue (ontologique) où le verbe penser n’a pas ces prérogatives, c’est l’Un au contraire qui est inscrit dans le multiple de chaque individu, à titre d’emblème, à l’image précisément de « la » pensée de chacun se débattant toujours au milieu d’une multiplicité de volontés siennes et pour la plupart – muettes...
Nous avons beaucoup à découvrir. Que nous croyons. C’est-à-dire d’où nous croyons et dans quels espaces nos Existants,*pour leur part, « sont ». [9] Mais cela signifie que nous ne pourrons jamais prendre conscience que d’une infime partie – celle liée à notre penser, pire ! sans doute cette part seule qui nous relie à nos semblables…
[1] En filigrane, le plus difficile à comprendre : seule quelque intelligible mythologie peut participer de la vérité universelle de l’être au monde. Non pas n’importe quoi ni même l’œuvre d’art en tant que telle, mais la vérité dont on fait l’expérience quand on se met à croire personnellement comme tout ce qui est, et dans un même espace commun
[2] Il serait heureux que le Net devienne (s’il ne l’est pas en quelque coin) un réseau fléché de créations personnelles ou collectives renvoyant sans cesse l’une à l’autre, l’une s’inspirant explicitement de l’autre, dans une volonté commune pour nous de participer, d’occuper le terrain par une même façon d’être.
[3] Seul l’homme aura fait un moment illusion.
[4] Voir l’exemple de l’araignée et de la mouche cité dans le billet de « Dehorsdedans » du 11 avril. Même question posée par Richard G. (http://richardg.blogs.com/) à propos d’un papillon arborant sur ses ailes le portrait d’un autre animal.
[5] Ce que nous nommons, toujours à minorer étrangement la part de créativité : « adaptation au milieu ».
[6] Sans oublier qu’ils n’ont, la plupart du temps, pas de langage commun !
[7] Je renvoie ici au billet où il fut question d’une nature qui agit et évolue comme si elle pensait.
[8] Puisque pour nous toute action nécessite un sujet.
[9] Le plus simple pourrait accomplir le plus vrai : « nous savons que nous croyons ». Et puis ce serait tout, et puis ce serait cela le monde. Mais l’être-relation a tout de même encore à révéler l’espace de son effectivité. Motif de dire.
07:20 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (45) | Envoyer cette note | Tags : dialogue ontologique, savoir-croire, naturalisation de la connaissance


