26.10.2007
"Ainsi parlait Nietzsche"
Seul le même reconnaît le même
[J'avais promis ce texte à Simone, alors voici. (Mais pardon de ne pas l'avoir retravaillé)]
Etat d’esprit et état d’âme.
Chacun sait que Nietzsche écrivit « Ainsi parlait Zarathoustra ».
Le titre de ce livre donne d’emblée à penser qu’il s’agit d’un ouvrage historique traitant en l’occurrence des « dits » du personnage Zarathoustra.
Il n’en est rien : le Zoroastre historique (nommé aussi Zarathoustra) n’a rien à voir avec le Zarathoustra dont Nietzsche retrace la pensée et, un tant soit peu, le mode de vie, si ce n’est peut-être qu’à l’image du réformateur religieux que fut Zoroastre, lui aussi, Nietzsche, se voulut un réformateur religieux.
Pourquoi donc ce réformateur religieux plutôt qu’un autre ?
J’ai proposé ailleurs l’hypothèse suivant laquelle le mot même, Zarathoustra, illustrerait le renversement total des valeurs auquel Nietzsche s’atèle : Zarathoustra, de Z à A…
C’est amusant, judicieux, mais un peu léger.
On se souvient plutôt de l’hostilité de Nietzsche envers l’historiographie en général. Nietzsche était philologue avant d’être ce penseur résolument hors Histoire (mais non pas hors de son temps). On peut donc également suggérer que le titre de son ouvrage fut simplement un pied-de-nez à l’historiographie, justement.
C’eut été là une coquette rancune, là encore un peu légère.
Il est une autre hypothèse que je voudrais soumettre : « Seul le même reconnaît le même ». Voilà un antique adage[1] qui a tout d’abord servi, il me semble, à étayer le postulat d’une « parenté native »* entre l’être (des choses, le réel, leur cognoscibilité) et la pensée (humaine sinon divine, l’esprit). Mais cet adage est-il jamais invoqué aujourd’hui encore pour qualifier la parenté – entre deux hommes ?
Tâchant par exemple de comprendre Parménide et de retrouver ou de découvrir chez lui, peut-être, ma propre pensée, j’ai lu quelques ouvrages traitant objectivement de son intelligence du monde. On voit ici d’emblée la différence entre ces auteurs et moi : eux, tous philologues méritants, s’enquièrent de révéler la pensée de Parménide, remuent des centaines d’ouvrages passés et présents, regroupent, recoupent, analysent et finalement tentent une synthèse de leur découverte. La part de subjectivité qui demeure de leurs travaux est à leurs yeux mêmes préjudiciable. « Parménide » est pour chacun d’eux cette seule vérité historique d’une pensée philosophique qu’il convient de « retracer ».
Mais retracer n’est pas être sur les traces !
[Voir les premiers mots de Heidegger à son « Nietzsche »]
Quel intérêt pour nous, lecteurs amateurs et profanes mais en quête de vie, de savoir ce que Parménide a pensé ? Quel intérêt trouve-t-on, en comparaison, dans la pensée d’un philosophe actuel ? Quelle différence de traitement faisons-nous subir à l’un et l’autre de ces deux types de philosophes eu égard leurs époques respectives ? Bref, quelle différence de comportement nous inspirent-ils ?
De façon générale, les hommes du passé, on s’enquiert de retracer leur vie, leurs écrits, leur pensée, leur influence. Aussitôt morts, il se trouve en effet une foule de volontaires pour nous les expliquer…
Est-ce donc la seule façon, pour nous, d’être sur leurs traces ?
Les hommes du présent, en revanche, on s’enquiert généralement de les suivre, de les imiter, de les critiquer, de les réfuter, de les dépasser, de les discuter.
Mais est-ce bien d’une pareille conjecture (d’époque et de spécialistes) que nos dires et nos pensées à nous, lecteurs présents, doivent dépendre ?
Quelque exagérée que puisse être cette affirmation, il n’empêche que nous n’aurions pas le même comportement envers Parménide s’il vivait aujourd’hui parmi nous. Qui se demande en effet aujourd’hui ce qu’il écrirait alors ?
Ce que diraient aujourd’hui Zarathoustra ou Parménide ne nous serait-il pas plus profitable, peut-être ? Or n’est-il pas là le sens du titre de l’ouvrage de Nietzsche « Ainsi parlait Zarathoustra » ? Ne signifie-t-il pas, peut-être :
« Ainsi parlait-il, ainsi moi je vous parle … », c’est-à-dire dans son prolongement ou son style, bref dans un même éternel (et donc à nouveau présent) état d’âme ?
A bien des égards l’intérêt historique d’une pensée nuit à notre pensée même, à notre parole présente. Les chercheurs laissent entendre par leurs travaux qu’ils assurent consciencieusement leur propre fonction auprès des autres hommes, (nous leur en sommes reconnaissants) mais aussi implicitement, hélas, que la vérité historique et objective à laquelle eux, les meilleurs spécialistes, s’adonnent, prime donc sur un quelconque engouement pour un « même » qui perpétuerait le « genre » d’une pensée ou d’un état d’âme plus ou moins intemporel, peut-être. L’arrêt sur « pensée », la cristallisation, l’intégration d’une pensée personnelle en mouvement dans une réalité historique qui toutes les « arrête », les répertorie, les classe et les collectionne, leur semblent plus sûrs, moins risqués que « l’aventure » d’une ressemblance... Il est vrai que nous, lecteurs, sommes tous censés vouloir seulement apprendre… [2]
Les plus intelligents parmi nous donneraient-ils donc le mauvais exemple ? [3]
Aubenque, Conche, Colli, Reinhardt, Couloubaritsis, etc., ont fait un choix ! Plus d’un parmi ces spécialistes de Parménide étaient capables de le réécrire personnellement, fut-ce sans même le nommer, fut-ce au travers d’un roman ! Pourquoi ne l’ont-ils pas faits ? Réponse : parce qu’ils auraient ainsi compromis la Raison, la vérité historique, mais aussi et surtout, il faut bien le dire – leur carrière professionnelle. [4]
Nietzsche écrivant « La Naissance de la Tragédie » eut le courage d’interrompre sa propre carrière professionnelle, et mit au jour dans son « Zarathoustra » sa parole présente ! [5]
Le divorce fut alors consommé entre l’Etat d’esprit (…) et son état d’âme : le même reconnaît le même, mais prend aussi conscience de l’intervalle cognisciste (légion de spécialistes en service à l’Histoire) qui l’en sépare et veille sans cesse à dissuader tout homme d’être au service d’une pensée « non ordonnée ».
Plutôt un petit intemporel Parménide qu’un grand connaisseur bien de son temps !
L’autre comportement en matière de dire
Le Zarathoustra de Nietzsche est précisément pour nous l’exemple d’une alternative à notre comportement habituel (sic) en matière de dire : dire-être plutôt que se mettre au service de l’Inter-dire. Dire (dire-être) au monde et aux hommes ce qu’on pense, ce qu’on est – avec ou sans trop de volonté de puissance – plutôt que de travailler pour l’Inter-dire, enseigner aux autres son propre cursus (!) et l’Histoire, le grand contenant, simplement parce qu’on est intelligent.
Pour autant, les deux « confessions » ne sont pas antagonistes ; elles se complètent et se chevauchent. L’important pour ceux qui veulent entreprendre, c’est d’être conscients qu’il existe deux sortes de « fidèles », ceux qui pratiquent en l’Eglise (de notre Culture), et ceux qui créent – à l’air libre.
Ainsi retrouvons-nous ici Nietzsche et son ouvrage sous un nouveau jour : le titre est certes un pied-de-nez à l’historiographie ; il est surtout un pied-de-nez à la vérité historique, à l’intérêt de et pour la vérité historique, à la supériorité entendue de celle-ci sur un véritable et « continuel renouveau » (continuelle réactualisation) de la pensée humaine qui vient la contredire et se fondre sur une parenté – inter-humaine : « le même reconnaît le même » signifie ici qu’un homme s’intéressant par exemple à Nietzsche ou à Parménide et se trouvant quelque affinité avec lui, va reconduire son état d’âme plutôt que de s’acharner à délivrer aux autres le « vrai » personnage (quand ça n’est pas à le récupérer !), le discuter... [6]
Par mes billets précédents inspirés de Parménide, il ne s’agissait pas pour moi de faire valoir une supériorité ou un intérêt supérieur quelconque du vivant que je suis sur le mort qu’est Parménide (est-il besoin de le dire !), mais de lui répondre par-delà les siècles dans une continuité d’état d’âme (peut-être !!) qui n’est pas celle des historiens mais est parallèle à leur Histoire.
La différence de comportement révèle là encore notre Etat d’esprit officiel : du point de vue de l’état d’âme intemporel (tout aussi séculaire), l’erreur cognisciste perpétrée par l’enseignement est de faire croire à tout homme (qui est ainsi un élève…) qu’en effet la vérité objective d’une pensée importe plus que le perpétuel renouvellement d’un même état d’âme, que son incessante réactualisation, que le constant retour de différents types d’hommes et de pensées...
Peut-être y aurait-il eu d’autres Parménide au cours du temps si tant d’hommes attirés par sa pensée n’avaient aussitôt cherché qu’à nous le faire comprendre ?
Chez les uns il nous faut saluer le travail, mais chez les autres seuls – le courage.
<>
[1] Cf. Summetria d’Empédocle, par exemple.
[2] Et il n’est point étonnant de voir qualifier de « philosophes » des hommes ayant fuit la Philosophie et toute Histoire… Mais il est un titre d’ouvrage (je ne l’ai pas lu) qui semble faire quelque sourire bienveillant à tous les Hérodotes volontaires, sortis des rangs de la cohorte des apprenants et des enseignants : « Comment on écrit l’histoire » (Paul Veyne).
[3] Je songe ici également aux impudents musiciens ou chefs d’orchestres déclarant régulièrement que tout a déjà été inventé en matière de musique.
[4] En cela subsistera toujours un malentendu entre eux, savants interprètes, et nous, lecteurs en quête : nous lisons leurs philo-sophes, mais eux-mêmes ne semblent ne faire aucun usage personnel des sagesses dont ils nous parlent. Toujours écrire, toujours en quête d’un nouvel auteur à raconter, toujours enseigner… Et nous, ingénument et symétriquement : toujours en quête d’une nouvelle lecture, d’un nouvel auteur à découvrir, jamais prendre tel ou tel bus en marche et un jour descendre !…. Ah, pernicieuse pérennité de la lecture et de l’écriture… !
[5] Eternel retour du même ?...
[6] Dans le même esprit, on peut comprendre un homme préférant Hérodote à Thucydide, l’enquête personnelle au fonctionnaire chargé de mission par l’Histoire.
14:07 Publié dans Après l'Etre, Parménide | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : expression, communication, état d’esprit et état d’âme
10.09.2007
Avant, il y avait penser et quelque Chose
Naturalisation de la connaissance et tout être au monde défini comme être-relation* – en une phrase : « La connaissance n’est qu’un mode de la pensée : un homme qui connaît le lever du soleil n’est qu’un étant qui explicite pour soi, sur le mode conscient, la relation au soleil » [Conche, Parménide, p. 256]
Penser est à la fois un mode de dire-être au monde et un des Existants* du savoir-croire* humain : on croit qu’on « pense », on croit en « la pensée » (dans laquelle on pense). Un homme croit qu’il pense, il croit à la pensée, il croit à / en cet Existant spirituel tout comme un autre organisme – et encore lui-même à d’autres moments – croit ici en un quelconque Existant matériel (objet), là à un Existant purement sensoriel (douleur, plaisir).
[Je veux éviter ici, pour dire l’être au monde, de poser deux sortes de croire, donc deux sortes d’Existants (pour moi qui dit), dont l’un serait « esprit ». Je ne sais pourquoi « fonctionne » le verbe être, ni même s’il convient d’en parler en termes de fonctionnement. Je « sais » seulement que les verbes savoir-croire (in-su*), croire, et faire-croire,* auxquels le dire humain également appartient, sont la manifestation de toute présence individuelle.]
Le penser humain (verbe) mis en un langage, et ce langage confronté à la réalité – voilà ce qui a donné lieu à « la pensée » (Nom) :
D’abord un média, puis une divinité [1]
Mais croire par le penser ne fait pas que « croire » soit esprit ! A moins de tout spiritualiser, d’« animer » a priori toute matière (hyzoloïsme).[2] Une plante ne pense pas, elle croit.[3] La différence qui fait l’homme, c’est que seule une conscience qui a pour objet le soi en tant que tel circonscrit (ou s’invente) véritablement la pensée : « soi » comme objet de penser est contemporain de « la pensée » comme objet de penser.[4] C’est pourquoi aussitôt qu’un homme croit en « la pensée » tout devient esprit. Idéalisme.[5]
a) « La pensée », c’est l’espace de – et accordée enfin à – la conscience humaine, fruit d’un développement conjoint du croire naturel in-su et du langage humain. « La pensée » est issue de ce verbe croire qui s’est fait un jour en partie Nom,[6] grâce au langage, et s’est alors mis à « représenter » l’espace de tous les croires de toutes sortes :
« L’esprit accueille tous les êtres »
Le langage humain s’est ainsi développé en un espace d’énoncé de la réalité au point que les hommes y ont cru, et qu’ils croient aujourd’hui encore et toujours en cet Existant supranaturel (LA pensée, LA connaissance), un espace qui relie les choses (via leur cognoscibilité) à leur penser d’homme et constitue, pour leur plus grand honneur sinon bonheur sur terre, la parenté native.*
Parenté native : le langage humain reflète…
b) Alors donc, qu’est-ce qui fait cependant qu’un corps croit puisqu’il n’a pas la pensée ni le soi pour Existant ? Le « but » semble d’être présent, bien sûr, et, le cas échéant (chez les êtres vivants) de croître. Mais comment cela se passe-t-il ? Phénomène physique au sens large ? Une opposition, là encore, dans la tradition des grands systèmes présocratiques de pensée ? Pesanteur et croissance peut-être, pour ramener aux plus « physiques » des phénomènes contraires ?
Il aura certainement fallu un très long cheminement du croire humain et un processus complexe du savoir-croire* humain pour que les hommes en arrivent à penser puis à savoir – en plus de croire ! Rôle éminent de l’Inter-dire, sans aucun doute !
L’histoire du verbe penser qui aboutit au je (conscience de soi) et à l’espace nommé « la pensée », c’est l’histoire de ce croire naturel humain jusque-là in-su qui s’est lui-même un jour vu, qui s’est lui-même un jour cru. Aussi, un homme conscient de lui-même (soi) ne peut que savoir qu’il croit ;[7] jusque-là il pense sûrement, mais il ignore l’esprit qui accueille et le langage qui donne en retour… :
C’est cela penser (soi), un regard du croire (que l’on est) sur lui-même, un regard qui inaugure à la fois la conscience de cela qui croit – moi – et du « récepteur » de ce croire en train de savoir qu’il croit : je. [8]
c) Mais le savoir en question n’est en réalité qu’un croire de plus, ou plutôt « la pensée » ou encore « je » n’est qu’un Existant de plus sur le tableau de chasse du savoir-croire humain, en l’occurrence du verbe penser. De ce point de vue, savoir signifie croire au croire. Or croire au croire, selon notre langage même, c’est déjà se montrer un « être spirituel », c’est déjà faire montre de foi…
Penser, serait-ce mettre un pied dans Dieu ?
Penser serait-il donc ce croire in-su qui, se découvrant un jour en partie lui-même, s’est aussitôt converti en foi en lui-même et en toutes choses ? OUI ! – au point de vouloir les connaître toutes... !
Penser c’est s’inscrire d’emblée dans la Parenté native, c’est déjà croire qu’on va un jour savoir.
____
Un homme croit qu’il pense à des choses spirituelles qui ont pignon sur terre (c’est peut-être ça penser), mais en même temps, son corps, cette autre partie de lui-même, pense-t-il, continue de croire à son in-su :[9] aucun homme ne pourra en effet jamais penser de tout son être, de tout son corps ! Son corps croit, il a des représentations (le cerveau est avant tout là pour l’organisme !), et suivant comment celles-ci se distribuent au sein de l’échangeur qu’est le cerveau, elles se manifestent alors à lui (qui pense) comme sensations, comme sentiments – ou comme pensées.
Entre l’esprit et les corps, moi-je ne peux que bénir la divinité du langage…
à suivre…
* = Supra
[1] Le verbe penser, un média, a donné lieu à « la pensée », divinité aux multiples avatars.
[2] Et j’ai déjà objecté au reproche afférent de psychologisme (supra).
[3] Elle est persuadée comme dirait Carlo Michelstaedter in « La persuasion et la rhétorique ». .
[4] [Berkeley a sous-estimé, je crois, le fait par exemple que deux objets de pensée associés tels que « soi » et « responsabilité » aient pu donner effectivement un individu responsable. C’est bien le « soi » qui se donne « la pensée » pour objet de penser. (A suivre)].
[5] D’où le titre donné à cette note : avant il (n’)y avait (que) penser et quelque Chose = aucun être ne se souciait de « soi », de « la pensée » et de tout ce qui en découle ; il ne se faisait d’autre représentation « objective » que des objets de son désir. Au commencement n’était que le verbe – au pied de la lettre – et l’objet désiré qu’il exprime. L’homme est le seul être vivant à s’être fait Nom (et c’est pour lui une condition sine qua non pour vivre en société).
[6] C’est-à-dire « la pensée » ; la partie restante définissant le verbe penser.
[7] Alors qu’un homme conscient de savoir s’enveloppe de la volonté d’ignorer propre aux conditions du savoir : l’objectivité visée commande l’impersonnalité.
[8] Je laisse ici de côté, sans pour autant vouloir minimiser son importance, le rôle des évènements objectifs sur le développement du langage humain et donc de la conscience des hommes. L’important dans la généalogie retracée, c’est que je arrive en seconde instance (après moi), en tant que miroir réflexif qui ne va alors cesser de refléter et de croître au point de faire bientôt… sécession.* Alors seulement il passe en première instance, avec toutes les conséquences que cela comporte… Que je se croit premier en matière de pensée par exemple (« je pense donc je suis »), dénote pourtant vis-à-vis du croire-moi premier une mauvaise foi (une ignorance voulue) effrontée ! Cf. « Moi, je me », billet suivant.
[9] [Ce pourrait être là le « mélange » dont parle Parménide.]
27.08.2007
Violences candides [2]
2) Immorale vérité
« Que se mêlent-ils de vérité ! Leur plus grande serait encore d’Inter-dire » !
Grincer des dents avant de dire.
Nous baignons tous dans le concept de vérité. Je veux dire : nous croyons tous que la vérité existe. Nous nous référons sans cesse à elle. Mais ne pouvons-nous « faire sans » ?
L’exercice que je relate ci-dessous n’est pas nécessairement purement « de style » (en l’occurrence sophiste), il vise plus profondément le moment et les conditions de la vérité en tant que telle, son apparition et sa fonction dans l’histoire du savoir-croire* humain, plus exactement au sein des relations humaines.
L’hypothèse proposée ici à l’examen est que « vérité » est l’estampille acollée à tel ou tel objet de communication[1] en vue d’assurer sa circulation parmi les hommes et son acceptation par tous : autorité, valeur sûre, nécessité incontournable, bien convoité, etc. sont les caractères reconnus de l’objet de dire estampillé « vérité ». [2]
La vérité est bel objet de dire.
Une objection vient aussitôt à l’esprit : mais un fait universel d’expérience personnelle ne constitue-t-il pas une « vérité » en dehors et même antérieurement à toute communication ? Précisément, c’est là l’occasion de marquer une différence : ce que tous les hommes croient universellement (par exemple que tout ce qui vit meurt nécessairement un jour) n’est une « vérité » qu’en tant que tous les hommes, c’est-à-dire le croire de tous, le confirment. Sans cela, chacun seulement le croit. La confirmation unanime fait que chacun ne croit plus seulement cela, mais se met alors à le savoir avec et comme les autres. Elle montre en tout cas que l’idée même de vérité en-soi lui est antérieure, tel un préjugé non point associé au croire – qui se contente toujours de faire exister* – mais à une volonté de savoir qui serait née en son sein, puis propagée parmi les hommes au point de faire apparaître bientôt en chacun d’eux ce moi,* cette conscience de soi susceptible d’être son sujet : je – de je sais. [3]
Attendu qu’avant l’avènement de la vérité parmi les hommes, ceux-ci simplement « croyaient » et usaient simplement de leur force naturelle, à cette estampille « vérité » accordée à l’objet de dire correspond symétriquement une estampille accordée au croire de l’homme qui accepte comme telle la vérité : il sait.
Je sais VEUT dire c’est la vérité – et inversement. [4]
Dans l’évolution des relations humaines telle qu’on peut l’imaginer allant du simple et candide croire (d’abord associé à la force brute puis à la « raison » du plus fort) au savoir conscient de lui-même (associé au pouvoir du discours qui dit la vérité), cette symétrie de la vérité (objet, objective) et du verbe savoir (sujet, subjectif) dénote à quel point la découverte, sinon l’invention de la vérité fut associée à la découverte d’un pouvoir exécutif du dire. Pouvoir sinon associé au verbe savoir établi, du moins au dialogue érigé en rhétorique opérationnelle en vue d’y accéder. Vu sous cet angle d’une genèse conjointe de la vérité, du verbe savoir et de la force de dire (vaincre, éduquer), la vérité n’indique plus pour nous la conformité d’un objet ou d’un dire à quelque réalité transcendante ou autre extérieure à l’Inter-dire – même si cela reste toujours invoqué [5] – mais l’estampille accordée à certains objets de commerce du dire au sein d’un Etat d’esprit. *
C’est l’Etat d’esprit qui est transcendant au sujet pensant (qui lui doit tout) et aux recherches qu’il entreprend, non point quelque vérité en-soi à la juste verticale de son âme.
Ce ne serait donc pas la perspective de la vérité qui aurait inspiré aux hommes la recherche et l’appropriation du discours conforme, mais la perspective d’un pouvoir du et par le langage qui leur aurait inspiré la « découverte » de la vérité. Au « droit » du plus fort ou du plus malin (la force physique) succéda le droit octroyé à un homme ou groupe d’hommes par son statut politique (généalogique ou autre), auquel succéda à son tour celui fondé sur la vérité collective (… du moins passant pour telle).
La découverte de la vérité a permis aux hommes de déplacer le champ d’exercice de leur volonté de puissance : de la force physique au seul statut personnel, et du statut personnel au dialogue (discours politique) pour la vérité. [6]
[Avant la Raison, le droit du plus fort n’était pas encore mis entre guillemets. Il était admis par tous, y compris – et pour cause ! – par ceux qui voulaient prendre sa place.
De même avec le statut personnel (princier), le droit était présent, fut-il imposé à tous.
Avec le dialogue en vue de la vérité, le « droit » du prince est à son tour mis entre guillemets. La vérité du dialogue légitima ainsi la supériorité du discours sur toutes les autres formes de puissances et tous les autres droits jusqu’alors invoqués. (Même si la pérennité du dialogue n’est bientôt plus assurée qu’en dehors des domaines où des statuts se sont à nouveau mis en place[7])].
« Je sais » signifie « je suis converti » à un type de dire, j’y crois, et même j’ai foi en lui. Et « c’est la vérité » signe le type de relation que j’entretiens avec les autres hommes par le dire. Dans un monde où la vérité se dispute sous un culte général rendu à l’Etat d’esprit,* toute critique de fond ne peut apparaître que comme fiction.
La vérité est née d’un pouvoir révélé du dire, son verbe afférent est le verbe savoir. Qu’est-ce que la vérité que l’on se contenterait de croire ? Sûrement une vérité première, autrement dite… – mythologie. [8]
Telle ici sans doute, « toute personnelle ».
Immorale vérité.
Imaginez donc un monde de relations humaines dans lequel la vérité et le mensonge n’existeraient pas, où il n’aurait jamais été question entre nous que de croire, ensemble ou individuellement, et de (tenter de) nous faire croire incessamment les uns les autres, sans qu’aucun jugement moral jamais n’intervienne de la part de qui que ce soit (indignation face au « mensonge » ou la « tromperie », en l’occurrence), sans que personne n’y trouve à redire ! « On prend ou bien on ne prend pas ce que l’autre nous offre », dirait alors simplement chacun, « Pas d’alternative, c’est chacun selon sa puissance, chacun au fond selon son mérite, et c’est très bien ainsi ! ». Tout drôle ou injuste que puisse nous paraître pareil « état d’esprit », nous verrions clairement en comparaison ce que signifie notre Etat d’esprit :
La vérité est morale.
Que viendrait faire dans une communauté humaine purement économique où régnerait un tel état d’esprit, l’apparition de la vérité (et du mensonge) comme institution morale ? Qu’apporterait-elle de plus ou de nouveau dans un tel monde ? Comment réagiraient les plus avisés des hommes vivant en son sein ? Par l’indignation ! Oui, ils s’indigneraient comme se sont indignés de tous temps les nobles des prétentions du bas peuple. « Que se mêlent-ils de vérité ! Au mieux, ils feront de leur Inter-dire un Etat impersonnel veillant à ce que nul ne dépasse son voisin ! » [9]
Pourquoi l’indignation ? Parce que l’apparition de la vérité apparaîtrait nécessairement immorale dans un monde où chacun trouve normal (et donc moral implicitement, sans avoir besoin de se le dire) de tromper et de vaincre l’autre quand il le peut. Ce monde a existé, n’en doutons pas ! Peut-être même est-ce encore le nôtre, dans les institutions internationales notamment, malgré les apparences… Et nombreux sont encore les hommes qui jouent aujourd’hui le jeu, pour qui toute relation humaine est un jeu où l’on gagne ou où l’on perd. [10]
La vérité « en-soi » est venue changer les règles
Aux yeux des plus « forts » jusqu’alors, l’apparition du Droit nouveau afférent à la Vérité et sa victoire sur leur droit à eux (noblesse, statut, richesse, force, arbitraire, etc.) n’a pu leur paraître que comme une surenchère économique au sein de l’Inter-dire humain. « A-t-on d’autre choix que de penser, sinon, que la vérité est tombée du Ciel ? » se demandent-ils. « De quoi ’la vérité’ se mêle-t-elle ! Qu’est-ce qu’elle y connaît en relations humaines !? » De fait, justement la vérité s’en réclame, du Ciel… « La force, elle en tout cas, est bien terrestre et se manifeste partout dans la nature ! » Et nos nobles de conclure ingénument : « La vérité n’est qu’un moyen plus habile que les autres de vaincre – pure perfide rhétorique ! ». Et le nouveau pouvoir confié au peuple-qui-discute s’écrie à son tour : « N’écoutez plus ceux qui fondent leur supériorité et leurs privilèges sur un quelconque « droit », écoutez plutôt la voix de la vérité qui se discute ! ». L’ère de la « communication » commence…
La vérité en-soi fut-elle une collusion des plus faibles pour renverser un Pouvoir trop exclusif ? Une victoire de l’esprit sur le puissant corps individuel ?
Alors l’esprit est aujourd’hui notre seconde nature !
Les hommes ont longtemps grogné avant de se faire autrement signe. Puis ont longtemps fait signe avant de se dire la vérité. L’injonction morale faite à chacun de sacraliser, de croire et de sacrifier à la vérité n’a pu être disséminée que par des hommes et un Pouvoir politique soucieux de soumettre le croire et le dire de chacun, et de les contrôler dans leur exercice. Toute volonté politique, en effet, veut :
Unifier sous un seul principe.
La légitimité du pouvoir politique moderne fut ainsi fondée sur la convergence mimétique de tous les dires : non point tous les hommes sont d’un même avis, non, mais tous ont désormais un même type de dire. [11]
Le vrai-semblable y suffit
Un sophiste grec, capable en bon avocat de défendre pareillement une cause et sa cause contraire, nous apparaîtrait aujourd’hui nécessairement immoral. Seul le but lui importe (faire-croire) et tous les moyens d’y arriver sont bons pourvu qu’ils paraissent crédibles. Le sophiste n’a pas « la vérité en-soi » pour guide.
Le vrai-semblable suffit au motif pour le vrai !
Le vrai-semblable suffit surtout à la convoitise de la vérité… qu’on veut pouvoir administrer aux autres ! Mais au moins, avec le sophiste, chacun a encore quelque possibilité de se soustraire à ce qui n’est pas encore un principe totalitaire a priori, sous-tendu par la vérité « en-soi » : avec lui on en reste en effet au discours, à la vérité qui se dispute – OU PAS, preuve qu’on est en deçà d’un Etat d’esprit aujourd’hui ancré en chacun, où c’est « la vérité même » qui imprime en nous son désir pour elle… [12]
Dans un monde (toujours naturel) où tout être est relation,[13] le « vrai » n’a de sens que comme vrai-semblable. C’est par cette semblance que l’un attire l’autre vers l’objet qui lui est présenté. Et puis c’est tout !
Dans un monde régi par l’Etat d’esprit, en revanche, où c’est « la vérité même » (en-soi, en Personne ou en Institution) qui seule nous attire, nous éclaire, nous inspire et nous guide, toute critique, tout procès d’intention à l’égard d’un tel désir de vérité ne peut être (ou apparaître ?) que crime de lèse-majesté ; au mieux une fiction.
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Voilà, c’est dit ; selon toi, lecteur, c’est maintenant vraisemblable ou invraisemblable. Si ça te paraît vrai-semblable, tu auras sans doute du mal à te décider pour la vérité. Mais si quand même cela t’inspire quelque réflexion écrite que nous puissions lire, cela signifiera que tu te mets à ton tour au vraisemblable pour d’autres – et que cela te suffit.
C’est peut-être cela, dire-être.
08:05 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : généalogie du verbe savoir, Droit de la vérité, philosophie de l’esprit, Etat d’esprit, vrai-semblable
20.08.2007
Violences candides [1 sur 3]
1) Doxa candide [1]
Le jeu du croire et du faire-croire universel
Etre-figure et -relation
Si tout étant se manifeste à la fois dans cet espace qui nous est commun* et comme figure particulière d’un même verbe universel (être au monde),[2] sa particularité en tant qu’étant ne peut se traduire qu’à travers les Existants* pour lui, c’est-à-dire avec lesquels il est, fut-ce potentiellement, en relation – y compris l’Existant qu’il est pour lui-même.
Tout étant est une figure de l’être au monde. Il dit-être à sa façon :
1/ Comme il se présente (morphologie, attitudes, aptitudes diverses)
2/ Comme il est en relation (avec qui ou quoi)
Ses relations aux êtres et aux choses sont de deux types et définissent le sens général donné ici au verbe croire : oui ou non = il y a ou il n’y a pas relation (sans présumer de l’origine de la relation ni d’une conscience de soi chez l’étant). Quand il y a relation, croire c’est faire exister* :
a) Tel étant ne « réagit » pas à la présence de certains Existants (pour nous) ; pas de contact, pas de relation. Par exemple : la plante ne fait pas exister le soleil en tant que tel mais quelque chose qui correspond pour elle à la lumière et la chaleur pour nous. Une fourmi ne perçoit de moi que mes mouvements, sans doute aussi l’odeur de ma main qui s’approche, elle ne me voit pas en entier, en tant qu’entité séparable. Etc.
b) Tel étant ne peut au contraire se soustraire à l’influence de tel autre, « forcé d’y croire ». Par exemple un corps brûle parce qu’il est combustible (= il croit au feu) ; une douleur se fait ressentir parce que l’organe est sensible (= il reçoit l’agression et fait à son tour signe), etc.
c) « au contraire », c’est lui qui fait croire tel ou tel autre étant. Exemple : un éducateur face à l’enfant.
d) Il ne parvient pas à « ébranler » l’autre malgré ses « efforts » : relation unilatérale. Par exemple : la nature n’a que faire d’un philosophe de la nature, ou encore une personne aime mais n’obtient rien en retour.
e) ?
Exemple de relation active : la summetria.
« L’adaptation l’un à l’autre de l’organe de perception et de l’objet perçu est la Summetria (chez Empédocle) ». M.Conche Parménide, p. 253
- Mais il est plus que douteux qu’un quelconque objet naturel « s’adapte » à notre perception. Pour autant, bien des êtres vivants ont « adopté » telle ou telle couleur, forme, odeur, mouvement, etc. COMME SI ils avaient EN VUE de tromper et / ou d’attirer certains autres êtres vivants par leurs organes de perception. Ainsi sollicitent-ils leur « aide » ou leur « participation » à ce qui semble être leur objectif final. (Cf. « Dialogues ontologiques »)
En cela l’être-relation* est patent et « intentionnel » ; il n’y a, en chaque être vivant, pas seulement le fait de se « presser » vers la présence au monde ; celle-ci s’accompagne en outre – le même mot est employé par Parménide : « la Peithô (force rhétorique) accompagne la vérité » [3] – de relations immédiates.
On peut donc penser que, de manière générale, tout être vivant au monde non seulement croit (Pistis) mais aussi cherche à faire croire (Peithô). Il « s’adapte » alors en effet aux organes de perception des êtres qui l’entourent et « l’intéressent ». Cela n’exclut pas que ce soit précisément ces autres êtres vivants, peut-être, qui en font « la demande »… [Cf. Dialogues ontologiques]
Mais alors Peithô (faire croire) est « consubstantielle » à la Pistis ontologique (croire)… ! [4]
Nous voici dans le monde ontologique naturel où tout est signe, où toute erreur d’interprétation peut être fatale, où ne règne aucune (autre) morale, où la vérité même n’émouvrait personne, sinon comme signe nouveau et forcément suspect…[5]
La règle du jeu
Pistis / croire
Peithô / faire croire
Tout corps croit, il est là, mais aussi, et pour cette raison même, il se montre à. Le corps homme (une partie de ce corps) pense et dit. Il dit à. Il croit et se montre : le verbe penser recouvre ici le penser du seul homme-moi*, mais nous ramène aussi à l’idée d’un faire-croire actif déjà présent en la « matière », au corps dont est constitué tout être vivant et grâce auquel un parmi ceux-ci, l’homme, pense.
Dire-être au monde par le faire-croire (= en faisant-croire), et pas seulement en croyant, cela semble tellement la loi de l’être au monde qu’on peut légitimement se demander si nous ne sommes pas tous sur terre, précisément, pour croire et faire-croire le plus possible, le temps de notre présence. Ainsi le langage articulé humain pourrait-il bien constituer ce moyen bien spécifique de faire-croire à l’usage des hommes – entre eux.
Mais alors « la vérité » qui alimente l’Inter-dire humain et circule en son sein pourrait bien être moins l’objet et l’objectif véritables d’une volonté historique prétendument initiale de savoir, que le meilleur moyen inventé jusqu’ici, parmi les hommes, pour se faire-croire les uns les autres…[6]
Savoir-croire candide
Je tente de comprendre les mots « croire » et « faire croire » comme reflétant la réalité ontologique de tous les êtres vivants, en dehors de tout jugement moral et de tout jugement d’intentionnalité liée au dire humain : après tout, « je sais » n’est qu’une plus-value accordée à un certain « je crois » universel qu’on aurait voulu apprêter pour lui donner un meilleur aspect parmi les hommes :
« Je sais » ou « c’est la vérité » traduit une intentionnalité du dire même ! « Je crois », en revanche, n’est qu’une façon de se signer et de faire exister (ce qui est cru).
Qu’ai-je besoin en effet de savoir que 2 et 2 font 4 si ce n’est pour le faire savoir à mon tour à d’autres ? Pour mon usage personnel, il me suffit de croire que 2 et 2 font 4 et, le cas échéant, de m’en assurer à chaque occasion. Et ainsi de chacun de nous. Quand est-ce que je m’empresse de savoir ou de transformer mon croire existant en savoir ? Réponse :
Quand je veux dire aux autres, quand je ne veux pas seulement qu’ils voient que je dis, mais aussi et surtout quand je veux qu’ils sachent que je dis la vérité…
Pas de doute possible : si croire c’est dire ce qu’on pense et qu’on existe, savoir c’est dire la vérité... [7]
Bien sûr, le verbe faire-croire naturel (de la « doxa candide ») procède également d’une « intention »,[8] mais celle-ci n’est pas, comme dans le cas du savoir, consciente, purement économique, et relative au seul Inter-dire humain ; elle relève pour une bonne part de la nature même de tout être au monde : il fait croire aussitôt qu’il dit-être. Et pour une bonne part, c’est donc à son propre in-su, manquant de recul, qu’il est ainsi. La vérité de l’être est de dire. Le dire-être naturel de chacun exerce sur les autres êtres un pouvoir naturel (une force) lié à sa présence : il fait croire tout autant qu’il croit. Il ne sait pas encore la vérité qui décuplera la valeur et le pouvoir de son dire – aux autres.
___
Si donc la vérité, le verbe savoir, et le dire aux autres en vue de les éduquer [9] sont les trois aspects d’une seule et même réalité spirituelle et économique humaine, alors nous avons affaire là à un véritable Etat d’esprit, entité onto-politique au sein de laquelle les hommes démultiplient et surenchérissent à foison leur croire et toutes les légitimités possibles pour se faire-croire les uns les autres.
Dans ces conditions, rien de nouveau sous le soleil : la Culture cognisciste (son croire et son dire) n’est qu’un prolongement plus raffiné et plus efficace de la violence candide propre à l’être naturel. L’espèce humaine n’est donc pas différente des autres espèces vivantes par sa volonté de savoir. En tant qu’unique animal cognisciste, le soi de la conscience des hommes [10] ne se distingue (qualitativement, en terme de présence) du croire basique et in-su des plantes ou des animaux qu’en tant que lui seul peut prendre un jour conscience de la violence qu’il exerce sur tout ce qui l’entoure et sur lui-même – fut-ce trop tard. Dans ce dernier cas, sa présence sur terre n’aura servi à rien, rien qu’un mauvais esprit.
Mais il est vrai que la nature ne pense pas…
[1] Doxa ontologique candide = croire in-su (= inconscient de soi) et a-morale.
[2] C’est-à-dire SE manifeste au monde et non point à l’observateur que je suis.
[3] Selon la traduction de Marcel Conche.
[4] Pistis est ici le croire ontologique (ce que Michelstaedter nomme persuasion, être persuadé) et Peithô la rhétorique, l’art de persuader (autrui).
[5] Cf. « Immorale vérité » (suite de ce billet).
[6] Autre versant, autre usage qui est fait de la vérité, celui tourné vers le monde naturel… : elle permet d’entériner le « monde-esprit » afin de le mieux connaître (savoir). Entre l’esprit religieux contempteur du corps et la volonté cognisciste, il y a affinité originelle, une même volonté de puissance spirituelle sur le monde.
[8] Le fameux « comme si » la nature pensait.*
[9] L’usage de la communication impose plutôt les mots « informer », « enseigner » ou « initier »…
[10] On pourrait nommer les hommes « les soi », à la fois en tant qu’ayant seuls le « soi » pour Existant, mais aussi, plus ironiquement, en tant qu’ils sont manifestement pourtant les seuls êtres au monde à ne toujours pas savoir ce qu’ils veulent.
07:05 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (49) | Envoyer cette note | Tags : ontologie, genèse de la vérité et du savoir, philosophie de l’esprit, épistémologie, Pistis et Peithô
13.08.2007
Présent (4/4)
4/ Dire présent, vérité différée…
Y dire parce qu’on Y est.
« C’est le même penser et la pensée qu’il y a. Car sans l’être dans lequel il est devenu parole, tu ne trouverais pas le penser » [Parménide. Marcel Conche, Fragment 8, vers 35 et 36]
Le penser a trouvé à se dire dans l’il y a ; si parole il y a, c’est donc bien parce qu’il y a des choses présentes auxquelles la parole se joint. « Il y a » est le lieu naturel de parole.
Mais tout dire, pourtant, toute parole n’y est pas forcément ![1] D’où la question : quand donc la parole est-elle réellement là ? Réponse : quand elle dit ce qu’il y a vraiment. Le raisonnement est circulaire, mais avec lui on a pour le moins deux critères :
Une même appartenance et leur coïncidence…
Avec Parménide (revisité ?), on s’interdit toute parole utilisant le langage d’un autre monde, en l’occurrence celui emprunté à quelque dieu : on ne veut pas d’un langage qui nous autoriserait à parler de notre monde… sans y être !
Or, un langage emprunté jadis au dieu pour que nous puissions dire la vérité de notre monde autorise aujourd’hui encore notre dire, le plus scientifique même, à n’y être pas (au monde) : est-ce bien humainement honnête ?
Véridique est la parole entée sur la présence de tous dires et trouvant parmi eux sa place. L’il y a bien pensé, la parole peut s’y dire. [2]
Paroles d’Inter-dire, en revanche, (sans autre lieu que fantasque, imaginaire, cognisciste, de propagande…) sont toutes ces paroles entées sur un de ces espaces imaginés par la pensée humaine, coupant et coupée, extrayant et extraite, abstrayant et abstraite, divinisant et divinisée…
Dire la vérité de l’être par la véridicité de notre dire signifie que celui-ci se conforme à l’être, en l’espace de l’il y a. [3]
___
Voilà qui paraît bien étrange ! un dire soucieux de se conformer au réel avant de s’y présenter à son tour ! Cela nous change d’une vérité habituellement peu soucieuse du dire-être au monde de chacun (être vivant ou chose) ![4] Dire-être : je dis, je dépose des mots, mes mots. Non point dans le langage, non point tout à fait dans l’Inter-dire (bien que seuls des hommes le recueilleront), mais au monde, en tant que dire-être, signe (entre autres) de ma présence parmi d’autres présences.
Parce que j’y suis, j’y dis Et aussi longtemps que j’y dis, j’y suis. Tout notre savoir, même, n’est jamais que notre façon d’être là – ou de n’ y être pas !
Parménide cherchait à dire ce qui est vraiment, et découvrit avec surprise son dire parmi d’autres dires :
Quoi !? le dire humain est prisonnier de l’être au monde ? Qu’à cela ne tienne, en cela il est véridique ! Restons donc présents, différons simplement toute vérité qui va sans dire ou nous ferait être au monde !
[1] C’est là que commence l’étonnement de Parménide et son interrogation sur « l’opinion », la doxa (supra).
[2] Voir le rapport pistis-vérité, supra.
[3] Celles, autres paroles, qui n’y sont plus parce qu’elles se sont détournées de lui au profit de l’ambitieux Inter-dire, inventent nécessairement d’autres espaces.
[4] Vérité candide, violence candide ? (objet d’un prochain billet, en principe).
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06.08.2007
Présent (3)
3/ Ecouter dire
« Tout est illusion ! ». Il n’a pas manqué d’hommes, tout au long de l’histoire, et aujourd’hui encore, pour proclamer pareille sentence !
Quand Parménide exprime son doute sur la réalité de l’existence, devons-nous le croire ?
Quand lui ou un autre s’interroge sur la réalité de ce qui est présent, là, devant lui, n’est-il pas dans la situation décrite ci-dessus ? (Cf. § 2) Son doute au sujet de l’existence réelle du monde ne prouve-t-il pas, paradoxalement, que celui-ci existe ?
En effet, me dira-t-on, mais sa question fut, plus précisément : existe-t-il vraiment ? n’est-il pas une illusion ? Alors mettons-nous d’accord : loin de douter du monde même – son propre corps en atteste, est le monde – notre homme cherche donc à transposer ce qu’il y a – en une vérité. Son doute veut dire : je doute de ma capacité à traduire la réalité du monde – en vérité.
Une plante ou un animal ne doute pas du monde qui l’entoure. Si l’homme, lui, s’autorise à en douter, c’est qu’il « vise » autre chose, précisément : à dire la vérité.
Le doute quant à la réalité de l’existence ne remet donc pas en cause (ce) qu’il y a, mais la vérité qu’on peut en extraire. Le doute prétendu quant à la « réalité de l’existence » trahit une volonté de dire autrement, voire autre chose : non plus le monde, comme toujours jusqu’alors, mais – la vérité même.
Le doute, c’est ce qui a permis aux hommes de passer d’un dire simplement « le monde » ou « ce qui est », à un dire « la vérité », seulement la vérité. Nous avons alors changé de monde.
Quelle sera la prochaine étape, notre prochain dire, notre prochain monde ?
07:00 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
30.07.2007
Présent (2)
2/ Qu’est-ce qu’être présent ?
- « Présent ! » ;-)
__
« Qu’est-ce qu’être présent ? »
Voilà bien une question d’homme, car un animal s’interroge aussi, parfois, mais sûrement pas de la sorte !
Le langage est cet espace dans lequel nous avons l’habitude de nous interroger, de nous poser toutes les questions, et il paraît tout à fait naturel à chacun de répondre à toutes ces questions de façon homogène, dans ce même espace de mots.
Bref, je m’apprête à dire à mon tour ma réponse, comme fut dite la question, tout naturellement ! Mais de fait, je répondrai donc bien ici à un homme, pas à un animal, comme il se pose, lui, ses questions.
Tout naturellement ?
Mais être présent est tout aussi naturel, pour un homme, que de dire, que de répondre à une question !
Ainsi donc, pourquoi ne répondrais-je pas plutôt à la question posée, précisément – par ma présence même !
Alors c’est trop tard, c’est inutile, j’ai déjà répondu malgré moi :
Je suis sans avoir besoin de le dire.
Ma présence a précédé mes mots.
La réponse précédait la question…
S’il en est ainsi, c’est donc mon questionnement qui pose problème ! (Retour à l’envoyeur ?) Il montre que l’évidence de la présence a été rompue, et que mon langage, pour une raison quelconque, m’amène à douter de ce « qu’est » être présent, alors même, comme dirait sûrement Descartes, que douter est déjà une preuve que l’on sait, que l’on connaît la réponse à la question.
Alors à quoi joue-t-on donc à poser ce genre de questions !?
On joue à ne pas répondre à la question « qu’est-ce qu’être présent ? » mais à vouloir dire « ce qu’est la présence ».[i] On sait qu’on est soi-même présent, on n’a pas besoin de le dire, mais on veut dire « ce qu’est la présence » car ça justement, ça n’est dit nulle part ni d’aucune façon. C’est réservé à l’homme !
Le langage humain serait-il cet espace où l’être homme s’invente « des Noms qui sont » ?
De fait, penser est à bien des égards se poser des questions auxquelles nos corps présents, pense-t-on, ne sauraient répondre…
Dans ce cas, « Qu’est-ce qu’être présent ? » est une question que notre penser se pose à lui-même, a parte, indépendamment des corps que nous sommes et de l’espace dans lequel ceux-ci sont. Alors donc : « Qu’est-ce qu’être présent – en esprit ? » est la seule question pertinente, cohérente. Mais la réponse n’est pas à chercher ici et maintenant, dans ce qui est palpable… [ii]
[i] Les écueils sont nombreux qui nous conduisent à ne pas faire la différence ou, pire encore, à faire de la « différence ontologique » une pertinence ontologique… dont on pourrait parler.
[ii] « L’essence des choses », leur cognoscibilité, nous a conduit à casser notre présence, notre surface communes. Le cogniscisme auquel je fais allusion n’est pas un simple « relevé », un constat de la Nature, il est un ensemble de choses découvertes dans cet autre espace créé à cet effet, dans lequel les choses et nous-mêmes sommes pareillement transférés pour y cohabiter « en vérité ». C’est là le règne d’une réalité multiple (autant de dire-être) ramenée à un seul dire : l’Inter-dire humain. De fait, la majorité des hommes préfèrent savoir que dire-être.
Leur esprit est déjà passé de l’autre côté.
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23.07.2007
Présent ! (1)
1/ S’en tenir au présent
… à ce qui est vraiment présent. [i]
Discerner le réel avant de le dire, et pour Y dire vrai.
Discerner veut dire constater, puis garder la mesure, afin de ne perdre, non point quelque objet ici ou là, mais l’espace même dans lequel tout dit.
Tel est le verbe premier, tel le second, immédiat, s’impose.
Ne dire que ce qui est vraiment – là
Nous en tenir au présent – espace.
Une façon naturelle de voir : n’est vraiment que ce qui est vraiment là, ici et maintenant : nous n’avons pas à chercher ou à attendre quelque « vérité éternelle » pour en décider !
Le vraiment là n’impose pas l’éternité…
Du reste, nous-mêmes ne sommes pas éternels – pourquoi devrions-nous « vivre » dans un monde d’éternités, bercés de pensées éternelles ? Est-ce parce que l’éternité appartient à ce ciel du penser qui nous permet de vivre, quelque peu béats, « en esprit » et « en vérité »?
Je tente de discerner, je comprends les limites à la fois de mon discernement et de mon dire. Cela signifie que je ne veux pas connaître à l’infini ! Cela signifie que mon désir de connaître s’arrête à un certain moment, choisi d’avance, à savoir : quand il me faudrait quitter cet espace naturel de tout être pour quelque autre, purement noétique ou fantasque.
Etre présent : ni le verbe savoir, ni l’éternité ne sont convoqués.
[i] Telle peut être l’injonction qu’on finit par se faire à soi-même après tant de siècles – et d’excès ! – de penser et de pensées toujours plus rationnelles mais jamais sagement contenues – dans les limites de l’être, du dire-être humain.
07:00 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : être présent, ici et maintenant, pensée, parole, doute, illusion, réalité
28.05.2007
Dialogues ontologiques 5/5
V La parole sort [1]
L’Alétheia liée au seul verbe savoir fut bien scission de l’unité immédiate et indissoluble, privation de la présence réciproque et équivalente.[2] Alétheia n’était qu’un retrait démultiplicateur. Sa méthode apparaît clairement :
Voir double dans l’unité indissoluble et ne retenir que la ‘bonne’ moitié : corps / esprit – ne voir tout corps, toute chose, qu’à travers l’esprit.
Quand la déesse n’eut plus son rôle de Personne (d’ambassadrice de la vérité) à jouer auprès des hommes, on l’oublia. De nos jours le pur Concept remplit parfaitement le sien : l’Impersonnel par excellence. Mais sans plus de dieu pour se montrer, ni non plus de dieu impersonnel et caché pour faire écran, on peut enfin énumérer les trois principaux paramètres cogniscistes:
1/ « Oubli » du dire, de sa valeur ontologique ;
2/ Posture du face à face, scission de l’être-relation en « sujet » et « objet » (d’où la foi et le savoir).
3/ Postulat d’une parenté native* de l’esprit des choses (leur Cognoscibilité) et de la pensée de l’homme – en vérité.
Alétheia, la vérité, fut et est encore aspiration à transformer la présence même [3] en parole(s). Mais quelle parole ? Celle-ci a-t-elle les mêmes exigences parmi les hommes que tout être au monde envers les autres êtres ? Pour être elle-même conforme à l’être au monde dont elle veut dire la vérité, ne faut-il pas que la parole occupe au moins aux hommes – lieu de parole par excellence – une place équivalente ? Oui et non : il y a des êtres au monde et des paroles émanant toujours de tel ou tel être, voire tel ensemble d’êtres (espèce vivante). C’est donc seulement au travers de la compréhension du dire-être de chaque individu au sein de son espèce et du monde, et de ce que les dire-être d’une espèce à l’autre ont en commun, qu’une parole humaine individuelle peut manifester à son tour, à titre d’exemple d’articulation du verbe commun, et fut-ce par l’acte individuel qui la supporte, l’universalité du dire-être au monde.
Dire l’être ? Non – en être !
Occuper autrement l’espace physique est déjà en soi un acte politique. Il n’implique pas nécessairement d’exprimer son point de vue…[4] Il faut voir ici le geste : pendant que j’écris « pour rien » et peut-être même « pour personne », je ne suis pas en train de travailler, je ne suis pas « productif », et pourtant, grand étonnement, je suis où la plupart ne sont pas : à la fois aux hommes et au monde, dans les deux espaces.*
Trois bornes d’un parcours possible :
1/ Unité indissoluble : Léthé-Doxa est à ce stade absence de soi, mutisme de l’être au monde, inconnaissance créative [5] – et non encore face à face avec le monde ;
2/ Retrait parlant à l’égard du monde de l’être : Léthé et Doxa se transgressent, se font respectivement présence et parole de connaissance. ‘Le Monde’ apparaît, il est Cognoscible et / ou créé par Dieu ; ‘l’homme’ apparaît, il est sujet connaissant et / ou être de foi, il a un Ciel à refléter sur terre.
3/ Inconnaissance ontologique créative reconnue comme telle et étendue à ‘l’homme’ en dépit de son savoir (une utopie) : celui-ci est démasqué, son Léthé mis au jour. Une conscience de participer de l’être au monde [6] se répand alors parmi les hommes (utopie) : forts de leur savoir, ils admettent pourtant désormais qu’ils ne peuvent à aucun moment saisir pleinement le savoir-croire de leur espèce et qu’ils entretiennent leur propre ignorance à hauteur de leur verbe savoir.
Gai mutisme : savoir et ne pas savoir est pareillement être.
*
« Ecoute et sois » est de tous les temps cogniscistes la même consigne.[7] Tu es ce soi que toutes les vérités du monde courtisent. Et en effet tu écoutes celle-ci ou celle-là et tu t’empresses à ton tour de la redire, convaincu qu’est là le sens ultime de la parole. Peut-être faudra-t-il que ton « l’homme » en sache et en ait dit trop pour que tu comprennes un jour enfin, devant l’étendue du désastre, le silence de l’être, et retourne à des occupations plus consciemment participatives (d’être au monde participant) ?
Enfin responsable au monde – et plus seulement aux hommes ! – de ta présence ?
Parole-reflet immédiat de notre propre état d’esprit, parole-action immédiate sur les autres et sur le monde : là réside l’intérêt d’une sagesse du dire, pour un usage de la parole qui ne soit plus au seul service de tel ou tel dieu-Vérité – d’Inter-dire !
Vérité – ou à la place une façon de dire ?
Ainsi, ma parole présente s’inscrit aux hommes dans un désir de communiquer ma pensée sans passer par la rhétorique de l’Etre et du « nous », c’est-à-dire de l’Inter-dire. C’est par « l’être en-toi » que tout commence, et à celui-là seul que tu es que je dis, au choix :
« Je sais tu ne sais pas tu dois savoir je vais te dire écoute-moi faisons la guerre EN SON NOM. »
« Je crée sans le savoir ce que je sais – la vérité ; fais comme moi, nous sommes tous là pour ça, vivons en paix ».
Tel est peut-être, en raccourci, un des adages possibles de cette nouvelle parole sus à nos relations personnelles. Elle associe la créativité de tout être à notre conscience individuelle de devoir échapper au cogniscisme ambiant pour participer en paix de l’être au monde – version être aux hommes ! L’idée par exemple de relier ensemble gratuitement nos paroles et autres créations sur le Net n’est ni un appel solennel de ma part ni une coquetterie d’intellectuel en vue de forger une communauté. Il s’agit simplement pour moi :
D’être aux hommes par une certaine façon d’être au monde [8]
Dialogue ontologique, dialogue éthique ?
[1] Elle sort de la langue de l’Inter-dire humain faite espace* pour occuper à nouveau l’espace physique du dire-être universel.
[2] Le sous-entendu cognisciste est toujours : « je suis supérieur en être aux autres êtres parce que moi je sais tandis qu’eux ne savent pas ».
[3] Dont Léthé, l’oubli complice parce que silencieux de parole, fut le bras armé
[4] Voter n’est rien en regard de notre façon de vivre !
[5] L’être vivant en question est « tout à son affaire », concentration et « oubli de soi » que connaissent tous les créatifs, justement.
[6] Pour un Chinois antique : participer au Dao ?
[7] Notez l’ordre des deux termes : l’être est soumis, conditionné à la vérité qui lui dit, mais par là lui dicte.
[8] Mais si je rejoins déjà en partie l’être au monde par ma solitude, mon désintéressement et mon intérêt pour faire connaissance, je dis cependant encore trop au monde par ma façon d’être aux hommes – le texte présent l’atteste. Je cherche trop encore à dire dans ma recherche d’un dire. Mais peut-être faut-il en passer par là ? Ma parole ne sort donc pas encore, j’ai encore du chemin à parcourir avant de pouvoir mettre en pratique cette sagesse du dire (et son style !) qui « va avec » la conscience d’être avant d’être homme, d’être au monde avant d’être aux hommes, à l’Inter-dire.
07:00 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : Parole, Parménide, naturalisation de la connaissance, sagesse du dire
21.05.2007
Dialogues ontologiques 4/5
IV Des espaces et un « homme »
La question de Dieu posée ci-dessus est tout autant typique d’une ontologie du « face à face » que celle, question, de la Cognoscibilité de toute chose. Sachant qu’on ne naît a priori ni croyant (de foi) ni sujet connaissant, elle peut donc également être formulée ainsi :
Quel mode d’être, quelle attitude requiert la croyance en Dieu ? Laquelle requiert la croyance en la Cognoscibilité de toute chose ?
Le lieu d’où : un des termes de la relation est l’espace mental grâce auquel les verbes savoir ou avoir la foi ont vu le jour. L’autre est la distance parcourue pour en arriver là (Cf.# 2). La scission susdite (le retrait victorieux) a forgé cette distance ; le soi est cet espace abouti. Il reste, selon le plan dressé plus haut, à déterminer, si l’on veut, les Existants* « qui vont avec ».
Tout croire, caractère de l’être-relation,* se manifeste en effet au monde par ses Existants. Tel ou tel Existant « va avec » (selon la formule donnée plus haut) tel ou tel croire, telle ou telle attitude. L’inconnaissance ontologique, comme on sait, n’est nullement un obstacle à la relation, à l’apparition de quelque réalité foisonnante!
Pour s’en tenir ici à ‘l’homme’, les verbes savoir et avoir la foi ont un Existant principal commun : « l’homme » justement, au singulier – un même sujet connaissant dans un cas, une même identité morale dans l’autre. De part et d’autre de ce partage, des hommes sont devenus un jour pareillement « l’homme » et se sont mis à nommer « homme » leurs semblables.[1] L’« homme » au singulier dit ici sa singularité eu égard les autres êtres, plantes, animaux et minéraux, mais aussi ce « soi » qu’il possède désormais et grâce auquel « quelqu’un enfin sur terre » incarne pour tous les êtres (!) le face à face,* la posture suprême : L’homme, poste avancé du dieu de la Connaissance [2]
Une distance parcourue, un soi, une attitude, un Existant – l’homme-espace est né, c’est en lui, c’est à lui désormais que tout arrive. Il sait / le monde est Cognoscible, l’Histoire peut donc commencer. [3]
Une déesse, là encore sans doute, lui remet alors les clés du Logos (langage soi-disant, disant soi) de l’être et du monde. Les évènements s’enchaînent, ‘l’homme’ civilise le monde, il fait désormais la jonction entre le Ciel et la Terre : à leur tour, et au contact du Logos, la conscience de soi, le savoir et la foi de chacun (qui vont avec) dessinent l’espace de toute relation au monde : l’Inter-dire humain.
Autrefois le milieu ontologique, aujourd’hui l’environnement cognoscible.
La Raison est le Concept qui succéda à la déesse de Parménide dans le parrainage de la vérité. A son terme, signalé par des catastrophes écologiques et humanitaires, le savoir-croire humain nous fait redécouvrir nécessairement le verbe croire (avec plus ou moins de réussite, comme l’atteste notre époque), celui-là même que la Raison avait enfoui (refoulé) et tant combattu, contre lequel et sur lequel même elle s’était bâtie. ‘L’homme’ découvre alors, au grand dam de ses propres et fantastiques découvertes scientifiques faites jusque-là, que le verbe croire – et le dire-être / opinion qui vont avec – est le véritable paradigme.[4] Surtout, ce qu’il dé-couvre enfin maintenant c’est que « être » a toujours signifié « croire », un croire au monde dont notre savoir ne fut jamais qu’une spécialisation, une de ces branches ontologiques particulières, s’il en est, nées de l’oubli de l’être. [5]
Ainsi la conscience de soi et le savoir humains n’auraient jamais cessé de participer, à leur in-su, de l’être au monde ! Un comble ! Croyant embrasser le Tout, ‘l’homme’ n’était en réalité que la plus obtuse, peut-être, des façons d’être…
Nos yeux s’écarquillent sans doute maintenant : mais non, le savoir humain n’est pas la dignité de l’homme ! Mais non, le besoin de certitude n’est plus aussi « essentiel » ou « vital » que le prétendent certains hommes ! Mais non, il n’est pas prescrit de se connaître soi et d’être « plus soi » encore quand bien même on en aurait l’opportunité ! Notre éternelle créativité présente – dussions-nous ne parler que de celle de l’homme – fera toujours face à toute certitude et à toute fixité et toujours l’interrogera comme problème. Toujours elle fera figure de gai mutisme* face au tranchant d’une parole qui voudrait « arrêter » les choses comme on arrête un décret. Car la vérité, fut-elle dernière, toujours et encore inspirera les hommes, toujours et encore « nécessitera » quelque exégèse, suscitera quelque « explication », entraînera quelque opinion [6] – bref soulèvera le sempiternel problème du dire-en-continu parmi les hommes, problème des continuels quoi et pourquoi leur dire – qui ont leur fondement ailleurs, dans la pure économie de l’Inter-dire. Le verbe croire eut le premier mot, il aura toujours aussi, sur le savoir, le dernier : signe avant- et signe après-coureur, pérennité malicieuse et souriante du dire humain. Amen. ;-)
Parler, c’est payer son tribut à l’Inter-dire.
Si notre savoir-croire est nécessairement créatif, notre conscience de l’inconnaissance ontologique universelle devrait nous conduire à réenraciner* notre propre verbe savoir, nos certitudes.[7] Ca n’est pas l’Un qui est ici mis en cause sous la figure de la Cognoscibilité du monde ou de la foi en Dieu, c’est le fait que des hommes, aussitôt qu’ils découvrent l’un ou l’autre, se mettent à savoir absolument (la réalité première ou dernière), cessent de croire (au croire) et proclament à l’envi sur tous les toits du monde cet absolu d’une Cognoscibilité de toutes choses ou de l’existence d’un Dieu créateur. [8] A tous ceux qui savent de la sorte, je dois pourtant pouvoir dire sans encombre :
Je sais que 1 + 1 font 2 sans pour autant cesser de le croire ; je sais que je ne peux envisager d’autre croire plus enraciné en moi, plus pertinent pour moi que ce que je sais, que mon savoir. Pourtant je sais aussi que ma condition d’être au monde surplombe ce savoir, car je crois que ce que je sais est tout entier circonscrit par mon être homme. Non – je ne serai jamais un fidèle du dieu de la connaissance que l’Inter-dire humain a érigé comme notre « horizon ».
C’est là sans doute l’étape finale d’un dialogue ontologique entrepris avec les plantes et les animaux : un accord entre naturalistes sur notre équi-valence au monde. [9]
*
Le petit d’homme naît croire inconnaissant. Mais il découvre très vite l’existence de « la vérité », apprend que la nature (sinon ses aînés éducateurs qui l’éduque à le croire), lui a accordé une « distinction » qu’elle refuse encore aux autres êtres : ‘l’homme’ universel auquel il est prié de s’identifier se serait émancipé au fil du temps de l’être-croire animal, végétal, minéral. [10]Alors le petit d’homme se met bien sûr à « vouloir savoir » en même temps qu’il « prend conscience de soi », qu’il endosse ce moi dont la mission est, ajouté à d’autres moi, de connaître la Terre entière. [11] Mais le voilà qui s’interroge un jour sur ce qu’est être au monde et découvre ce que « comprendre » peut signifier d’autre, de plus solitaire, de plus solidaire.[12] On le voit alors qui se met à déclarer soudain vouloir désormais intégrer la vérité, son savoir et soi-même dans une création personnelle ou collective sans plus trop de souci de leur sainte trinité. On le voit préférer alors ce qui est présent – et son croire – à toute vérité. Il veut participer, dit-il, à l’espace commun à tous les êtres, sans plus aller y courir dire…
Trop de temps et d’énergie perdus à chercher un Ailleurs ou une place au sein de l’Inter-dire humain (la réussite sociale) – où être ! S’enquérir bien plutôt d’occuper au mieux l’espace présent commun et solidaire [13] – voilà ce qu’est plus sûrement dire-être* !
S’enquérir davantage du beau qui fait signe que du vrai qui fait sens.
Fut-ce par nécessité, la fonction du savoir-croire collectif humain – via l’Inter-dire, son relais – , fut jusqu’ici de nous arracher à la nature de l’être au monde, à la relation créatrice naturelle à toute chose, au profit d’une relation au « dieu » et au « nous autres » – exclusivement. C’est pourquoi nous ne nommons et ne parlons jamais des êtres qui nous environnent que par erreur,[14] que pour les connaître (fut-ce pour les aider ou les corriger), rarement pour se taire avec eux, faire simplement connaissance.
Au monde, nous ne nous préoccupons pas « d’en être », car nous avons posté en face à la fois notre « Dieu » (de la connaissance) et « nous autres » – pour le connaître !
C’est parce que nous savons que nous nous croyons « d’en face » ; c’est parce que nous fonctionnons perpétuellement en « mode savoir » que nous sommes effectivement en face !
Séparés du monde, reliés les uns aux autres dans un même exil intérieur de l’espèce tout entière, nous vivons accrochés à notre Inter-dire comme à un fil à plomb au-dessus du vide.
Aussi, indépendamment des bienfaits et autres bénéfices que procura aux hommes jusqu’ici leur schizophrène posture, celle-ci constitue une perpétuelle guerre, une colonisation par l’esprit [15]de tout ce qui est présent. Malgré l’ambition et les prétentions de la Raison, il ne faut ainsi s’attendre à aucune paix au monde venant de cette volonté philosophique ou scientifique de savoir qui toujours l’anime. Aucune paix ne sera possible parmi les hommes sans une paix des hommes avec tout ce qui est : [16] il faudrait commencer déjà par desserrer l’emprise de notre Inter-dire sur chacun de nous et sur chacune des choses…
[1] Ce ne fut pas toujours le cas, longtemps l’étranger était le barbare ou assimilé. Il aura fallu l’absolu de la vérité scientifique ou religieuse pour que tous les hommes deviennent « l’homme »… qui va avec. ‘L’homme’ objet de science ou être moral universel fut la première mondialisation d’un certain appétit de croire.
[2] Alors que tous les autres êtres (savoir-croire) au monde ont « choisi » un savoir-faire adapté au milieu et aux circonstances, l’homme-soi, lui, a choisi a parte de conquérir aussi le savoir « pur ». Une hérésie ? Scission opérée : L’homme-soi possède désormais un savoir D’AVANT faire. C’est là indubitablement une « victoire » sur tout ce qui croit, une victoire sur – l’être-relation ! (redite)
[4] Le mot « véritable » est ici un véritable pied-de-nez pour le verbe savoir ! Il est trop radical, il faudrait sans doute employer ici un terme plus diplomate pour ne pas heurter la sensibilité cognisciste !
[6] La Doxa de Parménide englobe peut-être l’irrépressible besoin humain de dire.
[7] Une « docte ignorance » ?
[8] L’Inter-dire a ses raisons (le savoir-croire de l’espèce) que les vérités qui circulent en son sein ignorent ; lui seul est le véritable dieu, en définitive, auquel tous se vouent ! C’est lui avant tout qui relie les hommes, lui la religion de leur parole… depuis qu’ils n’ont plus d’autres relations au monde que par leur dire !
[9] Si les fourmis devenaient géantes et savantes, la Raison les conduirait à écraser l’homme, espèce présentement nuisible. On peut aussi s’interroger sur le rapport historique éventuel entre la supériorité de l’homme sur l’animal (grâce au feu, notamment) et l’apparition du monothéisme célébrant de fait la supériorité de l’homme sur toutes choses et tous êtres.
[10] Preuves à l’appui : Langage, Histoire, Culture.
[11] Il doit apprendre gentiment s’il veut savoir. Mais que peut-il vouloir d’autre s’il est « bien éduqué » ?
[12] Il est remarquable en effet que la « solidarité ontologique » envers les autres êtres au monde émane de l’individu humain s’arrachant à l’individualisme ontologique… de la société humaine.
[13] Occuper autrement l’espace physique partagé avec les autres espèces vivantes est d’emblée occuper autrement l’espace politique humain.
[14] Il y a erreur à croire qu’elles nous environnent !
[15] Le fil à plomb est métaphore de la verticalité, de la norme, de la sonde qui enregistre tout.
07:01 Publié dans Après l'Etre, Parménide | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : naturalisation de la connaissance, Parménide, savoir-croire


