02.01.2007
Le poète de la guerre de Troie et le Journal de l’Inter-dire…
[Blog opératoire] [Réalité-monde et Inter-dire]
Dans un commentaire de la précédente note, Miss Poulpi (http://poulpefleuri.canalblog.com/) a joliment écrit :
<Dieu s'est déguisé en cristaux de soude. Quand j'ouvre la porte de la parole ventriloque cela dé-bouche sur un gargouillis infâme. En dissolution radicale. Mais si je laisse la parole dite se faire entendre, je deviens dieu, et toute l'humanité est alors quintessence de ce que Je suis. L'autre est-il ? Son monde existe, il se dissout à l'approche du mien. Ne disparaît pas, juste se transforme en autre chose. Parfois le camaïeu est si beau que je m'y sens arc-en-ciel.>
Puis, se rapportant à l’allusion d’une guerre de Troie qui se serait déroulée « pour que » le poète puisse la chanter, pour qu’elle figure dans le grand livre de la Parole qui conserve l’être au monde, Miss Poulpi demandait : <Le temps est-il venu que ce livre de Parole soit les blogs ?>
La plupart des évènements ont « lieu » de nos jours, moins pour forcer l’espace qu’ils occupent ou celui qu’ils voudraient occuper (mouvement réaliste traditionnel) que pour se faire savoir (domaine de l’information). Se faire savoir est désormais pour ainsi dire le rêve de tout évènement, et c’est pourquoi tout évènement s’inscrit d’emblée aujourd’hui dans un programme préétabli de sa propre promotion. Un évènement actuel qui ne donne pas d’images, par exemple, tous les journalistes photographes le savent, n’est pas exploitable. Et entre « n’est pas exploitable » et « il ne s’est rien passé » il n’y a qu’un fil. On croirait presque que tout évènement ne se déroule dans la réalité QUE s’il est entériné par le dire cet évènement ! « L’ère de l’information » a radicalement changé la nature de tout évènement :
Le dire et l’inter-dire sont aujourd’hui des partenaires incontournables du Réel.
Mais en fut-il jamais autrement !? Alors quoi ! – pas de réel sans (le) dire ?(x2)
Et alors, notre guerre de Troie ? Savoir si les blogs peuvent former « un livre de paroles », voilà qui pourrait justement faire allusion à une tout autre histoire, celle chantée par des hommes et des femmes s’inscrivant eux-mêmes dans un (espace du) réel où tout être dit, dit-être au monde (je le dis avec mes mots, bien sûr). En ce sens, le chant d’un Homère n’est pas du tout le papier d’un journaliste, il est une célébration de toute présence, voire de tout ce qui fait spectacle, et mieux encore si ce spectacle délecte les dieux…
Il y a de la theoria (contemplation) dans la conception homérique du monde, mais c’est parce que les hommes y sont animés de dieux qu’ils considèrent comme les commanditaires de leurs actes….
Le monde est le spectacle que les dieux s’offrent,
Mais les acteurs [les hommes auprès desquels ils passent commande] y jouent à balles réelles.
La blogosphère pourrait être « le livre de paroles » d’individus multiples et variés s’il y régnait une semblable conscience générale de participer à un même espace, et si on y célébrait en quelque façon chaque présence… Mais ne rêvons pas, il n’y a plus de dieux auxquels offrir le spectacle, même si quelques blogs d’inventaires, à leur façon, chantent effectivement la blogosphère. Plus prosaïquement, « le livre de Paroles » pourrait être une blogosphère où chacun serait un Socrate au clavier, à l’image ou au téléphone. [Un Socrate cette fois de part et d’autre du livre, de l’Etre, de l’Idée, de Platon et de la Vérité]. Mais voilà qui n’est pas sans rendre ambiguë la frontière entre la parole et l’écrit sur un blog ! En définitive, c’est encore le type d’espace dessiné par les blogs qui pourrait bien départager : d’un côté des « paroles au monde », de l’autre des « écrits pour l’Inter-dire » :
Est-ce que les blogs incarnent une Agora
Ou illustrent les pages d’un grand Journal de l’Inter-dire humain ?
Pour le dire autrement :
Sommes-nous les poètes d’un espace concret composé aussi de dires, espace physique dans lequel chaque dire est aussi un fait de l’être au monde, signant et signalant une présence ? Alors l’évènement « guerre de Troie » ne va pas sans « le dire-être au monde de ceux qui l’ont vécue » : un chant.
Sommes- nous au contraire les journalistes d’un spectacle du Monde désormais offert – aux hommes !? Alors une question se pose : où sont donc passés les acteurs du Réel ? Et la réponse qui s’impose est :
« Qu’importent les hommes puisque nous avons l’Evènement, puisque nous avons la guerre de Troie, puisque nous avons l’Histoire, puisque nous avons le Livre ! ».
Au contraire, le poète en son délire prophétique dirait à peu près ceci :
« Quand il n’y aurait plus de dire-être au monde, il n’y aurait alors plus d’autres présences au monde que celles édictées par l’Inter-dire humain. »
Bloguant ou pas, le journalisme exacerbé et non militant est le même sous toutes ses formes : il fait du monde une salle de spectacle (de plus), et fait des spectateurs, petit à petit, des dieux coupés du monde réel humain (Liber mundi). Car ce que veut le journalisme de masse n’est pas nous émouvoir des faits, mais nous régaler du spectacle ! Lui-même (son personnel) ne traite les évènements qu’en tant qu’ils sont « de l’info ». Ses propres objets sont purement formels. Le spectateur qui s’en émeut encore comme « fait » est simplement immature. Nombreux sont en effet les spectateurs encore humains, trop humains : ils s’émeuvent, se révoltent, s’indignent de ce qu’il se passe, ou mieux encore prennent conscience que « les infos » tentent de les arracher à leur condition d’humains :
Nous ne sommes pas des dieux auxquels on peut offrir le monde en spectacle !
Alors outre les blogs d’inventaires et les blogs militants, les seuls blogs qui célèbrent l’Agora sont peut-être ceux nourris de notes éphémères, ou encore ceux où les auteurs déposent simplement ce qu’ils ont personnellement à dire.
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