18.06.2007
L'élu et l'oublié... (1)
…ou la conversion de l’être homme au cogniscisme
Un prolongement, entre autre, du billet « la vérité à la place du dire ».
A. L’élu
1) Un Dire en partage
Le verbe savoir au sens moderne du mot s’inscrivit dans la généalogie d’une volonté humaine d’instaurer à nouveau un Dire qui fasse autorité parmi les hommes, un Dire qui paraisse légitime aux yeux de tous et devant lequel tous s’inclineraient. Il est venu, à un certain moment de l’histoire, après maintes péripéties, prendre la place d’une Parole, d’un « savoir » qui émanait jusque-là d’un dieu ou d’un roi souverain, voire d’une institution. Il l’a renversée et pris sa place dans les paroles des hommes, auprès du dire des hommes.
Au sens moderne de « propriété d’aucune personne a priori », le verbe savoir a rendu en effet la vérité « libre de recherche » et s’est ainsi rattaché lui-même à l’objectivité la plus pure : La recherche ne commença en effet véritablement qu’avec la « nationalisation » de la vérité. Le dire attaché au savoir ce-qui-Est (la vérité sur la réalité) acquit ainsi un statut et un mérite nouveaux, une légitimité toute – démocratique. L’Idée désormais à la place de l’ancienne force de parole peut se traduire aujourd’hui encore par :
Savoir est à la portée de chacun, la vérité est à tout le monde !
2) Le sérum de vérité : préparer la guerre contre le verbe croire
Mais de quelle vérité Démocratique les hommes allaient-ils alors se mettre à parler s’il lui fallait s’imposer comme Dire majuscule aux yeux de tous ? D’une vérité « en-soi », bien sûr, d’une vérité qui n’appartiendrait désormais pas plus à l’un qu’à l’autre, d’une vérité qui ne nous servirait pas seulement de Guide, mais déterminerait aussi et surtout – là fut la nouveauté – notre façon d’être !* Les hommes avaient jusque là en effet à conformer leur vie pratique à un savoir détenu par une poignée d’hommes, ou apprenaient la sagesse auprès de quelque Sage en personne ; ils eurent maintenant à adopter un mode d’être au monde qui les conforma à leur propre volonté de savoir… introjectée : alors que chacun ne disait jusque là aux autres la vérité que parce qu’elle lui aurait été transmise (par exemple par les Muses ou la tradition), à dater de cette démocratisation de la parole, tous se mirent à vouloir savoir et entrèrent ainsi en compétition pour faire valoir, sur la nouvelle place publique, leur propre dire. La Parole ainsi décentralisée, démocratisée, croira-t-on que tous les dires furent seulement mis à la criée, à la pesée publique !?
Surtout, l’obligation nouvelle faite à chacun de savoir (la vérité) avant de dire… le poussa à vouloir savoir pour pouvoir dire (la vérité). ** Au verbe dire naturel et libre – qui ne disait pourtant pas n’importe quoi ! – fut ainsi assigné une tâche et une direction en vertu d’un décret implicite, son « essence mimétique », qui dirait : ***
Le dire, la parole humaine a pour essence d’aspirer à la vérité…
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(*) Devenir tous cogniscistes (supra)
(**) De même acabit, et dans un genre pas si éloigné : la conviction de chacun d’avoir à gagner sa vie – il veut donc gagner sa vie.
(***) Mimesis aristotélicienne, selon P. Aubenque. Cf. aussi « La vérité à la place du dire » (supra)
3) Savoir « pour être » !
Devoir et donc vouloir savoir pour dire conduisit ainsi peu à peu, paradoxalement, chaque homme à vouloir savoir « pour être » !* La conséquence fut que chacun eut alors à cœur d’éliminer en lui toutes les traces multiples et encombrantes de l’ancien croire, de la « croyance », – cette ancienne façon d’être au monde et de dire la vérité ou pas. ** Pareille « croyance passée » n’avait d’autre sens, on s’en rendit maintenant compte, qu’une espèce de suffisance aveugle. Elle passa désormais, bien sûr, pour indigne de l’homme.
Mais chacun n’a de cesse, aujourd’hui encore, de chercher pieusement à savoir pour « en être » et donner du sens à sa vie : savoir qui il est, ce qu’est le monde, pourquoi nous vivons, mais aussi, plus prosaïquement, comment gagner sa vie, se faire une place dans la société, etc. L’Inter-dire humain entretient grassement ces pré-occupations. La certitude possible (sait-on jamais) que nous promet à cet égard le verbe savoir et donne alors, croit-on, tout son sens à notre dire – cette certitude possible est désormais la seule garante d’un monde sensé :
Nous naissons aujourd’hui cogniscistes, c’est-à-dire dans un rapport contraignant de vérité avec le monde et avec les autres hommes. Nous ne pouvons désormais vivre en ce monde que si nous en connaissons la vérité.
C’est parce que nous croyons n’avoir rien d’autre à dire au monde et aux autres hommes que ce que nous savons – que nous cherchons si désespérément à savoir. Notre parole, notre dire n’aurait d’autre attache, d’autre sens, d’autre fin, croyons-nous, que de nous permettre d’être dans un monde où tout est cognoscible.
« L’oubli de l’être » (pour reprendre la formule d’Heidegger) signifie ici que nous avons oublié que la relation même définit a priori et en permanence notre être au monde et anime naturellement notre parole indépendamment de tout savoir – sommation purement cognisciste ! (supra) :
Nous avons oublié que dire est le compagnon naturel et joyeux de tout être au monde.
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(*) « Quand le monde devînt les hommes », l’impératif fut à chacun de dire aux hommes « pour être » ! Pour être « au monde » ! (**) Tout comme les Muses et le logos même, du reste – rappel très instructif !
A suivre....
07:10 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Epistémologie, Conversion du dire, consécration du savoir : le verbe converti au Nom.


