24.09.2007

Parti(e) de blog

[Blog opératoire]

 

1/ Que du relationnel ?

Un blog vient de fermer ses pages, et les tentatives d’explications données par son auteur me rappellent à mes propres motivations sur le mien. Je ne donne pas le nom de ce blog aujourd’hui fermé, pour ne pas focaliser sur lui le sujet de ce billet.

 

Je me dis que l’auteur de ce blog n’a pas su faire taire en lui-même ces motifs tapis en chacun de nous et toujours prêts à s’imposer  – : les motifs d’arrêter.

S’il a arrêté, c’est qu’il n’était pas guidé par une de ces nécessités qui authentifient le geste et la volonté de créer, de construire coûte que coûte.[1] Précisément, ne pas avoir eu à consentir à quelque « nécessité » ou « discipline » a dû précisément constituer pour lui sa « liberté » d’agir sur son blog. Je le laisse juge de cette pensée, mais je conclus de la fermeture de son blog qu’il n’y avait donc en celui-ci que du relationnel en jeu, que du conditionné par l’amour ou l’assujettissement des autres :

 

« Je veux qu’on m’aime » était son leitmotiv. « Je vous quitte » est le mot de la fin.

 

Serait-ce que nous ne l’avons pas aimé comme il l’aurait voulu ? Mais c’est là une condition que nous partageons tous …

 

Alors quoi ?

  

Je songe aussi à cet autre blogueur qui prétend, comme des milliers d’autres sans doute, s’amuser sur son blog, mais qui se lassera un jour, à son tour, des autres, au nom de cette même liberté, leur infligeant un beau matin sa résolution d’en finir   avec eux. [2]

 

En finir avec nous, ses fidèles lecteurs, et non point avec ce qu’il réalisait jusqu’alors !? –  voilà ce que signifierait donc l’intention de fermer son blog ?

 

« Les deux sont liés !»  me dira-t-on... Soit ! Alors je demande : quelle entreprise, dans ces conditions, est le blog ?

 

Une aventure dont on régale les autres   jusqu’à ce que d’eux on se lasse ? [3]

 

Voilà qui est bon pour « passer le temps »,[4] preuve s’il en est qu’on est là parce qu’on s’ennuie, et qu’on ne cherche la compagnie d’autrui, comme toujours en pareil cas, que pour s’ennuyer ensemble plaisamment.  

 

Et pourquoi ne pas plutôt se régaler soi jusqu’à se lasser de soi ? En finir avec soi, n’est-ce point alors la plus belle façon d’aller vers les autres ? [5]

 

___ 

 

2/ Le cadre, c’est vous et l’étagère !

On ne voit généralement dans le blog que cet outil permettant de « communiquer » avec autrui, un simple moyen de se mettre en relation avec d’autres personnes. Mieux ! :

 

Le blog est cette scène offerte aux jusque-là spectateurs, une occasion unique pour chacun de « se produire » !

 

Cette libre scène a même suscité bien des créations personnelles ! Mais pourquoi crée-t-on ? Est-ce donc l’occasion qui crée le larron ? la scène qui fait la vedette ? le projecteur qui fait le guignol ? Qu’est-ce qu’ouvrir un blog ?

 

Occasion de créer ou d’avoir un public ?

 

« Les deux sont liés ! », me dira-t-on, là encore…

Mais c’est là que le bât blesse ! car « occasion de créer » ne signifie pas nécessairement souscrire à l’« opportunité d’avoir un public »   c’est précisément ainsi que la plupart des blogueurs, manifestement, l’entendent  mais : « saisir l’opportunité d’un blog en tant que cadre de création (ou de travail) ». [6]

 

La confusion comme la distinction des deux termes traduisent respectivement, je crois, deux types distincts de solitude: [7]

 

L’un, seul, ouvre un blog pour aller vers les autres ; l’autre, seul, parce qu’il trouve là un cadre heureux à sa composition.

 

Deux types d’ego, en définitive : la solitude de l’un fait qu’il va, nu, vers les autres ; la solitude de l’autre importe comme préalable* à sa composition.

 

Mais voici le fond de ma pensée, ce qui justifie à mes yeux ma position, ma préférence :

 

Le sens de la création personnelle an-egoïque * est dans la conscience définitive de l’arbitraire et de la gratuité de nos existences.

 

Le don* dont il est question là en filigrane n’est pas une vocation morale « pour l’altruisme » mais la conséquence et le résultat « pratique » d’une façon de faire avec soi-même et avec les autres. Si la jouissance de soi consiste à créer-découvrir, il est bon de ne pas attendre des autres qu’ils nous caressent dans le sens du moi, car alors la déception couve, la dépendance est là, et  on ne fait plus rien que communiquer

La reconnaissance mutuelle,[8] c’est cela que la plupart des personnes entendent et attendent quand elles parlent « d’échange ». « On veut s’aimer ! » signifie le cri de chacun, en substance.

 

Oui mais qu’est-ce qu’on se donne l’un l’autre pour ça ?

 

« Nous les gratuits », à l’inverse, si je puis dire pareille coquetterie, nous n’avons pas à faire notre promo, vous régaler ou nous défendre. Pour le dire de façon un peu cavalière :

 

Je vous aime ! mais ça n’est pas sur mon blog que nous nous aimerons ! Voici, j’ai posé là mon oeuvre, maintenant rions, maintenant seulement faisons connaissance !

 

Je songe ici, disant cela, à Héraclite dont on dit, si je ne m’abuse, qu’il cacha ses écrits sous une pierre du Temple et s’en alla jouer avec des enfants.

Je songe également à tous ces hommes, de toutes les époques, qui ont suivi leur propre chemin sans jamais (ou presque, quand même on est des hommes) l’attacher aux hommes, leurs contingences, leur inconstance, leur inconsistance, leur ingratitude.

Je songe également aux hommes capables de détruire leurs œuvres à la fin de leur vie (ou inversement…), sans amertume ni bravade aucune, ni même esprit de sacrifice, simplement parce qu’il n’y a pas de raison, selon eux, qu’elle leur survive : ils n’ont voulu qu’être présents…  

 

Il s’agit peut-être de donner sa part aux autres  =  ce que l’on fait de soi    et puis de vivre sa vie comme, et éventuellement avec, eux.

 

Reste à définir en quoi un blog constitue un CADRE possible de création pour celui qui le désire. Pour moi le cadre ici c’est les autres, c’est vous, c’est ce que, selon moi, je vous dois et que vous m’offrez    dans les conditions susdites. Mon témoignage, en quoi le blog constitue un cadre, je le donne ici mais comme un commentaire.

 

 _____

 

3/ Mon dire autrement, comme préalable* :

 

[Je veux pouvoir vous parler sans avoir à reproduire le schéma de la relation dialogique classique

Au travers de cette fenêtre qui s’ouvre en appuyant sur quelques boutons, je ne m’imagine pas entrer en scène ni dans un jeu de rôles. Je vois simplement un rebord, une étagère. Cela veut dire : c’est bien à vous que je présente et soumets ce que j’écris, mais non point à vous que je « Parle » ! Ni rhéteur, ni savant, j’écris devant vous des textes tels que je pense devoir VOUS les présenter   tout en restant moi-même.

 

[Je veux pouvoir déposer sans avoir à « communiquer » (faire la promo, assurer la déco, vendre la billetterie)

Sur l’étagère, je dépose donc quelque chose à hauteur d’yeux des passants que vous êtes, pour ne pas le laisser par terre. Par terre, on ne peut qu’y trébucher dessus et l’abîmer sans le voir. Je ne crache pas sur mon travail, mais là se limite ma « publicité », je parle à des personnes, pas à des clients potentiels !

 

[Je veux pouvoir dire et être crédible sans avoir aussitôt à enseigner

  Je dis ce que je crée / découvre.* Je ne me suis pas épuisé intellectuellement à une carrière, vidé à une pareille ambition. Je ne suis pas au tableau, je ne fais pas démonstration, je ne convoite pas de chaire ni de poste ; je ne suis pas de la gente « Tout à enseigner, rien à dire ! » ;-) Mon « intellect » n’est pas encadré militairement par une carrière. [9]

 

[Je veux pouvoir dire sans devoir user d’artifices

Je n’enrubanne pas mes écrits des guirlandes de l’autorité (les références de toutes sortes), ni n’enveloppe mon blog de l’éclat de relations « de choix » (liens intéressants et pertinents, forcément[10]).

 

[Je témoigne résolument d’un dire-être préalable* et d’un type de relation par conséquent ; j’espère être utile à quelques autres

Je fais effort d’être intelligible, de faire court et construit   mais non pas de vous mâcher le travail. Je n’écris pas une thèse, un guide ou une somme ; je donne des éléments à assembler pour soi, si on veut. Pour s’aider peut-être à se construire (à se débarrasser et résister, à se mettre à son tour à créer / découvrir à son propre compte).

 

 

Et par conséquent :

 

[Je ne veux pas être l’hôte de mes lecteurs

Je ne suis pas en service, je ne suis pas le tenancier de mon blog, cette étagère. Je ne veux pas répondre systématiquement, même si cela doit passer pour manque de politesse. Je ne suis pas une hôtesse, je n’ai pas un rôle d’accueil à jouer, je présente. Tout le reste entre nous est à construire.   

 

[Je ne veux pas faire de mon blog un club

Je ne suis pas une star, une sommité, un érudit, un intellectuel, ni vous des potentiels disciples, je veux dire des lecteurs formatés à devenir fans sinon rien. Je ne suis ni ne voudrais devenir une notoriété (c’est sûrement scandaleux !). Je réponds à des questions, pas aux interviews. Je ne travaille pas dans l’egojournalisme.   

 

 

Mais quand même…

 

[Je ne vis pas sur mon blog

Je ne mélange pas le travail et l’amusement, les lecteurs et le copinage (tout comme Héraclite ! ;-))

 

[11]

 

 

Et donc…  s’il n’en restait qu’un, Saint Blog héroïque, je serais celui-là, travaillant seul au blog-monde, sans autres et sans pourquoi. Pathétique, n’est-ce pas ? ; -))

 

Mais non, le blog-monde n’est pas le monde !

 

Donner le meilleur de soi aux autres, oui, en le préservant au mieux de l’Inter-dire. Et alors peut-être ils nous aimeront. Moins soucieux de plaire au plus grand nombre que d’être utile à ceux qui sont prêts à faire semblable effort : une personne en train de créer / découvrir son propre dire-être* n’est pas dans un rapport immédiat aux hommes ; cela vient après, dans les mondanités auxquelles souvent elle se complaît ; il est dans son rapport à soi et au monde : solitude. Ce billet se veut simplement témoignage d’une distinction importante, d’un préalable* souhaitable à toute communication. Mais je reconnais que j’ai peut-être placé l’étagère un peu haut… ;-)

 

M’enfin, que je n’oublie pas l’essentiel, peut-être, de ma motivation pour la forme blog ! Livrer régulièrement « en live » et au plus près des lecteurs potentiels (à défaut d’avoir gagné la partie « s’entredire ») ce genre de pensées et d’écrits qu’on ne trouve habituellement que dans un livre. « Le livre d’emblée » c’est la caution d’une « distance d’emblée » vis-à-vis du lecteur que je récuse (et que l’on justifie naturellement par ses titres et / ou sa fonction) ; ce blog est pour moi l’opportunité à la fois de publier peut-être un jour (tremplin pour le livre) et d’en retarder le plus longtemps possible l’échéance. Mais déjà, il faut bien l’avouer, ce blog est sur la mauvaise pente.  

 

Fin de blog, un livre peut-être : à la fois la reconnaissance d’une pensée et / mais l’échec d’une parole qui l’aurait rendu inutile. [12] Un livre, c’est sûrement quand dire-être au monde n’est plus que dire aux hommes : mondanité.


___________________________________


 * Voir supra.

[1] Ce qui ne signifie pas qu’on est un adepte de « l’art pour l’art », mais que « une chose est nécessaire » : réaliser.

[2] Et ils en ressentiront, à bon droit, quelque amertume.

[3] Loin de moi l’idée de juger « en-soi » quelque personne ou quelque blog que ce soit. Ce que j’interroge ici c’est la différence entre nos moi respectifs et la pertinence liée à cette différence d’une distinction entre notre travail de création (ou de réalisation) et la communication (incluant la relation) qui en est, semble-t-il, la consécration. Je livre ici mon questionnement et mon témoignage, peut-être utiles à d’autres. J’examine ce qui fait qu’un blog perdure par-delà succès   ou insuccès.

[4] Je laisse ici de côté toutes les formes d’un désir d’exercer un pouvoir, une influence sur autrui.

[5] Le Zarathoustra de Nietzsche illustre cette façon de voir : il a longtemps amassé du miel en solitaire, dit-il ; il s’aime maintenant de le distribuer aux autres sans trop attendre d’eux. Zarathoustra ne s’accroche pas à son talent mais à son œuvre ! Il ne distrait pas, il donne. (Et il ne s’agit pas d’abnégation !)

[6] Personnellement, j’ai commencé par la forme poétique, contraignant mes pensées à la concision et la rime, ce que d’aucuns considérèrent comme un mélange des genres. Le blog est mon nouveau cadre. Ce que je dis à la suite, je le dis comme un commentaire.

[7] L’un et l’autre sont pareillement seuls au blog-monde au moment où ils y entrent. Bien évidemment tous deux espèrent dans les autres, mais l’un ne veut pas en faire une condition. Du reste, pour ce blogueur parti, la question maintenant est certainement: « où et comment poursuivre ailleurs ? » C’est-à-dire « quel autre cadre ? » S’il cherche à publier auprès d’un éditeur, peut-être, ce sera alors pour lui l’occasion de mettre cette fois le relationnel   à la fin. Un apprentissage de la distance ? de l’amour différé ? Blog : l'amour de la littérature en live ? ;-)

[8] Du moins aussi longtemps mutuelle… que les autres ne nous ont pas consacré. 

 
[9] Cf. « Ainsi parlait autrement Nietzsche », billet prochain (reporté).

[10] Je préfèrerais mentionner des collaborateurs sur un projet commun. 

[11] Et forcément je ne me ferai pas beaucoup d’amis… (mais « Il est peu de vices qui empêchent de se faire beaucoup d’amis » !) 

[12] « Dis ta parole et te brise ! » est la tragédie de l’homme seul, condamné à communiquer au travers d’un livre.

 

 

10.09.2007

Avant, il y avait penser et quelque Chose

Genèses conjointes de « la pensée » et de la conscience de « soi ».

 

Naturalisation de la connaissance et tout être au monde défini comme être-relation*   en une phrase : « La connaissance n’est qu’un mode de la pensée : un homme qui connaît le lever du soleil n’est qu’un étant qui explicite pour soi, sur le mode conscient, la relation au soleil » [Conche, Parménide, p. 256]

 

Penser est à la fois un mode de dire-être au monde et un des Existants* du savoir-croire* humain : on croit qu’on « pense », on croit en « la pensée » (dans laquelle on pense). Un homme croit qu’il pense, il croit à la pensée, il croit à / en cet Existant spirituel tout comme un autre organisme   et encore lui-même à d’autres moments    croit ici en un quelconque Existant matériel (objet), là à un Existant purement sensoriel (douleur, plaisir).

 

[Je veux éviter ici, pour dire l’être au monde, de poser deux sortes de croire, donc deux sortes d’Existants (pour moi qui dit), dont l’un serait « esprit ». Je ne sais pourquoi « fonctionne » le verbe être, ni même s’il convient d’en parler en termes de fonctionnement. Je « sais » seulement que les verbes savoir-croire (in-su*), croire, et faire-croire,* auxquels le dire humain également appartient, sont la manifestation de toute présence individuelle.]

 

Le penser humain (verbe) mis en un langage, et ce langage confronté à la réalité   voilà ce qui a donné lieu à « la pensée » (Nom) :

 

D’abord un média, puis une divinité [1]

 

Mais croire par le penser ne fait pas que « croire » soit esprit ! A moins de tout spiritualiser, d’« animer » a priori toute matière (hyzoloïsme).[2] Une plante ne pense pas, elle croit.[3] La différence qui fait l’homme, c’est que seule une conscience qui a pour objet le soi en tant que tel circonscrit (ou s’invente) véritablement la pensée : « soi » comme objet de penser est contemporain de « la pensée » comme objet de penser.[4] C’est pourquoi aussitôt qu’un homme croit en « la pensée » tout devient esprit. Idéalisme.[5] 

 

a) « La pensée », c’est l’espace de   et accordée enfin à   la conscience humaine, fruit d’un développement conjoint du croire naturel in-su et du langage humain. « La pensée » est issue de ce verbe croire qui s’est fait un jour en partie Nom,[6] grâce au langage, et s’est alors mis à « représenter » l’espace de tous les croires de toutes sortes :

 

« L’esprit accueille tous les êtres »

 

Le langage humain s’est ainsi développé en un espace d’énoncé de la réalité au point que les hommes y ont cru, et qu’ils croient aujourd’hui encore et toujours en cet Existant supranaturel (LA pensée, LA connaissance), un espace qui relie les choses (via leur cognoscibilité) à leur penser d’homme et constitue, pour leur plus grand honneur sinon bonheur sur terre, la parenté native.* 

 

Parenté native : le langage humain reflète…

 

b) Alors donc, qu’est-ce qui fait cependant qu’un corps croit puisqu’il n’a pas la pensée ni le soi pour Existant ? Le « but » semble d’être présent, bien sûr, et, le cas échéant (chez les êtres vivants) de croître. Mais comment cela se passe-t-il ? Phénomène physique au sens large ? Une opposition, là encore, dans la tradition des grands systèmes présocratiques de pensée ? Pesanteur et croissance peut-être, pour ramener aux plus « physiques » des phénomènes contraires ?

Il aura certainement fallu un très long cheminement du croire humain et un processus complexe du savoir-croire* humain pour que les hommes en arrivent à penser puis à savoir   en plus de croire ! Rôle éminent de l’Inter-dire, sans aucun doute !

 

L’histoire du verbe penser qui aboutit au je (conscience de soi) et à l’espace nommé « la pensée », c’est l’histoire de ce croire naturel humain jusque-là in-su qui s’est lui-même un jour vu, qui s’est lui-même un jour cru. Aussi, un homme conscient de lui-même (soi) ne peut que savoir qu’il croit ;[7]  jusque-là il pense sûrement, mais il ignore l’esprit qui accueille et le langage qui donne en retour… :

 

C’est cela penser (soi), un regard du croire (que l’on est) sur lui-même, un regard qui inaugure à la fois la conscience de cela qui croit  –  moi   et du « récepteur » de ce croire en train de savoir qu’il croit : je. [8]

 

c) Mais le savoir en question n’est en réalité qu’un croire de plus, ou plutôt « la pensée » ou encore « je » n’est qu’un Existant de plus sur le tableau de chasse du savoir-croire humain, en l’occurrence du verbe penser. De ce point de vue, savoir signifie croire au croire. Or croire au croire, selon notre langage même, c’est déjà se montrer un « être spirituel », c’est déjà faire montre de foi… 

 

Penser, serait-ce mettre un pied dans Dieu ?

 

Penser serait-il donc ce croire in-su qui, se découvrant un jour en partie lui-même, s’est aussitôt converti en foi en lui-même et en toutes choses ? OUI ! –  au point de vouloir les connaître toutes... ! 

 

Penser c’est s’inscrire d’emblée dans la Parenté native, c’est déjà croire qu’on va un jour savoir.

 

____

 

Un homme croit qu’il pense à des choses spirituelles qui ont pignon sur terre (c’est peut-être ça penser), mais en même temps, son corps, cette autre partie de lui-même, pense-t-il, continue de croire à son in-su :[9] aucun homme ne pourra en effet jamais penser de tout son être, de tout son corps ! Son corps croit, il a des représentations (le cerveau est avant tout là pour l’organisme !), et suivant comment celles-ci se distribuent au sein de l’échangeur qu’est le cerveau, elles se manifestent alors à lui (qui pense) comme sensations, comme sentiments   ou comme pensées.

 

Entre l’esprit et les corps, moi-je ne peux que bénir la divinité du langage…

 

à suivre…



 

* =  Supra

 

[1] Le verbe penser, un média, a donné lieu à « la pensée », divinité aux multiples avatars. 

[2] Et j’ai déjà objecté au reproche afférent de psychologisme (supra).

[3] Elle est persuadée comme dirait Carlo Michelstaedter in « La persuasion et la rhétorique ». .

[4] [Berkeley a sous-estimé, je crois, le fait par exemple que deux objets de pensée associés tels que « soi » et « responsabilité » aient pu donner effectivement un individu responsable. C’est bien le « soi » qui se donne « la pensée » pour objet de penser. (A suivre)].

[5] D’où le titre donné à cette note : avant il (n’)y avait (que) penser et quelque Chose  =  aucun être ne se souciait de « soi », de « la pensée » et de tout ce qui en découle ; il ne se faisait d’autre représentation « objective » que des objets de son désir.  Au commencement n’était que le verbe   au pied de la lettre   et l’objet désiré qu’il exprime. L’homme est le seul être vivant à s’être fait Nom (et c’est pour lui une condition sine qua non pour vivre en société).

[6] C’est-à-dire « la pensée » ; la partie restante définissant le verbe penser.

[7] Alors qu’un homme conscient de savoir s’enveloppe de la volonté d’ignorer propre aux conditions du savoir : l’objectivité visée commande l’impersonnalité.

[8] Je laisse ici de côté, sans pour autant vouloir minimiser son importance, le rôle des évènements objectifs sur le développement du langage humain et donc de la conscience des hommes. L’important dans la généalogie retracée, c’est que je arrive en seconde instance (après moi), en tant que miroir réflexif qui ne va alors cesser de refléter et de croître au point de faire bientôt… sécession.* Alors seulement il passe en première instance, avec toutes les conséquences que cela comporte… Que je se croit premier en matière de pensée par exemple (« je pense donc je suis »), dénote pourtant vis-à-vis du croire-moi premier une mauvaise foi (une ignorance voulue) effrontée ! Cf. « Moi, je me », billet suivant.

[9] [Ce pourrait être là le « mélange » dont parle  Parménide.]

03.09.2007

Violences candides [3]

3) Dire candide

- « Primitif », je crois / je dis  =  je crois / je me précipite aussitôt nécessairement et inconsciemment vers les autres afin de leur faire croire ce que je dis. [1] Je trompe ? Je ne le sais pas, ne peux le savoir ; c’est malgré moi, à travers mon croire naturel même. Je suis sincère.

- « Moderne », je sais / je dis nécessairement la vérité. Mais moi qui sais, je dis aux autres tout aussitôt, et même avec plus d’empressement encore que le primitif qui croit ! Je trompe ? Mais alors c’est en taisant mon opinion relative au savoir, en ignorant même mon croire implicite relatif au dire ce que l’on sait ! En effet, moi qui sais et veux pourtant officiellement encore et toujours plus savoir, pourquoi est-ce que je n’interroge jamais mon dire aux autres !?

 

Entre savoir et vérité, le verbe dire s’insère depuis leur origine* comme « l’évidence même » de l’expression ; comme l’ouverture aux hommes « de la réalité même »… Le dire interhumain n’est toujours pas interrogé, la vérité seule parle ! Vérité candide…[2]

 

La vérité candide, c’est quand je m’enthousiasme encore à dire à autrui, c’est cet objet de dire que je crois légitime – mieux ! c’est cette vérité traditionnelle de droit divin qui s’autorise à se dire aux hommes simplement parce qu’elle « est » ! Mais quelle différence cela fait-il si je dis aux autres mon opinion, mon dire-être  avec le même empressement ? [3]

Question d’autant plus brûlante si tout croire, [4] bien plus et bien plus naturellement signifie être au monde et s’empresse tout autant que n’importe quel savoir vers l’expression ! Là n’est donc pas la différence, si différence il y a.

 

Il n’y a pas de différence ontologique entre croire et savoir (opinion et vérité)… s’ils ont le même dire !

 

Un même type de dire (aux autres) traduit une même façon d’être au monde. Mais en l’occurrence, le verbe savoir, censé dès son origine vouloir tout savoir, trahit, en comparaison du croire, une volonté spécifique d’ignorer, d’éluder la question du dire au profit de la puissance qu’il    lui, le savoir   accorde à celui qui, précisément, sait. D’instinct, la volonté humaine de savoir a su s’arrêter devant ce qui pourrait la remettre trop radicalement en question. Dans son ignorance même, dans son innocence, l’opinion (doxa ontologique) est encore au monde ; à l’inverse, rien n’est moins dire-être au monde que le verbe savoir, tout entier ou presque tourné vers l’ambitieux Inter-dire : dans ses conditions comme dans ses prétentions, le verbe savoir est mauvaise foi ontologique.

 

Seul un constat général relatif au dire-être peut nous faire prendre le mieux conscience de notre présence au monde et du type de relation qui lui correspond : après l’Etre,* participer enfin consciemment du dire, [5] et peut-être même inventer une sagesse du dire digne enfin de la conscience de soi.

 

Que la présence de toute chose et de tout être, et nous ici, et nous-même parmi ces êtres et ces choses, loin même de tout désir de « communion », l’emporte sur notre cognisciste désir de nous poster en face de tout et de conquérir et de délivrer partout du sens   voilà qui devrait nous inspirer aussitôt une relation écologique à tout être au monde et nous sortir un peu de notre comportement séculaire lié au paradigme cognisciste. Autre dire au monde = autre relation avec tout être et toute chose : cohabiter sans plus d’Etat d’esprit, mais dans un même espace présent.

 

L’aventure de « la pensée » n’est plus ce qu’elle était ; elle ne peut plus si aisément faire dire par tous les êtres qu’elle est au-dessus d’eux, ni qu’elle seule dit « ce qui est ».

 

Qu’avons-nous de plus réel à nous dire ? La réponse à cette question, si elle devient première, induit à elle seule peut-être une autre façon d’être au monde possible (en l’occurrence la seule, à mon avis, qui soit éthique), car loin de faire parler pour nous tout être et le monde (ingénuité cognisciste à chercher partout exclusivement le sens de toute chose), elle nous fait parler à notre tour aux autres êtres et aux choses du monde. « Connais-toi toi-même » ? - Comprends ce qu’est être au monde et connais ton dire-être ! Préalable* à une nouvelle relation.

 

 

___________________________

[1] Par exemple que je dois être Roi puisque je suis de descendance divine, ou que ma parole est juste parce qu’elle fait autorité, etc.

[2] … et violente ! en tant que fin en-soi destinée au monde humain, elle justifie ainsi les outils d’éducation, tous les moyens d’enseigner.

[3] Après tout, chacun de nous est bien plus sûrement !

[4] Doxa, opinion   mais aussi savoir, en définitive.

[5] Du dire-être, en l’occurrence. Participer du verbe dire universel, synonyme de notre présence commune dans cet espace écologique commun ; en aucun cas cela signifie participer à un Etre quelconque, sauf à retomber dans le sectarisme humain.

 

 

28.05.2007

Dialogues ontologiques 5/5

V La parole sort  [1]

L’Alétheia liée au seul verbe savoir fut bien scission de l’unité immédiate et indissoluble, privation de la présence réciproque et équivalente.[2] Alétheia n’était qu’un retrait démultiplicateur. Sa méthode apparaît clairement :

 

Voir double dans l’unité indissoluble et ne retenir que la ‘bonne’ moitié : corps / esprit   ne voir tout corps, toute chose, qu’à travers l’esprit.

 

Quand la déesse n’eut plus son rôle de Personne (d’ambassadrice de la vérité) à jouer auprès des hommes, on l’oublia. De nos jours le pur Concept remplit parfaitement le sien : l’Impersonnel par excellence. Mais sans plus de dieu pour se montrer, ni non plus de dieu impersonnel et caché pour faire écran, on peut enfin énumérer les trois principaux paramètres cogniscistes:

1/ « Oubli » du dire, de sa valeur ontologique ; 

2/ Posture du face à face, scission de l’être-relation en « sujet » et « objet » (d’où la foi et le savoir).

3/ Postulat d’une parenté native* de l’esprit des choses (leur Cognoscibilité) et de la pensée de l’homme  –   en vérité.

Alétheia, la vérité, fut et est encore aspiration à transformer la présence même [3] en parole(s). Mais quelle parole ? Celle-ci a-t-elle les mêmes exigences parmi les hommes que tout être au monde envers les autres êtres ? Pour être elle-même conforme à l’être au monde dont elle veut dire la vérité, ne faut-il pas que la parole occupe au moins aux hommes     lieu de parole par excellence   une place équivalente ? Oui et non : il y a des êtres au monde et des paroles émanant toujours de tel ou tel être, voire tel ensemble d’êtres (espèce vivante). C’est donc seulement au travers de la compréhension du dire-être de chaque individu au sein de son espèce et du monde, et de ce que les dire-être d’une espèce à l’autre ont en commun, qu’une parole humaine individuelle peut manifester à son tour, à titre d’exemple d’articulation du verbe commun, et fut-ce par l’acte individuel qui la supporte, l’universalité du dire-être au monde.

 

Dire l’être ? Non   en être !

 

Occuper autrement l’espace physique est déjà en soi un acte politique. Il n’implique pas nécessairement d’exprimer son point de vue…[4] Il faut voir ici le geste : pendant que j’écris « pour rien » et peut-être même « pour personne », je ne suis pas en train de travailler, je ne suis pas  « productif », et pourtant, grand étonnement, je suis où la plupart ne sont pas : à la fois aux hommes et au monde, dans les deux espaces.*

Trois bornes d’un parcours possible : 

1/ Unité indissoluble : Léthé-Doxa est à ce stade absence de soi, mutisme de l’être au monde, inconnaissance créative [5]  et non encore face à face avec le monde ;

2/ Retrait parlant à l’égard du monde de l’être : Léthé et Doxa se transgressent, se font respectivement présence et parole de connaissance. ‘Le Monde’ apparaît, il est Cognoscible et / ou créé par Dieu ; ‘l’homme’ apparaît, il est sujet connaissant et / ou être de foi, il a un Ciel à refléter sur terre.

3/ Inconnaissance ontologique créative reconnue comme telle et étendue à ‘l’homme’ en dépit de son savoir (une utopie) : celui-ci est démasqué, son Léthé mis au jour. Une conscience de participer de l’être au monde [6] se répand alors parmi les hommes (utopie) : forts de leur savoir, ils admettent pourtant désormais qu’ils ne peuvent à aucun moment saisir pleinement le savoir-croire de leur espèce et qu’ils entretiennent leur propre ignorance à hauteur de leur verbe savoir.

 

Gai mutisme : savoir et ne pas savoir est pareillement être.

 

*

« Ecoute et sois » est de tous les temps cogniscistes la même consigne.[7] Tu es ce soi que toutes les vérités du monde courtisent. Et en effet tu écoutes celle-ci ou celle-là et tu t’empresses à ton tour de la redire, convaincu qu’est là le sens ultime de la parole. Peut-être faudra-t-il que ton « l’homme » en sache et en ait dit trop pour que tu comprennes un jour enfin, devant l’étendue du désastre, le silence de l’être, et retourne à des occupations plus consciemment participatives (d’être au monde participant) ?

 

Enfin responsable au monde   et plus seulement aux hommes !   de ta présence ?

 

 Parole-reflet immédiat de notre propre état d’esprit, parole-action immédiate sur les autres et sur le monde : là réside l’intérêt d’une sagesse du dire, pour un usage de la parole qui ne soit plus au seul service de tel ou tel dieu-Vérité   d’Inter-dire !

 

Vérité  –  ou à la place une façon de dire ?

 

Ainsi, ma parole présente s’inscrit aux hommes dans un désir de communiquer ma pensée sans passer par la rhétorique de l’Etre et du « nous », c’est-à-dire de l’Inter-dire. C’est par « l’être en-toi » que tout commence, et à celui- seul que tu es que je dis, au choix :

 

« Je sais tu ne sais pas tu dois savoir je vais te dire écoute-moi faisons la guerre EN SON NOM. »

« Je crée sans le savoir ce que je sais   la vérité ; fais comme moi, nous sommes tous là pour ça, vivons en paix ».

 

Tel est peut-être, en raccourci, un des adages possibles de cette nouvelle parole sus à nos relations personnelles. Elle associe la créativité de tout être à notre conscience individuelle de devoir échapper au cogniscisme ambiant pour participer en paix de l’être au monde   version être aux hommes ! L’idée par exemple de relier ensemble gratuitement nos paroles et autres créations sur le Net n’est ni un appel solennel de ma part ni une coquetterie d’intellectuel en vue de forger une communauté. Il s’agit simplement pour moi : 

 

D’être aux hommes par une certaine façon d’être au monde [8]

 

Dialogue ontologique, dialogue éthique ?



[1] Elle sort de la langue de l’Inter-dire humain faite espace* pour occuper à nouveau l’espace physique du dire-être universel.

[2] Le sous-entendu cognisciste est toujours : « je suis supérieur en être aux autres êtres parce que moi je sais tandis qu’eux ne savent pas ».

[3] Dont Léthé, l’oubli complice parce que silencieux de parole, fut le bras armé

[4] Voter n’est rien en regard de notre façon de vivre !

[5] L’être vivant en question est « tout à son affaire », concentration et « oubli de soi » que connaissent tous les créatifs, justement.

[6] Pour un Chinois antique : participer au Dao ?

[7] Notez l’ordre des deux termes : l’être est soumis, conditionné à la vérité qui lui dit, mais par là lui dicte.

[8]  Mais si je rejoins déjà en partie l’être au monde par ma solitude, mon désintéressement et mon intérêt pour faire connaissance, je dis cependant encore trop au monde par ma façon d’être aux hommes   le texte présent l’atteste. Je cherche trop encore à dire dans ma recherche d’un dire. Mais peut-être faut-il en passer par là ?  Ma parole ne sort donc pas encore, j’ai encore du chemin à parcourir avant de pouvoir mettre en pratique cette sagesse du dire (et son style !) qui « va avec » la conscience d’être avant d’être homme, d’être au monde avant d’être aux hommes, à l’Inter-dire.  

07.05.2007

Dialogues ontologiques 1/5

[Epistémofolie]

NB/ Ce qui suit ne diffère pas de ce qui précède (le billet « Signe après-coureur ») quant au rapport implicite entre le fond et la forme. Il se présente seulement plus volontiers comme une création personnelle. On devinera sans peine le fruit d’une « autopoïèse » et l’exemple de créativité auquel la vérité suivante invite.[1] Hélas pour moi je n’ai guère de talent stylistique et donc, pour ce qui est de la « phylogenèse » et de la reconquête et du renouveau potentiel de la parole que le verbe savoir a trop longtemps usurpés  –  le « scénario » du présent court texte  –   je n’ai guère d’autre capacité que de le dire en des termes analogues aux précédents.

 

J’aimerais savoir le dire comme les poètes [2]

 

I/ Inconnaissance ontologique

Il était une fois…

L’inconnaissance ontologique est croire vital, elle obéit à des signes. Originelle, naturelle et manifestement universelle. [3] Le savoir-faire, le savoir-être, le savoir-croire, autant de façons de dire comment fait l’être, « en sont ». Les plantes et les animaux en attestent par leur « inconscience », ou du moins par l’absence chez eux de « soi », du soi afférant au verbe savoir, prérogative cognitive du seul être homme. Seul le savoir dans la conscience de soi de l’homme, en effet, en tant qu’il (ce savoir) se définit comme « anti-croire » de toute sorte, est prétention à une vérité autre qu’ontologique.

 

En ce sens, la vérité du savoir ne pouvait circuler que parmi les hommes et devait de surcroît les isoler des autres êtres vivants...

 

… un étrange dialogue

Une certaine fleur possède une très profonde corolle. Or, comme fait exprès, seul un certain petit oiseau est muni de ce long bec qui lui permet de la pénétrer et assure ainsi la pollinisation. Lequel de ces deux s’est « adapté » à l’autre ? Des coïncidences de ce type, des complicités « dialectiques » de cet ordre sont légion dans la nature.

 

Chacun collabore avec l’autre sans savoir, quelquefois sans même le voir  –   et  ça marche ! [4]

 

Savoir-croire

« Savoir-croire »* est ici le terme générique opportun pour désigner la capacité créatrice de tous les êtres vivants,[5] malgré l’absence en la très grande majorité d’entre eux du noétique rapport conscience de soi / savoir. J’emploie les mots « croire » et « savoir-croire » de préférence par exemple à « énergie » ou « instinct » en ce que les deux expressions conservent l’idée de relation. Savoir-croire indique bien la relation constante que signifie le verbe être, et la faculté d’en établir de nouvelles par une sorte de dialogue, en dépit de l’absence manifeste de pensée et de parole.

C’est ce « dialogue » constructif entre une plante et un animal par exemple, en dépit de l’absence manifeste chez l’un comme chez l’autre de toute pensée, [6] qui est proprement la créativité susdite et interroge au plus profond notre pensée et notre parole humaines. [7]

 

Notre parole humaine s’inscrit ainsi dans une relation plus large entre les êtres, muette, nourrie de signes.

 

L’inconnaissance ontologique au monde sign-ifie et entre en dialogue mais ne (se) sait pas. Je veux dire : dans la mesure où ce dialogue se fait de la sorte, et que nous-mêmes, hommes, participons d’un même monde (on peut le croire légitimement), nous avons alors peut-être à tenter à la fois de comprendre hors nos prérogatives cognitives ce qui constitue le support même de cet échange, et donc à éclairer à rebours de façon nouvelle, c’est-à-dire à la lumière de cette participation générale « muette » et « par signes » de tous les êtres au monde, la valeur ontologique de notre propre parole. 

Ce constat à la portée de tout honnête homme, cette troublante corrélation entre des êtres qui ne se savent pas et n’ont pas le même langage (quand seulement ils en ont un !) est en tout cas pour nous un signe qui peut susciter en nous, sinon une compréhension ontologique de notre dire au sein d’un dire-être universel, du moins une sagesse de celui-ci :

 

Ne plus cantonner la valeur et la compréhension de notre dire aux limites de notre seule mondanité.

 

Or c’est là précisément l’habitude propre au verbe savoir sur lequel nous avons tout misé collectivement : il enferme l’être homme de chacun de nous dans les rets de l’Inter-dire et isole de surcroît celui-ci des autres savoir-croires ontologiques présents au monde.

 

Comme si là seulement, à travers cette fonction interne et pointue de la parole humaine, le problème de l’être au monde pouvait être approché et peut-être résolu. Comme si l’être homme  –  et le monde !  –   n’avaient de sens qu’au sein de l’Inter-dire humain…

 

 

Lignes de force   

1/ Comment par exemple une plante et un animal dialoguent-ils entre eux dans les conditions susdites d’inconnaissance, au point cependant de collaborer et même de se transformer morphologiquement si besoin est, en dépit de toute « intention égoïque » de leur part ? Sont-ils « mus » ?  Faut-il imaginer une force qui ne serait pas « l’intention » mais que nous ne pouvons appréhender que comme telle ? [8] Alors le « même » de Parménide, tout d’abord si encourageant, ne traduirait donc qu’un vœu pieu ? Faut-il envisager avec force l’hypothèse d’un dieu ordonnateur et tirant partout les ficelles ? Mais alors quelle validité accorder encore, dans ces conditions, au soi et à l’intention « propres », et en définitive à l’homme dans sa prétention à dire le verbe être ?

2/ Pareille légitime naturalisation du savoir ne remet-elle pas en question la volonté de même nom ? Devons-nous donc revoir aussi notre propre concept de volonté ? Et par suite reconsidérer également toutes les définitions de ces nombreuses activités (mentales ou physiques) liées selon nous à la seule centrale et centralisatrice pensée : « se représenter », « calculer », « projeter », etc. ? Allons-nous peut-être en arriver à nier l’évidence du rapport de notre volonté à notre penser ? Jusqu’à inscrire notre volonté dans une parole certes nôtre, mais qui cependant nous dépasse ?

3/ Traditionnellement, « la » pensée seule parle : « je » parle parce que « je » pense. C’est le verbe « penser » un qui fait que « je », sujet du verbe penser, est également un. Et c’est bien la raison pour laquelle l’Un qui sert de modèle à bien des conceptions et autres appréhensions est toujours seulement considéré soit comme Transcendance, soit comme simple individu, un exemplaire, un Moi. Mais d’un point de vue (ontologique) où le verbe penser n’a pas ces prérogatives, c’est l’Un au contraire qui est inscrit dans le multiple de chaque individu, à titre d’emblème, à l’image précisément de « la » pensée de chacun se débattant toujours au milieu d’une multiplicité de volontés siennes et pour la plupart  –  muettes...

 

Nous avons beaucoup à découvrir. Que nous croyons. C’est-à-dire d’où nous croyons et dans quels espaces nos Existants,*pour leur part, « sont ». [9] Mais cela signifie que nous ne pourrons jamais prendre conscience que d’une infime partie  –  celle liée à notre penser, pire ! sans doute cette part seule qui nous relie à nos semblables…

 



[1] En filigrane, le plus difficile à comprendre : seule quelque intelligible mythologie peut participer de la vérité universelle de l’être au monde. Non pas n’importe quoi ni même l’œuvre d’art en tant que telle, mais la vérité dont on fait l’expérience quand on se met à croire personnellement comme tout ce qui est, et dans un même espace commun

[2] Il serait heureux que le Net devienne (s’il ne l’est pas en quelque coin) un réseau fléché de créations personnelles ou collectives renvoyant sans cesse l’une à l’autre, l’une s’inspirant explicitement de l’autre, dans une volonté commune pour nous de participer, d’occuper le terrain par une même façon d’être.

[3] Seul l’homme aura fait un moment illusion.

[4] Voir l’exemple de l’araignée et de la mouche cité dans le billet de « Dehorsdedans » du 11 avril. Même question posée par Richard G. (http://richardg.blogs.com/) à propos d’un papillon arborant sur ses ailes le portrait d’un autre animal. 

[5] Ce que nous nommons, toujours à minorer étrangement la part de créativité : « adaptation  au milieu ».

[6] Sans oublier qu’ils n’ont, la plupart du temps, pas de langage commun !

[7] Je renvoie ici au billet où il fut question d’une nature qui agit et évolue comme si elle pensait.

[8] Puisque pour nous toute action nécessite un sujet.

[9] Le plus simple pourrait accomplir le plus vrai : « nous savons que nous croyons ». Et puis ce serait tout, et puis ce serait cela le monde. Mais l’être-relation a tout de même encore à révéler l’espace de son effectivité. Motif de dire.

07:20 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire |