07.02.2009

"Qui entre ici ..."

Je suis aujoud'hui en mesure de donner un sens à la sentence "Qui entre ici me fait honneur, qui n'entre pas me fait plaisir". Ici, c'est le livre, et la sentence ne signifie pas que c'est égal, pour qui l'a écrit, qu'il soit lu ou pas. Elle signifie que le livre (parfois un simple texte semblant pontifier, même) signe l'échec de parole, l'échec du s'entredire, au profit de nos bibliothèques. Et au détriment de nos langoureux désirs. Si donc on ne le lit pas, c'est qu'on sera peut-être plus disposé que ne le fut l'auteur - et que ne le sont les sempiternels lecteurs (suffisants et insuffisants, tout à la fois) - à s'entredire.

Mais "livre" est quand même ici une métaphore aussi !

(S'entredire : si possible de vive voix, du moins au sortir du jeu habituel question-réponse ou billet-commentaire. S'entr'inspirer (le seul mot à la double apostrophe, c'est dire !), discuter ensemble de ce que nous VOULONS.)

Pour autant, bien sûr, rien ne saurait cautionner la paresse et la désinvolture des uns ou des autres. Si livre fut fait dans cet état d'esprit, il prépare la confrontation. Il signe un acte de présence prêt pour la confrontation.

(texte non définitif)

 

24.09.2007

Parti(e) de blog

[Blog opératoire]

 

1/ Que du relationnel ?

Un blog vient de fermer ses pages, et les tentatives d’explications données par son auteur me rappellent à mes propres motivations sur le mien. Je ne donne pas le nom de ce blog aujourd’hui fermé, pour ne pas focaliser sur lui le sujet de ce billet.

 

Je me dis que l’auteur de ce blog n’a pas su faire taire en lui-même ces motifs tapis en chacun de nous et toujours prêts à s’imposer  – : les motifs d’arrêter.

S’il a arrêté, c’est qu’il n’était pas guidé par une de ces nécessités qui authentifient le geste et la volonté de créer, de construire coûte que coûte.[1] Précisément, ne pas avoir eu à consentir à quelque « nécessité » ou « discipline » a dû précisément constituer pour lui sa « liberté » d’agir sur son blog. Je le laisse juge de cette pensée, mais je conclus de la fermeture de son blog qu’il n’y avait donc en celui-ci que du relationnel en jeu, que du conditionné par l’amour ou l’assujettissement des autres :

 

« Je veux qu’on m’aime » était son leitmotiv. « Je vous quitte » est le mot de la fin.

 

Serait-ce que nous ne l’avons pas aimé comme il l’aurait voulu ? Mais c’est là une condition que nous partageons tous …

 

Alors quoi ?

  

Je songe aussi à cet autre blogueur qui prétend, comme des milliers d’autres sans doute, s’amuser sur son blog, mais qui se lassera un jour, à son tour, des autres, au nom de cette même liberté, leur infligeant un beau matin sa résolution d’en finir   avec eux. [2]

 

En finir avec nous, ses fidèles lecteurs, et non point avec ce qu’il réalisait jusqu’alors !? –  voilà ce que signifierait donc l’intention de fermer son blog ?

 

« Les deux sont liés !»  me dira-t-on... Soit ! Alors je demande : quelle entreprise, dans ces conditions, est le blog ?

 

Une aventure dont on régale les autres   jusqu’à ce que d’eux on se lasse ? [3]

 

Voilà qui est bon pour « passer le temps »,[4] preuve s’il en est qu’on est là parce qu’on s’ennuie, et qu’on ne cherche la compagnie d’autrui, comme toujours en pareil cas, que pour s’ennuyer ensemble plaisamment.  

 

Et pourquoi ne pas plutôt se régaler soi jusqu’à se lasser de soi ? En finir avec soi, n’est-ce point alors la plus belle façon d’aller vers les autres ? [5]

 

___ 

 

2/ Le cadre, c’est vous et l’étagère !

On ne voit généralement dans le blog que cet outil permettant de « communiquer » avec autrui, un simple moyen de se mettre en relation avec d’autres personnes. Mieux ! :

 

Le blog est cette scène offerte aux jusque-là spectateurs, une occasion unique pour chacun de « se produire » !

 

Cette libre scène a même suscité bien des créations personnelles ! Mais pourquoi crée-t-on ? Est-ce donc l’occasion qui crée le larron ? la scène qui fait la vedette ? le projecteur qui fait le guignol ? Qu’est-ce qu’ouvrir un blog ?

 

Occasion de créer ou d’avoir un public ?

 

« Les deux sont liés ! », me dira-t-on, là encore…

Mais c’est là que le bât blesse ! car « occasion de créer » ne signifie pas nécessairement souscrire à l’« opportunité d’avoir un public »   c’est précisément ainsi que la plupart des blogueurs, manifestement, l’entendent  mais : « saisir l’opportunité d’un blog en tant que cadre de création (ou de travail) ». [6]

 

La confusion comme la distinction des deux termes traduisent respectivement, je crois, deux types distincts de solitude: [7]

 

L’un, seul, ouvre un blog pour aller vers les autres ; l’autre, seul, parce qu’il trouve là un cadre heureux à sa composition.

 

Deux types d’ego, en définitive : la solitude de l’un fait qu’il va, nu, vers les autres ; la solitude de l’autre importe comme préalable* à sa composition.

 

Mais voici le fond de ma pensée, ce qui justifie à mes yeux ma position, ma préférence :

 

Le sens de la création personnelle an-egoïque * est dans la conscience définitive de l’arbitraire et de la gratuité de nos existences.

 

Le don* dont il est question là en filigrane n’est pas une vocation morale « pour l’altruisme » mais la conséquence et le résultat « pratique » d’une façon de faire avec soi-même et avec les autres. Si la jouissance de soi consiste à créer-découvrir, il est bon de ne pas attendre des autres qu’ils nous caressent dans le sens du moi, car alors la déception couve, la dépendance est là, et  on ne fait plus rien que communiquer

La reconnaissance mutuelle,[8] c’est cela que la plupart des personnes entendent et attendent quand elles parlent « d’échange ». « On veut s’aimer ! » signifie le cri de chacun, en substance.

 

Oui mais qu’est-ce qu’on se donne l’un l’autre pour ça ?

 

« Nous les gratuits », à l’inverse, si je puis dire pareille coquetterie, nous n’avons pas à faire notre promo, vous régaler ou nous défendre. Pour le dire de façon un peu cavalière :

 

Je vous aime ! mais ça n’est pas sur mon blog que nous nous aimerons ! Voici, j’ai posé là mon oeuvre, maintenant rions, maintenant seulement faisons connaissance !

 

Je songe ici, disant cela, à Héraclite dont on dit, si je ne m’abuse, qu’il cacha ses écrits sous une pierre du Temple et s’en alla jouer avec des enfants.

Je songe également à tous ces hommes, de toutes les époques, qui ont suivi leur propre chemin sans jamais (ou presque, quand même on est des hommes) l’attacher aux hommes, leurs contingences, leur inconstance, leur inconsistance, leur ingratitude.

Je songe également aux hommes capables de détruire leurs œuvres à la fin de leur vie (ou inversement…), sans amertume ni bravade aucune, ni même esprit de sacrifice, simplement parce qu’il n’y a pas de raison, selon eux, qu’elle leur survive : ils n’ont voulu qu’être présents…  

 

Il s’agit peut-être de donner sa part aux autres  =  ce que l’on fait de soi    et puis de vivre sa vie comme, et éventuellement avec, eux.

 

Reste à définir en quoi un blog constitue un CADRE possible de création pour celui qui le désire. Pour moi le cadre ici c’est les autres, c’est vous, c’est ce que, selon moi, je vous dois et que vous m’offrez    dans les conditions susdites. Mon témoignage, en quoi le blog constitue un cadre, je le donne ici mais comme un commentaire.

 

 _____

 

3/ Mon dire autrement, comme préalable* :

 

[Je veux pouvoir vous parler sans avoir à reproduire le schéma de la relation dialogique classique

Au travers de cette fenêtre qui s’ouvre en appuyant sur quelques boutons, je ne m’imagine pas entrer en scène ni dans un jeu de rôles. Je vois simplement un rebord, une étagère. Cela veut dire : c’est bien à vous que je présente et soumets ce que j’écris, mais non point à vous que je « Parle » ! Ni rhéteur, ni savant, j’écris devant vous des textes tels que je pense devoir VOUS les présenter   tout en restant moi-même.

 

[Je veux pouvoir déposer sans avoir à « communiquer » (faire la promo, assurer la déco, vendre la billetterie)

Sur l’étagère, je dépose donc quelque chose à hauteur d’yeux des passants que vous êtes, pour ne pas le laisser par terre. Par terre, on ne peut qu’y trébucher dessus et l’abîmer sans le voir. Je ne crache pas sur mon travail, mais là se limite ma « publicité », je parle à des personnes, pas à des clients potentiels !

 

[Je veux pouvoir dire et être crédible sans avoir aussitôt à enseigner

  Je dis ce que je crée / découvre.* Je ne me suis pas épuisé intellectuellement à une carrière, vidé à une pareille ambition. Je ne suis pas au tableau, je ne fais pas démonstration, je ne convoite pas de chaire ni de poste ; je ne suis pas de la gente « Tout à enseigner, rien à dire ! » ;-) Mon « intellect » n’est pas encadré militairement par une carrière. [9]

 

[Je veux pouvoir dire sans devoir user d’artifices

Je n’enrubanne pas mes écrits des guirlandes de l’autorité (les références de toutes sortes), ni n’enveloppe mon blog de l’éclat de relations « de choix » (liens intéressants et pertinents, forcément[10]).

 

[Je témoigne résolument d’un dire-être préalable* et d’un type de relation par conséquent ; j’espère être utile à quelques autres

Je fais effort d’être intelligible, de faire court et construit   mais non pas de vous mâcher le travail. Je n’écris pas une thèse, un guide ou une somme ; je donne des éléments à assembler pour soi, si on veut. Pour s’aider peut-être à se construire (à se débarrasser et résister, à se mettre à son tour à créer / découvrir à son propre compte).

 

 

Et par conséquent :

 

[Je ne veux pas être l’hôte de mes lecteurs

Je ne suis pas en service, je ne suis pas le tenancier de mon blog, cette étagère. Je ne veux pas répondre systématiquement, même si cela doit passer pour manque de politesse. Je ne suis pas une hôtesse, je n’ai pas un rôle d’accueil à jouer, je présente. Tout le reste entre nous est à construire.   

 

[Je ne veux pas faire de mon blog un club

Je ne suis pas une star, une sommité, un érudit, un intellectuel, ni vous des potentiels disciples, je veux dire des lecteurs formatés à devenir fans sinon rien. Je ne suis ni ne voudrais devenir une notoriété (c’est sûrement scandaleux !). Je réponds à des questions, pas aux interviews. Je ne travaille pas dans l’egojournalisme.   

 

 

Mais quand même…

 

[Je ne vis pas sur mon blog

Je ne mélange pas le travail et l’amusement, les lecteurs et le copinage (tout comme Héraclite ! ;-))

 

[11]

 

 

Et donc…  s’il n’en restait qu’un, Saint Blog héroïque, je serais celui-là, travaillant seul au blog-monde, sans autres et sans pourquoi. Pathétique, n’est-ce pas ? ; -))

 

Mais non, le blog-monde n’est pas le monde !

 

Donner le meilleur de soi aux autres, oui, en le préservant au mieux de l’Inter-dire. Et alors peut-être ils nous aimeront. Moins soucieux de plaire au plus grand nombre que d’être utile à ceux qui sont prêts à faire semblable effort : une personne en train de créer / découvrir son propre dire-être* n’est pas dans un rapport immédiat aux hommes ; cela vient après, dans les mondanités auxquelles souvent elle se complaît ; il est dans son rapport à soi et au monde : solitude. Ce billet se veut simplement témoignage d’une distinction importante, d’un préalable* souhaitable à toute communication. Mais je reconnais que j’ai peut-être placé l’étagère un peu haut… ;-)

 

M’enfin, que je n’oublie pas l’essentiel, peut-être, de ma motivation pour la forme blog ! Livrer régulièrement « en live » et au plus près des lecteurs potentiels (à défaut d’avoir gagné la partie « s’entredire ») ce genre de pensées et d’écrits qu’on ne trouve habituellement que dans un livre. « Le livre d’emblée » c’est la caution d’une « distance d’emblée » vis-à-vis du lecteur que je récuse (et que l’on justifie naturellement par ses titres et / ou sa fonction) ; ce blog est pour moi l’opportunité à la fois de publier peut-être un jour (tremplin pour le livre) et d’en retarder le plus longtemps possible l’échéance. Mais déjà, il faut bien l’avouer, ce blog est sur la mauvaise pente.  

 

Fin de blog, un livre peut-être : à la fois la reconnaissance d’une pensée et / mais l’échec d’une parole qui l’aurait rendu inutile. [12] Un livre, c’est sûrement quand dire-être au monde n’est plus que dire aux hommes : mondanité.


___________________________________


 * Voir supra.

[1] Ce qui ne signifie pas qu’on est un adepte de « l’art pour l’art », mais que « une chose est nécessaire » : réaliser.

[2] Et ils en ressentiront, à bon droit, quelque amertume.

[3] Loin de moi l’idée de juger « en-soi » quelque personne ou quelque blog que ce soit. Ce que j’interroge ici c’est la différence entre nos moi respectifs et la pertinence liée à cette différence d’une distinction entre notre travail de création (ou de réalisation) et la communication (incluant la relation) qui en est, semble-t-il, la consécration. Je livre ici mon questionnement et mon témoignage, peut-être utiles à d’autres. J’examine ce qui fait qu’un blog perdure par-delà succès   ou insuccès.

[4] Je laisse ici de côté toutes les formes d’un désir d’exercer un pouvoir, une influence sur autrui.

[5] Le Zarathoustra de Nietzsche illustre cette façon de voir : il a longtemps amassé du miel en solitaire, dit-il ; il s’aime maintenant de le distribuer aux autres sans trop attendre d’eux. Zarathoustra ne s’accroche pas à son talent mais à son œuvre ! Il ne distrait pas, il donne. (Et il ne s’agit pas d’abnégation !)

[6] Personnellement, j’ai commencé par la forme poétique, contraignant mes pensées à la concision et la rime, ce que d’aucuns considérèrent comme un mélange des genres. Le blog est mon nouveau cadre. Ce que je dis à la suite, je le dis comme un commentaire.

[7] L’un et l’autre sont pareillement seuls au blog-monde au moment où ils y entrent. Bien évidemment tous deux espèrent dans les autres, mais l’un ne veut pas en faire une condition. Du reste, pour ce blogueur parti, la question maintenant est certainement: « où et comment poursuivre ailleurs ? » C’est-à-dire « quel autre cadre ? » S’il cherche à publier auprès d’un éditeur, peut-être, ce sera alors pour lui l’occasion de mettre cette fois le relationnel   à la fin. Un apprentissage de la distance ? de l’amour différé ? Blog : l'amour de la littérature en live ? ;-)

[8] Du moins aussi longtemps mutuelle… que les autres ne nous ont pas consacré. 

 
[9] Cf. « Ainsi parlait autrement Nietzsche », billet prochain (reporté).

[10] Je préfèrerais mentionner des collaborateurs sur un projet commun. 

[11] Et forcément je ne me ferai pas beaucoup d’amis… (mais « Il est peu de vices qui empêchent de se faire beaucoup d’amis » !) 

[12] « Dis ta parole et te brise ! » est la tragédie de l’homme seul, condamné à communiquer au travers d’un livre.

 

 

17.09.2007

Moi je me

Savoir qu’on a déjà créé quand on se met à dire.  [Suite du billet précédent]

 

Des représentations se forment en moi ; quelques unes sont converties aussitôt en pensées, par habitude, parce que mon cerveau, comme celui de nombre d’hommes d’aujourd’hui, est fait désormais pour ça.

 

Notre cerveau  a appris à le faire, ce sont les pensées désormais qu’il privilégie.

 

Ainsi, certains processus de représentations qui « débouchaient » autrefois immanquablement sur tel ou tel sentiment ou sensation sont aussitôt traduites aujourd’hui en pensées, en « conscience de soi » capable de dire ce dont il s’agit.[1] 

 

Mais ce dont il s’agissait jusque-là, on ne sait pas pour autant aujourd’hui le dire, ou plutôt : on ne sait plus, dans le meilleur des cas, que le dire ! [2]

 

a) Ca pense en moi   je me mets à penser. Je n’ai pas choisi de penser, moins encore de penser à ceci plutôt qu’à cela. Même que quelquefois ça s’emballe ! Je n’apparais manifestement, en tant qu’alors seulement je pense, qu’en réaction (après coup) et comme une prise en charge de ces pensées qui, au fond, semblent vouloir s’imposer. C’est à je qu’elles se présentent. Je suis alors « conscience de moi », de ce moi qui ne serait autre que « ça » s’il ne m’était si proche, si présent, et si je n’étais pas là, à l’instant, en train de regarder ces pensées, de les voir, de les recevoir et de les dire miennes. 

 

Comme je ne pense pas pour rien, je me mets alors à réfléchir, à analyser, à étudier, à chercher une solution, ou au contraire à chercher d’autres problèmes, pour le seul plaisir de chercher et de trouver des solutions. Tous ces verbes, je m’en rends bien compte, diffèrent du « penser » premier et véritable, en moi.

 

b) Je dis ça pense et parle de représentations noétiques finales conscientes (réflexions, analyses, etc.), mais de la même façon ça croit en moi bien avant que je me mette éventuellement à questionner ce croire-moi, par exemple ce croire qui fait que je sais. Quand je l’interroge, ce savoir conscient m’apparaît alors (apparaît au je que je suis) plus étrange que ce croire-moi dont je ne sais rien sinon qu’il me guide tel le ferait un génie du savoir-croire humain.

 

Car je ne suis, je ne me définis alors plus comme « conscience de moi », mais comme conscience de pensées « libres »… de tout moi.

 

Je sais signifie en effet : les pensées que j’ai là ne viennent pas de moi (dont je ne sais que peu de choses) ; elles (me) viennent de la réalité objective extérieure qui me fait dire la vérité de telle ou telle chose – bref, elles sont libres de moi et de mon penser. (C’est cela « l’en-soi »). Mais non pas de mon dire ! Ces vérités ne sont donc pas la seule réalité même, elles sont le discours que j’en ai   sans quoi je serais contraint de penser que la réalité même circule d’un être à l’autre et nous n’aurions pas besoin de nous dire ! Or donc, c’est bien moi (je) qui fournis le discours utile à la vérité et à la « transmission » de celle-ci de ma personne à une autre. La vérité révélée par le discours est donc la réalité rendue négociable. On ne dira jamais assez l’aspect économique des pensées dites, ni même la différence essentielle entre ce que l’on pense, ces pensées « qui nous viennent », et ces pensées maîtrisées que nous voulons dire aux autres en tant que « vérité »   c’est-à-dire aussitôt négocier, faire circuler. Ces pensées miennes sont à moi, sont mes opinions, j’en fais le constat, le relevé. Ces autres qui sont la vérité même constituent ce qu’il nous faut savoir et dire…

 

c) De la même façon je m’endors, je rêve et reconnais au petit matin, ou au contraire le subis sans le savoir pour le reste de la journée, ce qui s’est tramé en moi dans ma nuit. [3]

 

d) De la même façon je crée, je suis inspiré par mon moi dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est mis parfois en situation de m’inspirer (inspirer je). Je le laisse donc simplement agir et m’habiter, me combler peut-être et réaliser quelque œuvre en ma compagnie : je suis un artiste non doué de raison. Je n’ai qu’une chose à faire : me placer au bon endroit, au bon moment, choisir mes expériences, susciter mon inspiration. C’est dire :

 

Je suis un artiste parce qu’à demi-conscient seulement, mais résolument, de ce qui m’arrive. [4]

 

e) De la même façon je dis je t’aime à une personne car mon moi, relais et héraut qui perçoit bien plus que je n’en sais, me fait d’innombrables signes en sa faveur, des signes auxquels j’accorde crédit sans trop les interroger. Je me fais confiance, je sais que j’aurais tort de vouloir en savoir plus, ce serait « casser l’ambiance », mon lien à cette personne, mais aussi mon lien à moi-même.  

 

Pour peu qu’il l’écoute, son moi est à chacun de nous son daimôn socratique. [5]

 

 

 

3/ Quel je pour quel moi

Un rapport raide[6] de je à moi fait la conscience de soi qui veut être partout, dans le moindre recoin, et aussi tout savoir, jusqu’à la plus petite chose [vouloir être partout et tout savoir : ces deux verbes ne sont-ils pas synonymes ?]. Tels ces hommes (sur leurs blogs par exemple) qui ne cessent d’interroger leur moi, de le tyranniser de je, se privant ainsi, malgré eux, en le détournant de sa libre fonction, de leur principale source d’inspiration.

 

Connaître la source au lieu de s’en abreuver    tout un paradigme ! Notre civilisation est une Culture du seul Je, du être partout et du tout savoir. [L’amoureux cependant n’a rien à faire de savoir ses sécrétions libidinales…]

 

Ainsi, les hommes (les je) qui ne savent que dire je et croient au seul je aiment la raison, la synthèse, l’analyse, s’épanchent facilement côté savoir et, en cas de problème avec leur moi, « font une analyse » (psy). A l’inverse, les hommes (je) qui se savent moi et croient au moi, écoutent leur daimôn sans trop l’interroger, font confiance en ses prérogatives, en ses capacités scénographiques… Entre toutes : l’art de se donner raison d’être comme on est ! 

 

Du moins ce serait aussi simple si chacun ne tyrannisait son moi au nom de l’Inter-dire !

 

Platon chassa les artistes de sa République. La Raison seule   ce JE purement d’esprit, ce JE divin, ce JE inhumain   devait décider du MOI de chacun et de tous. C’est pourquoi « La Raison » s’est mise à penser ce qui était « Le Beau, le Bon, le Bien » en matière de Pensée, bien sûr, de Pensée consciente relative à la gestion des choses et des hommes.

 

Ordonner l’univers et juguler le moi des hommes, leur parler   « parler à la conscience de soi de chacun… » Demandez le programme… !

 

Un rapport souple entre moi et je, en revanche (dans lequel je ne me surplombe pas pour me montrer conforme, plus crédible et plus efficace sur autrui…), laisse moins de place aux sources officielles d’information et d’inspiration. Je n’interroge que peu mon moi, je suis bien plus curieux des autres. Je n’absorbe pas facilement la Culture, je me soucie davantage d’être en accord avec moi-même. Oui, je suis complaisant à moi-même, c’est pour cela que je suis bien peu de choses à mes propres yeux, et plus soucieux de faire, de réaliser, que de savoir, que d’être maître, que d’être beaucoup en relation, fort de pouvoir m’étendre de tout un savoir conscient.

 

___

 

C’est moi qui rencontre et encaisse mais c’est je qui décide de leur relation. Chacun de nous décide en définitive de la relation qu’il a à lui-même, suivant l’autorité ou l’autoritarisme de son je (qui n’appartient que trop aux autres) et de la liberté qu’il accorde donc à son moi, son instinct, son ignorance peut-être féconde. Oui, il y a à choisir d’aller vers les autres « avec son moi », voire « en tant que moi »   ou bien en tant que je conforme aux pressions exercées de toutes parts, pressé d’en finir avec moi, cette « part d’ombre »…

 

Qui croit son moi mauvais et ne fait là rien contre   est de mauvaise foi.

Qui le sait bon se fait tout simplement confiance.

 

 
 
 

[1] Devons-nous donc être si sûrs de ne rien perdre à vouloir toujours tout dire ?

[2] L’habitude et l’excès de penser anesthésient-ils peu à peu la voie des sens  et des sentiments ?

[3] J’ai beau moi, à la différence des hommes d’antan, ne pas croire être « visité » pendant mon sommeil, il n’en reste pas moins que mon rêve nocturne « agit » plus ou moins sur ma conscience diurne selon que j’en ai pris conscience ou pas.

[4] En filigrane : sagesse du dire est savoir mesuré, utile à l’expression de moi-je   et à l’égard d’autrui, éthique : « Tu n’es pas obligé de savoir qui tu es pour créer ». Voir aussi note ci-dessous sur le daimôn de Socrate.

[5] « N’en sais pas trop ! ». Une voix intérieure (le moi) qui toujours sagement dissuade, jamais ne commande.

[6] A la fois rigide et abrupt, où je surplombe moi au point de le masquer et d’apparaître seul en scène, vu d’en haut…  

27.08.2007

Violences candides [2]

2) Immorale vérité

 

« Que se mêlent-ils de vérité ! Leur plus grande serait encore d’Inter-dire » !

 

Grincer des dents avant de dire.

Nous baignons tous dans le concept de vérité. Je veux dire : nous croyons tous que la vérité existe. Nous nous référons sans cesse à elle. Mais ne pouvons-nous « faire sans » ?

L’exercice que je relate ci-dessous n’est pas nécessairement purement « de style » (en l’occurrence sophiste), il vise plus profondément le moment et les conditions de la vérité en tant que telle, son apparition et sa fonction dans l’histoire du savoir-croire* humain, plus exactement au sein des relations humaines.

L’hypothèse proposée ici à l’examen est que « vérité » est l’estampille acollée à tel ou tel objet de communication[1] en vue d’assurer sa circulation parmi les hommes et son acceptation par tous : autorité, valeur sûre, nécessité incontournable, bien convoité, etc. sont les caractères reconnus de l’objet de dire estampillé « vérité ». [2]

 

La vérité est bel objet de dire.

 

Une objection vient aussitôt à l’esprit : mais un fait universel d’expérience personnelle ne constitue-t-il pas une « vérité » en dehors et même antérieurement à  toute communication ? Précisément, c’est là l’occasion de marquer une différence : ce que tous les hommes croient universellement (par exemple que tout ce qui vit meurt nécessairement un jour) n’est une « vérité » qu’en tant que tous les hommes, c’est-à-dire le croire de tous, le confirment. Sans cela, chacun seulement le croit. La confirmation unanime fait que chacun ne croit plus seulement cela, mais se met alors à le savoir avec et comme les autres. Elle montre en tout cas que l’idée même de vérité en-soi lui est antérieure, tel un préjugé non point associé au croire   qui se contente toujours de faire exister*  mais à une volonté de savoir qui serait née en son sein, puis propagée parmi les hommes au point de faire apparaître bientôt en chacun d’eux ce moi,* cette conscience de soi susceptible d’être son sujet : je – de je sais. [3]

Attendu qu’avant l’avènement de la vérité parmi les hommes, ceux-ci simplement « croyaient » et usaient simplement de leur force naturelle, à cette estampille « vérité » accordée à l’objet de dire correspond symétriquement une estampille accordée au croire de l’homme qui accepte comme telle la vérité : il sait.

 

Je sais VEUT dire c’est la vérité   et  inversement. [4]

 

Dans l’évolution des relations humaines telle qu’on peut l’imaginer allant du simple et candide croire (d’abord associé à la force brute puis à la « raison » du plus fort) au savoir conscient de lui-même (associé au pouvoir du discours qui dit la vérité), cette symétrie de la vérité (objet, objective) et du verbe savoir (sujet, subjectif) dénote à quel point la découverte, sinon l’invention de la vérité fut associée à la découverte d’un pouvoir exécutif du dire. Pouvoir sinon associé au verbe savoir établi, du moins au dialogue érigé en rhétorique opérationnelle en vue d’y accéder. Vu sous cet angle d’une genèse conjointe de la vérité, du verbe savoir et de la force de dire (vaincre, éduquer), la vérité n’indique plus pour nous la conformité d’un objet ou d’un dire à quelque réalité transcendante ou autre extérieure à l’Inter-dire   même si cela reste toujours invoqué [5]   mais l’estampille accordée à certains objets de commerce du dire au sein d’un Etat d’esprit. *

 

C’est l’Etat d’esprit qui est transcendant au sujet pensant (qui lui doit tout) et aux recherches qu’il entreprend, non point quelque vérité en-soi à la juste verticale de son âme.

 

Ce ne serait donc pas la perspective de la vérité qui aurait inspiré aux hommes la recherche et l’appropriation du discours conforme, mais la perspective d’un pouvoir du et par le langage qui leur aurait inspiré la « découverte » de la vérité. Au « droit » du plus fort ou du plus malin (la force physique) succéda le droit octroyé à un homme ou groupe d’hommes par son statut politique (généalogique ou autre), auquel succéda à son tour celui fondé sur la vérité collective (… du moins passant pour telle).

 

La découverte de la vérité a permis aux hommes de déplacer le champ d’exercice de leur volonté de puissance : de la force physique au seul statut personnel, et du statut personnel au dialogue (discours politique) pour la vérité. [6]

 

[Avant la Raison, le droit du plus fort n’était pas encore mis entre guillemets. Il était admis par tous, y compris   et pour cause !   par ceux qui voulaient prendre sa place.

De même avec le statut personnel (princier), le droit était présent, fut-il imposé à tous.

Avec le dialogue en vue de la vérité, le « droit » du prince est à son tour mis entre guillemets. La vérité du dialogue légitima ainsi la supériorité du discours sur toutes les autres formes de puissances et tous les autres droits jusqu’alors invoqués. (Même si la pérennité du dialogue n’est bientôt plus assurée qu’en dehors des domaines où des statuts se sont à nouveau mis en place[7])].

 

« Je sais » signifie « je suis converti » à un type de dire, j’y crois, et même j’ai foi en lui. Et « c’est la vérité » signe le type de relation que j’entretiens avec les autres hommes par le dire. Dans un monde où la vérité se dispute sous un culte général rendu à l’Etat d’esprit,*  toute critique de fond ne peut apparaître que comme fiction  

 

La vérité est née d’un pouvoir révélé du dire, son verbe afférent est le verbe savoir. Qu’est-ce que la vérité que l’on se contenterait de croire ? Sûrement une vérité première, autrement dite…  mythologie. [8]

 

Telle ici sans doute, « toute personnelle ».

 

 

Immorale vérité.

Imaginez donc un monde de relations humaines dans lequel la vérité et le mensonge n’existeraient pas, où il n’aurait jamais été question entre nous que de croire, ensemble ou individuellement, et de (tenter de) nous faire croire incessamment les uns les autres, sans qu’aucun jugement moral jamais n’intervienne de la part de qui que ce soit (indignation face au « mensonge » ou la « tromperie », en l’occurrence), sans que personne n’y trouve à redire ! « On prend ou bien on ne prend pas ce que l’autre nous offre », dirait alors simplement chacun, « Pas d’alternative, c’est chacun selon sa puissance, chacun au fond selon son mérite, et c’est très bien ainsi ! ». Tout drôle ou injuste que puisse nous paraître pareil « état d’esprit », nous verrions clairement en comparaison ce que signifie notre Etat d’esprit :

 

La vérité est morale.

 

Que viendrait faire dans une communauté humaine purement économique où régnerait un tel état d’esprit, l’apparition de la vérité (et du mensonge) comme institution morale ? Qu’apporterait-elle de plus ou de nouveau dans un tel monde ? Comment réagiraient les plus avisés des hommes vivant en son sein ? Par l’indignation ! Oui, ils s’indigneraient comme se sont indignés de tous temps les nobles des prétentions du bas peuple. « Que se mêlent-ils de vérité ! Au mieux, ils feront de leur Inter-dire un Etat impersonnel veillant à ce que nul ne dépasse son voisin ! » [9]

Pourquoi l’indignation ? Parce que l’apparition de la vérité apparaîtrait nécessairement immorale dans un monde où chacun trouve normal (et donc moral implicitement, sans avoir besoin de se le dire) de tromper et de vaincre l’autre quand il le peut. Ce monde a existé, n’en doutons pas ! Peut-être même est-ce encore le nôtre, dans les institutions internationales notamment, malgré les apparences…   Et nombreux sont encore les hommes qui jouent aujourd’hui le jeu, pour qui toute relation humaine est un jeu où l’on gagne ou où l’on perd. [10]

 

La vérité « en-soi » est venue changer les règles

 

Aux yeux des plus « forts » jusqu’alors, l’apparition du Droit nouveau afférent à la Vérité et sa victoire sur leur droit à eux (noblesse, statut, richesse, force, arbitraire, etc.) n’a pu leur paraître que comme une surenchère économique au sein de l’Inter-dire humain. « A-t-on d’autre choix que de penser, sinon, que la vérité est tombée du Ciel ? » se demandent-ils. « De quoi ’la vérité’ se mêle-t-elle ! Qu’est-ce qu’elle y connaît en relations humaines !? » De fait, justement la vérité s’en réclame, du Ciel… « La force, elle en tout cas, est bien terrestre et se manifeste partout dans la nature ! » Et nos nobles de conclure ingénument : « La vérité n’est qu’un moyen plus habile que les autres de vaincre  pure perfide rhétorique ! ». Et le nouveau pouvoir confié au peuple-qui-discute s’écrie à son tour : « N’écoutez plus ceux qui fondent leur supériorité et leurs privilèges sur un quelconque « droit », écoutez plutôt la voix de la vérité qui se discute ! ». L’ère de la « communication » commence…  

La vérité en-soi fut-elle une collusion des plus faibles pour renverser un Pouvoir trop exclusif ? Une victoire de l’esprit sur le puissant corps individuel ?

 

Alors l’esprit est aujourd’hui notre seconde nature !

 

Les hommes ont longtemps grogné avant de se faire autrement signe. Puis ont longtemps fait signe avant de se dire la vérité. L’injonction morale faite à chacun de sacraliser, de croire et de sacrifier à la vérité n’a pu être disséminée que par des hommes et un Pouvoir politique soucieux de soumettre le croire et le dire de chacun, et de les contrôler dans leur exercice. Toute volonté politique, en effet, veut :

 

Unifier sous un seul principe.

 

La légitimité du pouvoir politique moderne fut ainsi fondée sur la convergence mimétique de tous les dires : non point tous les hommes sont d’un même avis, non, mais tous ont désormais un même type de dire. [11]

 

 

Le vrai-semblable y suffit

Un sophiste grec, capable en bon avocat de défendre pareillement une cause et sa cause contraire, nous apparaîtrait aujourd’hui nécessairement immoral. Seul le but lui importe (faire-croire) et tous les moyens d’y arriver sont bons pourvu qu’ils paraissent crédibles. Le sophiste n’a pas « la vérité en-soi » pour guide.

 

Le vrai-semblable suffit au motif pour le vrai !

 

 Le vrai-semblable suffit surtout à la convoitise de la vérité… qu’on veut pouvoir administrer aux autres ! Mais au moins, avec le sophiste, chacun a encore quelque possibilité de se soustraire à ce qui n’est pas encore un principe totalitaire a priori, sous-tendu par la vérité « en-soi » : avec lui on en reste en effet au discours, à la vérité qui se dispute – OU PAS, preuve qu’on est en deçà d’un Etat d’esprit aujourd’hui ancré en chacun, où c’est « la vérité même » qui imprime en nous son désir pour elle… [12]

Dans un monde (toujours naturel) où tout être est relation,[13] le « vrai » n’a de sens que comme vrai-semblable. C’est par cette semblance que l’un attire l’autre vers l’objet qui lui est présenté. Et puis c’est tout !

Dans un monde régi par l’Etat d’esprit, en revanche, où c’est « la vérité même » (en-soi, en Personne ou en Institution) qui seule nous attire, nous éclaire, nous inspire et nous guide, toute critique, tout procès d’intention à l’égard d’un tel désir de vérité ne peut être (ou apparaître ?) que crime de lèse-majesté ; au mieux une fiction.  

___

Voilà, c’est dit ; selon toi, lecteur, c’est maintenant vraisemblable ou invraisemblable. Si ça te paraît vrai-semblable, tu auras sans doute du mal à te décider pour la vérité. Mais si quand même cela t’inspire quelque réflexion écrite que nous puissions lire, cela signifiera que tu te mets à ton tour au vraisemblable pour d’autres   et que cela te  suffit. 

 

C’est peut-être cela, dire-être.

 

 



[1] Quels qu’en soient les motifs, les mobiles, les modalités.
[2] Je ne prétends pas réduire l’usage et les vertus de la vérité à sa seule fonction « sociologique ».
[3] Mon hypothèse est la suivante : un être vivant ne peut dire même « je crois » qu’après qu’il a pu dire « je sais » : la conscience de soi ne lui est pas venue de lui-même ; la pensée (Nom), la vérité, le verbe savoir (et sa volonté afférente), la conscience de soi et par suite un certain vouloir dire aux autres (…) sont les différents éléments d’un Etat d’esprit spécifiquement humain inculqué à chacun dès son plus jeune âge. (Cf. « Moi, je me », billet suivant).
[4] Tout comme je crois signifie : je suis et ça existe (supra).
[5] Car il importe que les convaincus aient conscience d’être vaincus par la vérité même, impersonnelle, commune, collective, et non plus par tel ou tel homme tâchant de tromper les autres, peut-être. La pratique de la vérité ne constitue pas autrement une preuve de la vérité en-soi.
[6] L’avènement du dialogue annoncé comme « vertu » ne serait donc en réalité que la création d’un nouvel espace d’affrontement des intérêts de pouvoir dans cet espace nouveau admis implicitement et entériné par les interlocuteurs mêmes aussitôt qu’ils parlent : la vérité.
A mon avis, nous vivons plus une époque de statuts que de dialogues : il n’y a qu’à voir l’empressement de chacun des hommes de savoir à énumérer ses titres de gloire et / ou de fonction avant même de commencer à dire. Il sert une Cause et la sienne : sa carrière, sa réputation… (Cf. « Ainsi parlait autrement Nietzsche », billet prochain).  
[7] Par exemple en philosophie : votre CV vous ouvre les portes de la publication et vous délivre le pouvoir d’enseigner, mais aucun pouvoir politique   réservé à d’autres…
[8] [Mais alors je rejoins là l’idée attribuée à Parménide d’une vérité à l’origine, distincte du monde tel que les hommes le vivent, et dans lequel la vérité est tout autre, toute seulement de devenir (opposé à l’être parfait et originel) et d’Inter-dire.]
[9] « Au diable la Force ou le Trône ! Qui s’empare du lien, du liant humain est bien plus puissant ! »...  Les nobles d’âme d’aujourd’hui ne sont pas du côté qu’on croit !
[10] Sans même parler des disputes philosophiques où la vérité sert d’alibi ! Les hommes dans leur ensemble semblent partout les mêmes, toujours en relation avec quelque adversaire à renverser, et seulement différents par le pouvoir ou l’absence de pouvoir qu’ils peuvent exercer sur lui. Exemple parlant à tous : un employé critique son employeur, et inversement, mais agirait comme lui si les rôles étaient inversés. Ils appartiennent tous deux à un système qu’ils cautionnent par leur relation même. En ce sens, rendre le mal pour le mal montre qu’on est au fond le même. Dans ces conditions, celui qui « s’indigne » n’est alors qu’un mauvais joueur. 
[11] Savoir pour se faire valoir, dire aux autres la vérité (ce qu’ils doivent faire, penser et dire), contribuer à la pérennité de l’Etat d’esprit en dépit de tous les autres types de présence humaine, etc. 
[12] Socrate ou Platon, champions du dialogue, ont-ils jamais rencontré homme les envoyant paître ? Non, toujours seulement des hommes déjà convaincus des bienfaits du dialogue, déjà convertis à l’esprit en-soi, tous en quête du Bien en-soi etc.
[13] Etre présent est savoir-croire : dire-être, croire (faire exister), faire-croire (dire aux autres de multiples façons).

 

20.08.2007

Violences candides [1 sur 3]

1) Doxa candide [1]

Le jeu du croire et du faire-croire universel

 

Etre-figure et -relation

Si tout étant se manifeste à la fois dans cet espace qui nous est commun* et comme figure particulière d’un même verbe universel (être au monde),[2] sa particularité en tant qu’étant ne peut se traduire qu’à travers les Existants* pour lui, c’est-à-dire avec lesquels il est, fut-ce potentiellement, en relation  – y compris l’Existant qu’il est pour lui-même.

 

Tout étant est une figure de l’être au monde. Il dit-être à sa façon :

1/ Comme il se présente (morphologie, attitudes, aptitudes diverses) 

2/ Comme il est en relation (avec qui ou quoi)

 

Ses relations aux êtres et aux choses sont de deux types et définissent le sens général donné ici au verbe croire : oui ou non = il y a ou il n’y a pas relation (sans présumer de l’origine de la relation ni d’une conscience de soi chez l’étant). Quand il y a relation, croire c’est faire exister* :

a) Tel étant ne « réagit » pas à la présence de certains Existants (pour nous) ; pas de contact, pas de relation. Par exemple : la plante ne fait pas exister le soleil en tant que tel mais quelque chose qui correspond pour elle à la lumière et la chaleur pour nous. Une fourmi ne perçoit de moi que mes mouvements, sans doute aussi l’odeur de ma main qui s’approche, elle ne me voit pas en entier, en tant qu’entité séparable. Etc. 

b) Tel étant ne peut au contraire se soustraire à l’influence de tel autre, « forcé d’y croire ». Par exemple un corps brûle parce qu’il est combustible (= il croit au feu) ; une douleur se fait ressentir parce que l’organe est sensible (= il reçoit l’agression et fait à son tour signe), etc.

c) « au contraire », c’est lui qui fait croire tel ou tel autre étant. Exemple : un éducateur face à l’enfant.

d) Il ne parvient pas à « ébranler » l’autre malgré ses « efforts » : relation unilatérale. Par exemple : la nature n’a que faire d’un philosophe de la nature, ou encore une personne aime mais n’obtient rien en retour.

e) ?

 

 

Exemple de relation active : la summetria.

« L’adaptation l’un à l’autre de l’organe de perception et de l’objet perçu est la Summetria (chez Empédocle) ». M.Conche Parménide, p. 253

- Mais il est plus que douteux qu’un quelconque objet naturel « s’adapte » à notre perception. Pour autant, bien des êtres vivants ont « adopté » telle ou telle couleur, forme, odeur, mouvement, etc. COMME SI ils avaient EN VUE de tromper et / ou d’attirer certains autres êtres vivants par leurs organes de perception. Ainsi sollicitent-ils leur « aide » ou leur « participation » à ce qui semble être leur objectif final. (Cf. « Dialogues ontologiques »)

En cela l’être-relation* est patent et « intentionnel » ; il n’y a, en chaque être vivant, pas seulement le fait de se « presser » vers la présence au monde ; celle-ci s’accompagne en outre   le même mot est employé par Parménide : « la Peithô (force rhétorique) accompagne la vérité » [3]   de relations immédiates.

On peut donc penser que, de manière générale, tout être vivant au monde non seulement croit (Pistis) mais aussi cherche à faire croire (Peithô). Il « s’adapte » alors en effet aux organes de perception des êtres qui l’entourent et « l’intéressent ». Cela n’exclut pas que ce soit précisément ces autres êtres vivants, peut-être, qui en font « la demande »… [Cf. Dialogues ontologiques]

 

Mais alors Peithô (faire croire) est « consubstantielle » à la Pistis ontologique (croire)… ! [4]

 

Nous voici dans le monde ontologique naturel où tout est signe, où toute erreur d’interprétation peut être fatale, où ne règne aucune (autre) morale, où la vérité même n’émouvrait personne, sinon comme signe nouveau et forcément suspect…[5]

 

 

La règle du jeu

Pistis / croire

Peithô / faire croire

Tout corps croit, il est là, mais aussi, et pour cette raison même, il se montre à. Le corps homme (une partie de ce corps) pense et dit. Il dit à. Il croit et se montre : le verbe penser recouvre ici le penser du seul homme-moi*, mais nous ramène aussi à l’idée d’un faire-croire actif déjà présent en la « matière », au corps dont est constitué tout être vivant et grâce auquel un parmi ceux-ci, l’homme, pense.

Dire-être au monde par le faire-croire (= en faisant-croire), et pas seulement en croyant, cela semble tellement la loi de l’être au monde qu’on peut légitimement se demander si nous ne sommes pas tous sur terre, précisément, pour croire et faire-croire le plus possible, le temps de notre présence. Ainsi le langage articulé humain pourrait-il bien constituer ce moyen bien spécifique de faire-croire à l’usage des hommes  entre eux  

Mais alors « la vérité » qui alimente l’Inter-dire humain et circule en son sein pourrait bien être moins l’objet et l’objectif véritables d’une volonté historique prétendument initiale de savoir, que le meilleur moyen inventé jusqu’ici, parmi les hommes, pour se faire-croire les uns les autres…[6]

 

 

Savoir-croire candide

Je tente de comprendre les mots « croire » et « faire croire » comme reflétant la réalité ontologique de tous les êtres vivants, en dehors de tout jugement moral et de tout jugement d’intentionnalité liée au dire humain : après tout, « je sais » n’est qu’une plus-value accordée à un certain « je crois » universel qu’on aurait voulu apprêter pour lui donner un meilleur aspect parmi les hommes : 

 

« Je sais » ou « c’est la vérité » traduit une intentionnalité du dire même ! « Je crois », en revanche, n’est qu’une façon de se signer et de faire exister (ce qui est cru).

 

Qu’ai-je besoin en effet de savoir que 2 et 2 font 4 si ce n’est pour le faire savoir à mon tour à d’autres ? Pour mon usage personnel, il me suffit de croire que 2 et 2 font 4 et, le cas échéant, de m’en assurer à chaque occasion. Et ainsi de chacun de nous. Quand est-ce que je m’empresse de savoir ou de transformer mon croire existant en savoir ? Réponse :

 

Quand je veux dire aux autres, quand je ne veux pas seulement qu’ils voient que je dis, mais aussi et surtout quand je veux qu’ils sachent que je dis la vérité

 

Pas de doute possible : si croire c’est dire ce qu’on pense et qu’on existe, savoir c’est dire la vérité... [7]

Bien sûr, le verbe faire-croire naturel (de la « doxa candide ») procède également d’une « intention »,[8] mais celle-ci n’est pas, comme dans le cas du savoir, consciente, purement économique, et relative au seul Inter-dire humain ; elle relève pour une bonne part de la nature même de tout être au monde : il fait croire aussitôt qu’il dit-être. Et pour une bonne part, c’est donc à son propre in-su, manquant de recul, qu’il est ainsi. La vérité de l’être est de dire. Le dire-être naturel de chacun exerce sur les autres êtres un pouvoir naturel (une force) lié à sa présence : il fait croire tout autant qu’il croit. Il ne sait pas encore la vérité qui décuplera la valeur et le pouvoir de son dire   aux autres.  

 

___

 

Si donc la vérité, le verbe savoir, et le dire aux autres en vue de les éduquer [9] sont les trois aspects d’une seule et même réalité spirituelle et économique humaine, alors nous avons affaire là à un véritable Etat d’esprit, entité onto-politique au sein de laquelle les hommes démultiplient et surenchérissent à foison leur croire et toutes les légitimités possibles pour se faire-croire les uns les autres.  

Dans ces conditions, rien de nouveau sous le soleil : la Culture cognisciste (son croire et son dire) n’est qu’un prolongement plus raffiné et plus efficace de la violence candide propre à l’être naturel. L’espèce humaine n’est donc pas différente des autres espèces vivantes par sa volonté de savoir. En tant qu’unique animal cognisciste, le soi de la conscience des hommes [10] ne se distingue (qualitativement, en terme de présence) du croire basique et in-su des plantes ou des animaux qu’en tant que lui seul peut prendre un jour conscience de la violence qu’il exerce sur tout ce qui l’entoure et sur lui-même   fut-ce trop tard. Dans ce dernier cas, sa présence sur terre n’aura servi à rien, rien qu’un mauvais esprit 

Mais il est vrai que la nature ne pense pas…

 

 



* =  Voir Supra

[1] Doxa ontologique candide  = croire in-su (= inconscient de soi) et a-morale.

[2] C’est-à-dire SE manifeste au monde et non point à l’observateur que je suis.

[3] Selon la traduction de Marcel Conche.

[4] Pistis est ici le croire ontologique (ce que Michelstaedter nomme persuasion, être persuadé) et Peithô la rhétorique, l’art de persuader (autrui).

[5] Cf. « Immorale vérité »  (suite de ce billet).

[6] Autre versant, autre usage qui est fait de la vérité, celui tourné vers le monde naturel… : elle permet d’entériner le « monde-esprit » afin de le mieux connaître (savoir). Entre l’esprit religieux contempteur du corps et la volonté cognisciste, il y a affinité originelle, une même volonté de puissance spirituelle sur le monde. 

[7] Aller jusqu’à dire « Je suis la vérité », c’est faire passer son dire propre pour vérité même, sans la médiation habituelle, sans faire de celle-ci l’objet de celui-là.  De fait, c’est là personnifier (« je ») le dire même en tant que synonyme du verbe être. Etre signifie dire-être, telle se dit la vérité ontologique – indépendamment de tout contenu de discours. « Je suis la vérité » signifie : « Dire est la vérité de l’être » en personne...

[8] Le fameux « comme si » la nature pensait.*

[9] L’usage de la communication impose plutôt les mots « informer », « enseigner » ou « initier »…  

[10]  On pourrait nommer les hommes « les soi », à la fois en tant qu’ayant seuls le « soi » pour Existant, mais aussi, plus ironiquement, en tant qu’ils sont manifestement pourtant les seuls êtres au monde à ne toujours pas savoir ce qu’ils veulent.

13.08.2007

Présent (4/4)

4/ Dire présent, vérité différée…

 

Y dire parce qu’on Y est. 

 

 « C’est le même penser et la pensée qu’il y a. Car sans l’être dans lequel il est devenu parole, tu ne trouverais pas le penser » [Parménide. Marcel Conche, Fragment 8, vers 35 et 36]

Le penser a trouvé à se dire dans l’il y a ; si parole il y a, c’est donc bien parce qu’il y a des choses présentes auxquelles la parole se joint. « Il y a » est le lieu naturel de parole.

Mais tout dire, pourtant, toute parole n’y est pas forcément ![1] D’où la question : quand donc la parole est-elle réellement  ? Réponse : quand elle dit ce qu’il y a vraiment. Le raisonnement est circulaire, mais avec lui on a pour le moins deux critères : 

 

Une même appartenance et leur coïncidence…

 

Avec Parménide (revisité ?), on s’interdit toute parole utilisant le langage d’un autre monde, en l’occurrence celui emprunté à quelque dieu : on ne veut pas d’un langage qui nous autoriserait à parler de notre monde… sans y être !

Or, un langage emprunté jadis au dieu pour que nous puissions dire la vérité de notre monde autorise aujourd’hui encore notre dire, le plus scientifique même, à n’y être pas (au monde) : est-ce bien humainement honnête ?

 

Véridique est la parole entée sur la présence de tous dires et trouvant parmi eux sa place. L’il y a bien pensé, la parole peut s’y dire. [2]

 

Paroles d’Inter-dire, en revanche, (sans autre lieu que fantasque, imaginaire, cognisciste, de propagande…) sont toutes ces paroles entées sur un de ces espaces imaginés par la pensée humaine, coupant et coupée, extrayant et extraite, abstrayant et abstraite, divinisant et divinisée  

 

Dire la vérité de l’être par la véridicité de notre dire signifie que celui-ci se conforme à l’être, en l’espace de l’il y a. [3]

___

Voilà qui paraît bien étrange ! un dire soucieux de se conformer au réel avant de s’y présenter à son tour ! Cela nous change d’une vérité habituellement peu soucieuse du dire-être au monde de chacun (être vivant ou chose) ![4] Dire-être : je dis, je dépose des mots, mes mots. Non point dans le langage, non point tout à fait dans l’Inter-dire (bien que seuls des hommes le recueilleront), mais au monde, en tant que dire-être, signe (entre autres) de ma présence parmi d’autres présences.

 

Parce que j’y suis, j’y dis Et aussi longtemps que j’y dis, j’y suis. Tout notre savoir, même, n’est jamais que notre façon d’être là   ou de n’ y être pas !

 

Parménide cherchait à dire ce qui est vraiment, et découvrit avec surprise son dire parmi d’autres dires :

 

Quoi !? le dire humain est prisonnier de l’être au monde ? Qu’à cela ne tienne, en cela il est véridique ! Restons donc présents, différons simplement toute vérité qui va sans dire ou nous ferait être au monde !

 


 


[1] C’est là que commence l’étonnement de Parménide et son interrogation sur « l’opinion », la doxa (supra).

[2] Voir le rapport pistis-vérité, supra.

[3] Celles, autres paroles, qui n’y sont plus parce qu’elles se sont détournées de lui au profit de l’ambitieux Inter-dire, inventent nécessairement d’autres espaces.

[4]  Vérité candide, violence candide ? (objet d’un prochain billet, en principe).

06.08.2007

Présent (3)

3/ Ecouter dire

 

« Tout est illusion ! ». Il n’a pas manqué d’hommes, tout au long de l’histoire, et aujourd’hui encore, pour proclamer pareille sentence !

Quand Parménide exprime son doute sur la réalité de l’existence, devons-nous le croire ?

Quand lui ou un autre s’interroge sur la réalité de ce qui est présent, là, devant lui, n’est-il pas dans la situation décrite ci-dessus ? (Cf. § 2) Son doute au sujet de l’existence réelle du monde ne prouve-t-il pas, paradoxalement, que celui-ci existe ?

En effet, me dira-t-on, mais sa question fut, plus précisément : existe-t-il vraiment ? n’est-il pas une illusion ? Alors mettons-nous d’accord : loin de douter du monde même   son propre corps en atteste, est le monde  notre homme cherche donc à transposer ce qu’il y a    en une vérité. Son doute veut dire : je doute de ma capacité à traduire la réalité du monde  en vérité.

Une plante ou un animal ne doute pas du monde qui l’entoure. Si l’homme, lui, s’autorise à en douter, c’est qu’il « vise » autre chose, précisément : à dire la vérité. 

Le doute quant à la réalité de l’existence ne remet donc pas en cause (ce) qu’il y a, mais la vérité qu’on peut en extraire. Le doute prétendu quant à la « réalité de l’existence » trahit une volonté de dire autrement, voire autre chose : non plus le monde, comme toujours jusqu’alors, mais    la vérité même.

Le doute, c’est ce qui a permis aux hommes de passer d’un dire simplement « le monde » ou « ce qui est », à un dire « la vérité », seulement la vérité. Nous avons alors changé de monde.

 

Quelle sera la prochaine étape, notre prochain dire, notre prochain monde ?

30.07.2007

Présent (2)

2/ Qu’est-ce qu’être présent ?

- « Présent ! » ;-)

__

« Qu’est-ce qu’être présent ? »

Voilà bien une question d’homme, car un animal s’interroge aussi, parfois, mais sûrement pas de la sorte !

Le langage est cet espace dans lequel nous avons l’habitude de nous interroger, de nous poser toutes les questions, et il paraît tout à fait naturel à chacun de répondre à toutes ces questions de façon homogène, dans ce même espace de mots.

Bref, je m’apprête à dire à mon tour ma réponse, comme fut dite la question, tout naturellement ! Mais de fait, je répondrai donc bien ici à un homme, pas à un animal, comme il se pose, lui, ses questions.

 

Tout naturellement ?

 

Mais être présent est tout aussi naturel, pour un homme, que de dire, que de répondre à une question !

 

Ainsi donc, pourquoi ne répondrais-je pas plutôt à la question posée, précisément  par ma présence même !

 

Alors c’est trop tard, c’est inutile, j’ai déjà répondu malgré moi :

 

Je suis sans avoir besoin de le dire.

Ma présence a précédé mes mots.

La réponse précédait la question…

 

S’il en est ainsi, c’est donc mon questionnement qui pose problème ! (Retour à l’envoyeur ?) Il montre que l’évidence de la présence a été rompue, et que mon langage, pour une raison quelconque, m’amène à douter de ce « qu’est » être présent, alors même, comme dirait sûrement Descartes, que douter est déjà une preuve que l’on sait, que l’on connaît la réponse à la question.

 

Alors à quoi joue-t-on donc à poser ce genre de questions !?

 

On joue à ne pas répondre à la question « qu’est-ce qu’être présent ? » mais à vouloir dire « ce qu’est la présence ».[i] On sait qu’on est soi-même présent, on n’a pas besoin de le dire, mais on veut dire « ce qu’est la présence » car ça justement, ça n’est dit nulle part ni d’aucune façon. C’est réservé à l’homme !

 

Le langage humain serait-il cet espace où l’être homme s’invente « des Noms qui sont » ?

 

De fait, penser est à bien des égards se poser des questions auxquelles nos corps présents, pense-t-on, ne sauraient répondre…

Dans ce cas, « Qu’est-ce qu’être présent ? » est une question que notre penser se pose à lui-même, a parte, indépendamment des corps que nous sommes et de l’espace dans lequel ceux-ci sont. Alors donc : « Qu’est-ce qu’être présent – en esprit ? » est la seule question pertinente, cohérente. Mais la réponse n’est pas à chercher ici et maintenant, dans ce qui est palpable[ii]

 



[i] Les écueils sont nombreux qui nous conduisent à ne pas faire la différence ou, pire encore, à faire de la « différence ontologique » une pertinence ontologique… dont on pourrait parler.

[ii] « L’essence des choses », leur cognoscibilité, nous a conduit à casser notre présence, notre surface communes. Le cogniscisme auquel je fais allusion n’est pas un simple « relevé », un constat de la Nature, il est un ensemble de choses découvertes dans cet autre espace créé à cet effet, dans lequel les choses et nous-mêmes sommes pareillement  transférés pour y cohabiter « en vérité ». C’est là le règne d’une réalité multiple (autant de dire-être) ramenée à un seul dire : l’Inter-dire humain.  De fait, la majorité des hommes préfèrent savoir que dire-être.

Leur esprit est déjà passé de l’autre côté.

23.07.2007

Présent ! (1)

1/ S’en tenir au présent

… à ce qui est vraiment présent. [i]

 

Discerner le réel avant de le dire, et pour Y dire vrai.

Discerner veut dire constater, puis garder la mesure, afin de ne perdre, non point quelque objet ici ou là, mais l’espace même dans lequel tout dit.

 

Tel est le verbe premier, tel le second, immédiat, s’impose.

 

Ne dire que ce qui est vraiment  

Nous en tenir au présent   espace.

 

Une façon naturelle de voir : n’est vraiment que ce qui est vraiment , ici et maintenant : nous n’avons pas à chercher ou à attendre quelque « vérité éternelle » pour en décider !

 

Le vraiment là n’impose pas l’éternité

 

Du reste, nous-mêmes ne sommes pas éternels  pourquoi devrions-nous « vivre » dans un monde d’éternités, bercés de pensées éternelles ? Est-ce parce que l’éternité appartient à ce ciel du penser qui nous permet de vivre, quelque peu béats, « en esprit » et « en vérité »?

Je tente de discerner, je comprends les limites à la fois de mon discernement et de mon dire. Cela signifie que je ne veux pas connaître à l’infini ! Cela signifie que mon désir de connaître s’arrête à un certain moment, choisi d’avance, à savoir : quand il me faudrait quitter cet espace naturel de tout être pour quelque autre, purement noétique ou fantasque.

 

Etre présent : ni le verbe savoir, ni l’éternité ne sont convoqués.



[i] Telle peut être l’injonction qu’on finit par se faire à soi-même après tant de siècles   et d’excès ! –  de penser et de pensées toujours plus rationnelles mais jamais sagement contenues   dans les  limites de l’être, du dire-être humain. 

09.07.2007

L'élu et l'oublié (4)

6/ Entre nous soit dit

Devant pareille ambivalence du langage et de l’esprit de la communication envers chacun (embryon de personne ou homme fait), il apparaît que plus notre langage est riche et serré, plus nous dépendons manifestement les uns des autres. [1] Nous parlons entre nous un langage technique de chaque être ou chose, d’une fleur par exemple, mais ne songeons pas aller personnellement et gratuitement à la rencontre de celle-ci car on nous a appris, comme de tout être, à faire d’elle quelque chose…   –  la dire ! [2]  

Est-ce donc que toute rencontre doit être utile à l’Inter-dire ? Alors apprendre ou faire l’expérience de toute chose pour (la) dire, ce serait donc ça, l’expression –  « de soi » ?

 

Dire est la résolution de notre expérience mort-née … Seuls certains sentiments voguent encore parfois dans l’interstice, privés de mots utiles, privés même d’un moi : peut-être n’ont-ils jamais voulu se dire afin  d’être ainsi plus près des êtres et des choses !?...

 

Un espace à huis clos, hors la présence de ces choses qu’elle assimile, digère et convertit en monnaie d’échange ; une sorte de gigantesque faucheuse rotative happant les choses à la périphérie et les ramenant au centre ; un large tourbillon qui engrange sans cesse et brasse indéfiniment en son sein, pour nous, des informations (dont nous nous nourrissons)… : telle est la fabrique des mots que nous mastiquons sans cesse comme des chewing-gums  produit fini, produit de transformation des choses.

 

Et c’est le mouvement de nos mâchoires qui attesterait de leur réalité ? Aucun mot pourtant ne renvoie plus en chacun de nous à une représentation de la chose qu’il désigne, mais à cette place et cette fonction qu’il occupe au sein de la communication.

 

[C’est pourquoi, sans mot pour dire, chacun se sent aussitôt dépourvu, croit devoir faire appel au savant ou au poète pour exprimer à sa place ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent, etc.  Car l’autre sait : Un mot pour chaque chose et quelque vague représentation de ce qu’elle est « dans la réalité » pour l’accompagner   voilà qui suffit à nourrir la relation de notre homme « à la chose » ! C’est-à-dire en réalité à la communication humaine ! Nous connaissons ensemble parce que nous ne savons même plus ce qu’est faire connaissance personnellement (comme quand on dit de quelqu’un qu’il est « personnel »), expérience qui se passe de savoir et de communiquer à d’autres. Apprendre pour pouvoir en parler, pour dire et transmettre ce qu’on sait   voilà ce qui suffit au croire* des meilleurs ! Tout « il y a » fait partie des « infos », et les « infos » on les regarde pour se tenir les uns les autres au courant… Oui, il y a bien un courant, mais à l’intérieur de ce courant, aucune position, que des mouvements.]  

 

Le langage de la communication appris à l’école et complété devant l’écran de télévision – c’est cela que chacun montre du doigt quand il dit ce qu’il « voit », ce qu’il « perçoit », ce qu’il « sait ». Vidé ? confisqué ? éduqué ? Pire !    informé.

 

__

7/  Epi-logue : Les fleurs manifestent

Il n’est pas tant question ici, malgré les apparences du propos, de l’opposition de l’individuel et du collectif, mais de l’individualisme solipsiste humain dans son ensemble à l’égard des autres espèces vivantes, de leur présence... Plus les hommes dépendent les uns des autres, plus ils forment en effet une unité ontologique à part, une sorte d’organisation secrète, une bulle sectaire dans l’océan de l’être (l’il y a), en quelque sorte le département « savoir extra-terrestre » alloué aux hommes par un ministère divin :

 

Les hommes forment un vaisseau spatial qui ne sait même plus qu’il est amarré à la terre tant ils voyagent de l’un à l’autre et communiquent entre eux de plus en plus étroitement.

 

Pendant ce temps, quelque part sur terre, tout à côté pourtant de nos mondaines relations, non loin des pieds de chacun et de nos plus lents chemins, des fleurs continuent d’être , le plus simplement du monde, et des abeilles butinent encore et toujours leur présence. Le souffle du bourdonnement de l’essaim humain centré sur lui-même   on n’y  butine que les « essences » et la manipulation    ne les a pas encore toutes civilisées. Aujourd’hui elles manifestent contre l’Inter-dire humain et brillent d’un nouvel éclat. Oui, Messieurs Dames, elles « veulent dire » ! mais ce qu’elles nous disent là est bien différent de ce nous savons d’elles, car elles ne parlent plus ici notre langage, elles s’en dégagent ; elles nous rappellent simplement leur dire, le dire de tout être au monde. Tragique rappel au monde fait à l’homme et son histoire :

 

« Regarde, je suis là, tout est là ; vois ma façon d’être, et maintenant dis-moi la tienne, dis-moi toi aussi si tu es là »…

 

Aujourd’hui, je suis une abeille et voudrais être une bombe. Si tout est là, nous n’avons plus à chercher, chacun de son côté, en nos fors intérieurs. Si tout est là, c’est ici que tout se passe ; si tout est là, nous avons à voir ce que nous pouvons faire ensemble ou à définir clairement pourquoi nos chemins se séparent.


 


[1] Sempiternelle question de savoir si un pur croisement de lignes peut être dit un « moi ». Voir Michelstaedter (lecture  du moment, c’est tout) sur le langage technique et sa capacité à réunir les hommes.

[2] La philosophie, par exemple, n’est plus cette marche permettant à chacun d’accéder à une compréhension de l’être ou du monde, mais ce cursus qu’il lui faut longtemps suivre, ces échelons qu’il lui faut gravir un à un avant d’en arriver enfin à son tour  à… dire!

[3] Les choses existent puisque nous en parlons, les choses sont comme nous le disons. Comme c’est simple !

 

 

Toutes les notes