30.07.2007

Présent (2)

2/ Qu’est-ce qu’être présent ?

- « Présent ! » ;-)

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« Qu’est-ce qu’être présent ? »

Voilà bien une question d’homme, car un animal s’interroge aussi, parfois, mais sûrement pas de la sorte !

Le langage est cet espace dans lequel nous avons l’habitude de nous interroger, de nous poser toutes les questions, et il paraît tout à fait naturel à chacun de répondre à toutes ces questions de façon homogène, dans ce même espace de mots.

Bref, je m’apprête à dire à mon tour ma réponse, comme fut dite la question, tout naturellement ! Mais de fait, je répondrai donc bien ici à un homme, pas à un animal, comme il se pose, lui, ses questions.

 

Tout naturellement ?

 

Mais être présent est tout aussi naturel, pour un homme, que de dire, que de répondre à une question !

 

Ainsi donc, pourquoi ne répondrais-je pas plutôt à la question posée, précisément  par ma présence même !

 

Alors c’est trop tard, c’est inutile, j’ai déjà répondu malgré moi :

 

Je suis sans avoir besoin de le dire.

Ma présence a précédé mes mots.

La réponse précédait la question…

 

S’il en est ainsi, c’est donc mon questionnement qui pose problème ! (Retour à l’envoyeur ?) Il montre que l’évidence de la présence a été rompue, et que mon langage, pour une raison quelconque, m’amène à douter de ce « qu’est » être présent, alors même, comme dirait sûrement Descartes, que douter est déjà une preuve que l’on sait, que l’on connaît la réponse à la question.

 

Alors à quoi joue-t-on donc à poser ce genre de questions !?

 

On joue à ne pas répondre à la question « qu’est-ce qu’être présent ? » mais à vouloir dire « ce qu’est la présence ».[i] On sait qu’on est soi-même présent, on n’a pas besoin de le dire, mais on veut dire « ce qu’est la présence » car ça justement, ça n’est dit nulle part ni d’aucune façon. C’est réservé à l’homme !

 

Le langage humain serait-il cet espace où l’être homme s’invente « des Noms qui sont » ?

 

De fait, penser est à bien des égards se poser des questions auxquelles nos corps présents, pense-t-on, ne sauraient répondre…

Dans ce cas, « Qu’est-ce qu’être présent ? » est une question que notre penser se pose à lui-même, a parte, indépendamment des corps que nous sommes et de l’espace dans lequel ceux-ci sont. Alors donc : « Qu’est-ce qu’être présent – en esprit ? » est la seule question pertinente, cohérente. Mais la réponse n’est pas à chercher ici et maintenant, dans ce qui est palpable[ii]

 



[i] Les écueils sont nombreux qui nous conduisent à ne pas faire la différence ou, pire encore, à faire de la « différence ontologique » une pertinence ontologique… dont on pourrait parler.

[ii] « L’essence des choses », leur cognoscibilité, nous a conduit à casser notre présence, notre surface communes. Le cogniscisme auquel je fais allusion n’est pas un simple « relevé », un constat de la Nature, il est un ensemble de choses découvertes dans cet autre espace créé à cet effet, dans lequel les choses et nous-mêmes sommes pareillement  transférés pour y cohabiter « en vérité ». C’est là le règne d’une réalité multiple (autant de dire-être) ramenée à un seul dire : l’Inter-dire humain.  De fait, la majorité des hommes préfèrent savoir que dire-être.

Leur esprit est déjà passé de l’autre côté.

23.07.2007

Présent ! (1)

1/ S’en tenir au présent

… à ce qui est vraiment présent. [i]

 

Discerner le réel avant de le dire, et pour Y dire vrai.

Discerner veut dire constater, puis garder la mesure, afin de ne perdre, non point quelque objet ici ou là, mais l’espace même dans lequel tout dit.

 

Tel est le verbe premier, tel le second, immédiat, s’impose.

 

Ne dire que ce qui est vraiment  

Nous en tenir au présent   espace.

 

Une façon naturelle de voir : n’est vraiment que ce qui est vraiment , ici et maintenant : nous n’avons pas à chercher ou à attendre quelque « vérité éternelle » pour en décider !

 

Le vraiment là n’impose pas l’éternité

 

Du reste, nous-mêmes ne sommes pas éternels  pourquoi devrions-nous « vivre » dans un monde d’éternités, bercés de pensées éternelles ? Est-ce parce que l’éternité appartient à ce ciel du penser qui nous permet de vivre, quelque peu béats, « en esprit » et « en vérité »?

Je tente de discerner, je comprends les limites à la fois de mon discernement et de mon dire. Cela signifie que je ne veux pas connaître à l’infini ! Cela signifie que mon désir de connaître s’arrête à un certain moment, choisi d’avance, à savoir : quand il me faudrait quitter cet espace naturel de tout être pour quelque autre, purement noétique ou fantasque.

 

Etre présent : ni le verbe savoir, ni l’éternité ne sont convoqués.



[i] Telle peut être l’injonction qu’on finit par se faire à soi-même après tant de siècles   et d’excès ! –  de penser et de pensées toujours plus rationnelles mais jamais sagement contenues   dans les  limites de l’être, du dire-être humain. 

16.07.2007

"Sois toi-même !"

NB/ En notes de bas de page : quelques précisions à lire de préférence dans un second temps.

 

Stirner avait entendu parler de Socrate, il savait qu’il deviendrait un jour Platon. Un matin, alors qu’il se rendait chez Proudhon pour discuter ensemble de leur propriété respective, il croisa Socrate, saisit alors l’occasion, s’inventa un prétexte et l’aborda.  

 

[Stirner [1]/ / Socrate,  alternativement]  

 

- Dis-moi, Socrate, j’ai un problème tout à fait personnel, je ne sais comment le résoudre ; que me conseilles-tu ?

- Sois toi-même !

- Ah ? mais peut-être ai-je intérêt à être quelqu’un d’autre ![2]

- Et comment pourrais-tu être quelqu’un d’autre ?

- Eh bien  –  si je ne cherche pas à tout prix à me connaître, à toujours savoir précisément ce que je veux avant d’entreprendre, ni même à ne chercher résolument que mon plaisir, à veiller sans cesse à mon intérêt, etc.,[3] je suis alors forcément quelqu’un d’autre ! Je suis d’ores et déjà quelqu’un [4] en ne cédant pas à l’injonction collective d’être « moi », et suis en outre autre que moi en ne sachant pas qui je suis.

- C’est amusant…

- Mais peut-être ai-je conscience que le moi auquel tout nous invite est tout autre chose que ce que l’on croit ?

- Tiens donc ! Ainsi chaque moi se tromperait-il sur son propre compte !?

-  Non point sur son propre compte puisqu’il se définit précisément comme ce « moi » auquel on l’invite, mais sur cet autre qu’il pourrait tout aussi bien être.

- Quel autre es-tu donc toi-même !?

- Je suis cet autre rebelle à cette Loi.

- Que veux-tu dire ?

-  Je suis autre que ce moi qui répond aux exigences de la Loi.

- Oui, tu es rebelle, tu viens de le dire...

- Non, je veux dire que ce « moi » auquel tout nous invite veut justement dire que « nul n’est censé ignorer la Loi ». Que c’est à dessein de la Loi que le moi existe.

- Alors tu penses que le « moi » aquel tout nous invite n’est autre qu’un article de foi ?

- Oui, il fallait bien un moi pour accuser réception de la Loi ! La notion de « personne », même, fut inventée et instaurée parmi les hommes au moment où naissait le Droit, le savais-tu ? [5] Ce n’est pas un hasard !

- Je vois ; tu penses qu’être soi comme tout nous y invite, c’est en réalité souscrire à une façon d’être sollicitée par la Loi.

- Et en toute logique il faudrait définir comme « non-moi » cet autre auquel j’ai fait allusion : toute personne malgré elle, tout ignorant de soi, tout individu ne sachant pas ce qu’il veut, qui il est exactement, etc.

- Mais c’est donc toi-même que tu définis là !

- Eh ! pas si vite ! J’emploie ici à dessein la terminologie officielle. En réalité, j’en sais plus que toi sur le sujet puisque je vois le cercle et le centre, mais aussi l’extérieur du cercle, le cercle excentré et l’absence de cercle. Mais ne compte pas sur moi pour faire une « Loi de l’autre », ou alors c’est justement ton « moi » qui se retrouvera à l’extérieur !

- Je ne comprends pas, tu te moques ?

- Un peu, il est vrai ; mais voici ce que je veux dire : la Loi commande au moi qui lui correspond de s’enfermer à l’extérieur de lui-même, d’en être simplement le pendant, le reflet, l’incarnation… Le moi auquel tout nous invite ressemble à cette grosse oreille que sont les radars, toujours pointée vers le ciel de la Loi.

- Ca devient un peu trop compliqué pour moi !

- Alors fais comme moi : simplifie-toi le moi !

- Mais t’es une Loi à toi tout seul, ma parole ! Ou pire encore : sans Loi ni Moi !

- Disons que je ne suis moi que pour moi-même ! Sans Loi mais moi ! (il se met à sourire)

- En effet, voilà une autre définition… (il sourit à son tour) Mais alors, si je te comprends bien, tu penses que la Loi fournit en quelque sorte à chacun des faux motifs d’identité, un même faux « moi » !  

- Dis, comment pourrais-tu être « toi » si l’autre est le même ? Comment pourrais-tu être « toi » si chacun ne voit en toi qu’un moi parmi d’autres ?

- T’es quelqu’un, toi ! Tu te crois donc unique !

- Mais n’est-ce point ce que tu commandes ? [6]  

[Ils se mettent à rire]

 

 


[1] Je choisis délibérément Socrate plutôt que Platon pour le désir qu’il a… de devenir Platon. C’est-à-dire devenir lui-même – ou un autre que lui ?

[2] Stirner connaît Socrate, il sait que celui-ci le conduirait volontiers vers une figure de l’Etre, en l’occurrence ici, en l’Idée du moi. Rusé, il se situe d’emblée dans la figure de « l’autre », celui dont Socrate  n’a pas fait le portrait et dont il ne peut non plus le faire ici puisqu’il s’agit d’un seul homme – Stirner.

[3] Ces exemples de traits ne sont pas pris au hasard, ils correspondent en effet à ce qu’on attend d’une personne non aliénée, c’est-à-dire « elle-même ».

[4] Stirner renverse ici le sens habituel du mot. Il n’est pas indifféremment « quelqu’un » mais précisément celui auquel  Socrate dira plus loin « T’es quelqu’un, toi ! » : l’autre sens du même mot. C’est tout le sens de ce texte (Cf. note 5).

[5] Stirner ironise en demandant à Socrate s’il le sait car lui-même sait très bien ô combien le moi selon Socrate à tout moment sait, ô combien il cherche à fonder toutes les Idées (dont le Moi) sur le seul savoir. Et c’est précisément à rebours de ce savoir permanent que Stirner a défini plus haut « l’autre », figure de l’artiste désinvolte, s’il en est, que Platon   l’autre ou le moi de Socrate ?   a chassé de sa République. L’artiste dit : « Tu n’es pas obligé de savoir ce que tu fais ni pourquoi tu le fais ! ». Un chapitre qu’aucun philosophe n’a écrit. 

[6] Stirner montre à Socrate qu’il a obéi à la consigne par-delà ce que celui-ci espérait ! S’étant compris, ils en rient alors ensemble. Stirner aurait pu rajouter : « J’ai choisi d’être moi en ne l’étant pas », c’est-à-dire en rejetant à la fois les deux termes de l’antagonisme, « pas même moi dans ce discours qui n’oppose que des idées contraires. En effet, comment pourrais-je être, moi, une idée et / ou le contraire de la Loi ? ». Mais il sait que son interlocuteur a compris.

 

09.07.2007

L'élu et l'oublié (4)

6/ Entre nous soit dit

Devant pareille ambivalence du langage et de l’esprit de la communication envers chacun (embryon de personne ou homme fait), il apparaît que plus notre langage est riche et serré, plus nous dépendons manifestement les uns des autres. [1] Nous parlons entre nous un langage technique de chaque être ou chose, d’une fleur par exemple, mais ne songeons pas aller personnellement et gratuitement à la rencontre de celle-ci car on nous a appris, comme de tout être, à faire d’elle quelque chose…   –  la dire ! [2]  

Est-ce donc que toute rencontre doit être utile à l’Inter-dire ? Alors apprendre ou faire l’expérience de toute chose pour (la) dire, ce serait donc ça, l’expression –  « de soi » ?

 

Dire est la résolution de notre expérience mort-née … Seuls certains sentiments voguent encore parfois dans l’interstice, privés de mots utiles, privés même d’un moi : peut-être n’ont-ils jamais voulu se dire afin  d’être ainsi plus près des êtres et des choses !?...

 

Un espace à huis clos, hors la présence de ces choses qu’elle assimile, digère et convertit en monnaie d’échange ; une sorte de gigantesque faucheuse rotative happant les choses à la périphérie et les ramenant au centre ; un large tourbillon qui engrange sans cesse et brasse indéfiniment en son sein, pour nous, des informations (dont nous nous nourrissons)… : telle est la fabrique des mots que nous mastiquons sans cesse comme des chewing-gums  produit fini, produit de transformation des choses.

 

Et c’est le mouvement de nos mâchoires qui attesterait de leur réalité ? Aucun mot pourtant ne renvoie plus en chacun de nous à une représentation de la chose qu’il désigne, mais à cette place et cette fonction qu’il occupe au sein de la communication.

 

[C’est pourquoi, sans mot pour dire, chacun se sent aussitôt dépourvu, croit devoir faire appel au savant ou au poète pour exprimer à sa place ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent, etc.  Car l’autre sait : Un mot pour chaque chose et quelque vague représentation de ce qu’elle est « dans la réalité » pour l’accompagner   voilà qui suffit à nourrir la relation de notre homme « à la chose » ! C’est-à-dire en réalité à la communication humaine ! Nous connaissons ensemble parce que nous ne savons même plus ce qu’est faire connaissance personnellement (comme quand on dit de quelqu’un qu’il est « personnel »), expérience qui se passe de savoir et de communiquer à d’autres. Apprendre pour pouvoir en parler, pour dire et transmettre ce qu’on sait   voilà ce qui suffit au croire* des meilleurs ! Tout « il y a » fait partie des « infos », et les « infos » on les regarde pour se tenir les uns les autres au courant… Oui, il y a bien un courant, mais à l’intérieur de ce courant, aucune position, que des mouvements.]  

 

Le langage de la communication appris à l’école et complété devant l’écran de télévision – c’est cela que chacun montre du doigt quand il dit ce qu’il « voit », ce qu’il « perçoit », ce qu’il « sait ». Vidé ? confisqué ? éduqué ? Pire !    informé.

 

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7/  Epi-logue : Les fleurs manifestent

Il n’est pas tant question ici, malgré les apparences du propos, de l’opposition de l’individuel et du collectif, mais de l’individualisme solipsiste humain dans son ensemble à l’égard des autres espèces vivantes, de leur présence... Plus les hommes dépendent les uns des autres, plus ils forment en effet une unité ontologique à part, une sorte d’organisation secrète, une bulle sectaire dans l’océan de l’être (l’il y a), en quelque sorte le département « savoir extra-terrestre » alloué aux hommes par un ministère divin :

 

Les hommes forment un vaisseau spatial qui ne sait même plus qu’il est amarré à la terre tant ils voyagent de l’un à l’autre et communiquent entre eux de plus en plus étroitement.

 

Pendant ce temps, quelque part sur terre, tout à côté pourtant de nos mondaines relations, non loin des pieds de chacun et de nos plus lents chemins, des fleurs continuent d’être , le plus simplement du monde, et des abeilles butinent encore et toujours leur présence. Le souffle du bourdonnement de l’essaim humain centré sur lui-même   on n’y  butine que les « essences » et la manipulation    ne les a pas encore toutes civilisées. Aujourd’hui elles manifestent contre l’Inter-dire humain et brillent d’un nouvel éclat. Oui, Messieurs Dames, elles « veulent dire » ! mais ce qu’elles nous disent là est bien différent de ce nous savons d’elles, car elles ne parlent plus ici notre langage, elles s’en dégagent ; elles nous rappellent simplement leur dire, le dire de tout être au monde. Tragique rappel au monde fait à l’homme et son histoire :

 

« Regarde, je suis là, tout est là ; vois ma façon d’être, et maintenant dis-moi la tienne, dis-moi toi aussi si tu es là »…

 

Aujourd’hui, je suis une abeille et voudrais être une bombe. Si tout est là, nous n’avons plus à chercher, chacun de son côté, en nos fors intérieurs. Si tout est là, c’est ici que tout se passe ; si tout est là, nous avons à voir ce que nous pouvons faire ensemble ou à définir clairement pourquoi nos chemins se séparent.


 


[1] Sempiternelle question de savoir si un pur croisement de lignes peut être dit un « moi ». Voir Michelstaedter (lecture  du moment, c’est tout) sur le langage technique et sa capacité à réunir les hommes.

[2] La philosophie, par exemple, n’est plus cette marche permettant à chacun d’accéder à une compréhension de l’être ou du monde, mais ce cursus qu’il lui faut longtemps suivre, ces échelons qu’il lui faut gravir un à un avant d’en arriver enfin à son tour  à… dire!

[3] Les choses existent puisque nous en parlons, les choses sont comme nous le disons. Comme c’est simple !

 

 

02.07.2007

L'élu et l'oublié... (3)

5. Le verbe dire, otage de la communication

Tout ce qui est manifeste (x2), fut-il parfaitement muet, comme par exemple une rose, dit son être au monde. Son expression est déjà et avant tout matérielle et morphologique. Mieux que le mot « ex-pression », qui sous-entend un dedans et un dehors, convient ici, à mon sens, celui de présence, de coïncidence première entre une chose et l’espace physique commun. [i]

 

« Il y a » veut dire un évènement en un lieu, indissolubles (sauf à vouloir savoir !). Simple est toute présence. [ii]

 

Le commerce des mots que font les hommes (je laisse ici de côté la communication animale)   cette énergie cinétique de paroles indéniablement présente –  à la fois prolonge et dépasse tout évènement ; il est la manifestation aux hommes d’un moi immatériel ajouté, alloué au corps de chacun en tant que support et héraut d’un lien exogène aux corps individuels, aux autres moi :

 

La communication humaine veut dire : « il y a un autre il y a » !

 

Mais c’est donc à l’intérieur de cet espace de communication que « tout se passe » maintenant, en tant que chaque chose, quelque chose, est dit d’un homme à l’autre, « s’y trouve » même ! Autre « il y a » ! C’est par ce lien interne de chaque homme à l’espèce humaine que s’imprime en lui l’esprit de la communication. C’est pourquoi il est plus difficile de cerner d’emblée la manifestation au monde d’une pareille relation sociale entre les hommes (si ce n’est à l’échelle de l’espèce) que n’importe quelle présence « sans précédent ». Si son rapport au monde concret est un des aspects du langage, le sens de la communication, en revanche  c’est-à-dire à la fois pourquoi les choses sont dites (motivation cognisciste en l’occurrence) et qu’est-ce qu’elles deviennent au sein de la communication (soumises à l’économie du dire)   est bien plus spécifiquement endogène à l’espèce, à son fonctionnement, à son caractère, aux intérêts qui y grouillent. (Une autre espèce présentera les choses tout autrement).

Dans ces conditions, dire la vérité, ou plus simplement user du langage commun et collectif, permet semble-t-il à chaque moi, à la fois de se situer à l’intérieur du réseau de communication et de dire le monde. Cela lui confère-t-il un sentiment d’appartenance ? Oui, mais cela constitue aussi une forme de chantage : pourquoi mon rapport au monde est-il ainsi soumis à mon appartenance au réseau humain de communication ? C’est simple :

 

Parce que je dois tout à la société, jusques et y compris moi.

 

Sans langage communautaire et évolué appris, en effet, pas de conscience de moi ; sans un moi conscient, pas de conscience claire du « monde », aucun moyen de le dire ; sans savoir   ce mot résume la collusion entre langage, ego d’appoint et sectarisme humain   pas de dire aux autres efficace, crédible. 

S’il en est ainsi, il n’est (en effet !) point nécessaire en matière d’éducation du petit de l’homme d’attendre que celui-ci ait l’âge d’un rapport au monde (êtres et choses) pour imprimer en lui le langage, c’est-à-dire l’esprit de la communication. Il est entendu qu’à cette seule condition  apprendre le langage   il pourra dire à la fois moi et le monde. Indissolublement ?

 

« Qui veut un moi et dire le monde ?  »   voilà ce que signifie le langage, officiellement.

 

Mais pour l’enfant en bas âge, l’apprentissage du langage n’est pas tel qu’il lui permet, tel un outil placé dans ses mains par des personnes adultes, de conquérir le monde et son moi. L’ici et le maintenant auxquels on le forme sont ceux du langage en tant que l’espace même de la communication humaine, le langage fait  espace (supra), le langage qui octroie tout et le droit afférent ! Cette suprême instance n’est donc pas « là » pour permettre à chacun d’en faire à sa guise avec « le monde » et avec « lui-même », mais pour le faire homme en exercice avant même   cela dût-il arriver   qu’il ne s’éveilla au monde ! Le langage est l’agent recruteur des futurs « moi » susceptibles d’entériner et d’entretenir l’autre « il y a ».

 

« Tu crois être toi, mais ton moi t’a été simplement alloué ; il est ton titre de transport dans le commerce des hommes » [iii]

 

Mais alors que se passe-t-il donc, en définitive, « à l’intérieur » de cet espace de communication humaine ? Si l’on admet que la Raison en est la fine fleur, elle serait donc cet intérieur, formé par tous les esprits égoïques humains, qui a décrété extérieur le réel.

 

A l’image de cette relation qu’entretient notre intérieur humain (fait de moi) à la réalité extérieure (faite de non-moi), la vérité apparaît dans le langage comme le sens donné au réel extérieur par l’intérieur… de la communication humaine.

 

Ainsi, l’idée même de vérité dans la tête d’un individu procède de sa formation à l’esprit de la communication   et non d’un rapport naturel (s’il en fut, personnel ou pas) au monde et aux autres hommes. [iv]

Il n’y a de moi pareil qu’en perpétuel mouvement, en perpétuel commerce, en perpétuelle communication ; aussitôt qu’il s’arrête, qu’il sort du cercle de l’il y a officiel, il n’y a plus personne, il n’y a plus qu’un moi effaré de se retrouver seul au monde, se demandant qui il est et s’empressant aussitôt, le plus souvent, de retourner dans la ronde. 

 

Un moi de locataire et une capacité bien affûtée de dire aux autres   mais pas de rapport personnel aux êtres, aux choses, au monde  – : Ecce homo (voici l’homme).

 



[i] Relation primordiale et a priori de tout être-relation : la relation à l’espace commun d’où apparaissent toutes les autres (Cf. l’oiseau s’enfuyant à mon approche et révélant ainsi ce qu’est la présence, supra). Je zappe ici le rapport cognitif traditionnel établi entre essence et apparence.

[ii] Michelstaedter définit l’homme qui sait comme affirmant en réalité doublement sa présence.

[iii] « Circulez, il n’y a rien d’autre à être ! ». [Entre nous : mauvais élève, mieux au monde et déjoué moi ?]

[iv] Une nouvelle « révolution copernicienne » sur le marché de l’Inter-dire humain ?

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