« L'élu et l'oublié... (1) | Page d'accueil | L'élu et l'oublié... (3) »

25.06.2007

L'élu et l'oublié... (2)

B. L’oublié

 

4) Le verbe « oublié » sous la table du banquet *

Sacrificium intellectus : « L’oubli » du verbe dire et la conversion afférente du verbe croire naturel forment ensemble la condition même du verbe savoir et du Nom éponyme. Les attributs naturels de l’être-relation au monde   les verbes croire et dire   furent dissimulés sous la table du banquet dialectique (rhétorique sur l’être, bien plutôt) afin de faire « tendre de savoir » tout notre « être d’homme ». (Cf. #2)

 

Et pourquoi pas aussi, tant qu’on y est, faire que tout l’Uni-vers « tende » à son tour vers l’Etre !?  

 

Mais oui, les hommes justement s’y affairent.

Je veux remonter ici à l’origine grecque de notre Etat d’esprit, par comparaison, pour voir le chemin parcouru depuis. Face à la religion officielle de la Grèce, si j’en crois Bruno Snell, Socrate ne fut pas condamné comme hérétique mais comme athée. A l’époque, on demandait à chacun de respecter le culte mais non d’avoir la foi. Chacun pouvait croire ce qu’il voulait et appartenir même à quelque religion étrangère pourvu de respecter les consécrations religieuses officielles du lieu où il séjournait  –  consécrations religieuses éminemment politiques, donc. Attachement au « sol » plus qu’au « ciel ». Les dieux paraissaient si naturels aux Grecs qu’un Hérodote parcourant le monde s’attendit tout naturellement à trouver partout ailleurs les mêmes dieux que chez lui, fut-ce sous d’autres noms ! **

 

Cela signifie qu’une liberté personnelle naturelle de penser et de dire jouxtait sans encombre le devoir religio-civique de tous.  

 

Qu’en est-il aujourd’hui de notre liberté naturelle de croire et de dire eu égard notre volonté introjectée de savoir ? Outre de mettre les hommes en compétition, cette véritable conversion constitue in fine une véritable profession de foi : en tant que l’aspiration de chacun le relie au plus haut point aux autres par le verbe dire que lui inspire la volonté de savoir, chacun se dissuade lui-même d’un vouloir dire autre, sous peine de n’être pas crédible auprès d’autrui, de passer pour un individu pas sérieux.*** L’art même est soigneusement campé par l’Inter-dire dans l’individualisme touchant de l’artiste... Il ne saurait manifester l’être-au-monde par excellence ! Il ne peut qu’agrémenter ou distraire la collectivité humaine… « dont l’essence et la dignité sont d’aspirer au Savoir et à la vérité », c’est dans tous les esprits…  

 

Les hommes croient dire leur croyance ; en réalité ils croient a priori et en choeur en un dire   celui-là même qui les motive, les met en compétition, les unit religieusement et les prédéterminent à croire, à aspirer… en lui seul.

 

Dans ces conditions, « La part des choses » pourrait-on dire, le partage des dires comme celui vu ci-dessus entre dire privé ontologique et culte public rendu à la religion politique, n’est plus. La volonté de chacun, tournée vers ce dire- constitué de savoir, de vérité, et de sérieux envers les autres   cette volonté  est maintenant exclusive : son objet et le dire même cet objet sont pareillement séparés (supra) de notre croire naturel et individuel, ontologique. Toute parole qui s’établit à son compte (ainsi la qualifiera-t-on) sera désormais décriée, discriminée  –  elle sera déclarée « subjective », « individualiste », « psychologiste », « mystique »   et donc suspecte. Au fond, notre volonté désormais ontologique (!) de savoir n’est plus qu’aspiration à rejoindre ce « vouloir dire » dont se trouve affublée toute chose même, ce « vouloir dire » justement synonyme en français de « signifier » : non pas « donner signe de sa présence au monde », mais « signifier en l’espace   de la vérité ».

 

Suprême faveur ontologique accordée à tout être, à toute chose : la Pythie aujourd’hui scientifique est désormais postée à l’embouchure de chaque être. La bouche de chacun est désormais en effet, elle aussi,   de vérité !   

 

Sacrificium intellectus : sacrifice de toute présence qui croit et dit sans rien savoir –  et pourtant communique de la sorte avec ses semblables et le monde **** –  sur l’autel d’un Dire qui distribue à chacun sa parole et les rassemble toutes en son sein : la vérité. 

 

[Dionysos, croire universel, fut un temps démembré, mais il est maintenant à nouveau reconstitué. Dans la bouche de chacun  –  en vérité]

 

___

(*) Le tiers participant jusque-là tu, le verbe dire : polémique ?

(**) L’analogie est frappante entre pareils dieux et nos noms communs : on s’attend en effet pareillement à les retrouver partout ailleurs, fut-ce traduits en des langues étrangères.

(***) Rappelons-nous qu’il fut un temps où la vérité pouvait sortir de la bouche d’un dément.

(****) « Communiquent » dans le sens de pièces d’un même appartement : qui communiquent entre elles.

Commentaires

Bonjour. Il me semble important de ne pas fantasmer sur la notion d'espace qui serait de plus en plus visiblement liée à celle de l'esprit. No man's land, si l'on veut...

Important ne pas trop s'y attacher dans l'illusion entretenue du savoir-faire...

Important aussi de continuer de s'y défendre courageusement de ces visites importunes assimilables le plus souvent à un viol contraire à la découverte de l'autre en soi comme essence de l'être bienveillant.

Varna, quel silence... le temps est couvert et c'est angoissant de parler de ces choses si libres... ce qui ne devrait pas ?

Ecrit par : Marie Gabrielle | 25.06.2007

Ecrire un commentaire