27.08.2007
Violences candides [2]
2) Immorale vérité
« Que se mêlent-ils de vérité ! Leur plus grande serait encore d’Inter-dire » !
Grincer des dents avant de dire.
Nous baignons tous dans le concept de vérité. Je veux dire : nous croyons tous que la vérité existe. Nous nous référons sans cesse à elle. Mais ne pouvons-nous « faire sans » ?
L’exercice que je relate ci-dessous n’est pas nécessairement purement « de style » (en l’occurrence sophiste), il vise plus profondément le moment et les conditions de la vérité en tant que telle, son apparition et sa fonction dans l’histoire du savoir-croire* humain, plus exactement au sein des relations humaines.
L’hypothèse proposée ici à l’examen est que « vérité » est l’estampille acollée à tel ou tel objet de communication[1] en vue d’assurer sa circulation parmi les hommes et son acceptation par tous : autorité, valeur sûre, nécessité incontournable, bien convoité, etc. sont les caractères reconnus de l’objet de dire estampillé « vérité ». [2]
La vérité est bel objet de dire.
Une objection vient aussitôt à l’esprit : mais un fait universel d’expérience personnelle ne constitue-t-il pas une « vérité » en dehors et même antérieurement à toute communication ? Précisément, c’est là l’occasion de marquer une différence : ce que tous les hommes croient universellement (par exemple que tout ce qui vit meurt nécessairement un jour) n’est une « vérité » qu’en tant que tous les hommes, c’est-à-dire le croire de tous, le confirment. Sans cela, chacun seulement le croit. La confirmation unanime fait que chacun ne croit plus seulement cela, mais se met alors à le savoir avec et comme les autres. Elle montre en tout cas que l’idée même de vérité en-soi lui est antérieure, tel un préjugé non point associé au croire – qui se contente toujours de faire exister* – mais à une volonté de savoir qui serait née en son sein, puis propagée parmi les hommes au point de faire apparaître bientôt en chacun d’eux ce moi,* cette conscience de soi susceptible d’être son sujet : je – de je sais. [3]
Attendu qu’avant l’avènement de la vérité parmi les hommes, ceux-ci simplement « croyaient » et usaient simplement de leur force naturelle, à cette estampille « vérité » accordée à l’objet de dire correspond symétriquement une estampille accordée au croire de l’homme qui accepte comme telle la vérité : il sait.
Je sais VEUT dire c’est la vérité – et inversement. [4]
Dans l’évolution des relations humaines telle qu’on peut l’imaginer allant du simple et candide croire (d’abord associé à la force brute puis à la « raison » du plus fort) au savoir conscient de lui-même (associé au pouvoir du discours qui dit la vérité), cette symétrie de la vérité (objet, objective) et du verbe savoir (sujet, subjectif) dénote à quel point la découverte, sinon l’invention de la vérité fut associée à la découverte d’un pouvoir exécutif du dire. Pouvoir sinon associé au verbe savoir établi, du moins au dialogue érigé en rhétorique opérationnelle en vue d’y accéder. Vu sous cet angle d’une genèse conjointe de la vérité, du verbe savoir et de la force de dire (vaincre, éduquer), la vérité n’indique plus pour nous la conformité d’un objet ou d’un dire à quelque réalité transcendante ou autre extérieure à l’Inter-dire – même si cela reste toujours invoqué [5] – mais l’estampille accordée à certains objets de commerce du dire au sein d’un Etat d’esprit. *
C’est l’Etat d’esprit qui est transcendant au sujet pensant (qui lui doit tout) et aux recherches qu’il entreprend, non point quelque vérité en-soi à la juste verticale de son âme.
Ce ne serait donc pas la perspective de la vérité qui aurait inspiré aux hommes la recherche et l’appropriation du discours conforme, mais la perspective d’un pouvoir du et par le langage qui leur aurait inspiré la « découverte » de la vérité. Au « droit » du plus fort ou du plus malin (la force physique) succéda le droit octroyé à un homme ou groupe d’hommes par son statut politique (généalogique ou autre), auquel succéda à son tour celui fondé sur la vérité collective (… du moins passant pour telle).
La découverte de la vérité a permis aux hommes de déplacer le champ d’exercice de leur volonté de puissance : de la force physique au seul statut personnel, et du statut personnel au dialogue (discours politique) pour la vérité. [6]
[Avant la Raison, le droit du plus fort n’était pas encore mis entre guillemets. Il était admis par tous, y compris – et pour cause ! – par ceux qui voulaient prendre sa place.
De même avec le statut personnel (princier), le droit était présent, fut-il imposé à tous.
Avec le dialogue en vue de la vérité, le « droit » du prince est à son tour mis entre guillemets. La vérité du dialogue légitima ainsi la supériorité du discours sur toutes les autres formes de puissances et tous les autres droits jusqu’alors invoqués. (Même si la pérennité du dialogue n’est bientôt plus assurée qu’en dehors des domaines où des statuts se sont à nouveau mis en place[7])].
« Je sais » signifie « je suis converti » à un type de dire, j’y crois, et même j’ai foi en lui. Et « c’est la vérité » signe le type de relation que j’entretiens avec les autres hommes par le dire. Dans un monde où la vérité se dispute sous un culte général rendu à l’Etat d’esprit,* toute critique de fond ne peut apparaître que comme fiction.
La vérité est née d’un pouvoir révélé du dire, son verbe afférent est le verbe savoir. Qu’est-ce que la vérité que l’on se contenterait de croire ? Sûrement une vérité première, autrement dite… – mythologie. [8]
Telle ici sans doute, « toute personnelle ».
Immorale vérité.
Imaginez donc un monde de relations humaines dans lequel la vérité et le mensonge n’existeraient pas, où il n’aurait jamais été question entre nous que de croire, ensemble ou individuellement, et de (tenter de) nous faire croire incessamment les uns les autres, sans qu’aucun jugement moral jamais n’intervienne de la part de qui que ce soit (indignation face au « mensonge » ou la « tromperie », en l’occurrence), sans que personne n’y trouve à redire ! « On prend ou bien on ne prend pas ce que l’autre nous offre », dirait alors simplement chacun, « Pas d’alternative, c’est chacun selon sa puissance, chacun au fond selon son mérite, et c’est très bien ainsi ! ». Tout drôle ou injuste que puisse nous paraître pareil « état d’esprit », nous verrions clairement en comparaison ce que signifie notre Etat d’esprit :
La vérité est morale.
Que viendrait faire dans une communauté humaine purement économique où régnerait un tel état d’esprit, l’apparition de la vérité (et du mensonge) comme institution morale ? Qu’apporterait-elle de plus ou de nouveau dans un tel monde ? Comment réagiraient les plus avisés des hommes vivant en son sein ? Par l’indignation ! Oui, ils s’indigneraient comme se sont indignés de tous temps les nobles des prétentions du bas peuple. « Que se mêlent-ils de vérité ! Au mieux, ils feront de leur Inter-dire un Etat impersonnel veillant à ce que nul ne dépasse son voisin ! » [9]
Pourquoi l’indignation ? Parce que l’apparition de la vérité apparaîtrait nécessairement immorale dans un monde où chacun trouve normal (et donc moral implicitement, sans avoir besoin de se le dire) de tromper et de vaincre l’autre quand il le peut. Ce monde a existé, n’en doutons pas ! Peut-être même est-ce encore le nôtre, dans les institutions internationales notamment, malgré les apparences… Et nombreux sont encore les hommes qui jouent aujourd’hui le jeu, pour qui toute relation humaine est un jeu où l’on gagne ou où l’on perd. [10]
La vérité « en-soi » est venue changer les règles
Aux yeux des plus « forts » jusqu’alors, l’apparition du Droit nouveau afférent à la Vérité et sa victoire sur leur droit à eux (noblesse, statut, richesse, force, arbitraire, etc.) n’a pu leur paraître que comme une surenchère économique au sein de l’Inter-dire humain. « A-t-on d’autre choix que de penser, sinon, que la vérité est tombée du Ciel ? » se demandent-ils. « De quoi ’la vérité’ se mêle-t-elle ! Qu’est-ce qu’elle y connaît en relations humaines !? » De fait, justement la vérité s’en réclame, du Ciel… « La force, elle en tout cas, est bien terrestre et se manifeste partout dans la nature ! » Et nos nobles de conclure ingénument : « La vérité n’est qu’un moyen plus habile que les autres de vaincre – pure perfide rhétorique ! ». Et le nouveau pouvoir confié au peuple-qui-discute s’écrie à son tour : « N’écoutez plus ceux qui fondent leur supériorité et leurs privilèges sur un quelconque « droit », écoutez plutôt la voix de la vérité qui se discute ! ». L’ère de la « communication » commence…
La vérité en-soi fut-elle une collusion des plus faibles pour renverser un Pouvoir trop exclusif ? Une victoire de l’esprit sur le puissant corps individuel ?
Alors l’esprit est aujourd’hui notre seconde nature !
Les hommes ont longtemps grogné avant de se faire autrement signe. Puis ont longtemps fait signe avant de se dire la vérité. L’injonction morale faite à chacun de sacraliser, de croire et de sacrifier à la vérité n’a pu être disséminée que par des hommes et un Pouvoir politique soucieux de soumettre le croire et le dire de chacun, et de les contrôler dans leur exercice. Toute volonté politique, en effet, veut :
Unifier sous un seul principe.
La légitimité du pouvoir politique moderne fut ainsi fondée sur la convergence mimétique de tous les dires : non point tous les hommes sont d’un même avis, non, mais tous ont désormais un même type de dire. [11]
Le vrai-semblable y suffit
Un sophiste grec, capable en bon avocat de défendre pareillement une cause et sa cause contraire, nous apparaîtrait aujourd’hui nécessairement immoral. Seul le but lui importe (faire-croire) et tous les moyens d’y arriver sont bons pourvu qu’ils paraissent crédibles. Le sophiste n’a pas « la vérité en-soi » pour guide.
Le vrai-semblable suffit au motif pour le vrai !
Le vrai-semblable suffit surtout à la convoitise de la vérité… qu’on veut pouvoir administrer aux autres ! Mais au moins, avec le sophiste, chacun a encore quelque possibilité de se soustraire à ce qui n’est pas encore un principe totalitaire a priori, sous-tendu par la vérité « en-soi » : avec lui on en reste en effet au discours, à la vérité qui se dispute – OU PAS, preuve qu’on est en deçà d’un Etat d’esprit aujourd’hui ancré en chacun, où c’est « la vérité même » qui imprime en nous son désir pour elle… [12]
Dans un monde (toujours naturel) où tout être est relation,[13] le « vrai » n’a de sens que comme vrai-semblable. C’est par cette semblance que l’un attire l’autre vers l’objet qui lui est présenté. Et puis c’est tout !
Dans un monde régi par l’Etat d’esprit, en revanche, où c’est « la vérité même » (en-soi, en Personne ou en Institution) qui seule nous attire, nous éclaire, nous inspire et nous guide, toute critique, tout procès d’intention à l’égard d’un tel désir de vérité ne peut être (ou apparaître ?) que crime de lèse-majesté ; au mieux une fiction.
___
Voilà, c’est dit ; selon toi, lecteur, c’est maintenant vraisemblable ou invraisemblable. Si ça te paraît vrai-semblable, tu auras sans doute du mal à te décider pour la vérité. Mais si quand même cela t’inspire quelque réflexion écrite que nous puissions lire, cela signifiera que tu te mets à ton tour au vraisemblable pour d’autres – et que cela te suffit.
C’est peut-être cela, dire-être.
08:05 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : généalogie du verbe savoir, Droit de la vérité, philosophie de l’esprit, Etat d’esprit, vrai-semblable



Commentaires
"L’hypothèse proposée ici à l’examen est que « vérité » est l’estampille acollée à tel ou tel objet de communication[1] en vue d’assurer sa circulation parmi les hommes et son acceptation par tous : autorité, valeur sûre, nécessité incontournable, bien convoité, etc. sont les caractères reconnus de l’objet de dire estampillé « vérité »."
Qui par là devient la condition même de l'être et du dire...
"Attendu qu’avant l’avènement de la vérité parmi les hommes" (???)
D'autre part, les crocs du PLUS FORT animal ne sont-ils pas aussi sa "vérité" ? La conscience de sa supériorité sur la meute de telle louve trahit un sens aigu de la hiérarchie et du "devoir" du groupe...
"Avant" ? Mais de quand date-t-il ? car avant, qui y avait-il ? l'animal ? Serait-ce la ligne de fuite de telle vérité qui origine l'homme comme tel ?
Je ne peux pas tout lire MAIS. La démarche ici développée va toujours de l'homme à la vérité. Qu'en serait-il donc du chemin vérité/homme ?
(Je lirai la suite + tard...)
Ecrit par : joruri | 27.08.2007
"DE L'ARBRE DE LA SCIENCE. – Vraisemblance, mais point de vérité : apparence de liberté, mais
point de liberté – c'est à cause de ces deux fruits que l'Arbre de la Science ne risque pas d'être
confondu avec l'Arbre de Vie."
Ecrit par : le voyageur et son ombre | 27.08.2007
Je te cite :
"Mais alors je rejoins là l’idée attribuée à Parménide d’une vérité à l’origine, distincte du monde tel que les hommes le vivent, et dans lequel la vérité est tout autre, toute seulement de devenir (opposé à l’être parfait et originel) et d’Inter-dire.]"
Ca va loin...
Ecrit par : joruri | 30.08.2007
ça va vite, et ils vont de plus en plus vite pour ne pas en être rattrappé dans leur conscience, y étouffant ainsi les germes révolutionnaires. S'interdisant le devenir... et l'inter-dire.
Ecrit par : . | 30.08.2007
Je me demande à la fin si les renvois ne valent pas par eux-mêmes...
Ecrit par : joruri | 30.08.2007
Joruri > sur les trois études que j'ai lues, Je n'ai pas trouvé d'interprétation satisfaisante de la raison pour laquelle Parménide parle d'abord de la vérité (première partie après le prologue) et ensuite COMME la doxa (= l'opinion des mortels à laquelle s'oppose justement la vérité).
Pourquoi parler doxa quand on détient la vérité !!??
L'articulation entre les deux parties du poème, Parménide la pointe du doigt : " Ici je mets fin au discours digne de foi que je t'adresse et à la pensée qui cerne la vérité".
Je ne suis pas un spécialiste, je ne peux donc rien suggérer aux spécialistes... Mais mon interprétation de ce passage (traduction : Conche) rejoint mon questionnement. Tu vas peut-être comprendre à quel point, même si cette interprétation est fausse concernant le Poème de Parménide, un certain problème subsiste entre la vérité qui serait HORS INTER-DIRE et la nécessité aux hommes de se parler.. (vérité ou pas).
Voici donc mon interprétation : je prends le mot "cerner" à la lettre. C'est-à-dire Parménide voit la vérité d'en haut (du haut de la logique et non de l'ontologique comme moi, mais bon), IL LA CIRCONSCRIT ! Il CONSTATE qu'elle échappe aux hommes et que pourtant ceux-ci la désirent et en parlent. Mais ils ne peuvent en parler que comme des DEVENANTS parlant de L'ETRE... (autrement dit : ils se plantent nécessairement).
Autrement dit : une fois cernée la vérité, cela ne fait pas qu'on n'a plus rien à se dire... Mais on se dit autre chose, autrement, et même quelque vérité POSSIBLE..., c'est-à-dire conforme à notre condition d'hommes, de devenants, de mortels et de disants au sein de l'Inter-dire humain.
Fort de sa découverte ET/MAIS cédant au plaisir de parler aux hommes, Parménide leur raconte alors la genèse du monde... On est alors dans le seul vrai-SEMBLABLE... (qui suffit aux hommes et ne peuvent dépasser...).
Morale de l'histoire : DOXA est absolument nécessaire (c'est la condition de tout ce qui est -- ce que je nomme "croire ontologique") mais pas la vérité...
Mais il faut bien vivre !...
[NB/ La vérité serait l'origine, serait à l'origine -- et donc échapprait nécessairement à tout ce qui déjà se "déroule", à tout ce qui bouge, est donc en devenir...]
Merci !
Ecrit par : varna | 30.08.2007
Tu ferais mieux de méditer Héraclite et ses potes Varna, Ceux qui n 'osent dire la notion de vérité que de celle du devenir ... Eux sont joyeux ....
Ecrit par : . | 31.08.2007
C'est à dire que le fait de croire serait exigé par la vie devenante
mais que l'objet de ce croire (la vérité)ne serait que le moyen du croire...une condition du devenant...
Mais la fin de ce devenir déplace le problème dans le cosmos futur... je suis finaliste: ça va vers...
Cet amer au fond de tous les doutes, la scintillation de la vérité ?
Oh ! que ce soit une promesse...Svp ... :)
Une aurore ! Il le faut ! Tous mes matins pour une aurore !
Ecrit par : joruri | 31.08.2007
EN VERITE le fait d'ignorer serait exigé par la vie devenante...
Ce qui nous saisit dans l'igorance est une aurore adressée au coeur auroral .
Ecrit par : . | 01.09.2007
Oui !
Mais n'oublions pas que notre condition est de dire (doxa).
C'est pourquoi alors "la plus grande vérité à dire", c'est peut-être de raconter des histoires - mieux ! l'histoire d'un homme.... (puisque nous sommes hommes et aspirons....)
Cette idée n'est pas d'aujourd'hui : déjà les Grecs pensaient que la guerre de Troie, et bien d'autres évènements dramatiques où il fallut mourir en nombre, était inspirée par les dieux afin que d'autres hommes aient encore... quelque chose................... à dire
Ecrit par : varna | 01.09.2007
Le mouvement de la vie devenante se doit d'oublier l'histoire (qui paralyse le temps dans une imagination du temps), comme le feu doit surgir des cendres avant qu'elles ne l'étouffent.
Ecrit par : . | 01.09.2007
"C'est pourquoi alors "la plus grande vérité à dire", c'est peut-être de raconter des histoires - mieux ! l'histoire d'un homme..."
Mais Varna c'est dire là que l'histoire d'un homme est l'histoire d'un désir. De ce désir qui est la vérité implicite du se dire...
Ecrit par : joruri | 01.09.2007
Ecrire un commentaire