22.11.2006

Le dire pour seul monde

[En écho à la note précédente]

 

Extrait du « Soûtra de l'entrée à Lanka »  

« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences. Ces idées sont donc le réel puisque les apparences ne sont pas des idées".

Le commentaire qui suit est une analyse toute personnelle de cet extrait et de celui donné plus loin. Que chacun en fasse ce que bon lui semble ! J’invite le lecteur à beaucoup de circonspection. Ce texte va sans doute susciter nombre de travers polémistes.

 

Pourquoi un avis de non-spécialiste 

Parce que mon angle de vue n’est pas celui du spécialiste, ni celui, manifestement, de l’auteur de cet extrait. Mais aussi en raison de cet insolent courage intellectuel auquel invite Kant et qui, en ce qui me concerne, n’est pas tel qu’il m’effraie de le prendre. A l’homme enveloppé de certitudes j’oppose la parole qui se risque.

Pourquoi une analyse indépendamment du contexte

Parce que le ton qui est celui de cet aphorisme permet de déduire l’atmosphère générale du dire qui s’y révèle. Si l’auteur avait formulé les objections qui suivent, il les aurait immanquablement incorporées à sa façon de nous parler. Du reste « gmc », arpenteur assidu de la blogosphère, nous l’assène régulièrement sur différents blogs sans autre forme de contexte ! C’est donc sûrement qu’il se suffit à lui-même ;-)

 

LE GESTE

1/ L’effet contraste  

Les tous premiers mots de cet aphorisme sont pour les idées fictives. Une connotation négative d’entrée de jeu, renforcée par les expressions « erreurs » et « apparences » (la connotation négative de « apparences » est confirmée par la suite). 

Un pareil commencement nous rappelle à bon droit  –  nous y sommes tellement habitués !  –  ce sempiternel type de discours visant à nous livrer quelque vérité mais commençant, comme préalable, par étaler du négatif. Est-ce bien nécessaire, et pourquoi ? L’effet recherché, bien sûr, est celui du contraste : quand quelqu’un commence ainsi par nous présenter du « négatif » quel qu’il soit (faux, illusoire, mal, etc.), il est à parier que c’est pour mettre mieux en relief le positif qui s’ensuit... (le bien, le beau, le bon, notre intérêt, la vérité, etc.). C’est là de la pure rhétorique, et pour ce qui est du contenu, c’est donc mal parti. Pourquoi ?

 

2/ La vérité en-soi mais pas sans la « façon d’administrer »

Pourquoi est-ce mal parti pour le contenu de cet extrait ? Parce que si la vérité n’est pas telle qu’on puisse nous la livrer sans l’apprêter ni sans nous préparer insidieusement à la recevoir, si la vérité quelle qu’elle soit ne se suffit pas à elle-même, s’il lui faut user de pareils stratagèmes,  depuis un certain « éclairage » (cinématographique) jusqu’à la façon de la présenter (sur un plateau), alors elle n’est plus une vérité dont on peut faire don, et dont l’autre peut ainsi être sûr, mais un « contenu » qu’on assène aussi gentiment qu’on vous fait avaler une pilule…

Il y a une relation de pureté à trouver entre la vérité et le don. [Mais ça n’est pas demain la veille !]

 

3/ La garantie en carats

Si le meilleur de notre pensée ne peut être dit aux autres hommes qu’avec « de l’effet », qu’est-ce qui nous garantit que c’est le meilleur ? Qu’est-ce qui nous garantit par exemple dans cet aphorisme que notre bienveillant professeur et prophète n’y a pas mis peu ou prou de son ivraie à lui, ou de l’ivraie du langage, voire, à son insu peut-être, de quelque ivraie propre à la communication humaine ? [La science, langage bien plus patent puisqu’il me permet au moins de vérifier, ne souffre-t-elle pas aujourd’hui, justement, d’hypertrophie de la méthode ?].

Voilà qui interroge le statut en général de ce type de vérité « révélée » au sein du s’entredire et de l’Inter-dire humain en général, avant même qu’on ait à s’interroger sur la validité sémantique, stylistique ou objective du « contenu » de ce soûtra.

Si la vérité est aussi magnifique qu’on nous laisse souvent l’entendre, comment supporte-t-elle d’être ainsi manipulée comme un vulgaire produit de transformation ?

Revenons à l’effet contraste :

Je ne connais pas la suite de ce soûtra, mais je prends donc le risque de parier ici qu’il est plus loin question :

(-) d’idées non fictives

(-) et donc en quelque façon vraies (non suscitées par les apparences)

(-) et donc dignes d’être enseignées. *

 

4/ La vérité ne se donne pas, elle s’enseigne, elle s’administre

Rien de nouveau sous le soleil, malgré ‘l’exotisme’ pour nous de cet extrait : le ton dogmatique et la rhétorique employés sont tout à fait conformes au sempiternel objectif manifestement attaché à la vérité même : enseigner. On retrouve dans cet aphorisme cet aspect toujours aussi manifeste de la façon de faire liée à la vérité. Façon, à mon avis, discutable : La vérité ne se donne pas, elle s’enseigne. C’est pourquoi la fin (faire savoir la vérité) justifie les moyens : la vérité s’administre. S’il y a une quelconque vérité à la clé de ce soûtra, elle n’est sûrement pas relative à une sagesse  –  du dire !

Je poursuis sur la façon de faire.

 

5/ L’ordre du discours avant tout

« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences… ».
Le ton est dogmatique, oui, et la suite immédiate de cette première partie de phrase articule une logique [« donc » « puisque »] à partir de ce ton et des idées fictives. Mais tout d’abord c’est l’ordre du discours qui s’articule à cette logique :

« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences… »

alors même qu’il nous faut comprendre, dans les faits, que « ça se passe »… dans l’autre sens : 

« Il y a des apparences / lesquelles suscitent des erreurs / desquelles naissent les idées fictives ».

N’est-ce point manifester là une façon de préférer dire à ce qu’on a à dire ? En l’occurrence, n’était cette préférence, exprimer l’ordre chronologique véritable ne changeait rien à son sens. Quelle est la hiérarchie ici appliquée pour que l’acte de dire prédomine ainsi sur son contenu ?

 

LE CONTENU

6/ Tout serait-il mental ?

C’est une vérité révélée qui semble se présenter à nous dans ce soûtra, non point une interrogation, non plus un doute ou une hypothèse. La question qui vient alors d’emblée à l’esprit est : « comment le sait-il, celui qui l’affirme ? ». A moins de croire que cette parole émane « de la vérité même » (bocca delle verita), vérité qu’un intemporel héraut, toujours le même, se contenterait de colporter, on n’a ici d’autre ressource que d’interroger le contenu.

« Les idées fictives naissent des erreurs suscitées par les apparences…

Ces idées sont donc le réel puisque les apparences ne sont pas des idées » :

Je m’imprègne de l’aphorisme.

a) Les ‘idées’ dans la première partie de phrase sont bien les mêmes ‘idées’ dans la seconde. Ce n’est donc pas trahir la vérité émise que d’écarter les explications logiques et de lire comme le coeur de cet aphorisme :

« Les idées fictives…. sont le réel…. ».

Voilà à coup sûr qui plante un décor !

Mais poursuivons maintenant du côté de l’explication donnée.

b) Pourquoi les idées sont-elles fictives ? Parce qu’elles ont pour origine les apparences, et les erreurs pour cause et / ou véhicule. « Erreurs » et « fictives » font la paire.

Puisque la première partie de phrase est articulée à la seconde de façon logique, on peut donc remplacer les idées de la première partie de phrase par le réel de la seconde. On obtient alors :

« Le réel naît des erreurs suscité par les apparences. »

En intégrant ceci à la seconde partie de phrase, on lit en filigrane une autre articulation logique :

« Les apparences ne sont pas des idées, donc le réel est des idées. »

Autrement dit : ce qui nous sert de réel n’est que pure « idée fictive », ou bien « n’est composé que d’idées fictives ». Tout serait-il donc mental ? On devine d’ores et déjà que la contrepartie positive attendue n’aura pas trait à la réalité du réel, mais au seul mental humain.

c) Puisque les apparences ne sont pas des idées, on peut relire également l’aphorisme comme :

« Les idées fictives  naissent des erreurs suscitées par des choses qui leur sont complètement hétérogènes »

 

7/ Une remarque 

Dire que le réel est idée(s) fictive(s), c’est prétendre un peu vite que le réel est forcément une idée (ou des idées), ou qu’il est perçu ou conçu à partir d’idée(s). Qu’en est-il pour les plantes et les animaux ? Ont-ils une « idée » du réel ? Peut-être leur « réel » leur est-il plus naturel que le nôtre au point qu’ils n’aient point besoin de fiction comme nous ? Ca tombe donc bien que nous soyons aussi des animaux ; ainsi peut-être nous suffirait-il d’être à notre tour « naturels » pour appréhender le réel véritable et non quelque fiction en guise de réel ?

Mais là n’est pas l’essentiel. Il y a bien plus grave.

 

8/ Incommensurabilité des choses et du dire les choses (= de « l’être » et des idées).

Quoi qu’il en soit, si je m’en tiens à l’extrait présent (puisqu’on a su nous le faire lire ici ou là sans autre précaution), je peux voir qu’il n’y ait fait aucune allusion à un réel qui ne serait pas idées fictives, une allusion à un réel véritable. Et pour cause ! Si seules nos idées fictives nous servent de réel, ce soûtra ne dit rien d’autre, en définitive, d’une part que tout (notre réel) est mental, d’autre part que les choses et le dire les choses sont incommensurables. Plus généralement, il nous faut comprendre l’incommensurabilité entre l’être des choses et les idées que nous nous en faisons, incommensurabilité de l’être et du dire l’être.   

 

9/ Une autre remarque

Il est amusant tout d’abord, plus inquiétant ensuite, de remarquer l’optimisme linguistique et logique qui donne le ton à ce soûtra. S’il n’y a rien, comme le dit aussi Gorgias (rien de réel, que du fictif, les idées fictives étant pour nous le réel, nous dit ce soûtra), il semble tout de même qu’en matière de dire et de s’entredire il y ait quand même une confiance certaine en la logique ! Quelle logique ? Eh bien la logique du dire ! Quelle est dans l’extrait étudié la logique de ce dire qui nous dit que le réel est « des idées fictives » ? Cette logique est le dire même qu’il n’y a rien d’autre que de nous dire qu’il n’y a rien. Imparable ?

 

10/ Le dire   –   et au mieux le s’entredire   –   pour seul monde

Faut-il nous arrêter là ? Non. Je vais à mon tour user de l’optimisme logique : s’il n’y a rien (rien de réel, sinon fictif, les idées fictives étant le réel) au point que nous pouvons savoir qu’il n’y a rien, c’est qu’il y a quelque chose à quoi nous pouvons l’opposer. Quel est ce quelque chose ? La réponse en clair dans cet aphorisme est : notre dire...  Ce qui est s’oppose à notre dire. Les choses sont indépendantes de notre dire. C’est bien ce que dit l’aphorisme.

Or là ça devient inquiétant, car au mieux le s’entredire humain (voire l’Interdire qui pourrait résulter d’un pareil soûtra) se trouve propulsé au centre du monde, que dis-je, au centre d’un monde créé de toutes pièces, un monde qui n’existerait pas sans cela, sans nous, sans notre s’entredire... Il n’y aurait rien d’autre.

Cette relie-euse idée n’est pourtant pas nouvelle. On trouve chez nombre de peuplades primitives « l’idée » similaire que sans leur rituel quotidien le monde alentour s’effondrerait. Parole « performative » disons-nous pour qualifier un langage qui ne dit pas le réel (c’est ainsi que nous l’utilisons, nous occidentaux) mais qui EST le réel même. C’est bien à cette même conclusion que semble nous amener l’aphorisme ici étudié, sauf que le langage rituel est ici parfaitement nihiliste puisque le réel n’est qu’idées « fictives »… : il ne nous dit pas le réel mais ce que nous devons savoir ! Savoir au sujet de nous-mêmes ? N’y a-t-il donc que nous-mêmes et notre mental, voire que « le mental » même que nous puissions savoir ? Pourquoi donc le soûtra ne nous dit-il rien de son propre dire ? Parce qu’il veut être « Parole en-soi », dire entendu comme la vérité même ?

 

11/ Un enseignement totalement libéré du réel…

Quand gmc martèle à l’envi ce soûtra sur différents blogs et l’accommode de l’assertion « Tout homme qui parle ment », il ne va pas jusqu’à sous-entendre qu’enseigner ce soûtra est mentir, que ce soûtra ment. Nous parlant, il veut être entendu ; entendu, il veut être cru. En disant que l’autre, celui dont il parle, ment, il veut parler de tout homme autre que lui qui s’aventurerait à dire l’être des choses ou le réel « véritable ». Car lui et son soûtra s’autorisent manifestement à nous dire que le réel est  –  fut-il nos idées fictives ! Ce que gmc et l’adepte semblent cacher, c’est leur optimisme linguistique, ce qui les motive à nous dire : la possibilité même (selon eux) d’un enseignement totalement libéré du réel. 

Sinon la sienne propre, la Langue-hypostase que défend de facto ce soûtra est celle d’un enseignement indépendant de toute réalité autre que son dire [et au mieux, par extension, le s’entredire]. C’est sur elle que son dire s’appuie et dont lui-même profite pour être entendu et cru. C’est pourquoi il lui faut dire. Le langage humain isolé du monde de la matière et de l’esprit, cela signifie au mieux pour nous un s’entre-dire isolé de tout. Une bulle. « Nous deux seuls au monde, face à face ». A-t-on jamais imaginé plus belle situation hypnotique des hommes ?

 

12/ Un soûtra sur le dire, malgré lui !

Je comprends mieux le ton sur lequel gmc nous parle, pourquoi il répète n’avoir aucune intention et parle de lui-même à la troisième personne. Il est parfaitement cohérent avec sa façon de voir les choses et de considérer sa langue. Il se traite et nous traite en conséquence. L’anonyme « | » se trompe à mon avis en lui lançant : « Que de mots pour un adepte de ces choses soi-disant libres du langage ! » C’est au contraire le langage seul au monde qui importe au disciple ! Sa verve le confirme : il est, il se veut un être de langage, mais de langage à condition, en direction, bien évidemment, des autres.... ! Lui-même, dit-il volontiers, ne serait « rien », entendu : pourvu que son dire soit ! Il nous parle d’une façon bien spécifique, et c’est pourquoi il nous aide à comprendre ce soûtra !  

Voilà pourquoi cet aphorisme du soûtra de l’entrée à Lanka nous parle en définitive et comme malgré lui  –  du dire ! Il postule l’absence totale d’un sujet pour le dire !

 

13/ Un langage autiste ?

Gmc nous a également gratifiés d’un autre aphorisme, lequel confirme bien la guerre du dire dans laquelle il est engagé contre la croyance en la réalité du monde extérieur :

"Ceux qui enseignent depuis les tréfonds du langage ne sont que des bavards incontrits, puisque la nature de chaque chose est indépendante du langage. En conséquence, dans nos textes, ni les bouddhas, ni les bodhisattvas, ni moi-même ne prononçons une seule syllabe à titre d'enseignement ou de réponse. Pourquoi? Parce que toutes choses sont libres du langage." (III,20)

On aura doublement compris, puisqu’il aura fallu le dire deux fois dans le même aphorisme, que les choses sont libres du langage ! On aura compris que le langage est tout seul ! Pire ! Au vu de ce qui précède, comment ne pas voir ici la confirmation d’un langage enfermé sur lui-même, enfermé avec lui-même, au point qu’il en vient à nous enseigner qu’il est impossible, voire interdit d’enseigner quoi que ce soit, sans même sembler se rendre compte que c’est précisément ce qu’il fait à l’instant !? Encore une fois, si toutes choses sont libres du langage, cela ne signifie-t-il pas que nous autres hommes et notre langage sommes par conséquent livrés au seul « entre-nous », dans le désespoir d’être tous ensembles enfermés aux mots ? Il fallait bien un soûtra pour nous dire notre autisme ! Alors dans pareilles circonstances, seul un énorme cri de libération peut encore nous sauver ! Poussons-le ! Un cri ça n’est pas une idée fictive, ça n’est pas du mental ni de la matière, ça se pousse, tout simplement ! Ou alors qu’on se lance dans une contemplation radicale… !

 

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(*) J’ai trouvé confirmation de l’existence d’un aspect « positif » dans la présentation du Soûtra de l'Entrée à Lankâ, traduit par Patrick Carré (que je salue au passage) dont la citation présente est extraite : http://nonihil.hautetfort.com/

« Manuel de réalisation intérieure, le "Lanka" décrit la vacuité de la matière, où il ne voit que des représentations, et la vacuité du psychique, lequel peut se ramener à autant d'idées fictives, avant de proposer une méthode contemplative radicale, fondée sur la "nature de bouddha" en tant que "claire lumière naturelle de l'esprit", dont le chan/zen et le tantrisme sont les applications les plus abouties. »

NB/ Il est probable que je vais me faire incendier. Pourtant je ne cache pas que ma conception du dire-être est à même d’éclairer différemment ces deux aphorismes, n’était justement leur grossière façon de présenter les choses, colportée de surcroît par la manière dont l’adepte gmc les rend. Ayant mis ce dernier en cause, et par souci d’équité, je lirai sa réaction (une fois n’est pas coutume).  Je donne un résumé de mon analyse en commentaire.    

 

 

20.11.2006

Socrate, ingénument ?

Dans sa note du 5 novembre-06, Anaximandrake (http://Anaximandrake.blogspirit.com) a juxtaposé les deux citations qui suivent. Je me propose de les articuler autour d’un même geste au sein du s’entredire. C’est ce même geste de la part de Kant et de Platon que j’examine ici.

Contraria contrariis curantur

« Si je supprime le sujet en même temps que le prédicat, il ne surgit aucune contradiction ; car il n'y a plus rien avec quoi intervenir une contradiction. » (Kant)

« Socrate, au début, ne déclare rien qui soit positif. Il se contente d'interroger, de demander à ceux qui discutent avec lui ce qu'ils veulent dire exactement et s'ils sont vraiment capables de légitimer les avis qu'ils donnent, en général, avec beaucoup de suffisance. Et, bientôt, l'inconsistance de leurs discours, les contradictions que ceux-ci, maladroitement, cachent, les distorsions qu'ils s'imposent, les lacunes que leurs fausses plénitudes recèlent deviennent évidentes. Ironiquement, Socrate renvoie ses interlocuteurs à un nouvel examen ; en fait, il les condamne à ne plus parler ; à ne plus parler avant de savoir ce que parler veut dire. Il les enferme dans une alternative simple : ou bien ils reconnaissent que les opinions dont ils se prévalent expriment, avec plus ou moins d'habileté, leurs passions et leurs intérêts ; ou bien ils avouent que le langage a un autre sens et que, jusqu'ici, ils n'ont rien dit qui vaille. Dans le premier cas – c'est l'éventualité qu'accepte courageusement Calliclès – ils choisissent de tenir la force pour juge en dernier ressort ; dans le second, ils ne nient plus qu'une autre éducation est nécessaire, qu'une discipline nouvelle s'impose, celles que définit le philosophe.» (Châtelet)

 

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Replacé dans le cadre du s’entredire où dire est faire à autrui, ce souverain Socrate décrit par Châtelet me semble plus prosaïquement la personnification d’une « pure » intention : un homme qui interrogerait en toute ingénuité [il nous est demandé a priori de croire en cette ingénuité], et auquel on ne pourrait rétorquer    ce que chacun de nous ferait immanquablement aujourd’hui à un moment ou à un autre d’une discussion   qu’il a forcément une idée derrière la tête ou une insuffisance personnelle grave (…) pour interroger de la sorte tout le monde. De fait, Platon n’a mis sur le chemin de Socrate (qui semble n’avoir rien d’autre à faire que de discuter) que des personnes prêtes à « dialoguer » ainsi sans jamais lui demander ce qu’il « cherche exactement à la fin » ou simplement de quoi il se mêle...  Socrate est manifestement un homme apprêté par Platon en forme de « pur point d’interrogation », chez lequel il a supprimé la préméditation et l’intérêt personnel (si tant est donc que Socrate soit autre chose qu’une parole, par exemple un homme qui s’occupe de ses enfants au lieu de les abandonner à sa femme Xanthippe) afin que ses dialogues, ou plus exactement sa façon de faire avec les autres au cours de ses « dialogues », apparaissent sans contradiction possible.

 

L’agôn chez Socrate, qui est pourtant Grec, avance masqué.  

 

Oserons-nous douter de la « pureté » de l’intention dialectique chez l’un de ses inventeurs mêmes ? C’est à Socrate de découvrir ce que parler veut dire, quand bien même on « est » dans l’erreur au travers telle ou telle de nos opinions (doxa). Car peut-on seulement « être » dans l’erreur ? C’est là le présupposé de millions d’hommes aujourd’hui encore qui confondent le verbe être et le meilleur de leur pensée   la vérité. Ici c’est à Socrate de montrer qu’il est possible d’être dans l’erreur, car c’est bien là son idée de derrière la tête ! De fait, il se pourrait qu’il y ait en réalité là une confusion des « genres », que l’erreur et l’opinion elles aussi aient partout dans la vie leurs raisons d’être ! Mais Socrate ne saurait le reconnaître sans se désavouer aussitôt ; c’est pourquoi il n’est précisément que pure intention « dialectique », attendu que toute erreur serait nécessairement ontologique. Le maître Parménide fut à ce sujet plus prudent, plus honnête et plus franc : il laissa à l’opinion (que Socrate combat et démonte) quelque place « ontologique » dans l’être de chacun. 

 

Ainsi à mon tour j’invente un homme n’aspirant qu’à dire-être (…), et qui revendique l’impartialité face au dialogue de type socratique par le fait même qu’il n’interroge pas les autres pour vivre (Socrate était laid au pays de la beauté, que pouvait-il espérer ?), pour la vérité en tant que Cause à défendre, ou encore, comme on croit devoir le penser aujourd’hui, pour être. Si ceux que Socrate a interrogés avouent à la fin n’avoir « rien dit qui vaille », il est peut-être également des façons de présenter les choses (Platon) et d’interroger les hommes (Socrate) qui ne valent guère plus par leur façon de traiter ceux-ci. Outre qu’ils sont sacrifiés à l’ingénuité dialectique, ces hommes auxquels Socrate extirpent leur assurance ne se voient pas même récompensés en échange de l’aveu auquel ils consentent. Il y a pourtant là un grand mérite ! Ils ne sont pas non plus dédommagés pour les pertes causées par lui, « la torpille ». Dans ces conditions, il est plus que douteux que cela les mette dans une bonne disposition à être éduqués ! Faut quand même pas rigoler !

 

La suite, l’effronterie d’une « éducation censée nous apparaître nécessaire », c’est Platon qui la raconte et la conduit, mais Platon sans Socrate. Car Socrate, dans son « ingénuité », ne pouvait avoir quelque intention pédagogique. Il déblaie simplement le terrain pour les exercices à venir d’une Pensée dialectique libre de tout être homme….

 

[Platon l’aura rendu beau à sa façon. La ‘beauté morale’ de la pensée socratique consiste à épurer l’être homme de toute opinion… De Parménide à Platon, l’être s’est fait Idée. Socrate, moyen terme, discute des moyens dialectiques [rhétoriques en réalité] à mettre en œuvre. Platon une fois mûr oublie Socrate et présente sa Politique à quelque tyran auquel il confie son Idée du gouvernement des hommes  =  Fin de l’ingénuité dialectique]

[Prolongement probable : « le dire pour seul monde » (à propos d’un soûtra)]