24.09.2007
Parti(e) de blog
[Blog opératoire]
1/ Que du relationnel ?
Un blog vient de fermer ses pages, et les tentatives d’explications données par son auteur me rappellent à mes propres motivations sur le mien. Je ne donne pas le nom de ce blog aujourd’hui fermé, pour ne pas focaliser sur lui le sujet de ce billet.
Je me dis que l’auteur de ce blog n’a pas su faire taire en lui-même ces motifs tapis en chacun de nous et toujours prêts à s’imposer – : les motifs d’arrêter.
S’il a arrêté, c’est qu’il n’était pas guidé par une de ces nécessités qui authentifient le geste et la volonté de créer, de construire coûte que coûte.[1] Précisément, ne pas avoir eu à consentir à quelque « nécessité » ou « discipline » a dû précisément constituer pour lui sa « liberté » d’agir sur son blog. Je le laisse juge de cette pensée, mais je conclus de la fermeture de son blog qu’il n’y avait donc en celui-ci que du relationnel en jeu, que du conditionné par l’amour ou l’assujettissement des autres :
« Je veux qu’on m’aime » était son leitmotiv. « Je vous quitte » est le mot de la fin.
Serait-ce que nous ne l’avons pas aimé comme il l’aurait voulu ? Mais c’est là une condition que nous partageons tous …
Alors quoi ?
Je songe aussi à cet autre blogueur qui prétend, comme des milliers d’autres sans doute, s’amuser sur son blog, mais qui se lassera un jour, à son tour, des autres, au nom de cette même liberté, leur infligeant un beau matin sa résolution d’en finir – avec eux. [2]
En finir avec nous, ses fidèles lecteurs, et non point avec ce qu’il réalisait jusqu’alors !? – voilà ce que signifierait donc l’intention de fermer son blog ?
« Les deux sont liés !» me dira-t-on... Soit ! Alors je demande : quelle entreprise, dans ces conditions, est le blog ?
Une aventure dont on régale les autres – jusqu’à ce que d’eux on se lasse ? [3]
Voilà qui est bon pour « passer le temps »,[4] preuve s’il en est qu’on est là parce qu’on s’ennuie, et qu’on ne cherche la compagnie d’autrui, comme toujours en pareil cas, que pour s’ennuyer ensemble plaisamment.
Et pourquoi ne pas plutôt se régaler soi jusqu’à se lasser de soi ? En finir avec soi, n’est-ce point alors la plus belle façon d’aller vers les autres ? [5]
___
2/ Le cadre, c’est vous et l’étagère !
On ne voit généralement dans le blog que cet outil permettant de « communiquer » avec autrui, un simple moyen de se mettre en relation avec d’autres personnes. Mieux ! :
Le blog est cette scène offerte aux jusque-là spectateurs, une occasion unique pour chacun de « se produire » !
Cette libre scène a même suscité bien des créations personnelles ! Mais pourquoi crée-t-on ? Est-ce donc l’occasion qui crée le larron ? la scène qui fait la vedette ? le projecteur qui fait le guignol ? Qu’est-ce qu’ouvrir un blog ?
Occasion de créer ou d’avoir un public ?
« Les deux sont liés ! », me dira-t-on, là encore…
Mais c’est là que le bât blesse ! car « occasion de créer » ne signifie pas nécessairement souscrire à l’« opportunité d’avoir un public » – c’est précisément ainsi que la plupart des blogueurs, manifestement, l’entendent – mais : « saisir l’opportunité d’un blog en tant que cadre de création (ou de travail) ». [6]
La confusion comme la distinction des deux termes traduisent respectivement, je crois, deux types distincts de solitude: [7]
L’un, seul, ouvre un blog pour aller vers les autres ; l’autre, seul, parce qu’il trouve là un cadre heureux à sa composition.
Deux types d’ego, en définitive : la solitude de l’un fait qu’il va, nu, vers les autres ; la solitude de l’autre importe comme préalable* à sa composition.
Mais voici le fond de ma pensée, ce qui justifie à mes yeux ma position, ma préférence :
Le sens de la création personnelle an-egoïque * est dans la conscience définitive de l’arbitraire et de la gratuité de nos existences.
Le don* dont il est question là en filigrane n’est pas une vocation morale « pour l’altruisme » mais la conséquence et le résultat « pratique » d’une façon de faire avec soi-même et avec les autres. Si la jouissance de soi consiste à créer-découvrir, il est bon de ne pas attendre des autres qu’ils nous caressent dans le sens du moi, car alors la déception couve, la dépendance est là, et – on ne fait plus rien que communiquer…
La reconnaissance mutuelle,[8] c’est cela que la plupart des personnes entendent et attendent quand elles parlent « d’échange ». « On veut s’aimer ! » signifie le cri de chacun, en substance.
Oui mais qu’est-ce qu’on se donne l’un l’autre pour ça ?
« Nous les gratuits », à l’inverse, si je puis dire pareille coquetterie, nous n’avons pas à faire notre promo, vous régaler ou nous défendre. Pour le dire de façon un peu cavalière :
Je vous aime ! mais ça n’est pas sur mon blog que nous nous aimerons ! Voici, j’ai posé là mon oeuvre, maintenant rions, maintenant seulement faisons connaissance !
Je songe ici, disant cela, à Héraclite dont on dit, si je ne m’abuse, qu’il cacha ses écrits sous une pierre du Temple et s’en alla jouer avec des enfants.
Je songe également à tous ces hommes, de toutes les époques, qui ont suivi leur propre chemin sans jamais (ou presque, quand même on est des hommes) l’attacher aux hommes, leurs contingences, leur inconstance, leur inconsistance, leur ingratitude.
Je songe également aux hommes capables de détruire leurs œuvres à la fin de leur vie (ou inversement…), sans amertume ni bravade aucune, ni même esprit de sacrifice, simplement parce qu’il n’y a pas de raison, selon eux, qu’elle leur survive : ils n’ont voulu qu’être présents…
Il s’agit peut-être de donner sa part aux autres = ce que l’on fait de soi – et puis de vivre sa vie comme, et éventuellement avec, eux.
Reste à définir en quoi un blog constitue un CADRE possible de création pour celui qui le désire. Pour moi le cadre ici c’est les autres, c’est vous, c’est ce que, selon moi, je vous dois et que vous m’offrez – dans les conditions susdites. Mon témoignage, en quoi le blog constitue un cadre, je le donne ici mais comme un commentaire.
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3/ Mon dire autrement, comme préalable* :
[Je veux pouvoir vous parler sans avoir à reproduire le schéma de la relation dialogique classique
… Au travers de cette fenêtre qui s’ouvre en appuyant sur quelques boutons, je ne m’imagine pas entrer en scène ni dans un jeu de rôles. Je vois simplement un rebord, une étagère. Cela veut dire : c’est bien à vous que je présente et soumets ce que j’écris, mais non point à vous que je « Parle » ! Ni rhéteur, ni savant, j’écris devant vous des textes tels que je pense devoir VOUS les présenter – tout en restant moi-même.
[Je veux pouvoir déposer sans avoir à « communiquer » (faire la promo, assurer la déco, vendre la billetterie)
… Sur l’étagère, je dépose donc quelque chose à hauteur d’yeux des passants que vous êtes, pour ne pas le laisser par terre. Par terre, on ne peut qu’y trébucher dessus et l’abîmer sans le voir. Je ne crache pas sur mon travail, mais là se limite ma « publicité », je parle à des personnes, pas à des clients potentiels !
[Je veux pouvoir dire et être crédible sans avoir aussitôt à enseigner
… Je dis ce que je crée / découvre.* Je ne me suis pas épuisé intellectuellement à une carrière, vidé à une pareille ambition. Je ne suis pas au tableau, je ne fais pas démonstration, je ne convoite pas de chaire ni de poste ; je ne suis pas de la gente « Tout à enseigner, rien à dire ! » ;-) Mon « intellect » n’est pas encadré militairement par une carrière. [9]
[Je veux pouvoir dire sans devoir user d’artifices
… Je n’enrubanne pas mes écrits des guirlandes de l’autorité (les références de toutes sortes), ni n’enveloppe mon blog de l’éclat de relations « de choix » (liens intéressants et pertinents, forcément[10]).
[Je témoigne résolument d’un dire-être préalable* et d’un type de relation par conséquent ; j’espère être utile à quelques autres
… Je fais effort d’être intelligible, de faire court et construit – mais non pas de vous mâcher le travail. Je n’écris pas une thèse, un guide ou une somme ; je donne des éléments à assembler pour soi, si on veut. Pour s’aider peut-être à se construire (à se débarrasser et résister, à se mettre à son tour à créer / découvrir à son propre compte).
Et par conséquent :
[Je ne veux pas être l’hôte de mes lecteurs
… Je ne suis pas en service, je ne suis pas le tenancier de mon blog, cette étagère. Je ne veux pas répondre systématiquement, même si cela doit passer pour manque de politesse. Je ne suis pas une hôtesse, je n’ai pas un rôle d’accueil à jouer, je présente. Tout le reste entre nous est à construire.
[Je ne veux pas faire de mon blog un club
… Je ne suis pas une star, une sommité, un érudit, un intellectuel, ni vous des potentiels disciples, je veux dire des lecteurs formatés à devenir fans sinon rien. Je ne suis ni ne voudrais devenir une notoriété (c’est sûrement scandaleux !). Je réponds à des questions, pas aux interviews. Je ne travaille pas dans l’egojournalisme.
Mais quand même…
[Je ne vis pas sur mon blog
… Je ne mélange pas le travail et l’amusement, les lecteurs et le copinage (tout comme Héraclite ! ;-))
…[11]
Et donc… s’il n’en restait qu’un, Saint Blog héroïque, je serais celui-là, travaillant seul au blog-monde, sans autres et sans pourquoi. Pathétique, n’est-ce pas ? ; -))
Mais non, le blog-monde n’est pas le monde !
Donner le meilleur de soi aux autres, oui, en le préservant au mieux de l’Inter-dire. Et alors peut-être ils nous aimeront. Moins soucieux de plaire au plus grand nombre que d’être utile à ceux qui sont prêts à faire semblable effort : une personne en train de créer / découvrir son propre dire-être* n’est pas dans un rapport immédiat aux hommes ; cela vient après, dans les mondanités auxquelles souvent elle se complaît ; il est dans son rapport à soi et au monde : solitude. Ce billet se veut simplement témoignage d’une distinction importante, d’un préalable* souhaitable à toute communication. Mais je reconnais que j’ai peut-être placé l’étagère un peu haut… ;-)
M’enfin, que je n’oublie pas l’essentiel, peut-être, de ma motivation pour la forme blog ! Livrer régulièrement « en live » et au plus près des lecteurs potentiels (à défaut d’avoir gagné la partie « s’entredire ») ce genre de pensées et d’écrits qu’on ne trouve habituellement que dans un livre. « Le livre d’emblée » c’est la caution d’une « distance d’emblée » vis-à-vis du lecteur que je récuse (et que l’on justifie naturellement par ses titres et / ou sa fonction) ; ce blog est pour moi l’opportunité à la fois de publier peut-être un jour (tremplin pour le livre) et d’en retarder le plus longtemps possible l’échéance. Mais déjà, il faut bien l’avouer, ce blog est sur la mauvaise pente.
Fin de blog, un livre peut-être : à la fois la reconnaissance d’une pensée et / mais l’échec d’une parole qui l’aurait rendu inutile. [12] Un livre, c’est sûrement quand dire-être au monde n’est plus que dire aux hommes : mondanité.
* Voir supra.
[1] Ce qui ne signifie pas qu’on est un adepte de « l’art pour l’art », mais que « une chose est nécessaire » : réaliser.
[2] Et ils en ressentiront, à bon droit, quelque amertume.
[3] Loin de moi l’idée de juger « en-soi » quelque personne ou quelque blog que ce soit. Ce que j’interroge ici c’est la différence entre nos moi respectifs et la pertinence liée à cette différence d’une distinction entre notre travail de création (ou de réalisation) et la communication (incluant la relation) qui en est, semble-t-il, la consécration. Je livre ici mon questionnement et mon témoignage, peut-être utiles à d’autres. J’examine ce qui fait qu’un blog perdure par-delà succès – ou insuccès.
[4] Je laisse ici de côté toutes les formes d’un désir d’exercer un pouvoir, une influence sur autrui.
[5] Le Zarathoustra de Nietzsche illustre cette façon de voir : il a longtemps amassé du miel en solitaire, dit-il ; il s’aime maintenant de le distribuer aux autres sans trop attendre d’eux. Zarathoustra ne s’accroche pas à son talent mais à son œuvre ! Il ne distrait pas, il donne. (Et il ne s’agit pas d’abnégation !)
[6] Personnellement, j’ai commencé par la forme poétique, contraignant mes pensées à la concision et la rime, ce que d’aucuns considérèrent comme un mélange des genres. Le blog est mon nouveau cadre. Ce que je dis à la suite, je le dis comme un commentaire.
[7] L’un et l’autre sont pareillement seuls au blog-monde au moment où ils y entrent. Bien évidemment tous deux espèrent dans les autres, mais l’un ne veut pas en faire une condition. Du reste, pour ce blogueur parti, la question maintenant est certainement: « où et comment poursuivre ailleurs ? » C’est-à-dire « quel autre cadre ? » S’il cherche à publier auprès d’un éditeur, peut-être, ce sera alors pour lui l’occasion de mettre cette fois le relationnel – à la fin. Un apprentissage de la distance ? de l’amour différé ? Blog : l'amour de la littérature en live ? ;-)
[8] Du moins aussi longtemps mutuelle… que les autres ne nous ont pas consacré.
[10] Je préfèrerais mentionner des collaborateurs sur un projet commun.
[11] Et forcément je ne me ferai pas beaucoup d’amis… (mais « Il est peu de vices qui empêchent de se faire beaucoup d’amis » !)
[12] « Dis ta parole et te brise ! » est la tragédie de l’homme seul, condamné à communiquer au travers d’un livre.
07:00 Publié dans A propos, suite, sagesse du dire, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (57) | Envoyer cette note | Tags : blog, création, relation, communication, dire-être préalable
17.09.2007
Moi je me
Savoir qu’on a déjà créé quand on se met à dire. [Suite du billet précédent]
Des représentations se forment en moi ; quelques unes sont converties aussitôt en pensées, par habitude, parce que mon cerveau, comme celui de nombre d’hommes d’aujourd’hui, est fait désormais pour ça.
Notre cerveau a appris à le faire, ce sont les pensées désormais qu’il privilégie.
Ainsi, certains processus de représentations qui « débouchaient » autrefois immanquablement sur tel ou tel sentiment ou sensation sont aussitôt traduites aujourd’hui en pensées, en « conscience de soi » capable de dire ce dont il s’agit.[1]
Mais ce dont il s’agissait jusque-là, on ne sait pas pour autant aujourd’hui le dire, ou plutôt : on ne sait plus, dans le meilleur des cas, que le dire ! [2]
a) Ca pense en moi – je me mets à penser. Je n’ai pas choisi là de penser, moins encore de penser à ceci plutôt qu’à cela. Même que quelquefois ça s’emballe ! Je n’apparais manifestement, en tant qu’alors seulement je pense, qu’en réaction (après coup) et comme une prise en charge de ces pensées qui, au fond, semblent vouloir s’imposer. C’est à je qu’elles se présentent. Je suis alors « conscience de moi », de ce moi qui ne serait autre que « ça » s’il ne m’était si proche, si présent, et si je n’étais pas là, à l’instant, en train de regarder ces pensées, de les voir, de les recevoir et de les dire miennes.
Comme je ne pense pas pour rien, je me mets alors à réfléchir, à analyser, à étudier, à chercher une solution, ou au contraire à chercher d’autres problèmes, pour le seul plaisir de chercher et de trouver des solutions. Tous ces verbes, je m’en rends bien compte, diffèrent du « penser » premier et véritable, en moi.
b) Je dis ça pense et parle de représentations noétiques finales conscientes (réflexions, analyses, etc.), mais de la même façon ça croit en moi bien avant que je me mette éventuellement à questionner ce croire-moi, par exemple ce croire qui fait que je sais. Quand je l’interroge, ce savoir conscient m’apparaît alors (apparaît au je que je suis) plus étrange que ce croire-moi dont je ne sais rien sinon qu’il me guide tel le ferait un génie du savoir-croire humain.
Car je ne suis, je ne me définis alors plus comme « conscience de moi », mais comme conscience de pensées « libres »… de tout moi.
Je sais signifie en effet : les pensées que j’ai là ne viennent pas de moi (dont je ne sais que peu de choses) ; elles (me) viennent de la réalité objective extérieure qui me fait dire la vérité de telle ou telle chose – bref, elles sont libres de moi et de mon penser. (C’est cela « l’en-soi »). Mais non pas de mon dire ! Ces vérités ne sont donc pas la seule réalité même, elles sont le discours que j’en ai – sans quoi je serais contraint de penser que la réalité même circule d’un être à l’autre et nous n’aurions pas besoin de nous dire ! Or donc, c’est bien moi (je) qui fournis le discours utile à la vérité et à la « transmission » de celle-ci de ma personne à une autre. La vérité révélée par le discours est donc la réalité rendue négociable. On ne dira jamais assez l’aspect économique des pensées dites, ni même la différence essentielle entre ce que l’on pense, ces pensées « qui nous viennent », et ces pensées maîtrisées que nous voulons dire aux autres en tant que « vérité » – c’est-à-dire aussitôt négocier, faire circuler. Ces pensées miennes sont à moi, sont mes opinions, j’en fais le constat, le relevé. Ces autres qui sont la vérité même constituent ce qu’il nous faut savoir et dire…
c) De la même façon je m’endors, je rêve et reconnais au petit matin, ou au contraire le subis sans le savoir pour le reste de la journée, ce qui s’est tramé en moi dans ma nuit. [3]
d) De la même façon je crée, je suis inspiré par mon moi dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est mis parfois en situation de m’inspirer (inspirer je). Je le laisse donc simplement agir et m’habiter, me combler peut-être et réaliser quelque œuvre en ma compagnie : je suis un artiste non doué de raison. Je n’ai qu’une chose à faire : me placer au bon endroit, au bon moment, choisir mes expériences, susciter mon inspiration. C’est dire :
Je suis un artiste parce qu’à demi-conscient seulement, mais résolument, de ce qui m’arrive. [4]
e) De la même façon je dis je t’aime à une personne car mon moi, relais et héraut qui perçoit bien plus que je n’en sais, me fait d’innombrables signes en sa faveur, des signes auxquels j’accorde crédit sans trop les interroger. Je me fais confiance, je sais que j’aurais tort de vouloir en savoir plus, ce serait « casser l’ambiance », mon lien à cette personne, mais aussi mon lien à moi-même.
Pour peu qu’il l’écoute, son moi est à chacun de nous son daimôn socratique. [5]
3/ Quel je pour quel moi
Un rapport raide[6] de je à moi fait la conscience de soi qui veut être partout, dans le moindre recoin, et aussi tout savoir, jusqu’à la plus petite chose [vouloir être partout et tout savoir : ces deux verbes ne sont-ils pas synonymes ?]. Tels ces hommes (sur leurs blogs par exemple) qui ne cessent d’interroger leur moi, de le tyranniser de je, se privant ainsi, malgré eux, en le détournant de sa libre fonction, de leur principale source d’inspiration.
Connaître la source au lieu de s’en abreuver – tout un paradigme ! Notre civilisation est une Culture du seul Je, du être partout et du tout savoir. [L’amoureux cependant n’a rien à faire de savoir ses sécrétions libidinales…]
Ainsi, les hommes (les je) qui ne savent que dire je et croient au seul je aiment la raison, la synthèse, l’analyse, s’épanchent facilement côté savoir et, en cas de problème avec leur moi, « font une analyse » (psy). A l’inverse, les hommes (je) qui se savent moi et croient au moi, écoutent leur daimôn sans trop l’interroger, font confiance en ses prérogatives, en ses capacités scénographiques… Entre toutes : l’art de se donner raison d’être comme on est !
Du moins ce serait aussi simple si chacun ne tyrannisait son moi au nom de l’Inter-dire !
Platon chassa les artistes de sa République. La Raison seule – ce JE purement d’esprit, ce JE divin, ce JE inhumain – devait décider du MOI de chacun et de tous. C’est pourquoi « La Raison » s’est mise à penser ce qui était « Le Beau, le Bon, le Bien » en matière de Pensée, bien sûr, de Pensée consciente relative à la gestion des choses et des hommes.
Ordonner l’univers et juguler le moi des hommes, leur parler – « parler à la conscience de soi de chacun… » Demandez le programme… !
Un rapport souple entre moi et je, en revanche (dans lequel je ne me surplombe pas pour me montrer conforme, plus crédible et plus efficace sur autrui…), laisse moins de place aux sources officielles d’information et d’inspiration. Je n’interroge que peu mon moi, je suis bien plus curieux des autres. Je n’absorbe pas facilement la Culture, je me soucie davantage d’être en accord avec moi-même. Oui, je suis complaisant à moi-même, c’est pour cela que je suis bien peu de choses à mes propres yeux, et plus soucieux de faire, de réaliser, que de savoir, que d’être maître, que d’être beaucoup en relation, fort de pouvoir m’étendre de tout un savoir conscient.
___
C’est moi qui rencontre et encaisse mais c’est je qui décide de leur relation. Chacun de nous décide en définitive de la relation qu’il a à lui-même, suivant l’autorité ou l’autoritarisme de son je (qui n’appartient que trop aux autres) et de la liberté qu’il accorde donc à son moi, son instinct, son ignorance peut-être féconde. Oui, il y a à choisir d’aller vers les autres « avec son moi », voire « en tant que moi » – ou bien en tant que je conforme aux pressions exercées de toutes parts, pressé d’en finir avec moi, cette « part d’ombre »…
Qui croit son moi mauvais et ne fait là rien contre – est de mauvaise foi.
Qui le sait bon se fait tout simplement confiance.
[1] Devons-nous donc être si sûrs de ne rien perdre à vouloir toujours tout dire ?
[2] L’habitude et l’excès de penser anesthésient-ils peu à peu la voie des sens et des sentiments ?
[3] J’ai beau moi, à la différence des hommes d’antan, ne pas croire être « visité » pendant mon sommeil, il n’en reste pas moins que mon rêve nocturne « agit » plus ou moins sur ma conscience diurne selon que j’en ai pris conscience ou pas.
[4] En filigrane : sagesse du dire est savoir mesuré, utile à l’expression de moi-je – et à l’égard d’autrui, éthique : « Tu n’es pas obligé de savoir qui tu es pour créer ». Voir aussi note ci-dessous sur le daimôn de Socrate.
[5] « N’en sais pas trop ! ». Une voix intérieure (le moi) qui toujours sagement dissuade, jamais ne commande.
[6] A la fois rigide et abrupt, où je surplombe moi au point de le masquer et d’apparaître seul en scène, vu d’en haut…
07:00 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : moi, je
10.09.2007
Avant, il y avait penser et quelque Chose
Naturalisation de la connaissance et tout être au monde défini comme être-relation* – en une phrase : « La connaissance n’est qu’un mode de la pensée : un homme qui connaît le lever du soleil n’est qu’un étant qui explicite pour soi, sur le mode conscient, la relation au soleil » [Conche, Parménide, p. 256]
Penser est à la fois un mode de dire-être au monde et un des Existants* du savoir-croire* humain : on croit qu’on « pense », on croit en « la pensée » (dans laquelle on pense). Un homme croit qu’il pense, il croit à la pensée, il croit à / en cet Existant spirituel tout comme un autre organisme – et encore lui-même à d’autres moments – croit ici en un quelconque Existant matériel (objet), là à un Existant purement sensoriel (douleur, plaisir).
[Je veux éviter ici, pour dire l’être au monde, de poser deux sortes de croire, donc deux sortes d’Existants (pour moi qui dit), dont l’un serait « esprit ». Je ne sais pourquoi « fonctionne » le verbe être, ni même s’il convient d’en parler en termes de fonctionnement. Je « sais » seulement que les verbes savoir-croire (in-su*), croire, et faire-croire,* auxquels le dire humain également appartient, sont la manifestation de toute présence individuelle.]
Le penser humain (verbe) mis en un langage, et ce langage confronté à la réalité – voilà ce qui a donné lieu à « la pensée » (Nom) :
D’abord un média, puis une divinité [1]
Mais croire par le penser ne fait pas que « croire » soit esprit ! A moins de tout spiritualiser, d’« animer » a priori toute matière (hyzoloïsme).[2] Une plante ne pense pas, elle croit.[3] La différence qui fait l’homme, c’est que seule une conscience qui a pour objet le soi en tant que tel circonscrit (ou s’invente) véritablement la pensée : « soi » comme objet de penser est contemporain de « la pensée » comme objet de penser.[4] C’est pourquoi aussitôt qu’un homme croit en « la pensée » tout devient esprit. Idéalisme.[5]
a) « La pensée », c’est l’espace de – et accordée enfin à – la conscience humaine, fruit d’un développement conjoint du croire naturel in-su et du langage humain. « La pensée » est issue de ce verbe croire qui s’est fait un jour en partie Nom,[6] grâce au langage, et s’est alors mis à « représenter » l’espace de tous les croires de toutes sortes :
« L’esprit accueille tous les êtres »
Le langage humain s’est ainsi développé en un espace d’énoncé de la réalité au point que les hommes y ont cru, et qu’ils croient aujourd’hui encore et toujours en cet Existant supranaturel (LA pensée, LA connaissance), un espace qui relie les choses (via leur cognoscibilité) à leur penser d’homme et constitue, pour leur plus grand honneur sinon bonheur sur terre, la parenté native.*
Parenté native : le langage humain reflète…
b) Alors donc, qu’est-ce qui fait cependant qu’un corps croit puisqu’il n’a pas la pensée ni le soi pour Existant ? Le « but » semble d’être présent, bien sûr, et, le cas échéant (chez les êtres vivants) de croître. Mais comment cela se passe-t-il ? Phénomène physique au sens large ? Une opposition, là encore, dans la tradition des grands systèmes présocratiques de pensée ? Pesanteur et croissance peut-être, pour ramener aux plus « physiques » des phénomènes contraires ?
Il aura certainement fallu un très long cheminement du croire humain et un processus complexe du savoir-croire* humain pour que les hommes en arrivent à penser puis à savoir – en plus de croire ! Rôle éminent de l’Inter-dire, sans aucun doute !
L’histoire du verbe penser qui aboutit au je (conscience de soi) et à l’espace nommé « la pensée », c’est l’histoire de ce croire naturel humain jusque-là in-su qui s’est lui-même un jour vu, qui s’est lui-même un jour cru. Aussi, un homme conscient de lui-même (soi) ne peut que savoir qu’il croit ;[7] jusque-là il pense sûrement, mais il ignore l’esprit qui accueille et le langage qui donne en retour… :
C’est cela penser (soi), un regard du croire (que l’on est) sur lui-même, un regard qui inaugure à la fois la conscience de cela qui croit – moi – et du « récepteur » de ce croire en train de savoir qu’il croit : je. [8]
c) Mais le savoir en question n’est en réalité qu’un croire de plus, ou plutôt « la pensée » ou encore « je » n’est qu’un Existant de plus sur le tableau de chasse du savoir-croire humain, en l’occurrence du verbe penser. De ce point de vue, savoir signifie croire au croire. Or croire au croire, selon notre langage même, c’est déjà se montrer un « être spirituel », c’est déjà faire montre de foi…
Penser, serait-ce mettre un pied dans Dieu ?
Penser serait-il donc ce croire in-su qui, se découvrant un jour en partie lui-même, s’est aussitôt converti en foi en lui-même et en toutes choses ? OUI ! – au point de vouloir les connaître toutes... !
Penser c’est s’inscrire d’emblée dans la Parenté native, c’est déjà croire qu’on va un jour savoir.
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Un homme croit qu’il pense à des choses spirituelles qui ont pignon sur terre (c’est peut-être ça penser), mais en même temps, son corps, cette autre partie de lui-même, pense-t-il, continue de croire à son in-su :[9] aucun homme ne pourra en effet jamais penser de tout son être, de tout son corps ! Son corps croit, il a des représentations (le cerveau est avant tout là pour l’organisme !), et suivant comment celles-ci se distribuent au sein de l’échangeur qu’est le cerveau, elles se manifestent alors à lui (qui pense) comme sensations, comme sentiments – ou comme pensées.
Entre l’esprit et les corps, moi-je ne peux que bénir la divinité du langage…
à suivre…
* = Supra
[1] Le verbe penser, un média, a donné lieu à « la pensée », divinité aux multiples avatars.
[2] Et j’ai déjà objecté au reproche afférent de psychologisme (supra).
[3] Elle est persuadée comme dirait Carlo Michelstaedter in « La persuasion et la rhétorique ». .
[4] [Berkeley a sous-estimé, je crois, le fait par exemple que deux objets de pensée associés tels que « soi » et « responsabilité » aient pu donner effectivement un individu responsable. C’est bien le « soi » qui se donne « la pensée » pour objet de penser. (A suivre)].
[5] D’où le titre donné à cette note : avant il (n’)y avait (que) penser et quelque Chose = aucun être ne se souciait de « soi », de « la pensée » et de tout ce qui en découle ; il ne se faisait d’autre représentation « objective » que des objets de son désir. Au commencement n’était que le verbe – au pied de la lettre – et l’objet désiré qu’il exprime. L’homme est le seul être vivant à s’être fait Nom (et c’est pour lui une condition sine qua non pour vivre en société).
[6] C’est-à-dire « la pensée » ; la partie restante définissant le verbe penser.
[7] Alors qu’un homme conscient de savoir s’enveloppe de la volonté d’ignorer propre aux conditions du savoir : l’objectivité visée commande l’impersonnalité.
[8] Je laisse ici de côté, sans pour autant vouloir minimiser son importance, le rôle des évènements objectifs sur le développement du langage humain et donc de la conscience des hommes. L’important dans la généalogie retracée, c’est que je arrive en seconde instance (après moi), en tant que miroir réflexif qui ne va alors cesser de refléter et de croître au point de faire bientôt… sécession.* Alors seulement il passe en première instance, avec toutes les conséquences que cela comporte… Que je se croit premier en matière de pensée par exemple (« je pense donc je suis »), dénote pourtant vis-à-vis du croire-moi premier une mauvaise foi (une ignorance voulue) effrontée ! Cf. « Moi, je me », billet suivant.
[9] [Ce pourrait être là le « mélange » dont parle Parménide.]
03.09.2007
Violences candides [3]
3) Dire candide
- « Primitif », je crois / je dis = je crois / je me précipite aussitôt nécessairement et inconsciemment vers les autres afin de leur faire croire ce que je dis. [1] Je trompe ? Je ne le sais pas, ne peux le savoir ; c’est malgré moi, à travers mon croire naturel même. Je suis sincère.
- « Moderne », je sais / je dis nécessairement la vérité. Mais moi qui sais, je dis aux autres tout aussitôt, et même avec plus d’empressement encore que le primitif qui croit ! Je trompe ? Mais alors c’est en taisant mon opinion relative au savoir, en ignorant même mon croire implicite relatif au dire ce que l’on sait ! En effet, moi qui sais et veux pourtant officiellement encore et toujours plus savoir, pourquoi est-ce que je n’interroge jamais mon dire aux autres !?
Entre savoir et vérité, le verbe dire s’insère depuis leur origine* comme « l’évidence même » de l’expression ; comme l’ouverture aux hommes « de la réalité même »… Le dire interhumain n’est toujours pas interrogé, la vérité seule parle ! Vérité candide…[2]
La vérité candide, c’est quand je m’enthousiasme encore à dire à autrui, c’est cet objet de dire que je crois légitime – mieux ! c’est cette vérité traditionnelle de droit divin qui s’autorise à se dire aux hommes simplement parce qu’elle « est » ! Mais quelle différence cela fait-il si je dis aux autres mon opinion, mon dire-être – avec le même empressement ? [3]
Question d’autant plus brûlante si tout croire, [4] bien plus et bien plus naturellement signifie être au monde et s’empresse tout autant que n’importe quel savoir vers l’expression ! Là n’est donc pas la différence, si différence il y a.
Il n’y a pas de différence ontologique entre croire et savoir (opinion et vérité)… s’ils ont le même dire !
Un même type de dire (aux autres) traduit une même façon d’être au monde. Mais en l’occurrence, le verbe savoir, censé dès son origine vouloir tout savoir, trahit, en comparaison du croire, une volonté spécifique d’ignorer, d’éluder la question du dire au profit de la puissance qu’il – lui, le savoir – accorde à celui qui, précisément, sait. D’instinct, la volonté humaine de savoir a su s’arrêter devant ce qui pourrait la remettre trop radicalement en question. Dans son ignorance même, dans son innocence, l’opinion (doxa ontologique) est encore au monde ; à l’inverse, rien n’est moins dire-être au monde que le verbe savoir, tout entier ou presque tourné vers l’ambitieux Inter-dire : dans ses conditions comme dans ses prétentions, le verbe savoir est mauvaise foi ontologique.
Seul un constat général relatif au dire-être peut nous faire prendre le mieux conscience de notre présence au monde et du type de relation qui lui correspond : après l’Etre,* participer enfin consciemment du dire, [5] et peut-être même inventer une sagesse du dire digne enfin de la conscience de soi.
Que la présence de toute chose et de tout être, et nous ici, et nous-même parmi ces êtres et ces choses, loin même de tout désir de « communion », l’emporte sur notre cognisciste désir de nous poster en face de tout et de conquérir et de délivrer partout du sens – voilà qui devrait nous inspirer aussitôt une relation écologique à tout être au monde et nous sortir un peu de notre comportement séculaire lié au paradigme cognisciste. Autre dire au monde = autre relation avec tout être et toute chose : cohabiter sans plus d’Etat d’esprit, mais dans un même espace présent.
L’aventure de « la pensée » n’est plus ce qu’elle était ; elle ne peut plus si aisément faire dire par tous les êtres qu’elle est au-dessus d’eux, ni qu’elle seule dit « ce qui est ».
Qu’avons-nous de plus réel à nous dire ? La réponse à cette question, si elle devient première, induit à elle seule peut-être une autre façon d’être au monde possible (en l’occurrence la seule, à mon avis, qui soit éthique), car loin de faire parler pour nous tout être et le monde (ingénuité cognisciste à chercher partout exclusivement le sens de toute chose), elle nous fait parler à notre tour aux autres êtres et aux choses du monde. « Connais-toi toi-même » ? - Comprends ce qu’est être au monde et connais ton dire-être ! Préalable* à une nouvelle relation.
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[1] Par exemple que je dois être Roi puisque je suis de descendance divine, ou que ma parole est juste parce qu’elle fait autorité, etc.
[2] … et violente ! en tant que fin en-soi destinée au monde humain, elle justifie ainsi les outils d’éducation, tous les moyens d’enseigner.
[3] Après tout, chacun de nous est bien plus sûrement !
[4] Doxa, opinion – mais aussi savoir, en définitive.
[5] Du dire-être, en l’occurrence. Participer du verbe dire universel, synonyme de notre présence commune dans cet espace écologique commun ; en aucun cas cela signifie participer à un Etre quelconque, sauf à retomber dans le sectarisme humain.
07:25 Publié dans Après l'Etre, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : vérité candide, généalogie de la vérité


