26.10.2007

"Ainsi parlait Nietzsche"

Seul le même reconnaît le même

[J'avais promis ce texte à Simone, alors voici. (Mais pardon de ne pas l'avoir retravaillé)]

 

Etat d’esprit et état d’âme.

Chacun sait que Nietzsche écrivit « Ainsi parlait Zarathoustra ».

Le titre de ce livre donne d’emblée à penser qu’il s’agit d’un ouvrage historique traitant en l’occurrence des « dits » du personnage Zarathoustra.
Il n’en est rien : le Zoroastre historique (nommé aussi Zarathoustra) n’a rien à voir avec le Zarathoustra dont Nietzsche retrace la pensée et, un tant soit peu, le mode de vie, si ce n’est peut-être qu’à l’image du réformateur religieux que fut Zoroastre, lui aussi, Nietzsche, se voulut un réformateur religieux.

Pourquoi donc ce réformateur religieux plutôt qu’un autre ?

J’ai proposé ailleurs l’hypothèse suivant laquelle le mot même, Zarathoustra, illustrerait le renversement total des valeurs auquel Nietzsche s’atèle : Zarathoustra, de Z à A…

C’est amusant, judicieux, mais un peu léger.

 

On se souvient plutôt de l’hostilité de Nietzsche envers l’historiographie en général. Nietzsche était philologue avant d’être ce penseur résolument hors Histoire (mais non pas hors de son temps). On peut donc également suggérer que le titre de son ouvrage fut simplement un pied-de-nez à l’historiographie, justement.

C’eut été là une coquette rancune, là encore un peu légère.

 

Il est une autre hypothèse que je voudrais soumettre :   « Seul le même reconnaît le même ». Voilà un antique adage[1] qui a tout d’abord servi, il me semble, à étayer le postulat d’une « parenté native »* entre l’être (des choses, le réel, leur cognoscibilité) et la pensée (humaine sinon divine, l’esprit). Mais cet adage est-il jamais invoqué aujourd’hui encore pour qualifier la parenté    entre deux hommes ?

Tâchant par exemple de comprendre Parménide et de retrouver ou de découvrir chez lui, peut-être, ma propre pensée, j’ai lu quelques ouvrages traitant objectivement de son intelligence du monde. On voit ici d’emblée la différence entre ces auteurs et moi : eux, tous philologues méritants, s’enquièrent de révéler la pensée de Parménide, remuent des centaines d’ouvrages passés et présents, regroupent, recoupent, analysent et finalement tentent une synthèse de leur découverte. La part de subjectivité qui demeure de leurs travaux est à leurs yeux mêmes préjudiciable. « Parménide » est pour chacun d’eux cette seule vérité historique d’une pensée philosophique qu’il convient de « retracer ».

 

Mais retracer n’est pas être sur les traces !

 

[Voir les premiers mots de Heidegger à son « Nietzsche »]

 

Quel intérêt pour nous, lecteurs amateurs et profanes mais en quête de vie, de savoir ce que Parménide a pensé ? Quel intérêt trouve-t-on, en comparaison, dans la pensée d’un philosophe actuel ? Quelle différence de traitement faisons-nous subir à l’un et l’autre de ces deux types de philosophes eu égard leurs époques respectives ? Bref, quelle différence de comportement nous inspirent-ils ?

De façon générale, les hommes du passé, on s’enquiert de retracer leur vie, leurs écrits, leur pensée, leur influence. Aussitôt morts, il se trouve en effet une foule de volontaires pour nous les expliquer…  

 

Est-ce donc la seule façon, pour nous, d’être sur leurs traces ?


Les hommes du présent, en revanche, on s’enquiert généralement de les suivre, de les imiter, de les critiquer, de les réfuter, de les dépasser, de les discuter.

 

Mais est-ce bien d’une pareille conjecture (d’époque et de spécialistes) que nos dires et nos pensées à nous, lecteurs présents, doivent dépendre ?

 

Quelque exagérée que puisse être cette affirmation, il n’empêche que nous n’aurions pas le même comportement envers Parménide s’il vivait aujourd’hui parmi nous. Qui se demande en effet aujourd’hui ce qu’il écrirait alors ?

Ce que diraient aujourd’hui Zarathoustra ou Parménide ne nous serait-il pas plus profitable, peut-être ? Or n’est-il pas là le sens du titre de l’ouvrage de Nietzsche « Ainsi parlait Zarathoustra » ? Ne signifie-t-il pas, peut-être :

 

« Ainsi parlait-il, ainsi moi je vous parle … », c’est-à-dire dans son prolongement ou son style, bref dans un même éternel (et donc à nouveau présent) état d’âme ?

 

A bien des égards l’intérêt historique d’une pensée nuit à notre pensée même, à notre parole présente. Les chercheurs laissent entendre par leurs travaux qu’ils assurent consciencieusement leur propre fonction auprès des autres hommes, (nous leur en sommes reconnaissants) mais aussi implicitement, hélas, que la vérité historique et objective à laquelle eux, les meilleurs spécialistes, s’adonnent, prime donc sur un quelconque engouement pour un « même » qui perpétuerait le « genre » d’une pensée ou d’un état d’âme plus ou moins intemporel, peut-être. L’arrêt sur « pensée », la cristallisation, l’intégration d’une pensée personnelle en mouvement dans une réalité historique qui toutes les « arrête », les répertorie, les classe et les collectionne, leur semblent plus sûrs, moins risqués que « l’aventure » d’une ressemblance... Il est vrai que nous, lecteurs, sommes tous censés vouloir seulement apprendre…  [2] 

 

Les plus intelligents parmi nous donneraient-ils donc le mauvais exemple ? [3]

 

Aubenque, Conche, Colli, Reinhardt, Couloubaritsis, etc., ont fait un choix ! Plus d’un parmi ces spécialistes de Parménide étaient capables de le réécrire personnellement, fut-ce sans même le nommer, fut-ce au travers d’un roman ! Pourquoi ne l’ont-ils pas faits ? Réponse : parce qu’ils auraient ainsi compromis la Raison, la vérité historique, mais aussi et surtout, il faut bien le dire  leur carrière professionnelle[4]

 

Nietzsche écrivant « La Naissance de la Tragédie » eut le courage d’interrompre sa propre carrière professionnelle, et mit au jour dans son « Zarathoustra » sa parole présente ! [5]

 

Le divorce fut alors consommé entre l’Etat d’esprit (…) et son état d’âme : le même reconnaît le même, mais prend aussi conscience de l’intervalle cognisciste (légion de spécialistes en service à l’Histoire) qui l’en sépare et veille sans cesse à dissuader tout homme d’être au service d’une pensée « non ordonnée ».

 

Plutôt un petit intemporel Parménide qu’un grand connaisseur bien de son temps !

 

L’autre comportement en matière de dire

Le Zarathoustra de Nietzsche est précisément pour nous l’exemple d’une alternative à notre comportement habituel (sic) en matière de dire : dire-être plutôt que se mettre au service de l’Inter-dire. Dire (dire-être) au monde et aux hommes ce qu’on pense, ce qu’on est   avec ou sans trop de volonté de puissance   plutôt que de travailler pour l’Inter-dire, enseigner aux autres son propre cursus (!) et l’Histoire, le grand contenant, simplement parce qu’on est intelligent 

Pour autant, les deux « confessions » ne sont pas antagonistes ; elles se complètent et se chevauchent. L’important pour ceux qui veulent entreprendre, c’est d’être conscients qu’il existe deux sortes de « fidèles », ceux qui pratiquent en l’Eglise (de notre Culture), et ceux qui créent    à l’air libre.

Ainsi retrouvons-nous ici Nietzsche et son ouvrage sous un nouveau jour : le titre est certes un pied-de-nez à l’historiographie ; il est surtout un pied-de-nez à la vérité historique, à l’intérêt de et pour la vérité historique, à la supériorité entendue de celle-ci sur un véritable et « continuel renouveau » (continuelle réactualisation) de la pensée humaine qui vient la contredire et se fondre sur une parenté    inter-humaine : « le même reconnaît le même » signifie ici qu’un homme s’intéressant par exemple à Nietzsche ou à Parménide et se trouvant quelque affinité avec lui, va reconduire son état d’âme plutôt que de s’acharner à délivrer aux autres le « vrai » personnage (quand ça n’est pas à le récupérer !), le discuter... [6]

Par mes billets précédents inspirés de Parménide, il ne s’agissait pas pour moi de faire valoir une supériorité ou un intérêt supérieur quelconque du vivant que je suis sur le mort qu’est Parménide (est-il besoin de le dire !), mais de lui répondre par-delà les siècles dans une continuité d’état d’âme (peut-être !!) qui n’est pas celle des historiens mais est parallèle à leur Histoire.

La différence de comportement révèle là encore notre Etat d’esprit officiel : du point de vue de l’état d’âme intemporel (tout aussi séculaire), l’erreur cognisciste perpétrée par l’enseignement est de faire croire à tout homme (qui est ainsi un élève…) qu’en effet la vérité objective d’une pensée importe plus que le perpétuel renouvellement d’un même état d’âme, que son incessante réactualisation, que le constant retour de différents types d’hommes et de pensées...

Peut-être y aurait-il eu d’autres Parménide au cours du temps si tant d’hommes attirés par sa pensée n’avaient aussitôt cherché qu’à nous le faire comprendre ?

 

Chez les uns il nous faut saluer le travail, mais chez les autres seuls    le courage.

<>



[1] Cf. Summetria d’Empédocle, par exemple. 

[2] Et il n’est point étonnant de voir qualifier de « philosophes » des hommes ayant fuit la Philosophie et toute Histoire… Mais il est un titre d’ouvrage (je ne l’ai pas lu) qui semble faire quelque sourire bienveillant à tous les Hérodotes volontaires, sortis des rangs de la cohorte des apprenants et des enseignants : « Comment on écrit l’histoire » (Paul Veyne).

[3] Je songe ici également aux impudents musiciens ou chefs d’orchestres déclarant régulièrement que tout a déjà été inventé en matière de musique.

[4] En cela subsistera  toujours un malentendu entre eux, savants interprètes, et nous, lecteurs en quête : nous lisons leurs philo-sophes, mais eux-mêmes ne semblent ne faire aucun usage personnel des sagesses dont ils nous parlent. Toujours écrire, toujours en quête d’un nouvel auteur à raconter, toujours enseigner… Et nous, ingénument et symétriquement : toujours en quête d’une nouvelle lecture, d’un nouvel auteur à découvrir, jamais prendre tel ou tel bus en marche et un jour descendre !…. Ah, pernicieuse pérennité de la lecture et de l’écriture… !

[5] Eternel retour du même ?...

[6] Dans le même esprit, on peut comprendre un homme préférant Hérodote à Thucydide, l’enquête personnelle au fonctionnaire chargé de mission par l’Histoire.

10.09.2007

Avant, il y avait penser et quelque Chose

Genèses conjointes de « la pensée » et de la conscience de « soi ».

 

Naturalisation de la connaissance et tout être au monde défini comme être-relation*   en une phrase : « La connaissance n’est qu’un mode de la pensée : un homme qui connaît le lever du soleil n’est qu’un étant qui explicite pour soi, sur le mode conscient, la relation au soleil » [Conche, Parménide, p. 256]

 

Penser est à la fois un mode de dire-être au monde et un des Existants* du savoir-croire* humain : on croit qu’on « pense », on croit en « la pensée » (dans laquelle on pense). Un homme croit qu’il pense, il croit à la pensée, il croit à / en cet Existant spirituel tout comme un autre organisme   et encore lui-même à d’autres moments    croit ici en un quelconque Existant matériel (objet), là à un Existant purement sensoriel (douleur, plaisir).

 

[Je veux éviter ici, pour dire l’être au monde, de poser deux sortes de croire, donc deux sortes d’Existants (pour moi qui dit), dont l’un serait « esprit ». Je ne sais pourquoi « fonctionne » le verbe être, ni même s’il convient d’en parler en termes de fonctionnement. Je « sais » seulement que les verbes savoir-croire (in-su*), croire, et faire-croire,* auxquels le dire humain également appartient, sont la manifestation de toute présence individuelle.]

 

Le penser humain (verbe) mis en un langage, et ce langage confronté à la réalité   voilà ce qui a donné lieu à « la pensée » (Nom) :

 

D’abord un média, puis une divinité [1]

 

Mais croire par le penser ne fait pas que « croire » soit esprit ! A moins de tout spiritualiser, d’« animer » a priori toute matière (hyzoloïsme).[2] Une plante ne pense pas, elle croit.[3] La différence qui fait l’homme, c’est que seule une conscience qui a pour objet le soi en tant que tel circonscrit (ou s’invente) véritablement la pensée : « soi » comme objet de penser est contemporain de « la pensée » comme objet de penser.[4] C’est pourquoi aussitôt qu’un homme croit en « la pensée » tout devient esprit. Idéalisme.[5] 

 

a) « La pensée », c’est l’espace de   et accordée enfin à   la conscience humaine, fruit d’un développement conjoint du croire naturel in-su et du langage humain. « La pensée » est issue de ce verbe croire qui s’est fait un jour en partie Nom,[6] grâce au langage, et s’est alors mis à « représenter » l’espace de tous les croires de toutes sortes :

 

« L’esprit accueille tous les êtres »

 

Le langage humain s’est ainsi développé en un espace d’énoncé de la réalité au point que les hommes y ont cru, et qu’ils croient aujourd’hui encore et toujours en cet Existant supranaturel (LA pensée, LA connaissance), un espace qui relie les choses (via leur cognoscibilité) à leur penser d’homme et constitue, pour leur plus grand honneur sinon bonheur sur terre, la parenté native.* 

 

Parenté native : le langage humain reflète…

 

b) Alors donc, qu’est-ce qui fait cependant qu’un corps croit puisqu’il n’a pas la pensée ni le soi pour Existant ? Le « but » semble d’être présent, bien sûr, et, le cas échéant (chez les êtres vivants) de croître. Mais comment cela se passe-t-il ? Phénomène physique au sens large ? Une opposition, là encore, dans la tradition des grands systèmes présocratiques de pensée ? Pesanteur et croissance peut-être, pour ramener aux plus « physiques » des phénomènes contraires ?

Il aura certainement fallu un très long cheminement du croire humain et un processus complexe du savoir-croire* humain pour que les hommes en arrivent à penser puis à savoir   en plus de croire ! Rôle éminent de l’Inter-dire, sans aucun doute !

 

L’histoire du verbe penser qui aboutit au je (conscience de soi) et à l’espace nommé « la pensée », c’est l’histoire de ce croire naturel humain jusque-là in-su qui s’est lui-même un jour vu, qui s’est lui-même un jour cru. Aussi, un homme conscient de lui-même (soi) ne peut que savoir qu’il croit ;[7]  jusque-là il pense sûrement, mais il ignore l’esprit qui accueille et le langage qui donne en retour… :

 

C’est cela penser (soi), un regard du croire (que l’on est) sur lui-même, un regard qui inaugure à la fois la conscience de cela qui croit  –  moi   et du « récepteur » de ce croire en train de savoir qu’il croit : je. [8]

 

c) Mais le savoir en question n’est en réalité qu’un croire de plus, ou plutôt « la pensée » ou encore « je » n’est qu’un Existant de plus sur le tableau de chasse du savoir-croire humain, en l’occurrence du verbe penser. De ce point de vue, savoir signifie croire au croire. Or croire au croire, selon notre langage même, c’est déjà se montrer un « être spirituel », c’est déjà faire montre de foi… 

 

Penser, serait-ce mettre un pied dans Dieu ?

 

Penser serait-il donc ce croire in-su qui, se découvrant un jour en partie lui-même, s’est aussitôt converti en foi en lui-même et en toutes choses ? OUI ! –  au point de vouloir les connaître toutes... ! 

 

Penser c’est s’inscrire d’emblée dans la Parenté native, c’est déjà croire qu’on va un jour savoir.

 

____

 

Un homme croit qu’il pense à des choses spirituelles qui ont pignon sur terre (c’est peut-être ça penser), mais en même temps, son corps, cette autre partie de lui-même, pense-t-il, continue de croire à son in-su :[9] aucun homme ne pourra en effet jamais penser de tout son être, de tout son corps ! Son corps croit, il a des représentations (le cerveau est avant tout là pour l’organisme !), et suivant comment celles-ci se distribuent au sein de l’échangeur qu’est le cerveau, elles se manifestent alors à lui (qui pense) comme sensations, comme sentiments   ou comme pensées.

 

Entre l’esprit et les corps, moi-je ne peux que bénir la divinité du langage…

 

à suivre…



 

* =  Supra

 

[1] Le verbe penser, un média, a donné lieu à « la pensée », divinité aux multiples avatars. 

[2] Et j’ai déjà objecté au reproche afférent de psychologisme (supra).

[3] Elle est persuadée comme dirait Carlo Michelstaedter in « La persuasion et la rhétorique ». .

[4] [Berkeley a sous-estimé, je crois, le fait par exemple que deux objets de pensée associés tels que « soi » et « responsabilité » aient pu donner effectivement un individu responsable. C’est bien le « soi » qui se donne « la pensée » pour objet de penser. (A suivre)].

[5] D’où le titre donné à cette note : avant il (n’)y avait (que) penser et quelque Chose  =  aucun être ne se souciait de « soi », de « la pensée » et de tout ce qui en découle ; il ne se faisait d’autre représentation « objective » que des objets de son désir.  Au commencement n’était que le verbe   au pied de la lettre   et l’objet désiré qu’il exprime. L’homme est le seul être vivant à s’être fait Nom (et c’est pour lui une condition sine qua non pour vivre en société).

[6] C’est-à-dire « la pensée » ; la partie restante définissant le verbe penser.

[7] Alors qu’un homme conscient de savoir s’enveloppe de la volonté d’ignorer propre aux conditions du savoir : l’objectivité visée commande l’impersonnalité.

[8] Je laisse ici de côté, sans pour autant vouloir minimiser son importance, le rôle des évènements objectifs sur le développement du langage humain et donc de la conscience des hommes. L’important dans la généalogie retracée, c’est que je arrive en seconde instance (après moi), en tant que miroir réflexif qui ne va alors cesser de refléter et de croître au point de faire bientôt… sécession.* Alors seulement il passe en première instance, avec toutes les conséquences que cela comporte… Que je se croit premier en matière de pensée par exemple (« je pense donc je suis »), dénote pourtant vis-à-vis du croire-moi premier une mauvaise foi (une ignorance voulue) effrontée ! Cf. « Moi, je me », billet suivant.

[9] [Ce pourrait être là le « mélange » dont parle  Parménide.]

27.08.2007

Violences candides [2]

2) Immorale vérité

 

« Que se mêlent-ils de vérité ! Leur plus grande serait encore d’Inter-dire » !

 

Grincer des dents avant de dire.

Nous baignons tous dans le concept de vérité. Je veux dire : nous croyons tous que la vérité existe. Nous nous référons sans cesse à elle. Mais ne pouvons-nous « faire sans » ?

L’exercice que je relate ci-dessous n’est pas nécessairement purement « de style » (en l’occurrence sophiste), il vise plus profondément le moment et les conditions de la vérité en tant que telle, son apparition et sa fonction dans l’histoire du savoir-croire* humain, plus exactement au sein des relations humaines.

L’hypothèse proposée ici à l’examen est que « vérité » est l’estampille acollée à tel ou tel objet de communication[1] en vue d’assurer sa circulation parmi les hommes et son acceptation par tous : autorité, valeur sûre, nécessité incontournable, bien convoité, etc. sont les caractères reconnus de l’objet de dire estampillé « vérité ». [2]

 

La vérité est bel objet de dire.

 

Une objection vient aussitôt à l’esprit : mais un fait universel d’expérience personnelle ne constitue-t-il pas une « vérité » en dehors et même antérieurement à  toute communication ? Précisément, c’est là l’occasion de marquer une différence : ce que tous les hommes croient universellement (par exemple que tout ce qui vit meurt nécessairement un jour) n’est une « vérité » qu’en tant que tous les hommes, c’est-à-dire le croire de tous, le confirment. Sans cela, chacun seulement le croit. La confirmation unanime fait que chacun ne croit plus seulement cela, mais se met alors à le savoir avec et comme les autres. Elle montre en tout cas que l’idée même de vérité en-soi lui est antérieure, tel un préjugé non point associé au croire   qui se contente toujours de faire exister*  mais à une volonté de savoir qui serait née en son sein, puis propagée parmi les hommes au point de faire apparaître bientôt en chacun d’eux ce moi,* cette conscience de soi susceptible d’être son sujet : je – de je sais. [3]

Attendu qu’avant l’avènement de la vérité parmi les hommes, ceux-ci simplement « croyaient » et usaient simplement de leur force naturelle, à cette estampille « vérité » accordée à l’objet de dire correspond symétriquement une estampille accordée au croire de l’homme qui accepte comme telle la vérité : il sait.

 

Je sais VEUT dire c’est la vérité   et  inversement. [4]

 

Dans l’évolution des relations humaines telle qu’on peut l’imaginer allant du simple et candide croire (d’abord associé à la force brute puis à la « raison » du plus fort) au savoir conscient de lui-même (associé au pouvoir du discours qui dit la vérité), cette symétrie de la vérité (objet, objective) et du verbe savoir (sujet, subjectif) dénote à quel point la découverte, sinon l’invention de la vérité fut associée à la découverte d’un pouvoir exécutif du dire. Pouvoir sinon associé au verbe savoir établi, du moins au dialogue érigé en rhétorique opérationnelle en vue d’y accéder. Vu sous cet angle d’une genèse conjointe de la vérité, du verbe savoir et de la force de dire (vaincre, éduquer), la vérité n’indique plus pour nous la conformité d’un objet ou d’un dire à quelque réalité transcendante ou autre extérieure à l’Inter-dire   même si cela reste toujours invoqué [5]   mais l’estampille accordée à certains objets de commerce du dire au sein d’un Etat d’esprit. *

 

C’est l’Etat d’esprit qui est transcendant au sujet pensant (qui lui doit tout) et aux recherches qu’il entreprend, non point quelque vérité en-soi à la juste verticale de son âme.

 

Ce ne serait donc pas la perspective de la vérité qui aurait inspiré aux hommes la recherche et l’appropriation du discours conforme, mais la perspective d’un pouvoir du et par le langage qui leur aurait inspiré la « découverte » de la vérité. Au « droit » du plus fort ou du plus malin (la force physique) succéda le droit octroyé à un homme ou groupe d’hommes par son statut politique (généalogique ou autre), auquel succéda à son tour celui fondé sur la vérité collective (… du moins passant pour telle).

 

La découverte de la vérité a permis aux hommes de déplacer le champ d’exercice de leur volonté de puissance : de la force physique au seul statut personnel, et du statut personnel au dialogue (discours politique) pour la vérité. [6]

 

[Avant la Raison, le droit du plus fort n’était pas encore mis entre guillemets. Il était admis par tous, y compris   et pour cause !   par ceux qui voulaient prendre sa place.

De même avec le statut personnel (princier), le droit était présent, fut-il imposé à tous.

Avec le dialogue en vue de la vérité, le « droit » du prince est à son tour mis entre guillemets. La vérité du dialogue légitima ainsi la supériorité du discours sur toutes les autres formes de puissances et tous les autres droits jusqu’alors invoqués. (Même si la pérennité du dialogue n’est bientôt plus assurée qu’en dehors des domaines où des statuts se sont à nouveau mis en place[7])].

 

« Je sais » signifie « je suis converti » à un type de dire, j’y crois, et même j’ai foi en lui. Et « c’est la vérité » signe le type de relation que j’entretiens avec les autres hommes par le dire. Dans un monde où la vérité se dispute sous un culte général rendu à l’Etat d’esprit,*  toute critique de fond ne peut apparaître que comme fiction  

 

La vérité est née d’un pouvoir révélé du dire, son verbe afférent est le verbe savoir. Qu’est-ce que la vérité que l’on se contenterait de croire ? Sûrement une vérité première, autrement dite…  mythologie. [8]

 

Telle ici sans doute, « toute personnelle ».

 

 

Immorale vérité.

Imaginez donc un monde de relations humaines dans lequel la vérité et le mensonge n’existeraient pas, où il n’aurait jamais été question entre nous que de croire, ensemble ou individuellement, et de (tenter de) nous faire croire incessamment les uns les autres, sans qu’aucun jugement moral jamais n’intervienne de la part de qui que ce soit (indignation face au « mensonge » ou la « tromperie », en l’occurrence), sans que personne n’y trouve à redire ! « On prend ou bien on ne prend pas ce que l’autre nous offre », dirait alors simplement chacun, « Pas d’alternative, c’est chacun selon sa puissance, chacun au fond selon son mérite, et c’est très bien ainsi ! ». Tout drôle ou injuste que puisse nous paraître pareil « état d’esprit », nous verrions clairement en comparaison ce que signifie notre Etat d’esprit :

 

La vérité est morale.

 

Que viendrait faire dans une communauté humaine purement économique où régnerait un tel état d’esprit, l’apparition de la vérité (et du mensonge) comme institution morale ? Qu’apporterait-elle de plus ou de nouveau dans un tel monde ? Comment réagiraient les plus avisés des hommes vivant en son sein ? Par l’indignation ! Oui, ils s’indigneraient comme se sont indignés de tous temps les nobles des prétentions du bas peuple. « Que se mêlent-ils de vérité ! Au mieux, ils feront de leur Inter-dire un Etat impersonnel veillant à ce que nul ne dépasse son voisin ! » [9]

Pourquoi l’indignation ? Parce que l’apparition de la vérité apparaîtrait nécessairement immorale dans un monde où chacun trouve normal (et donc moral implicitement, sans avoir besoin de se le dire) de tromper et de vaincre l’autre quand il le peut. Ce monde a existé, n’en doutons pas ! Peut-être même est-ce encore le nôtre, dans les institutions internationales notamment, malgré les apparences…   Et nombreux sont encore les hommes qui jouent aujourd’hui le jeu, pour qui toute relation humaine est un jeu où l’on gagne ou où l’on perd. [10]

 

La vérité « en-soi » est venue changer les règles

 

Aux yeux des plus « forts » jusqu’alors, l’apparition du Droit nouveau afférent à la Vérité et sa victoire sur leur droit à eux (noblesse, statut, richesse, force, arbitraire, etc.) n’a pu leur paraître que comme une surenchère économique au sein de l’Inter-dire humain. « A-t-on d’autre choix que de penser, sinon, que la vérité est tombée du Ciel ? » se demandent-ils. « De quoi ’la vérité’ se mêle-t-elle ! Qu’est-ce qu’elle y connaît en relations humaines !? » De fait, justement la vérité s’en réclame, du Ciel… « La force, elle en tout cas, est bien terrestre et se manifeste partout dans la nature ! » Et nos nobles de conclure ingénument : « La vérité n’est qu’un moyen plus habile que les autres de vaincre  pure perfide rhétorique ! ». Et le nouveau pouvoir confié au peuple-qui-discute s’écrie à son tour : « N’écoutez plus ceux qui fondent leur supériorité et leurs privilèges sur un quelconque « droit », écoutez plutôt la voix de la vérité qui se discute ! ». L’ère de la « communication » commence…  

La vérité en-soi fut-elle une collusion des plus faibles pour renverser un Pouvoir trop exclusif ? Une victoire de l’esprit sur le puissant corps individuel ?

 

Alors l’esprit est aujourd’hui notre seconde nature !

 

Les hommes ont longtemps grogné avant de se faire autrement signe. Puis ont longtemps fait signe avant de se dire la vérité. L’injonction morale faite à chacun de sacraliser, de croire et de sacrifier à la vérité n’a pu être disséminée que par des hommes et un Pouvoir politique soucieux de soumettre le croire et le dire de chacun, et de les contrôler dans leur exercice. Toute volonté politique, en effet, veut :

 

Unifier sous un seul principe.

 

La légitimité du pouvoir politique moderne fut ainsi fondée sur la convergence mimétique de tous les dires : non point tous les hommes sont d’un même avis, non, mais tous ont désormais un même type de dire. [11]

 

 

Le vrai-semblable y suffit

Un sophiste grec, capable en bon avocat de défendre pareillement une cause et sa cause contraire, nous apparaîtrait aujourd’hui nécessairement immoral. Seul le but lui importe (faire-croire) et tous les moyens d’y arriver sont bons pourvu qu’ils paraissent crédibles. Le sophiste n’a pas « la vérité en-soi » pour guide.

 

Le vrai-semblable suffit au motif pour le vrai !

 

 Le vrai-semblable suffit surtout à la convoitise de la vérité… qu’on veut pouvoir administrer aux autres ! Mais au moins, avec le sophiste, chacun a encore quelque possibilité de se soustraire à ce qui n’est pas encore un principe totalitaire a priori, sous-tendu par la vérité « en-soi » : avec lui on en reste en effet au discours, à la vérité qui se dispute – OU PAS, preuve qu’on est en deçà d’un Etat d’esprit aujourd’hui ancré en chacun, où c’est « la vérité même » qui imprime en nous son désir pour elle… [12]

Dans un monde (toujours naturel) où tout être est relation,[13] le « vrai » n’a de sens que comme vrai-semblable. C’est par cette semblance que l’un attire l’autre vers l’objet qui lui est présenté. Et puis c’est tout !

Dans un monde régi par l’Etat d’esprit, en revanche, où c’est « la vérité même » (en-soi, en Personne ou en Institution) qui seule nous attire, nous éclaire, nous inspire et nous guide, toute critique, tout procès d’intention à l’égard d’un tel désir de vérité ne peut être (ou apparaître ?) que crime de lèse-majesté ; au mieux une fiction.  

___

Voilà, c’est dit ; selon toi, lecteur, c’est maintenant vraisemblable ou invraisemblable. Si ça te paraît vrai-semblable, tu auras sans doute du mal à te décider pour la vérité. Mais si quand même cela t’inspire quelque réflexion écrite que nous puissions lire, cela signifiera que tu te mets à ton tour au vraisemblable pour d’autres   et que cela te  suffit. 

 

C’est peut-être cela, dire-être.

 

 



[1] Quels qu’en soient les motifs, les mobiles, les modalités.
[2] Je ne prétends pas réduire l’usage et les vertus de la vérité à sa seule fonction « sociologique ».
[3] Mon hypothèse est la suivante : un être vivant ne peut dire même « je crois » qu’après qu’il a pu dire « je sais » : la conscience de soi ne lui est pas venue de lui-même ; la pensée (Nom), la vérité, le verbe savoir (et sa volonté afférente), la conscience de soi et par suite un certain vouloir dire aux autres (…) sont les différents éléments d’un Etat d’esprit spécifiquement humain inculqué à chacun dès son plus jeune âge. (Cf. « Moi, je me », billet suivant).
[4] Tout comme je crois signifie : je suis et ça existe (supra).
[5] Car il importe que les convaincus aient conscience d’être vaincus par la vérité même, impersonnelle, commune, collective, et non plus par tel ou tel homme tâchant de tromper les autres, peut-être. La pratique de la vérité ne constitue pas autrement une preuve de la vérité en-soi.
[6] L’avènement du dialogue annoncé comme « vertu » ne serait donc en réalité que la création d’un nouvel espace d’affrontement des intérêts de pouvoir dans cet espace nouveau admis implicitement et entériné par les interlocuteurs mêmes aussitôt qu’ils parlent : la vérité.
A mon avis, nous vivons plus une époque de statuts que de dialogues : il n’y a qu’à voir l’empressement de chacun des hommes de savoir à énumérer ses titres de gloire et / ou de fonction avant même de commencer à dire. Il sert une Cause et la sienne : sa carrière, sa réputation… (Cf. « Ainsi parlait autrement Nietzsche », billet prochain).  
[7] Par exemple en philosophie : votre CV vous ouvre les portes de la publication et vous délivre le pouvoir d’enseigner, mais aucun pouvoir politique   réservé à d’autres…
[8] [Mais alors je rejoins là l’idée attribuée à Parménide d’une vérité à l’origine, distincte du monde tel que les hommes le vivent, et dans lequel la vérité est tout autre, toute seulement de devenir (opposé à l’être parfait et originel) et d’Inter-dire.]
[9] « Au diable la Force ou le Trône ! Qui s’empare du lien, du liant humain est bien plus puissant ! »...  Les nobles d’âme d’aujourd’hui ne sont pas du côté qu’on croit !
[10] Sans même parler des disputes philosophiques où la vérité sert d’alibi ! Les hommes dans leur ensemble semblent partout les mêmes, toujours en relation avec quelque adversaire à renverser, et seulement différents par le pouvoir ou l’absence de pouvoir qu’ils peuvent exercer sur lui. Exemple parlant à tous : un employé critique son employeur, et inversement, mais agirait comme lui si les rôles étaient inversés. Ils appartiennent tous deux à un système qu’ils cautionnent par leur relation même. En ce sens, rendre le mal pour le mal montre qu’on est au fond le même. Dans ces conditions, celui qui « s’indigne » n’est alors qu’un mauvais joueur. 
[11] Savoir pour se faire valoir, dire aux autres la vérité (ce qu’ils doivent faire, penser et dire), contribuer à la pérennité de l’Etat d’esprit en dépit de tous les autres types de présence humaine, etc. 
[12] Socrate ou Platon, champions du dialogue, ont-ils jamais rencontré homme les envoyant paître ? Non, toujours seulement des hommes déjà convaincus des bienfaits du dialogue, déjà convertis à l’esprit en-soi, tous en quête du Bien en-soi etc.
[13] Etre présent est savoir-croire : dire-être, croire (faire exister), faire-croire (dire aux autres de multiples façons).

 

20.08.2007

Violences candides [1 sur 3]

1) Doxa candide [1]

Le jeu du croire et du faire-croire universel

 

Etre-figure et -relation

Si tout étant se manifeste à la fois dans cet espace qui nous est commun* et comme figure particulière d’un même verbe universel (être au monde),[2] sa particularité en tant qu’étant ne peut se traduire qu’à travers les Existants* pour lui, c’est-à-dire avec lesquels il est, fut-ce potentiellement, en relation  – y compris l’Existant qu’il est pour lui-même.

 

Tout étant est une figure de l’être au monde. Il dit-être à sa façon :

1/ Comme il se présente (morphologie, attitudes, aptitudes diverses) 

2/ Comme il est en relation (avec qui ou quoi)

 

Ses relations aux êtres et aux choses sont de deux types et définissent le sens général donné ici au verbe croire : oui ou non = il y a ou il n’y a pas relation (sans présumer de l’origine de la relation ni d’une conscience de soi chez l’étant). Quand il y a relation, croire c’est faire exister* :

a) Tel étant ne « réagit » pas à la présence de certains Existants (pour nous) ; pas de contact, pas de relation. Par exemple : la plante ne fait pas exister le soleil en tant que tel mais quelque chose qui correspond pour elle à la lumière et la chaleur pour nous. Une fourmi ne perçoit de moi que mes mouvements, sans doute aussi l’odeur de ma main qui s’approche, elle ne me voit pas en entier, en tant qu’entité séparable. Etc. 

b) Tel étant ne peut au contraire se soustraire à l’influence de tel autre, « forcé d’y croire ». Par exemple un corps brûle parce qu’il est combustible (= il croit au feu) ; une douleur se fait ressentir parce que l’organe est sensible (= il reçoit l’agression et fait à son tour signe), etc.

c) « au contraire », c’est lui qui fait croire tel ou tel autre étant. Exemple : un éducateur face à l’enfant.

d) Il ne parvient pas à « ébranler » l’autre malgré ses « efforts » : relation unilatérale. Par exemple : la nature n’a que faire d’un philosophe de la nature, ou encore une personne aime mais n’obtient rien en retour.

e) ?

 

 

Exemple de relation active : la summetria.

« L’adaptation l’un à l’autre de l’organe de perception et de l’objet perçu est la Summetria (chez Empédocle) ». M.Conche Parménide, p. 253

- Mais il est plus que douteux qu’un quelconque objet naturel « s’adapte » à notre perception. Pour autant, bien des êtres vivants ont « adopté » telle ou telle couleur, forme, odeur, mouvement, etc. COMME SI ils avaient EN VUE de tromper et / ou d’attirer certains autres êtres vivants par leurs organes de perception. Ainsi sollicitent-ils leur « aide » ou leur « participation » à ce qui semble être leur objectif final. (Cf. « Dialogues ontologiques »)

En cela l’être-relation* est patent et « intentionnel » ; il n’y a, en chaque être vivant, pas seulement le fait de se « presser » vers la présence au monde ; celle-ci s’accompagne en outre   le même mot est employé par Parménide : « la Peithô (force rhétorique) accompagne la vérité » [3]   de relations immédiates.

On peut donc penser que, de manière générale, tout être vivant au monde non seulement croit (Pistis) mais aussi cherche à faire croire (Peithô). Il « s’adapte » alors en effet aux organes de perception des êtres qui l’entourent et « l’intéressent ». Cela n’exclut pas que ce soit précisément ces autres êtres vivants, peut-être, qui en font « la demande »… [Cf. Dialogues ontologiques]

 

Mais alors Peithô (faire croire) est « consubstantielle » à la Pistis ontologique (croire)… ! [4]

 

Nous voici dans le monde ontologique naturel où tout est signe, où toute erreur d’interprétation peut être fatale, où ne règne aucune (autre) morale, où la vérité même n’émouvrait personne, sinon comme signe nouveau et forcément suspect…[5]

 

 

La règle du jeu

Pistis / croire

Peithô / faire croire

Tout corps croit, il est là, mais aussi, et pour cette raison même, il se montre à. Le corps homme (une partie de ce corps) pense et dit. Il dit à. Il croit et se montre : le verbe penser recouvre ici le penser du seul homme-moi*, mais nous ramène aussi à l’idée d’un faire-croire actif déjà présent en la « matière », au corps dont est constitué tout être vivant et grâce auquel un parmi ceux-ci, l’homme, pense.

Dire-être au monde par le faire-croire (= en faisant-croire), et pas seulement en croyant, cela semble tellement la loi de l’être au monde qu’on peut légitimement se demander si nous ne sommes pas tous sur terre, précisément, pour croire et faire-croire le plus possible, le temps de notre présence. Ainsi le langage articulé humain pourrait-il bien constituer ce moyen bien spécifique de faire-croire à l’usage des hommes  entre eux  

Mais alors « la vérité » qui alimente l’Inter-dire humain et circule en son sein pourrait bien être moins l’objet et l’objectif véritables d’une volonté historique prétendument initiale de savoir, que le meilleur moyen inventé jusqu’ici, parmi les hommes, pour se faire-croire les uns les autres…[6]

 

 

Savoir-croire candide

Je tente de comprendre les mots « croire » et « faire croire » comme reflétant la réalité ontologique de tous les êtres vivants, en dehors de tout jugement moral et de tout jugement d’intentionnalité liée au dire humain : après tout, « je sais » n’est qu’une plus-value accordée à un certain « je crois » universel qu’on aurait voulu apprêter pour lui donner un meilleur aspect parmi les hommes : 

 

« Je sais » ou « c’est la vérité » traduit une intentionnalité du dire même ! « Je crois », en revanche, n’est qu’une façon de se signer et de faire exister (ce qui est cru).

 

Qu’ai-je besoin en effet de savoir que 2 et 2 font 4 si ce n’est pour le faire savoir à mon tour à d’autres ? Pour mon usage personnel, il me suffit de croire que 2 et 2 font 4 et, le cas échéant, de m’en assurer à chaque occasion. Et ainsi de chacun de nous. Quand est-ce que je m’empresse de savoir ou de transformer mon croire existant en savoir ? Réponse :

 

Quand je veux dire aux autres, quand je ne veux pas seulement qu’ils voient que je dis, mais aussi et surtout quand je veux qu’ils sachent que je dis la vérité

 

Pas de doute possible : si croire c’est dire ce qu’on pense et qu’on existe, savoir c’est dire la vérité... [7]

Bien sûr, le verbe faire-croire naturel (de la « doxa candide ») procède également d’une « intention »,[8] mais celle-ci n’est pas, comme dans le cas du savoir, consciente, purement économique, et relative au seul Inter-dire humain ; elle relève pour une bonne part de la nature même de tout être au monde : il fait croire aussitôt qu’il dit-être. Et pour une bonne part, c’est donc à son propre in-su, manquant de recul, qu’il est ainsi. La vérité de l’être est de dire. Le dire-être naturel de chacun exerce sur les autres êtres un pouvoir naturel (une force) lié à sa présence : il fait croire tout autant qu’il croit. Il ne sait pas encore la vérité qui décuplera la valeur et le pouvoir de son dire   aux autres.  

 

___

 

Si donc la vérité, le verbe savoir, et le dire aux autres en vue de les éduquer [9] sont les trois aspects d’une seule et même réalité spirituelle et économique humaine, alors nous avons affaire là à un véritable Etat d’esprit, entité onto-politique au sein de laquelle les hommes démultiplient et surenchérissent à foison leur croire et toutes les légitimités possibles pour se faire-croire les uns les autres.  

Dans ces conditions, rien de nouveau sous le soleil : la Culture cognisciste (son croire et son dire) n’est qu’un prolongement plus raffiné et plus efficace de la violence candide propre à l’être naturel. L’espèce humaine n’est donc pas différente des autres espèces vivantes par sa volonté de savoir. En tant qu’unique animal cognisciste, le soi de la conscience des hommes [10] ne se distingue (qualitativement, en terme de présence) du croire basique et in-su des plantes ou des animaux qu’en tant que lui seul peut prendre un jour conscience de la violence qu’il exerce sur tout ce qui l’entoure et sur lui-même   fut-ce trop tard. Dans ce dernier cas, sa présence sur terre n’aura servi à rien, rien qu’un mauvais esprit 

Mais il est vrai que la nature ne pense pas…

 

 



* =  Voir Supra

[1] Doxa ontologique candide  = croire in-su (= inconscient de soi) et a-morale.

[2] C’est-à-dire SE manifeste au monde et non point à l’observateur que je suis.

[3] Selon la traduction de Marcel Conche.

[4] Pistis est ici le croire ontologique (ce que Michelstaedter nomme persuasion, être persuadé) et Peithô la rhétorique, l’art de persuader (autrui).

[5] Cf. « Immorale vérité »  (suite de ce billet).

[6] Autre versant, autre usage qui est fait de la vérité, celui tourné vers le monde naturel… : elle permet d’entériner le « monde-esprit » afin de le mieux connaître (savoir). Entre l’esprit religieux contempteur du corps et la volonté cognisciste, il y a affinité originelle, une même volonté de puissance spirituelle sur le monde. 

[7] Aller jusqu’à dire « Je suis la vérité », c’est faire passer son dire propre pour vérité même, sans la médiation habituelle, sans faire de celle-ci l’objet de celui-là.  De fait, c’est là personnifier (« je ») le dire même en tant que synonyme du verbe être. Etre signifie dire-être, telle se dit la vérité ontologique – indépendamment de tout contenu de discours. « Je suis la vérité » signifie : « Dire est la vérité de l’être » en personne...

[8] Le fameux « comme si » la nature pensait.*

[9] L’usage de la communication impose plutôt les mots « informer », « enseigner » ou « initier »…  

[10]  On pourrait nommer les hommes « les soi », à la fois en tant qu’ayant seuls le « soi » pour Existant, mais aussi, plus ironiquement, en tant qu’ils sont manifestement pourtant les seuls êtres au monde à ne toujours pas savoir ce qu’ils veulent.

13.08.2007

Présent (4/4)

4/ Dire présent, vérité différée…

 

Y dire parce qu’on Y est. 

 

 « C’est le même penser et la pensée qu’il y a. Car sans l’être dans lequel il est devenu parole, tu ne trouverais pas le penser » [Parménide. Marcel Conche, Fragment 8, vers 35 et 36]

Le penser a trouvé à se dire dans l’il y a ; si parole il y a, c’est donc bien parce qu’il y a des choses présentes auxquelles la parole se joint. « Il y a » est le lieu naturel de parole.

Mais tout dire, pourtant, toute parole n’y est pas forcément ![1] D’où la question : quand donc la parole est-elle réellement  ? Réponse : quand elle dit ce qu’il y a vraiment. Le raisonnement est circulaire, mais avec lui on a pour le moins deux critères : 

 

Une même appartenance et leur coïncidence…

 

Avec Parménide (revisité ?), on s’interdit toute parole utilisant le langage d’un autre monde, en l’occurrence celui emprunté à quelque dieu : on ne veut pas d’un langage qui nous autoriserait à parler de notre monde… sans y être !

Or, un langage emprunté jadis au dieu pour que nous puissions dire la vérité de notre monde autorise aujourd’hui encore notre dire, le plus scientifique même, à n’y être pas (au monde) : est-ce bien humainement honnête ?

 

Véridique est la parole entée sur la présence de tous dires et trouvant parmi eux sa place. L’il y a bien pensé, la parole peut s’y dire. [2]

 

Paroles d’Inter-dire, en revanche, (sans autre lieu que fantasque, imaginaire, cognisciste, de propagande…) sont toutes ces paroles entées sur un de ces espaces imaginés par la pensée humaine, coupant et coupée, extrayant et extraite, abstrayant et abstraite, divinisant et divinisée  

 

Dire la vérité de l’être par la véridicité de notre dire signifie que celui-ci se conforme à l’être, en l’espace de l’il y a. [3]

___

Voilà qui paraît bien étrange ! un dire soucieux de se conformer au réel avant de s’y présenter à son tour ! Cela nous change d’une vérité habituellement peu soucieuse du dire-être au monde de chacun (être vivant ou chose) ![4] Dire-être : je dis, je dépose des mots, mes mots. Non point dans le langage, non point tout à fait dans l’Inter-dire (bien que seuls des hommes le recueilleront), mais au monde, en tant que dire-être, signe (entre autres) de ma présence parmi d’autres présences.

 

Parce que j’y suis, j’y dis Et aussi longtemps que j’y dis, j’y suis. Tout notre savoir, même, n’est jamais que notre façon d’être là   ou de n’ y être pas