24.09.2007
Parti(e) de blog
[Blog opératoire]
1/ Que du relationnel ?
Un blog vient de fermer ses pages, et les tentatives d’explications données par son auteur me rappellent à mes propres motivations sur le mien. Je ne donne pas le nom de ce blog aujourd’hui fermé, pour ne pas focaliser sur lui le sujet de ce billet.
Je me dis que l’auteur de ce blog n’a pas su faire taire en lui-même ces motifs tapis en chacun de nous et toujours prêts à s’imposer – : les motifs d’arrêter.
S’il a arrêté, c’est qu’il n’était pas guidé par une de ces nécessités qui authentifient le geste et la volonté de créer, de construire coûte que coûte.[1] Précisément, ne pas avoir eu à consentir à quelque « nécessité » ou « discipline » a dû précisément constituer pour lui sa « liberté » d’agir sur son blog. Je le laisse juge de cette pensée, mais je conclus de la fermeture de son blog qu’il n’y avait donc en celui-ci que du relationnel en jeu, que du conditionné par l’amour ou l’assujettissement des autres :
« Je veux qu’on m’aime » était son leitmotiv. « Je vous quitte » est le mot de la fin.
Serait-ce que nous ne l’avons pas aimé comme il l’aurait voulu ? Mais c’est là une condition que nous partageons tous …
Alors quoi ?
Je songe aussi à cet autre blogueur qui prétend, comme des milliers d’autres sans doute, s’amuser sur son blog, mais qui se lassera un jour, à son tour, des autres, au nom de cette même liberté, leur infligeant un beau matin sa résolution d’en finir – avec eux. [2]
En finir avec nous, ses fidèles lecteurs, et non point avec ce qu’il réalisait jusqu’alors !? – voilà ce que signifierait donc l’intention de fermer son blog ?
« Les deux sont liés !» me dira-t-on... Soit ! Alors je demande : quelle entreprise, dans ces conditions, est le blog ?
Une aventure dont on régale les autres – jusqu’à ce que d’eux on se lasse ? [3]
Voilà qui est bon pour « passer le temps »,[4] preuve s’il en est qu’on est là parce qu’on s’ennuie, et qu’on ne cherche la compagnie d’autrui, comme toujours en pareil cas, que pour s’ennuyer ensemble plaisamment.
Et pourquoi ne pas plutôt se régaler soi jusqu’à se lasser de soi ? En finir avec soi, n’est-ce point alors la plus belle façon d’aller vers les autres ? [5]
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2/ Le cadre, c’est vous et l’étagère !
On ne voit généralement dans le blog que cet outil permettant de « communiquer » avec autrui, un simple moyen de se mettre en relation avec d’autres personnes. Mieux ! :
Le blog est cette scène offerte aux jusque-là spectateurs, une occasion unique pour chacun de « se produire » !
Cette libre scène a même suscité bien des créations personnelles ! Mais pourquoi crée-t-on ? Est-ce donc l’occasion qui crée le larron ? la scène qui fait la vedette ? le projecteur qui fait le guignol ? Qu’est-ce qu’ouvrir un blog ?
Occasion de créer ou d’avoir un public ?
« Les deux sont liés ! », me dira-t-on, là encore…
Mais c’est là que le bât blesse ! car « occasion de créer » ne signifie pas nécessairement souscrire à l’« opportunité d’avoir un public » – c’est précisément ainsi que la plupart des blogueurs, manifestement, l’entendent – mais : « saisir l’opportunité d’un blog en tant que cadre de création (ou de travail) ». [6]
La confusion comme la distinction des deux termes traduisent respectivement, je crois, deux types distincts de solitude: [7]
L’un, seul, ouvre un blog pour aller vers les autres ; l’autre, seul, parce qu’il trouve là un cadre heureux à sa composition.
Deux types d’ego, en définitive : la solitude de l’un fait qu’il va, nu, vers les autres ; la solitude de l’autre importe comme préalable* à sa composition.
Mais voici le fond de ma pensée, ce qui justifie à mes yeux ma position, ma préférence :
Le sens de la création personnelle an-egoïque * est dans la conscience définitive de l’arbitraire et de la gratuité de nos existences.
Le don* dont il est question là en filigrane n’est pas une vocation morale « pour l’altruisme » mais la conséquence et le résultat « pratique » d’une façon de faire avec soi-même et avec les autres. Si la jouissance de soi consiste à créer-découvrir, il est bon de ne pas attendre des autres qu’ils nous caressent dans le sens du moi, car alors la déception couve, la dépendance est là, et – on ne fait plus rien que communiquer…
La reconnaissance mutuelle,[8] c’est cela que la plupart des personnes entendent et attendent quand elles parlent « d’échange ». « On veut s’aimer ! » signifie le cri de chacun, en substance.
Oui mais qu’est-ce qu’on se donne l’un l’autre pour ça ?
« Nous les gratuits », à l’inverse, si je puis dire pareille coquetterie, nous n’avons pas à faire notre promo, vous régaler ou nous défendre. Pour le dire de façon un peu cavalière :
Je vous aime ! mais ça n’est pas sur mon blog que nous nous aimerons ! Voici, j’ai posé là mon oeuvre, maintenant rions, maintenant seulement faisons connaissance !
Je songe ici, disant cela, à Héraclite dont on dit, si je ne m’abuse, qu’il cacha ses écrits sous une pierre du Temple et s’en alla jouer avec des enfants.
Je songe également à tous ces hommes, de toutes les époques, qui ont suivi leur propre chemin sans jamais (ou presque, quand même on est des hommes) l’attacher aux hommes, leurs contingences, leur inconstance, leur inconsistance, leur ingratitude.
Je songe également aux hommes capables de détruire leurs œuvres à la fin de leur vie (ou inversement…), sans amertume ni bravade aucune, ni même esprit de sacrifice, simplement parce qu’il n’y a pas de raison, selon eux, qu’elle leur survive : ils n’ont voulu qu’être présents…
Il s’agit peut-être de donner sa part aux autres = ce que l’on fait de soi – et puis de vivre sa vie comme, et éventuellement avec, eux.
Reste à définir en quoi un blog constitue un CADRE possible de création pour celui qui le désire. Pour moi le cadre ici c’est les autres, c’est vous, c’est ce que, selon moi, je vous dois et que vous m’offrez – dans les conditions susdites. Mon témoignage, en quoi le blog constitue un cadre, je le donne ici mais comme un commentaire.
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3/ Mon dire autrement, comme préalable* :
[Je veux pouvoir vous parler sans avoir à reproduire le schéma de la relation dialogique classique
… Au travers de cette fenêtre qui s’ouvre en appuyant sur quelques boutons, je ne m’imagine pas entrer en scène ni dans un jeu de rôles. Je vois simplement un rebord, une étagère. Cela veut dire : c’est bien à vous que je présente et soumets ce que j’écris, mais non point à vous que je « Parle » ! Ni rhéteur, ni savant, j’écris devant vous des textes tels que je pense devoir VOUS les présenter – tout en restant moi-même.
[Je veux pouvoir déposer sans avoir à « communiquer » (faire la promo, assurer la déco, vendre la billetterie)
… Sur l’étagère, je dépose donc quelque chose à hauteur d’yeux des passants que vous êtes, pour ne pas le laisser par terre. Par terre, on ne peut qu’y trébucher dessus et l’abîmer sans le voir. Je ne crache pas sur mon travail, mais là se limite ma « publicité », je parle à des personnes, pas à des clients potentiels !
[Je veux pouvoir dire et être crédible sans avoir aussitôt à enseigner
… Je dis ce que je crée / découvre.* Je ne me suis pas épuisé intellectuellement à une carrière, vidé à une pareille ambition. Je ne suis pas au tableau, je ne fais pas démonstration, je ne convoite pas de chaire ni de poste ; je ne suis pas de la gente « Tout à enseigner, rien à dire ! » ;-) Mon « intellect » n’est pas encadré militairement par une carrière. [9]
[Je veux pouvoir dire sans devoir user d’artifices
… Je n’enrubanne pas mes écrits des guirlandes de l’autorité (les références de toutes sortes), ni n’enveloppe mon blog de l’éclat de relations « de choix » (liens intéressants et pertinents, forcément[10]).
[Je témoigne résolument d’un dire-être préalable* et d’un type de relation par conséquent ; j’espère être utile à quelques autres
… Je fais effort d’être intelligible, de faire court et construit – mais non pas de vous mâcher le travail. Je n’écris pas une thèse, un guide ou une somme ; je donne des éléments à assembler pour soi, si on veut. Pour s’aider peut-être à se construire (à se débarrasser et résister, à se mettre à son tour à créer / découvrir à son propre compte).
Et par conséquent :
[Je ne veux pas être l’hôte de mes lecteurs
… Je ne suis pas en service, je ne suis pas le tenancier de mon blog, cette étagère. Je ne veux pas répondre systématiquement, même si cela doit passer pour manque de politesse. Je ne suis pas une hôtesse, je n’ai pas un rôle d’accueil à jouer, je présente. Tout le reste entre nous est à construire.
[Je ne veux pas faire de mon blog un club
… Je ne suis pas une star, une sommité, un érudit, un intellectuel, ni vous des potentiels disciples, je veux dire des lecteurs formatés à devenir fans sinon rien. Je ne suis ni ne voudrais devenir une notoriété (c’est sûrement scandaleux !). Je réponds à des questions, pas aux interviews. Je ne travaille pas dans l’egojournalisme.
Mais quand même…
[Je ne vis pas sur mon blog
… Je ne mélange pas le travail et l’amusement, les lecteurs et le copinage (tout comme Héraclite ! ;-))
…[11]
Et donc… s’il n’en restait qu’un, Saint Blog héroïque, je serais celui-là, travaillant seul au blog-monde, sans autres et sans pourquoi. Pathétique, n’est-ce pas ? ; -))
Mais non, le blog-monde n’est pas le monde !
Donner le meilleur de soi aux autres, oui, en le préservant au mieux de l’Inter-dire. Et alors peut-être ils nous aimeront. Moins soucieux de plaire au plus grand nombre que d’être utile à ceux qui sont prêts à faire semblable effort : une personne en train de créer / découvrir son propre dire-être* n’est pas dans un rapport immédiat aux hommes ; cela vient après, dans les mondanités auxquelles souvent elle se complaît ; il est dans son rapport à soi et au monde : solitude. Ce billet se veut simplement témoignage d’une distinction importante, d’un préalable* souhaitable à toute communication. Mais je reconnais que j’ai peut-être placé l’étagère un peu haut… ;-)
M’enfin, que je n’oublie pas l’essentiel, peut-être, de ma motivation pour la forme blog ! Livrer régulièrement « en live » et au plus près des lecteurs potentiels (à défaut d’avoir gagné la partie « s’entredire ») ce genre de pensées et d’écrits qu’on ne trouve habituellement que dans un livre. « Le livre d’emblée » c’est la caution d’une « distance d’emblée » vis-à-vis du lecteur que je récuse (et que l’on justifie naturellement par ses titres et / ou sa fonction) ; ce blog est pour moi l’opportunité à la fois de publier peut-être un jour (tremplin pour le livre) et d’en retarder le plus longtemps possible l’échéance. Mais déjà, il faut bien l’avouer, ce blog est sur la mauvaise pente.
Fin de blog, un livre peut-être : à la fois la reconnaissance d’une pensée et / mais l’échec d’une parole qui l’aurait rendu inutile. [12] Un livre, c’est sûrement quand dire-être au monde n’est plus que dire aux hommes : mondanité.
* Voir supra.
[1] Ce qui ne signifie pas qu’on est un adepte de « l’art pour l’art », mais que « une chose est nécessaire » : réaliser.
[2] Et ils en ressentiront, à bon droit, quelque amertume.
[3] Loin de moi l’idée de juger « en-soi » quelque personne ou quelque blog que ce soit. Ce que j’interroge ici c’est la différence entre nos moi respectifs et la pertinence liée à cette différence d’une distinction entre notre travail de création (ou de réalisation) et la communication (incluant la relation) qui en est, semble-t-il, la consécration. Je livre ici mon questionnement et mon témoignage, peut-être utiles à d’autres. J’examine ce qui fait qu’un blog perdure par-delà succès – ou insuccès.
[4] Je laisse ici de côté toutes les formes d’un désir d’exercer un pouvoir, une influence sur autrui.
[5] Le Zarathoustra de Nietzsche illustre cette façon de voir : il a longtemps amassé du miel en solitaire, dit-il ; il s’aime maintenant de le distribuer aux autres sans trop attendre d’eux. Zarathoustra ne s’accroche pas à son talent mais à son œuvre ! Il ne distrait pas, il donne. (Et il ne s’agit pas d’abnégation !)
[6] Personnellement, j’ai commencé par la forme poétique, contraignant mes pensées à la concision et la rime, ce que d’aucuns considérèrent comme un mélange des genres. Le blog est mon nouveau cadre. Ce que je dis à la suite, je le dis comme un commentaire.
[7] L’un et l’autre sont pareillement seuls au blog-monde au moment où ils y entrent. Bien évidemment tous deux espèrent dans les autres, mais l’un ne veut pas en faire une condition. Du reste, pour ce blogueur parti, la question maintenant est certainement: « où et comment poursuivre ailleurs ? » C’est-à-dire « quel autre cadre ? » S’il cherche à publier auprès d’un éditeur, peut-être, ce sera alors pour lui l’occasion de mettre cette fois le relationnel – à la fin. Un apprentissage de la distance ? de l’amour différé ? Blog : l'amour de la littérature en live ? ;-)
[8] Du moins aussi longtemps mutuelle… que les autres ne nous ont pas consacré.
[10] Je préfèrerais mentionner des collaborateurs sur un projet commun.
[11] Et forcément je ne me ferai pas beaucoup d’amis… (mais « Il est peu de vices qui empêchent de se faire beaucoup d’amis » !)
[12] « Dis ta parole et te brise ! » est la tragédie de l’homme seul, condamné à communiquer au travers d’un livre.
07:00 Publié dans A propos, suite, sagesse du dire, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (57) | Envoyer cette note | Tags : blog, création, relation, communication, dire-être préalable
10.09.2007
Avant, il y avait penser et quelque Chose
Naturalisation de la connaissance et tout être au monde défini comme être-relation* – en une phrase : « La connaissance n’est qu’un mode de la pensée : un homme qui connaît le lever du soleil n’est qu’un étant qui explicite pour soi, sur le mode conscient, la relation au soleil » [Conche, Parménide, p. 256]
Penser est à la fois un mode de dire-être au monde et un des Existants* du savoir-croire* humain : on croit qu’on « pense », on croit en « la pensée » (dans laquelle on pense). Un homme croit qu’il pense, il croit à la pensée, il croit à / en cet Existant spirituel tout comme un autre organisme – et encore lui-même à d’autres moments – croit ici en un quelconque Existant matériel (objet), là à un Existant purement sensoriel (douleur, plaisir).
[Je veux éviter ici, pour dire l’être au monde, de poser deux sortes de croire, donc deux sortes d’Existants (pour moi qui dit), dont l’un serait « esprit ». Je ne sais pourquoi « fonctionne » le verbe être, ni même s’il convient d’en parler en termes de fonctionnement. Je « sais » seulement que les verbes savoir-croire (in-su*), croire, et faire-croire,* auxquels le dire humain également appartient, sont la manifestation de toute présence individuelle.]
Le penser humain (verbe) mis en un langage, et ce langage confronté à la réalité – voilà ce qui a donné lieu à « la pensée » (Nom) :
D’abord un média, puis une divinité [1]
Mais croire par le penser ne fait pas que « croire » soit esprit ! A moins de tout spiritualiser, d’« animer » a priori toute matière (hyzoloïsme).[2] Une plante ne pense pas, elle croit.[3] La différence qui fait l’homme, c’est que seule une conscience qui a pour objet le soi en tant que tel circonscrit (ou s’invente) véritablement la pensée : « soi » comme objet de penser est contemporain de « la pensée » comme objet de penser.[4] C’est pourquoi aussitôt qu’un homme croit en « la pensée » tout devient esprit. Idéalisme.[5]
a) « La pensée », c’est l’espace de – et accordée enfin à – la conscience humaine, fruit d’un développement conjoint du croire naturel in-su et du langage humain. « La pensée » est issue de ce verbe croire qui s’est fait un jour en partie Nom,[6] grâce au langage, et s’est alors mis à « représenter » l’espace de tous les croires de toutes sortes :
« L’esprit accueille tous les êtres »
Le langage humain s’est ainsi développé en un espace d’énoncé de la réalité au point que les hommes y ont cru, et qu’ils croient aujourd’hui encore et toujours en cet Existant supranaturel (LA pensée, LA connaissance), un espace qui relie les choses (via leur cognoscibilité) à leur penser d’homme et constitue, pour leur plus grand honneur sinon bonheur sur terre, la parenté native.*
Parenté native : le langage humain reflète…
b) Alors donc, qu’est-ce qui fait cependant qu’un corps croit puisqu’il n’a pas la pensée ni le soi pour Existant ? Le « but » semble d’être présent, bien sûr, et, le cas échéant (chez les êtres vivants) de croître. Mais comment cela se passe-t-il ? Phénomène physique au sens large ? Une opposition, là encore, dans la tradition des grands systèmes présocratiques de pensée ? Pesanteur et croissance peut-être, pour ramener aux plus « physiques » des phénomènes contraires ?
Il aura certainement fallu un très long cheminement du croire humain et un processus complexe du savoir-croire* humain pour que les hommes en arrivent à penser puis à savoir – en plus de croire ! Rôle éminent de l’Inter-dire, sans aucun doute !
L’histoire du verbe penser qui aboutit au je (conscience de soi) et à l’espace nommé « la pensée », c’est l’histoire de ce croire naturel humain jusque-là in-su qui s’est lui-même un jour vu, qui s’est lui-même un jour cru. Aussi, un homme conscient de lui-même (soi) ne peut que savoir qu’il croit ;[7] jusque-là il pense sûrement, mais il ignore l’esprit qui accueille et le langage qui donne en retour… :
C’est cela penser (soi), un regard du croire (que l’on est) sur lui-même, un regard qui inaugure à la fois la conscience de cela qui croit – moi – et du « récepteur » de ce croire en train de savoir qu’il croit : je. [8]
c) Mais le savoir en question n’est en réalité qu’un croire de plus, ou plutôt « la pensée » ou encore « je » n’est qu’un Existant de plus sur le tableau de chasse du savoir-croire humain, en l’occurrence du verbe penser. De ce point de vue, savoir signifie croire au croire. Or croire au croire, selon notre langage même, c’est déjà se montrer un « être spirituel », c’est déjà faire montre de foi…
Penser, serait-ce mettre un pied dans Dieu ?
Penser serait-il donc ce croire in-su qui, se découvrant un jour en partie lui-même, s’est aussitôt converti en foi en lui-même et en toutes choses ? OUI ! – au point de vouloir les connaître toutes... !
Penser c’est s’inscrire d’emblée dans la Parenté native, c’est déjà croire qu’on va un jour savoir.
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Un homme croit qu’il pense à des choses spirituelles qui ont pignon sur terre (c’est peut-être ça penser), mais en même temps, son corps, cette autre partie de lui-même, pense-t-il, continue de croire à son in-su :[9] aucun homme ne pourra en effet jamais penser de tout son être, de tout son corps ! Son corps croit, il a des représentations (le cerveau est avant tout là pour l’organisme !), et suivant comment celles-ci se distribuent au sein de l’échangeur qu’est le cerveau, elles se manifestent alors à lui (qui pense) comme sensations, comme sentiments – ou comme pensées.
Entre l’esprit et les corps, moi-je ne peux que bénir la divinité du langage…
à suivre…
* = Supra
[1] Le verbe penser, un média, a donné lieu à « la pensée », divinité aux multiples avatars.
[2] Et j’ai déjà objecté au reproche afférent de psychologisme (supra).
[3] Elle est persuadée comme dirait Carlo Michelstaedter in « La persuasion et la rhétorique ». .
[4] [Berkeley a sous-estimé, je crois, le fait par exemple que deux objets de pensée associés tels que « soi » et « responsabilité » aient pu donner effectivement un individu responsable. C’est bien le « soi » qui se donne « la pensée » pour objet de penser. (A suivre)].
[5] D’où le titre donné à cette note : avant il (n’)y avait (que) penser et quelque Chose = aucun être ne se souciait de « soi », de « la pensée » et de tout ce qui en découle ; il ne se faisait d’autre représentation « objective » que des objets de son désir. Au commencement n’était que le verbe – au pied de la lettre – et l’objet désiré qu’il exprime. L’homme est le seul être vivant à s’être fait Nom (et c’est pour lui une condition sine qua non pour vivre en société).
[6] C’est-à-dire « la pensée » ; la partie restante définissant le verbe penser.
[7] Alors qu’un homme conscient de savoir s’enveloppe de la volonté d’ignorer propre aux conditions du savoir : l’objectivité visée commande l’impersonnalité.
[8] Je laisse ici de côté, sans pour autant vouloir minimiser son importance, le rôle des évènements objectifs sur le développement du langage humain et donc de la conscience des hommes. L’important dans la généalogie retracée, c’est que je arrive en seconde instance (après moi), en tant que miroir réflexif qui ne va alors cesser de refléter et de croître au point de faire bientôt… sécession.* Alors seulement il passe en première instance, avec toutes les conséquences que cela comporte… Que je se croit premier en matière de pensée par exemple (« je pense donc je suis »), dénote pourtant vis-à-vis du croire-moi premier une mauvaise foi (une ignorance voulue) effrontée ! Cf. « Moi, je me », billet suivant.
[9] [Ce pourrait être là le « mélange » dont parle Parménide.]
03.09.2007
Violences candides [3]
3) Dire candide
- « Primitif », je crois / je dis = je crois / je me précipite aussitôt nécessairement et inconsciemment vers les autres afin de leur faire croire ce que je dis. [1] Je trompe ? Je ne le sais pas, ne peux le savoir ; c’est malgré moi, à travers mon croire naturel même. Je suis sincère.
- « Moderne », je sais / je dis nécessairement la vérité. Mais moi qui sais, je dis aux autres tout aussitôt, et même avec plus d’empressement encore que le primitif qui croit ! Je trompe ? Mais alors c’est en taisant mon opinion relative au savoir, en ignorant même mon croire implicite relatif au dire ce que l’on sait ! En effet, moi qui sais et veux pourtant officiellement encore et toujours plus savoir, pourquoi est-ce que je n’interroge jamais mon dire aux autres !?
Entre savoir et vérité, le verbe dire s’insère depuis leur origine* comme « l’évidence même » de l’expression ; comme l’ouverture aux hommes « de la réalité même »… Le dire interhumain n’est toujours pas interrogé, la vérité seule parle ! Vérité candide…[2]
La vérité candide, c’est quand je m’enthousiasme encore à dire à autrui, c’est cet objet de dire que je crois légitime – mieux ! c’est cette vérité traditionnelle de droit divin qui s’autorise à se dire aux hommes simplement parce qu’elle « est » ! Mais quelle différence cela fait-il si je dis aux autres mon opinion, mon dire-être – avec le même empressement ? [3]
Question d’autant plus brûlante si tout croire, [4] bien plus et bien plus naturellement signifie être au monde et s’empresse tout autant que n’importe quel savoir vers l’expression ! Là n’est donc pas la différence, si différence il y a.
Il n’y a pas de différence ontologique entre croire et savoir (opinion et vérité)… s’ils ont le même dire !
Un même type de dire (aux autres) traduit une même façon d’être au monde. Mais en l’occurrence, le verbe savoir, censé dès son origine vouloir tout savoir, trahit, en comparaison du croire, une volonté spécifique d’ignorer, d’éluder la question du dire au profit de la puissance qu’il – lui, le savoir – accorde à celui qui, précisément, sait. D’instinct, la volonté humaine de savoir a su s’arrêter devant ce qui pourrait la remettre trop radicalement en question. Dans son ignorance même, dans son innocence, l’opinion (doxa ontologique) est encore au monde ; à l’inverse, rien n’est moins dire-être au monde que le verbe savoir, tout entier ou presque tourné vers l’ambitieux Inter-dire : dans ses conditions comme dans ses prétentions, le verbe savoir est mauvaise foi ontologique.
Seul un constat général relatif au dire-être peut nous faire prendre le mieux conscience de notre présence au monde et du type de relation qui lui correspond : après l’Etre,* participer enfin consciemment du dire, [5] et peut-être même inventer une sagesse du dire digne enfin de la conscience de soi.
Que la présence de toute chose et de tout être, et nous ici, et nous-même parmi ces êtres et ces choses, loin même de tout désir de « communion », l’emporte sur notre cognisciste désir de nous poster en face de tout et de conquérir et de délivrer partout du sens – voilà qui devrait nous inspirer aussitôt une relation écologique à tout être au monde et nous sortir un peu de notre comportement séculaire lié au paradigme cognisciste. Autre dire au monde = autre relation avec tout être et toute chose : cohabiter sans plus d’Etat d’esprit, mais dans un même espace présent.
L’aventure de « la pensée » n’est plus ce qu’elle était ; elle ne peut plus si aisément faire dire par tous les êtres qu’elle est au-dessus d’eux, ni qu’elle seule dit « ce qui est ».
Qu’avons-nous de plus réel à nous dire ? La réponse à cette question, si elle devient première, induit à elle seule peut-être une autre façon d’être au monde possible (en l’occurrence la seule, à mon avis, qui soit éthique), car loin de faire parler pour nous tout être et le monde (ingénuité cognisciste à chercher partout exclusivement le sens de toute chose), elle nous fait parler à notre tour aux autres êtres et aux choses du monde. « Connais-toi toi-même » ? - Comprends ce qu’est être au monde et connais ton dire-être ! Préalable* à une nouvelle relation.
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[1] Par exemple que je dois être Roi puisque je suis de descendance divine, ou que ma parole est juste parce qu’elle fait autorité, etc.
[2] … et violente ! en tant que fin en-soi destinée au monde humain, elle justifie ainsi les outils d’éducation, tous les moyens d’enseigner.
[3] Après tout, chacun de nous est bien plus sûrement !
[4] Doxa, opinion – mais aussi savoir, en définitive.
[5] Du dire-être, en l’occurrence. Participer du verbe dire universel, synonyme de notre présence commune dans cet espace écologique commun ; en aucun cas cela signifie participer à un Etre quelconque, sauf à retomber dans le sectarisme humain.
07:25 Publié dans Après l'Etre, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : vérité candide, généalogie de la vérité
28.05.2007
Dialogues ontologiques 5/5
V La parole sort [1]
L’Alétheia liée au seul verbe savoir fut bien scission de l’unité immédiate et indissoluble, privation de la présence réciproque et équivalente.[2] Alétheia n’était qu’un retrait démultiplicateur. Sa méthode apparaît clairement :
Voir double dans l’unité indissoluble et ne retenir que la ‘bonne’ moitié : corps / esprit – ne voir tout corps, toute chose, qu’à travers l’esprit.
Quand la déesse n’eut plus son rôle de Personne (d’ambassadrice de la vérité) à jouer auprès des hommes, on l’oublia. De nos jours le pur Concept remplit parfaitement le sien : l’Impersonnel par excellence. Mais sans plus de dieu pour se montrer, ni non plus de dieu impersonnel et caché pour faire écran, on peut enfin énumérer les trois principaux paramètres cogniscistes:
1/ « Oubli » du dire, de sa valeur ontologique ;
2/ Posture du face à face, scission de l’être-relation en « sujet » et « objet » (d’où la foi et le savoir).
3/ Postulat d’une parenté native* de l’esprit des choses (leur Cognoscibilité) et de la pensée de l’homme – en vérité.
Alétheia, la vérité, fut et est encore aspiration à transformer la présence même [3] en parole(s). Mais quelle parole ? Celle-ci a-t-elle les mêmes exigences parmi les hommes que tout être au monde envers les autres êtres ? Pour être elle-même conforme à l’être au monde dont elle veut dire la vérité, ne faut-il pas que la parole occupe au moins aux hommes – lieu de parole par excellence – une place équivalente ? Oui et non : il y a des êtres au monde et des paroles émanant toujours de tel ou tel être, voire tel ensemble d’êtres (espèce vivante). C’est donc seulement au travers de la compréhension du dire-être de chaque individu au sein de son espèce et du monde, et de ce que les dire-être d’une espèce à l’autre ont en commun, qu’une parole humaine individuelle peut manifester à son tour, à titre d’exemple d’articulation du verbe commun, et fut-ce par l’acte individuel qui la supporte, l’universalité du dire-être au monde.
Dire l’être ? Non – en être !
Occuper autrement l’espace physique est déjà en soi un acte politique. Il n’implique pas nécessairement d’exprimer son point de vue…[4] Il faut voir ici le geste : pendant que j’écris « pour rien » et peut-être même « pour personne », je ne suis pas en train de travailler, je ne suis pas « productif », et pourtant, grand étonnement, je suis où la plupart ne sont pas : à la fois aux hommes et au monde, dans les deux espaces.*
Trois bornes d’un parcours possible :
1/ Unité indissoluble : Léthé-Doxa est à ce stade absence de soi, mutisme de l’être au monde, inconnaissance créative [5] – et non encore face à face avec le monde ;
2/ Retrait parlant à l’égard du monde de l’être : Léthé et Doxa se transgressent, se font respectivement présence et parole de connaissance. ‘Le Monde’ apparaît, il est Cognoscible et / ou créé par Dieu ; ‘l’homme’ apparaît, il est sujet connaissant et / ou être de foi, il a un Ciel à refléter sur terre.
3/ Inconnaissance ontologique créative reconnue comme telle et étendue à ‘l’homme’ en dépit de son savoir (une utopie) : celui-ci est démasqué, son Léthé mis au jour. Une conscience de participer de l’être au monde [6] se répand alors parmi les hommes (utopie) : forts de leur savoir, ils admettent pourtant désormais qu’ils ne peuvent à aucun moment saisir pleinement le savoir-croire de leur espèce et qu’ils entretiennent leur propre ignorance à hauteur de leur verbe savoir.
Gai mutisme : savoir et ne pas savoir est pareillement être.
*
« Ecoute et sois » est de tous les temps cogniscistes la même consigne.[7] Tu es ce soi que toutes les vérités du monde courtisent. Et en effet tu écoutes celle-ci ou celle-là et tu t’empresses à ton tour de la redire, convaincu qu’est là le sens ultime de la parole. Peut-être faudra-t-il que ton « l’homme » en sache et en ait dit trop pour que tu comprennes un jour enfin, devant l’étendue du désastre, le silence de l’être, et retourne à des occupations plus consciemment participatives (d’être au monde participant) ?
Enfin responsable au monde – et plus seulement aux hommes ! – de ta présence ?
Parole-reflet immédiat de notre propre état d’esprit, parole-action immédiate sur les autres et sur le monde : là réside l’intérêt d’une sagesse du dire, pour un usage de la parole qui ne soit plus au seul service de tel ou tel dieu-Vérité – d’Inter-dire !
Vérité – ou à la place une façon de dire ?
Ainsi, ma parole présente s’inscrit aux hommes dans un désir de communiquer ma pensée sans passer par la rhétorique de l’Etre et du « nous », c’est-à-dire de l’Inter-dire. C’est par « l’être en-toi » que tout commence, et à celui-là seul que tu es que je dis, au choix :
« Je sais tu ne sais pas tu dois savoir je vais te dire écoute-moi faisons la guerre EN SON NOM. »
« Je crée sans le savoir ce que je sais – la vérité ; fais comme moi, nous sommes tous là pour ça, vivons en paix ».
Tel est peut-être, en raccourci, un des adages possibles de cette nouvelle parole sus à nos relations personnelles. Elle associe la créativité de tout être à notre conscience individuelle de devoir échapper au cogniscisme ambiant pour participer en paix de l’être au monde – version être aux hommes ! L’idée par exemple de relier ensemble gratuitement nos paroles et autres créations sur le Net n’est ni un appel solennel de ma part ni une coquetterie d’intellectuel en vue de forger une communauté. Il s’agit simplement pour moi :
D’être aux hommes par une certaine façon d’être au monde [8]
Dialogue ontologique, dialogue éthique ?
[1] Elle sort de la langue de l’Inter-dire humain faite espace* pour occuper à nouveau l’espace physique du dire-être universel.
[2] Le sous-entendu cognisciste est toujours : « je suis supérieur en être aux autres êtres parce que moi je sais tandis qu’eux ne savent pas ».
[3] Dont Léthé, l’oubli complice parce que silencieux de parole, fut le bras armé
[4] Voter n’est rien en regard de notre façon de vivre !
[5] L’être vivant en question est « tout à son affaire », concentration et « oubli de soi » que connaissent tous les créatifs, justement.
[6] Pour un Chinois antique : participer au Dao ?
[7] Notez l’ordre des deux termes : l’être est soumis, conditionné à la vérité qui lui dit, mais par là lui dicte.
[8] Mais si je rejoins déjà en partie l’être au monde par ma solitude, mon désintéressement et mon intérêt pour faire connaissance, je dis cependant encore trop au monde par ma façon d’être aux hommes – le texte présent l’atteste. Je cherche trop encore à dire dans ma recherche d’un dire. Mais peut-être faut-il en passer par là ? Ma parole ne sort donc pas encore, j’ai encore du chemin à parcourir avant de pouvoir mettre en pratique cette sagesse du dire (et son style !) qui « va avec » la conscience d’être avant d’être homme, d’être au monde avant d’être aux hommes, à l’Inter-dire.
07:00 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : Parole, Parménide, naturalisation de la connaissance, sagesse du dire
07.05.2007
Dialogues ontologiques 1/5
[Epistémofolie]
NB/ Ce qui suit ne diffère pas de ce qui précède (le billet « Signe après-coureur ») quant au rapport implicite entre le fond et la forme. Il se présente seulement plus volontiers comme une création personnelle. On devinera sans peine le fruit d’une « autopoïèse » et l’exemple de créativité auquel la vérité suivante invite.[1] Hélas pour moi je n’ai guère de talent stylistique et donc, pour ce qui est de la « phylogenèse » et de la reconquête et du renouveau potentiel de la parole que le verbe savoir a trop longtemps usurpés – le « scénario » du présent court texte – je n’ai guère d’autre capacité que de le dire en des termes analogues aux précédents.
J’aimerais savoir le dire comme les poètes [2]
I/ Inconnaissance ontologique
Il était une fois…
L’inconnaissance ontologique est croire vital, elle obéit à des signes. Originelle, naturelle et manifestement universelle. [3] Le savoir-faire, le savoir-être, le savoir-croire, autant de façons de dire comment fait l’être, « en sont ». Les plantes et les animaux en attestent par leur « inconscience », ou du moins par l’absence chez eux de « soi », du soi afférant au verbe savoir, prérogative cognitive du seul être homme. Seul le savoir dans la conscience de soi de l’homme, en effet, en tant qu’il (ce savoir) se définit comme « anti-croire » de toute sorte, est prétention à une vérité autre qu’ontologique.
En ce sens, la vérité du savoir ne pouvait circuler que parmi les hommes et devait de surcroît les isoler des autres êtres vivants...
… un étrange dialogue
Une certaine fleur possède une très profonde corolle. Or, comme fait exprès, seul un certain petit oiseau est muni de ce long bec qui lui permet de la pénétrer et assure ainsi la pollinisation. Lequel de ces deux s’est « adapté » à l’autre ? Des coïncidences de ce type, des complicités « dialectiques » de cet ordre sont légion dans la nature.
Chacun collabore avec l’autre sans savoir, quelquefois sans même le voir – et ça marche ! [4]
Savoir-croire
« Savoir-croire »* est ici le terme générique opportun pour désigner la capacité créatrice de tous les êtres vivants,[5] malgré l’absence en la très grande majorité d’entre eux du noétique rapport conscience de soi / savoir. J’emploie les mots « croire » et « savoir-croire » de préférence par exemple à « énergie » ou « instinct » en ce que les deux expressions conservent l’idée de relation. Savoir-croire indique bien la relation constante que signifie le verbe être, et la faculté d’en établir de nouvelles par une sorte de dialogue, en dépit de l’absence manifeste de pensée et de parole.
C’est ce « dialogue » constructif entre une plante et un animal par exemple, en dépit de l’absence manifeste chez l’un comme chez l’autre de toute pensée, [6] qui est proprement la créativité susdite et interroge au plus profond notre pensée et notre parole humaines. [7]
Notre parole humaine s’inscrit ainsi dans une relation plus large entre les êtres, muette, nourrie de signes.
L’inconnaissance ontologique au monde sign-ifie et entre en dialogue mais ne (se) sait pas. Je veux dire : dans la mesure où ce dialogue se fait de la sorte, et que nous-mêmes, hommes, participons d’un même monde (on peut le croire légitimement), nous avons alors peut-être à tenter à la fois de comprendre hors nos prérogatives cognitives ce qui constitue le support même de cet échange, et donc à éclairer à rebours de façon nouvelle, c’est-à-dire à la lumière de cette participation générale « muette » et « par signes » de tous les êtres au monde, la valeur ontologique de notre propre parole.
Ce constat à la portée de tout honnête homme, cette troublante corrélation entre des êtres qui ne se savent pas et n’ont pas le même langage (quand seulement ils en ont un !) est en tout cas pour nous un signe qui peut susciter en nous, sinon une compréhension ontologique de notre dire au sein d’un dire-être universel, du moins une sagesse de celui-ci :
Ne plus cantonner la valeur et la compréhension de notre dire aux limites de notre seule mondanité.
Or c’est là précisément l’habitude propre au verbe savoir sur lequel nous avons tout misé collectivement : il enferme l’être homme de chacun de nous dans les rets de l’Inter-dire et isole de surcroît celui-ci des autres savoir-croires ontologiques présents au monde.
Comme si là seulement, à travers cette fonction interne et pointue de la parole humaine, le problème de l’être au monde pouvait être approché et peut-être résolu. Comme si l’être homme – et le monde ! – n’avaient de sens qu’au sein de l’Inter-dire humain…
Lignes de force
1/ Comment par exemple une plante et un animal dialoguent-ils entre eux dans les conditions susdites d’inconnaissance, au point cependant de collaborer et même de se transformer morphologiquement si besoin est, en dépit de toute « intention égoïque » de leur part ? Sont-ils « mus » ? Faut-il imaginer une force qui ne serait pas « l’intention » mais que nous ne pouvons appréhender que comme telle ? [8] Alors le « même » de Parménide, tout d’abord si encourageant, ne traduirait donc qu’un vœu pieu ? Faut-il envisager avec force l’hypothèse d’un dieu ordonnateur et tirant partout les ficelles ? Mais alors quelle validité accorder encore, dans ces conditions, au soi et à l’intention « propres », et en définitive à l’homme dans sa prétention à dire le verbe être ?
2/ Pareille légitime naturalisation du savoir ne remet-elle pas en question la volonté de même nom ? Devons-nous donc revoir aussi notre propre concept de volonté ? Et par suite reconsidérer également toutes les définitions de ces nombreuses activités (mentales ou physiques) liées selon nous à la seule centrale et centralisatrice pensée : « se représenter », « calculer », « projeter », etc. ? Allons-nous peut-être en arriver à nier l’évidence du rapport de notre volonté à notre penser ? Jusqu’à inscrire notre volonté dans une parole certes nôtre, mais qui cependant nous dépasse ?
3/ Traditionnellement, « la » pensée seule parle : « je » parle parce que « je » pense. C’est le verbe « penser » un qui fait que « je », sujet du verbe penser, est également un. Et c’est bien la raison pour laquelle l’Un qui sert de modèle à bien des conceptions et autres appréhensions est toujours seulement considéré soit comme Transcendance, soit comme simple individu, un exemplaire, un Moi. Mais d’un point de vue (ontologique) où le verbe penser n’a pas ces prérogatives, c’est l’Un au contraire qui est inscrit dans le multiple de chaque individu, à titre d’emblème, à l’image précisément de « la » pensée de chacun se débattant toujours au milieu d’une multiplicité de volontés siennes et pour la plupart – muettes...
Nous avons beaucoup à découvrir. Que nous croyons. C’est-à-dire d’où nous croyons et dans quels espaces nos Existants,*pour leur part, « sont ». [9] Mais cela signifie que nous ne pourrons jamais prendre conscience que d’une infime partie – celle liée à notre penser, pire ! sans doute cette part seule qui nous relie à nos semblables…
[1] En filigrane, le plus difficile à comprendre : seule quelque intelligible mythologie peut participer de la vérité universelle de l’être au monde. Non pas n’importe quoi ni même l’œuvre d’art en tant que telle, mais la vérité dont on fait l’expérience quand on se met à croire personnellement comme tout ce qui est, et dans un même espace commun
[2] Il serait heureux que le Net devienne (s’il ne l’est pas en quelque coin) un réseau fléché de créations personnelles ou collectives renvoyant sans cesse l’une à l’autre, l’une s’inspirant explicitement de l’autre, dans une volonté commune pour nous de participer, d’occuper le terrain par une même façon d’être.
[3] Seul l’homme aura fait un moment illusion.
[4] Voir l’exemple de l’araignée et de la mouche cité dans le billet de « Dehorsdedans » du 11 avril. Même question posée par Richard G. (http://richardg.blogs.com/) à propos d’un papillon arborant sur ses ailes le portrait d’un autre animal.
[5] Ce que nous nommons, toujours à minorer étrangement la part de créativité : « adaptation au milieu ».
[6] Sans oublier qu’ils n’ont, la plupart du temps, pas de langage commun !
[7] Je renvoie ici au billet où il fut question d’une nature qui agit et évolue comme si elle pensait.
[8] Puisque pour nous toute action nécessite un sujet.
[9] Le plus simple pourrait accomplir le plus vrai : « nous savons que nous croyons ». Et puis ce serait tout, et puis ce serait cela le monde. Mais l’être-relation a tout de même encore à révéler l’espace de son effectivité. Motif de dire.
07:20 Publié dans Après l'Etre, Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (45) | Envoyer cette note | Tags : dialogue ontologique, savoir-croire, naturalisation de la connaissance
30.04.2007
Une écologie du dire ?
Joruri, le 28 février dernier a écrit :
< L'entredire me semble ressortir d'une asocialité farouche ! Peut-on se constituer hors de toute vérité ? N'est-ce point en combattant des vérités transitoires que l'on parvient à des vérités futures ? Et d'ailleurs tout le travail sur l'entredire n'est-il pas lisible dans cette vérité qu'il y a une nécessité de la PAIX dans les relations entre les êtres ? La paix n'est-elle pas la VERITE sous-jacente qui oriente votre travail ? Et même les vérités ne sont-elles pas le préalable sine qua non de l'émancipation à leur égard et à l'égard de l'esprit groupe ("les autres ") ? >
NB/ Je réponds ici en partie. Le signe * équivaut à supra. La parution de ce billet a été pré-programmée. Je serai de retour mardi ou mercredi.
____
Le sens d'une sagesse du dire vise précisément, pour moi, ce potentiel dire la vérité. Voici donc : je concède une vérité cachée de l'être au monde à côté d’une vérité mondaine qui justement la cache,[1] ET aussi une possible éthique de la communication issue de leur confrontation, oui ! Mais je m'empresse d'ajouter, concernant du moins la vérité de l’être, qu'on ne peut la dire autrement qu'en étant, qu’en entérinant par notre façon d’être (privilège humain), c’est-à-dire par notre conscience d’être au monde. Point de Totem en vue, donc, comme vous disiez tantôt justement, sinon, si je puis dire :
« La figure dessinée par notre danse sur terre ».
Non pas qu’on ne puisse dire cette vérité parce qu'elle serait transcendamment ineffable et moi un mystique de quelque révélation, mais plus prosaïquement parce que notre être au monde précède et conditionne ante veritatem (sauf erreur d'orthographe) notre propre dire même. La vérité dicible est en bout de chaîne, une bulle de savon dans l’histoire de l’air sorti de la bouche des hommes,[2] et qui prétend à rebours signifier, contenir (!) et pas seulement dire tout ce qui « est » et tout ce qui « fut » (excusez du peu !). Pareille parole empiète pourtant là manifestement sur l’ineffable domaine de l’être au monde qui appartient justement – à tout le monde ! Autre figure de la chouette de Minerve qui, comme on sait, ne se lève qu’à la nuit tombée :
La mouche du coche ! Entendez, prétendument : « le sens de la présence ».[3]
La vérité dicible est aujourd’hui économique,[4] elle se situe donc très loin devant en aval de l’embouchure ontologique de notre dire. Mais elle n’en rend nullement compte ! « Oubli »,* peut-être ? Le verbe dire humain s'est largement passé de vérité spirituelle détachée, en-soi, durant des millénaires et, circonstance aggravante pour ses prétentions à dire MAINTENANT la vérité ETERNELLE, sa survenue (à elle) n’a manifestement eu de tous temps d’autres mobiles parmi les hommes que politiques ! Et donc la vérité hors (la vérité de) l’être ne regarde au fond que les hommes ; une « affaire interne »... !*
Or moi, la vérité de l’être au monde dite aussi par les plantes et les animaux me comblerait !
Partant, il ne nous reste plus de vérité à dire que celle à laquelle vous faîtes allusion : celle qui nous relie les uns aux autres !
Tragique Inter-dire alors donc, si les autres êtres vivants (et toute matière même !) ne sont pas conviés à la Vérité par leur présence ![5]
Mais tout comme la vérité dicible, sa fille aînée, nous savons que l’Inter-dire humain est nécessaire à toute civilisation ! Donc je n'ai rien dit, je suis. Et je vous parle pour vous dire tout ça, ce mélange, cette vérité là, multiple, bariolée, véritable « vache bigarrée » comme dit N., dont on extrait, ensemble ou seul, cela seul qui est dicible pourvu – de communiquer. De se renvoyer l’un à l’autre quelque chose. On garde pour soi ce qu’on ne peut dire. On ne veut dire que ce dont on peut faire commerce. Mais voyons : et si l’on se mettait une bonne fois à dire-être tout d’abord au monde, [6] les hommes l’entendraient-ils de cette oreille ? Non, bien sûr, ils ne comprendraient pas, ils n’y verraient qu’arrogante intention : « Je n’ai rien à VOUS dire » (Supra). Et pourtant…
Et pourtant ce n’est qu’au monde qu’une paix entre les êtres peut être signée ! Que vaudrait une paix entre les seuls hommes quand leur Vérité, purement économique, resterait exclusive à leur façon d’être ? [7]
Mais vous savez ce que c'est, toujours on cherche quand même ! Alors je vous fais lire encore ceci, qui pourtant ne vous éclairera sans doute pas plus : "Dire-être l'être" est la formule pour contourner l'impossibilité de dire l’être,[8] impossibilité due au statut ontologique du dire même ! Elle signifie bien que je n'ai pas ici dit « l'être » mais que je compte le "dire" quand même, à mon tour, DE LA FACON que le disent tous les autres êtres au monde.
Emboîter le pas du verbe présent en chaque être au monde…
…mais non sans veiller encore, en tant que je m’adresse à d’autres êtres « homme » au monde, à désamorcer par avance le danger d’exposer « l’être » à une quelconque théologie que je pourrais prendre plaisir à concevoir.[9]
[1] Le verbe savoir lié à la vérité mondaine se fonde sur un « oubli » du croire et du dire naturels et ontologiques partout à l’œuvre (cf. billets précédents).
[2] « Flatus vocis », l’expression existe depuis longtemps semble-t-il.
[3] La recherche du « sens de l’être » entreprise par le jeune Heidegger relève de cette prétention cognisciste décrite dans le billet « Signe après-coureur ».
[4] Le temps est révolu où il suffisait à Certains de dire pour que ce soit vrai ou fait. Il nous faut aujourd’hui nous référer à quelque Instance commune susceptible de juger de la valeur de notre dire ; instance que chacun a faite plus ou moins consciemment – sienne.
[5] Notre rapport aux morts déterminerait-il notre forme d’esprit ? Le lien en tout cas semble historique : à l’époque où les morts étaient PRESENTS parmi les vivants (et pas seulement dans leur cœur et leur mémoire), l’esprit des hommes s’en tenait partout à la présence (y compris celle des esprits donc). Aujourd’hui, notre esprit est tourné vers les « Lois de la nature », et les morts, comme si c’était là un fait concomitant (c’est là mon hypothèse), sont une figure semblable de L’ABSENCE (fussent-elles vraies à leur façon). A moins de « croire aux esprits », l’affect est désormais le seul espace où ils sont encore présents (je ne parle pas de la tombe, du lieu de re-cueillement…). Mais est-ce véritablement un lieu ? Et quel est le lieu des Lois de la nature ?
[6] Je renvoie ici au billet et comentaires faisant allusion au préalable « soi », seul susceptible de comprendre toute présence comme façon d’être au monde.
[8] On n’en meurt pas et on n’en ressent pas nécessairement de si cruelle frustration ! Mais on peut gâcher sa vie à s’entêter à vouloir savoir et le dire aux autres.
[9] Je reprendrai cette question de la place de la parole dans le dire-être au monde dans le prochain billet : Dialogues ontologiques.
<>
07:00 Publié dans Après l'Etre, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : sagesse du dire, écologie, vérité cachée
23.04.2007
Signe après-coureur (2)
Contre l’oubli des hommes et des évènements marquants s’érigeait Mémoire, mais la Mémoire contaminée par le doute engendra l’Oubli de l’être au monde sur lequel se fonda le verbe savoir. [1]
Opinion, Doxa
Si la vérité de l’être au monde ne se sait pas, alors elle ne peut être « l’objet » que de cet autre verbe, celui-là auquel le verbe savoir de tous temps s’oppose : croire. Mais non en tant que ce verbe croire s’opposerait, réciproquement, au verbe savoir : il l’englobe ! C’est en tant qu’elle ne se sait pas, disais-je plus haut en note, que la vérité de l’être nous permet de comprendre le verbe croire à la fois comme signe, comme identité ontologique (pour nous et chaque chose) et comme mode nouveau – voire requis comme dire-être – « d’appréhension » humaine de l’être.[2]
Doxa, l’opinion, est généralement le nom donné au dire de ce verbe croire dénigré de tous temps par le verbe savoir et pourtant « vital », signe et signature expresse de chaque chose ou être présent au monde. « Croire » (qu’est aussi malgré lui le verbe savoir) est ontologique. Chez Parménide c’est également nuancé : il n’oppose pas le verbe savoir au verbe croire – catégories bien trop étroitement psychologiques pour nous – comme il oppose systématiquement être et non-être. Il oppose la vérité à l’opinion (Doxa), « ce qui est » à un certain dire. C’est dire une fois de plus combien « mêmes » sont, selon lui, la vérité et le verbe humain (savoir) qui l’accompagne,[3] mais c’est dire également combien le croire ontologique peut s’égarer en matière de dire, par exemple quand il nous ferait dire que le non-être « est ». Voilà une nuance relative au dire lié au croire qui permet de comprendre pourquoi Parménide consacre la deuxième partie de son Poème à la Doxa – alors que le non-être n’est pas. Parménide ne condamne pas le verbe croire au nom du verbe savoir, mais un certain dire opposé à la vérité de l’être : l’opinion.
Vérité, Alétheia
Dans le « même » parménidéen vient s’inscrire toute l’histoire du rapport étroit depuis son origine entre la Vérité et le verbe savoir. Savoir s’abstraire – scinder et se retirer – c’est bien ce que traduit l’origine de la vérité en tant que « retranchement ». [4] Retranchement à l’égard du monde mais aussi de ce qui fait l’erreur ou l’illusion des autres hommes : ce qu’ils croient. [5]
Voilà des mots en tout cas qui confirment la nature abstraite de la nouvelle déesse ! Elle donne l’exemple, montre le chemin : il faut soi-même s’abstraire à son tour de la réalité de l’être telle qu’elle nous apparaît, dans sa diversité, ses flux et ses reflux, son « intenabilité », et rejoindre ainsi « l’insensible Intelligence », si je puis dire, d’une Vérité sise par-delà les contingences. Mais pareille interprétation de Parménide est déjà toute religieuse ! Parménide ne dit pas aussi catégoriquement :
« Les hommes croient, le monde nous trompe ; il faut s’en écarter. En route vers le savoir la vérité ! »
Je ne dirai rien ici des origines probables de la volonté de savoir (effroi, révolte, nécessité de vaincre les Eléments, les bêtes sauvages et les hommes, développement du cerveau, ambition personnelle, influence du milieu, Inter-dire, etc.) ni de l’aliénation ontologique que célébra à l’époque moderne la naissance et les conditions d’exercice du « sujet connaissant » : aliénation du soi au soi du seul sujet connaissant / aliénation du monde à sa seule cognoscibilité – deux faces d’un même « en-soi » figure de l’Etre (supra). Je voudrais ici simplement articuler l’Alétheia, telle qu’elle survit aujourd’hui encore, à ses véritables tenants d’un côté (le verbe croire et un certain oubli de l’être) et à un autre aboutissant que l’Inter-dire, de l’autre : « Dépasser la vérité » à son tour, en quelque sorte, mais sans prétention, sans vouloir rien à ériger à sa place, sans avoir pour autant à retourner simplement en arrière, sans avoir non plus à tout oublier des fruits de l’oubli qu’amassa durant des siècles notre savoir ; enfin sans prétendre vénérer Léthé et Doxa par-delà Alétheia. Il s’agit d’admirer le déploiement de cette dernière, mais non sans l’avoir réenracinée dans la généalogie de l’être homme au monde.
« Réenraciner le verbe savoir et la vérité », et ainsi les dépasser, simplement pour rejoindre l’être au monde.
Léthé, entre Doxa et Alétheia (l’oubli entre l’opinion et la vérité)
« La Moira (destin) de Parménide et le kriptestai (se cacher) d’Héraclite paraissent se rejoindre pour s’éclairer réciproquement dans ce rapport à la Léthé qu’est par essence Alétheia. » nous explique Beaufret. (…). « Héraclite dit ainsi de l’Alétheia qu’elle ‘aime’ Léthé ».[6] Connaissant la nécessité (destin) d’oubli de l’être qui règne au sein de l’Inter-dire humain – le sens aux dépens du signe –, la transposition est aisée :
Dans le verbe savoir, c’est le croire-signe qui aime à se cacher !
Léthé et Doxa du côté de l’être
Si Alétheia est à Léthé ce que la nature est à l’amour de se cacher (c’est l’idée de Beaufret), alors la vérité dont il sera maintenant question aimera peut-être cet « oubli délibéré » qui nous permettrait de voir la présence de toute chose, la nôtre propre comprise, dans une participation, voire une contemplation non cognisciste du monde.
En ce sens, Léthé et Doxa apparaissent pour nous potentiellement du côté de la compréhension muette de toute présence (par opposition au savoir la chose même), compréhension muette que ne peut qu’envier l’Alétheia (traditionnelle) et sa parole briseuse du silence vrai de la présence : elle l’envie pour leur proximité plus immédiate à l’être au monde.
Mais bien sûr, si Léthé et Doxa sont en quelque façon la proximité immédiate de l’être au monde, alors pour nous autres, hommes d’une longue Culture, seule une sorte d’intuition et de retenue post-épistémologiques peuvent nous permettre la compréhension de ce silence de l’être. Elle nous inspirerait alors l’oubli délibéré mentionné plus haut. Non pas qu’il soit question de renier notre somme de savoirs accumulés, mais de bien voir que :
La conscience de la valeur de Léthé et de Doxa ne peut être que postérieure à la volonté de savoir.
On connaît l’avènement du doute qui a permis à la vérité de devenir enfin objet de recherche.[7] C’est avec ce statut-là que la vérité a acquis le sens qu’elle a pour nous aujourd’hui encore. Je passe ici sur les raisons pour lesquelles la Raison, à l’autre bout de son parcours, est aujourd’hui en crise et dé-bouche (…) potentiellement sur un nouveau sens donné à la – parole.[8] Que ce fut en son Nom ou simplement à l’aide de la Raison, ce que les hommes du 20ème siècle ont fait à d’autres hommes et à la Terre suffit amplement à justifier la crise.
En ce sens, Léthé et Doxa ne sont désormais plus simplement ce pauvre statut ontologique de l’être au monde d’avant la vérité, c’est-à-dire le « croire » et « l’opinion » de tout être inconnaissant au-dessus duquel trône la Raison humaine, mais ce que nous devons interroger de façon nouvelle pour sa proximité à l’être – et à la Terre (écologie).
Il est alors peut-être question là, pour notre verbe savoir (et nos certitudes !), de faire retour, de « faire oubli » – et donc de faire une nouvelle fois abstraction, oui, mais cette fois – de lui-même !
Léthé et Doxa furent-ils l’inconnaissance originelle et a priori, [9] ils nous désignent désormais une certaine volonté a posteriori d’ignorer au service de l’être au monde.
« Létheia », sagesse du dire, retrouvailles.
Qu’on me pardonne ce néologisme de circonstances. Il veut simplement célébrer les noces de Léthé (l’oubli de l’être, signe de la connaissance mondaine) et d’Alétheia « éternelle », la présence retrouvée au prix (x2) de la dure volonté de savoir. « Létheia » est ici retrouvailles !
L’homme de ces retrouvailles est « revenu » de la connaissance, du verbe savoir. Son croire désormais l’englobe comme riche passé, et il l’utilise comme une marche pour son retour à l’être au monde. Il sait désormais qu’en toutes circonstances et quelle que soit l’époque il – croit. Il comprend maintenant qu’il lui faut se servir de son savoir pour croire, c’est-à-dire – pour créer ![10] Telle lui apparaît la nouvelle nécessité – éternelle nécessité maintenant ! Il sait que c’est en créant à partir de ce qu’il sait qu’il rejoint au mieux l’être au monde sans rien perdre pour autant de ses prérogatives ontologiques. Bien au contraire ! Mais il ne veut plus s’enfermer dans le dur être de l’Inter-dire : c’est en créant que lui apparaît la vérité, il l’expérimente et fait signe.
Il ne signifie pas le monde, il rend au monde comme un peintre rend en peinture, un musicien en musique, un penseur en mots…
Ce savoir nouveau est rieur. Sa spécificité : être passé par le savoir sérieux et revenu au croire naturel et créatif par un chemin détourné. Présence ! Un transfuge, oui, mais comme un amnésique retrouve la mémoire et se souvient pourtant de ce qu’il a entassé durant son oubli. Pour autant, la boucle est intelligemment bouclée : conscient de participer par son croire, plus que jamais notre homme est. Il est comme tout ce qui est au monde (supra). Il laisse désormais aux ouvriers de la science et aux fervents de la certitude leur croire spécialisé, et aux enseignants la dure tâche de faire savoir... Lui est déjà en route vers son prochain croire, sa prochaine création, récréation ; il apprend désormais avec toutes choses et tout être, à simplement – faire connaissance. Non plus « ce » qu’ils « sont », mais comment ils font, les uns et les autres, pour être au monde. Ca l’intéresse. Ils en discutent…[11] Bien sûr, la parole de sens (parole en vérité) relie ces choses par l’esprit à quelque institution humaine, mais notre homme sait avant tout que
Parole faisant encore signe par-dessus ce qu’elle sait est le véritable flambeau de présence ; elle nous relie par le corps à toute chose et tout être dans l’espace écologique de la commune respiration.
*
Ce texte paraît-il difficile à comprendre ? Le plus dur à comprendre n’est pas là. Il est de comprendre comment retrouver la facilité d’être. Le savoir seul, ce verbe savoir sur lequel on nous a appris de tous temps qu’il fallait tout miser ou presque, ce verbe savoir qui n’offre de dé-bouchés que thétiques, moraux, polémiques, dialectiques, professionnels et autres pédagogiques (c’est-à-dire exclusivement tournés vers l’Inter-dire), sert mal l’être au monde comme tout ce qui est. Il nous donne l’illusion d’un comprendre le monde alors même que, tentant de le saisir, nécessairement à ce geste-là – il échappe.
« Homme ! Tu es 100 % homme, un être qui a désormais tout de l’homme – mais tu es aussi, aujourd’hui plus que jamais, rien qu’homme, soigneusement enfermé dans une volonté exclusive de savoir qui conditionne depuis longtemps ton dire. Tu es homme dans « l’homme ». N’« es » -tu pourtant pas – et donc au monde – avant d’être homme ? » [12]
___
[1] Le verbe savoir…. et la conscience de soi ! On notera en effet avec attention que la vérité en termes de recherche (noétique ou esthétique) fut contemporaine de l’émergence en Grèce de personnalités qui désormais signèrent leurs œuvres. Homère, en ce sens, est nécessairement un nom d’auteur attribué a posteriori par une époque ultérieure. Sans doute peut-on alors dire : aussi longtemps que l’Etre est, l’individu n’a pas de raison de chercher – et donc d’être une personne. Cf. B. Snell, La découverte de l’esprit ; pour la notion de personne, cf. J.P. Vernant, Mythe et pensée ; etc.
[2] Ca n’est pas le lieu de dire le réenracinement éventuel de notre verbe savoir dans l’être au monde, ce sera l’objet d’un prochain billet.
[3] Cf. première partie de ce billet.
[4] C’est là l’interprétation de Beaufret, non pas ce que dit Parménide. Pour ce dernier, le chemin de la vérité s’écarte du sentier pris par les hommes. Ils n’ont pas « en vue » la même chose.
[5] « Arc et lyre en quelque sorte, la nature aime à se cacher. La nature : autre nom pour l’Alétheia même ». Violence et harmonie secrète, telle est la vie, telle est aussi désormais l’autre nom de la vérité. Mais où est donc son harmonie secrète ?
[6] Déjà cité plus haut.
[7] Cf. « La découverte de l’esprit » Bruno Snell
[8] C’est quand même tout le sens de mon propre dire !
[9] Je dis inconnaissance plutôt qu’inconscience, qui sous-entend toujours quelque déficience, voire « irresponsabilité ».
[10] Je dis bien créer, et non tirer profit – profit que la Raison n’a eu de cesse durant tous ces siècles d’adorer en sous-main et de soigneusement cacher en première intention.
[11] Cf. prochain billet « Dialogues ontologiques »
[12] Cf. Entre réalité-monde et Inter-dire III.
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09.04.2007
L'être sans partage (le même, plus fouillé)
Il y a et c’est un, donc c’est dicible et en vérité.
[C’est un, sinon on s’y fourvoie]
(…) « Or il faut que tu sois instruit de tout, du cœur sans tremblement de la vérité, sphère accomplie, mais aussi de ce qu’ont en vue les mortels, où l’on ne peut se fier à rien de vrai. Mais oui, apprends aussi comment la diversité qui fait montre d’elle-même devait déployer une présence digne d’être reçue, étendant son règne à travers toutes choses. » [Parménide, De la nature. (Jean Beaufret), fragment I].
Dans la première de ces deux propositions, Parménide n’oppose pas, comme on pourrait le croire, les deux aspects, « subjectif » et « objectif » du rapport homme / réalité. Il oppose le « cœur sans tremblement » de la vérité à ce qu’on en vue les mortels, et où on ne peut se fier à rien de vrai, à savoir la diversité.
Diversité à laquelle Parménide oppose l’unité de la présence de / dans la diversité :
A la suite de cette première proposition, en effet [« Mais oui, apprends aussi… »], Parménide, qui plus loin proscrira fermement de parler de ce qui n’est pas, reprend et articule les deux réalités susdites – sphère accomplie et diversité. Le mot « devait » indique bien qu’il songe à une « précédence » ou une « ascendance » (pour ne pas dire plus [1]) à la diversité. Il faut donc lire, sans arrière-pensée pour quelque transcendant « au-delà » : « Mais oui, apprends en effet comment la diversité qui fait montre d’elle-même est en réalité une, présence digne d’être reçue, sphère accomplie étendant son règne à travers toutes choses ». Parménide a en vue l’unité de / dans la diversité, mais non nécessairement par-delà celle-ci ; et il ne sous-entend pas non plus que la diversité est trompeuse ni qu’il lui concède malgré tout une certaine dignité ! [2]
Ce que Parménide récuse dans la suite de son poème, c’est précisément le mélange avec lequel les hommes, ne voyant pas l’unité, abordent la diversité. Mélange d’être et de non-être. Ne voyant pas l’unité de l’être, les hommes, se fiant à la seule diversité, ont recours pour pouvoir connaître au dualisme de l’être et du non-être. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils se fient au dualisme. La diversité des choses [3] n’est « mise en cause » par Parménide (elle est appelée à témoigner d’elle-même, pour ainsi dire, mais non coupable) qu’en tant qu’elle peut mal inspirer les mortels. Mais en réalité, pour lui, Parménide, la diversité est une et le non-être dont l’affuble pour partie les hommes n’est qu’une funeste invention de leur part pour tenter d’appréhender à leur façon la réalité.
[Ce que parler veut dire].
Fragment II : « (…) Eh bien donc je vais parler – toi, écoute mes paroles et retiens-les – je vais te dire quelles sont les deux seules voies de recherche à concevoir : la première – comment il est [4] et qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas – est le chemin auquel se fier – car il suit la Vérité -. La seconde, à savoir qu’il n’est pas et que le non-être est nécessaire, cette voie, je te le dis, n’est qu’un sentier où ne se trouve absolument rien à quoi se fier. Car on ne peut ni connaître ce qui n’est pas – il n’y a pas là d’issue possible –, ni l’énoncer en une parole. »
Parménide campe ici une alternative absolue (fausse alternative en réalité puisque l’un des membres est nié) et récuse ainsi implicitement tout mélange des deux termes, tout compromis. C’est en ce sens qu’il parle de deux voies de recherche à concevoir – non pas que l’une et l’autre se valent, mais dans le sens où, si l’on ne choisit pas l’une, alors on choisit l’autre et – il faut alors en assumer les conséquences. En l’occurrence, si l’on pense que l’être n’est pas (c’est-à-dire qu’il n’y a rien en réalité), alors c’est que le non-être est – et il faut alors expliquer sa nécessité. Impossible ! En réalité, Parménide ne voit aucun dualisme ; pour lui, seul l’être est, et de lui seul on peut parler. Du non-être il n’y a rien à dire car il n’est pas et, à supposer qu’il est, alors on n’en peut rien dire. [5]
Vérité se dit s’il y a de l’être, non-être ne se dit pas puisqu’il n’est pas.
La différence entre les deux voies, celle de l’être et celle du non-être, tient à ce qu’une seule des deux, dit Parménide, suit la Vérité. On pourrait dire ici, en anticipant : une seule des deux est voix, la voix même de l’être. Par contraste, il dit en effet de l’autre voie que rien ne s’y trouve à quoi l’on peut se fier, qu’on ne peut ni rien connaître, ni énoncer une parole. La première voie est la seule à laquelle se fier car c’est la seule où l’on peut dire, c’est-à-dire où l’on peut suivre quelque chose : ce chemin-là qu’emprunte l’être même (de la chose). [6] Qu’est-ce que la vérité ? La vérité selon Parménide est ce que l’on peut connaître et énoncer en une parole… à condition de suivre correctement ce qui est. Pour pouvoir connaître il faut qu’il y ait quelque chose ; pour dire la vérité il faut qu’il y ait quelque chose possible à dire, c’est-à-dire à suivre. Mais la parole est libre et possiblement « déconnectée » de ce qui est. Aussi, la parole vraie, et elle seule, est l’embouchure de la vérité sur la voie de l’être [7] ou, si l’on veut :
L’être s’écoule sur la voie d’une Vérité que vient recueillir à son embouchure la parole de l’homme.
Dans l’autre cas, quand on emprunterait l’autre voie, on parlerait sur « rien », à propos de « rien ». Mais le rien lui-même n’existe pas. On parlerait donc là doublement dans le vide. On ne parle dans pareil cas, en réalité, même pas. Parménide montre ici la nécessité absolue qu’existe l’objet pour pouvoir en parler. La vérité est ici le lien, ce « même » dont parle le Poème, ce qui valide la parole (de la pensée) ET atteste de l’être (existence réelle) de l’objet parlé. Dans ces conditions, on comprend qu’il déclare : « c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée » (fragment VIII), c’est-à-dire : mêmes sont la parole qui dit « en vérité » et l’être qui existe « en être ».
Le même, un même chemin : La parole dit « en vérité » tout comme l’être existe « en être ».
Par conséquent, on comprend que Parménide puisse écrire : « Ce m’est tout un par où je commence, car là à nouveau je viendrai en retour » (fragment. V), c’est-à-dire : « c’est égal que je commence par l’être ou par la vérité puisque l’un et l’autre se conditionnent réciproquement – et suppose pareillement l’être (penser + parole) d’un Parménide pour le dire ». En effet, si Parménide écrit : « Or c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée », il ajoute aussitôt : « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser » (fragment VIII) [8]
L’homme est cet être unique au monde qui réunit en sa pensée l’être et la possibilité même d’une parole.
[« L’être en vérité »]
De ce qui précède on peut déduire, en résumé, que :
On ne parle réellement que si on dit quelque chose de réel.
On ne peut donc parler réellement qu’en vérité.
On ne peut parler en vérité que de l’être, que de ce qui est. Parler et être (de la chose) se conditionnent réciproquement. L’être dont on parle en vérité nécessairement est (existe).[9]
Par conséquent, on est forcément tenté ici de réunir l’être et la vérité en une seule parole, à condition qu’à son tour cette dernière ne trahisse pas non plus, malgré leur « mêmeté », leur respective concomitance.[10] Si la parole dit vrai comme l’être est, alors on doit pouvoir les dire tous deux à leur tour en un : la parole ici se dédouble-t-elle ? Dépasse-t-elle sa condition première de juge et partie ? L’être « version vérité » [pour ne pas dire « l’être en vérité »], c’est l’être parrain de la parole dicible ; il est nécessairement présent :
La vérité lui fait écho dans la parole – ou la parole lui fait écho en vérité. C’est le même.
[La vérité en présence, peut-être ?]
Mais la parole est présente à son tour, comme l’homme qui la prononce, « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser » (cité ci-dessus).[11]
Plus haut, la vérité était le lien attesté entre l’être et le dicible. Ici la présence est à la fois la condition de l’être et du dire la vérité. Présence de la chose (être) d’un côté, mais aussi présence de l’homme qui la dit de l’autre (être), réunis dans une même parole.
La vérité, rencontre de deux présences – une chose qui est, un homme qui dit :
Parole. [12]
A suivre…
[6] Mais l’idée ne vient pas à Parménide que ce chemin pourrait être « dialectique ».
07:11 Publié dans Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : Parménide, être, présence, vérité, parole
02.04.2007
L’être sans partage (A propos du Poème de Parménide)
Une sagesse du dire chez Parménide ?
Il n’est pas possible que ce qui est devant nous et s’offre à nos sens ne soit pas présence.
Présence de quelque chose.
Nous pouvons donc dire (chose et présence).
Dire en vertu de notre capacité de parole. La parole est là pour ça ; pourquoi d’autre sinon !?
Mais la parole a sa propre logique, son propre développement ;[1] elle permet de dire aussi des choses qui ne sont ni par la présence ni par l’absence (présence implicite ailleurs mais dans le même espace) : pur « non-être » imaginé par le seul langage et malheureusement transposé rétroactivement par les hommes dans les choses mêmes ! [2]
D’abord les hommes ont nommé les choses ; mais ensuite ils ont dit sur elles des choses qui ne sont pas.
Nombreux sont les points de contact entre le langage et la diversité des choses. Parménide cherche le seul point de contact authentique, selon lui, entre les manifestations de présence – et le langage.
Parménide cherche ce qu’il (nous) est honnêtement permis de dire par-delà ce qu’il est seulement possible de dire…
… fut-ce donc au prix de la liberté du langage. La vérité au prix de la liberté !? On comprend mieux à rebours, vu sous cet angle, à laquelle de ces deux valeurs a répondu le développement du langage, de la science, de la philosophie, de la communication... Il faut dire ici la créativité du rapport entre l’être et le langage, et par suite le questionnement qu’il suscite. Dans leur rapport réciproque, en effet, soit que le langage permet de déceler aussi le réel possible (retour à l’envoyeur, en quelque sorte), soit que la diversité du réel est à même de tromper le langage. Prudence !
*
Une petite synthèse :
1/ L’être ? à Il est dicible. Il ne peut pas ne pas être, sans quoi la parole non plus n’existe pas. C’est pour nous la seule voie à suivre.
« Je parle, donc c’est ? Je parle, donc il y a ? Non, pas nécessairement. Mais s’il y a de l’être, alors oui je dois pouvoir le dire ! »
2/ Le non-être ? à C’est impossible ! Donc « théoriquement » impossible aussi à dire… n’étaient la liberté et la créativité du langage, susceptibles de générer du non-être et de l’appliquer en « feed-back » sur le réel même. Cette voie de recherche est proscrite.
3/ La diversité des choses est-elle trompeuse ? En tout cas elle est infinie si on ne voit pas « en elle » l’unité ; car alors elle n’aboutit pas. Défaut d’unité et de finitude [3] – c’est là le reproche que lui fait Parménide ; la parole affiliée à la seule diversité est par conséquent dé-routée, route impossible, véritable labyrinthe, parole sans voix. Le sous-entendu logique est : si la parole n’atteint rien – alors même que l’être, lui, est plein et entier – c’est qu’elle n’est pas sur la bonne voie, n’est pas sa voix.
Si la parole dit l’approximatif, c’est qu’elle est littéralement ailleurs, et ce qu’elle dit mélange. [4]
Comment l’être pourrait-il être approximatif !? On ne peut le supposer. Il est là. Comment la parole pourrait-elle dire une approximation !? On ne peut croire que c’est là la vérité – celle-ci ne peut être que pleine et entière, tout comme l’être !
4/ Le mélange mi-être / mi non-être ? à C’est la voie de l’égarement qu’empruntent pourtant méthodiquement les hommes : ne voyant pas l’unité de l’être, et se fiant donc à la seule diversité, les hommes ont recours pour tout connaître au dualisme de l’être et du non-être et l’appliquent à toute chose. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils croient et se fient à la dualité en chacune d’elle : Parménide nomme pour cette raison ces hommes : « double-têtes ».[5]
En définitive, ce qui est fixé à travers « l’être » parménidéen, c’est le lien qui unit la vérité avec la possibilité même de parole (et inversement), c’est-à-dire :
L’être parménidéen noue la réelle présence de l’être à la véritable possibilité d’en dire. Il articule la présence à la parole de vérité.
Parménide s’agace sûrement de la liberté de langage qui permet à la fois au non-être en tant que tel et au non-être mélangé à l’être (susdit « le mélange ») d’avoir, si je puis dire, « pignon sur Agora ».
*
Mais Parménide ne conclue-t-il pas trop vite de la diversité au mélange ? Se pourrait-il qu’il y ait une troisième voie et non seulement deux ? [6] Car la diversité sans l’unité ne conduit pas nécessairement sur la voie du mélange, du compromis, de l’hétérogénéité. En l’occurrence, la sagesse d’un être homme – et par conséquent de son dire – pourrait bien consister à « s’aligner » sur tous les autres êtres : être comme tout ce qui est, mais aussi homme, bien sûr.[7] Une autre idée du « Même ». La participation ?
(A suivre : la même chose, plus fouillée)
___[1] Développement à la fois logico-grammatical et économique au sein de l’Inter-dire humain, suis-je tenté d’ajouter.
[2] Parménide est ici compris contre ses commentateurs Beaufret et Heidegger pour lesquels « la pensée du non-être nous libère de la tentation de l’étant » et de la diversité !
[3] La finitude reste en réalité problématique dans le Poème (à suivre).
[4] Voir ci-après. Mais Parménide ne songe pas à aucun ailleurs, espace mental s’il en est, où le non-être et autres êtres imaginaires pourraient avoir droit de cité. Il ne consent qu’à un seul espace, à la fois physique et mental, « mêmes » (Infra).
[5] Leur croire fait l’objet de la deuxième partie de son poème.
[6] La voie de l’être et la voie du non-être appliquée à la diversité.
[7] Supra. Un peu de Varne en bout de piste ne devrait rien gâcher ;-)
07:30 Publié dans Parménide, sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : Parménide, sagesse du dire, présence et langage, liberté du langage et non-être, interactivité de l’être et du langage
05.03.2007
[Récréation]
Ce blog a aujourd’hui six mois. J’en prends occasion et prétexte pour prendre congé quelques temps de lui et de vous, lecteurs. En guise d’interlude et de clin d’œil ironique envers chacun de nous (moi compris), voici un vieux texte, toujours d’actualité je crois :
NB/ Vu mon récurrent problème d’interligne sur hautetfort, je conseille la lecture en RSS.
Bonne volonté
J'aime en toi…
L'assurance avec laquelle tu vas dans la vie et crois en ce que tu fais,
Cette confiance en toi qui t'habite et te guide,
Cet appétit de savoir, cette soif de connaître,
Cette force d'aimer qui vers la beauté t'attire,
Et ce nez infaillible qui flaire le danger...
J'aime en toi…
Ce rêve ineffable, - illusion réparatrice -
Cette foi qui déplace les plus hauts sommets,
Cette spontanée insouciance, ces convictions inébranlables,
Cette croyance au même et à l'altérité !
Mais encore...
Ce bon-vouloir, ce laisser-faire,
Cette réserve de vie grâce à quoi toujours tu espères,
Et puis cette bonne conscience qui vient tout, toujours, parachever...
Car ce qu'il y a d'aussi parfait en ton être - sans qu'il est besoin d'y paraître -
C'est tout ce qu'en « étant » tu délaisses – Puissance d’ignorer !
Gardien de nos limites, garant de notre bien-être
Cet instinct se nourrit de tout ce qui pourrait nous dé-router.
Il cache à nos yeux notre propre misère
Epargne à chacun d’avoir à se connaître
L’exempte même de découvrir sa propre volonté
– pourvu qu’il croit devant, ne doute pas trop derrière –
Et n’ait qu’une idée fixe de la vérité !
*
Mais est-il pour autant bienheureux le clairvoyant railleur qui parle ici et remonte de l'ombre au sujet même ?
Où sont passées son insouciance à lui, sa confiance, sa naïveté, son innocence,
Toutes ces valeurs protectrices si chères à la vie ?
Est-ce la soif de connaître qui l'a mené ici ?
Mettons-nous d’accord…
De ce « sous-réel » bien sûr, dont la réalité n'est que l'ombre
D'aucuns ne doutent qu'il faille le taire, mieux, vite le ré-enterrer
Car nous voulons continuer de croire en quelque chose,
Mais plus encore continuer de nous inventer !
Qu'importe que nos motifs et autres bonnes raisons ne soient point les « véritables » causes, Peut-être simplement « des effets »,
L'omission de tant de choses n'est quand même pas un mensonge
Elle n'enlève rien à l'authenticité !
La boucle ici se referme…
Rétablir toutes choses dans leur hiérarchie
Rendre à la réalité son Trône
Mais au Jeu de la vie dire oui !
J'espère que tu apprécieras… ma bonne volonté !
08:55 Publié dans sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : Jouer le jeu


