28.05.2007

Dialogues ontologiques 5/5

V La parole sort  [1]

L’Alétheia liée au seul verbe savoir fut bien scission de l’unité immédiate et indissoluble, privation de la présence réciproque et équivalente.[2] Alétheia n’était qu’un retrait démultiplicateur. Sa méthode apparaît clairement :

 

Voir double dans l’unité indissoluble et ne retenir que la ‘bonne’ moitié : corps / esprit   ne voir tout corps, toute chose, qu’à travers l’esprit.

 

Quand la déesse n’eut plus son rôle de Personne (d’ambassadrice de la vérité) à jouer auprès des hommes, on l’oublia. De nos jours le pur Concept remplit parfaitement le sien : l’Impersonnel par excellence. Mais sans plus de dieu pour se montrer, ni non plus de dieu impersonnel et caché pour faire écran, on peut enfin énumérer les trois principaux paramètres cogniscistes:

1/ « Oubli » du dire, de sa valeur ontologique ; 

2/ Posture du face à face, scission de l’être-relation en « sujet » et « objet » (d’où la foi et le savoir).

3/ Postulat d’une parenté native* de l’esprit des choses (leur Cognoscibilité) et de la pensée de l’homme  –   en vérité.

Alétheia, la vérité, fut et est encore aspiration à transformer la présence même [3] en parole(s). Mais quelle parole ? Celle-ci a-t-elle les mêmes exigences parmi les hommes que tout être au monde envers les autres êtres ? Pour être elle-même conforme à l’être au monde dont elle veut dire la vérité, ne faut-il pas que la parole occupe au moins aux hommes     lieu de parole par excellence   une place équivalente ? Oui et non : il y a des êtres au monde et des paroles émanant toujours de tel ou tel être, voire tel ensemble d’êtres (espèce vivante). C’est donc seulement au travers de la compréhension du dire-être de chaque individu au sein de son espèce et du monde, et de ce que les dire-être d’une espèce à l’autre ont en commun, qu’une parole humaine individuelle peut manifester à son tour, à titre d’exemple d’articulation du verbe commun, et fut-ce par l’acte individuel qui la supporte, l’universalité du dire-être au monde.

 

Dire l’être ? Non   en être !

 

Occuper autrement l’espace physique est déjà en soi un acte politique. Il n’implique pas nécessairement d’exprimer son point de vue…[4] Il faut voir ici le geste : pendant que j’écris « pour rien » et peut-être même « pour personne », je ne suis pas en train de travailler, je ne suis pas  « productif », et pourtant, grand étonnement, je suis où la plupart ne sont pas : à la fois aux hommes et au monde, dans les deux espaces.*

Trois bornes d’un parcours possible : 

1/ Unité indissoluble : Léthé-Doxa est à ce stade absence de soi, mutisme de l’être au monde, inconnaissance créative [5]  et non encore face à face avec le monde ;

2/ Retrait parlant à l’égard du monde de l’être : Léthé et Doxa se transgressent, se font respectivement présence et parole de connaissance. ‘Le Monde’ apparaît, il est Cognoscible et / ou créé par Dieu ; ‘l’homme’ apparaît, il est sujet connaissant et / ou être de foi, il a un Ciel à refléter sur terre.

3/ Inconnaissance ontologique créative reconnue comme telle et étendue à ‘l’homme’ en dépit de son savoir (une utopie) : celui-ci est démasqué, son Léthé mis au jour. Une conscience de participer de l’être au monde [6] se répand alors parmi les hommes (utopie) : forts de leur savoir, ils admettent pourtant désormais qu’ils ne peuvent à aucun moment saisir pleinement le savoir-croire de leur espèce et qu’ils entretiennent leur propre ignorance à hauteur de leur verbe savoir.

 

Gai mutisme : savoir et ne pas savoir est pareillement être.

 

*

« Ecoute et sois » est de tous les temps cogniscistes la même consigne.[7] Tu es ce soi que toutes les vérités du monde courtisent. Et en effet tu écoutes celle-ci ou celle-là et tu t’empresses à ton tour de la redire, convaincu qu’est là le sens ultime de la parole. Peut-être faudra-t-il que ton « l’homme » en sache et en ait dit trop pour que tu comprennes un jour enfin, devant l’étendue du désastre, le silence de l’être, et retourne à des occupations plus consciemment participatives (d’être au monde participant) ?

 

Enfin responsable au monde   et plus seulement aux hommes !   de ta présence ?

 

 Parole-reflet immédiat de notre propre état d’esprit, parole-action immédiate sur les autres et sur le monde : là réside l’intérêt d’une sagesse du dire, pour un usage de la parole qui ne soit plus au seul service de tel ou tel dieu-Vérité   d’Inter-dire !

 

Vérité  –  ou à la place une façon de dire ?

 

Ainsi, ma parole présente s’inscrit aux hommes dans un désir de communiquer ma pensée sans passer par la rhétorique de l’Etre et du « nous », c’est-à-dire de l’Inter-dire. C’est par « l’être en-toi » que tout commence, et à celui- seul que tu es que je dis, au choix :

 

« Je sais tu ne sais pas tu dois savoir je vais te dire écoute-moi faisons la guerre EN SON NOM. »

« Je crée sans le savoir ce que je sais   la vérité ; fais comme moi, nous sommes tous là pour ça, vivons en paix ».

 

Tel est peut-être, en raccourci, un des adages possibles de cette nouvelle parole sus à nos relations personnelles. Elle associe la créativité de tout être à notre conscience individuelle de devoir échapper au cogniscisme ambiant pour participer en paix de l’être au monde   version être aux hommes ! L’idée par exemple de relier ensemble gratuitement nos paroles et autres créations sur le Net n’est ni un appel solennel de ma part ni une coquetterie d’intellectuel en vue de forger une communauté. Il s’agit simplement pour moi : 

 

D’être aux hommes par une certaine façon d’être au monde [8]

 

Dialogue ontologique, dialogue éthique ?



[1] Elle sort de la langue de l’Inter-dire humain faite espace* pour occuper à nouveau l’espace physique du dire-être universel.

[2] Le sous-entendu cognisciste est toujours : « je suis supérieur en être aux autres êtres parce que moi je sais tandis qu’eux ne savent pas ».

[3] Dont Léthé, l’oubli complice parce que silencieux de parole, fut le bras armé

[4] Voter n’est rien en regard de notre façon de vivre !

[5] L’être vivant en question est « tout à son affaire », concentration et « oubli de soi » que connaissent tous les créatifs, justement.

[6] Pour un Chinois antique : participer au Dao ?

[7] Notez l’ordre des deux termes : l’être est soumis, conditionné à la vérité qui lui dit, mais par là lui dicte.

[8]  Mais si je rejoins déjà en partie l’être au monde par ma solitude, mon désintéressement et mon intérêt pour faire connaissance, je dis cependant encore trop au monde par ma façon d’être aux hommes   le texte présent l’atteste. Je cherche trop encore à dire dans ma recherche d’un dire. Mais peut-être faut-il en passer par là ?  Ma parole ne sort donc pas encore, j’ai encore du chemin à parcourir avant de pouvoir mettre en pratique cette sagesse du dire (et son style !) qui « va avec » la conscience d’être avant d’être homme, d’être au monde avant d’être aux hommes, à l’Inter-dire.  

21.05.2007

Dialogues ontologiques 4/5

IV Des espaces et un « homme »

La question de Dieu posée ci-dessus est tout autant typique d’une ontologie du « face à face » que celle, question, de la Cognoscibilité de toute chose. Sachant qu’on ne naît a priori ni croyant (de foi) ni sujet connaissant, elle peut donc également être formulée ainsi :

 

Quel mode d’être, quelle attitude requiert la croyance en Dieu ? Laquelle requiert la croyance en la Cognoscibilité de toute chose ?

 

Le lieu d’où : un des termes de la relation est l’espace mental grâce auquel les verbes savoir ou avoir la foi ont vu le jour. L’autre est la distance parcourue pour en arriver là (Cf.# 2). La scission susdite (le retrait victorieux) a forgé cette distance ; le soi est cet espace abouti. Il reste, selon le plan dressé plus haut, à déterminer, si l’on veut, les Existants* « qui vont avec ». 

Tout croire, caractère de l’être-relation,* se manifeste en effet au monde par ses Existants. Tel ou tel Existant « va avec » (selon la formule donnée plus haut) tel ou tel croire, telle ou telle attitude. L’inconnaissance ontologique, comme on sait, n’est nullement un obstacle à la relation, à l’apparition de quelque réalité foisonnante!

Pour s’en tenir ici à ‘l’homme’, les verbes savoir et avoir la foi ont un Existant principal commun : « l’homme » justement, au singulier   un même sujet connaissant dans un cas, une même identité morale dans l’autre. De part et d’autre de ce partage, des hommes sont devenus un jour pareillement « l’homme » et se sont mis à nommer « homme » leurs semblables.[1] L’« homme » au singulier dit ici sa singularité eu égard les autres êtres, plantes, animaux et minéraux, mais aussi ce « soi » qu’il possède désormais et grâce auquel « quelqu’un enfin sur terre » incarne pour tous les êtres (!) le face à face,* la posture suprême : L’homme, poste avancé du dieu de la Connaissance [2]

 

Une distance parcourue, un soi, une attitude, un Existant   l’homme-espace est né, c’est en lui, c’est à lui désormais que tout arrive. Il sait  /  le monde est Cognoscible, l’Histoire peut donc commencer. [3]

 

Une déesse, là encore sans doute, lui remet alors les clés du Logos (langage soi-disant, disant soi) de l’être et du monde. Les évènements s’enchaînent, ‘l’homme’ civilise le monde, il fait désormais la jonction entre le Ciel et la Terre : à leur tour, et au contact du Logos, la conscience de soi, le savoir et la foi de chacun (qui vont avec) dessinent l’espace de toute relation au monde : l’Inter-dire humain.

 

Autrefois le milieu ontologique, aujourd’hui l’environnement cognoscible.

 

La Raison est le Concept qui succéda à la déesse de Parménide dans le parrainage de la vérité. A son terme, signalé par des catastrophes écologiques et humanitaires, le savoir-croire humain nous fait redécouvrir nécessairement le verbe croire (avec plus ou moins de réussite, comme l’atteste notre époque), celui-là même que la Raison avait enfoui (refoulé) et tant combattu, contre lequel et sur lequel même elle s’était bâtie. ‘L’homme’ découvre alors, au grand dam de ses propres et fantastiques découvertes scientifiques faites jusque-là, que le verbe croire –  et le dire-être / opinion qui vont avec    est le véritable paradigme.[4] Surtout, ce qu’il dé-couvre enfin maintenant c’est que « être » a toujours signifié « croire », un croire au monde dont notre savoir ne fut jamais qu’une spécialisation, une de ces branches ontologiques particulières, s’il en est, nées de l’oubli de l’être. [5] 

 

Ainsi la conscience de soi et le savoir humains n’auraient jamais cessé de participer, à leur in-su, de l’être au monde ! Un comble ! Croyant embrasser le Tout, ‘l’homme’ n’était en réalité que la plus obtuse, peut-être, des façons d’être…

 

Nos yeux s’écarquillent sans doute maintenant : mais non, le savoir humain n’est pas la dignité de l’homme ! Mais non, le besoin de certitude n’est plus aussi « essentiel » ou « vital » que le prétendent certains hommes ! Mais non, il n’est pas prescrit de se connaître soi et d’être « plus soi » encore quand bien même on en aurait l’opportunité ! Notre éternelle créativité présente   dussions-nous ne parler que de celle de l’homme   fera toujours face à toute certitude et à toute fixité et toujours l’interrogera comme problème. Toujours elle fera figure de gai mutisme* face au tranchant d’une parole qui voudrait « arrêter » les choses comme on arrête un décret. Car la vérité, fut-elle dernière, toujours et encore inspirera les hommes, toujours et encore « nécessitera » quelque exégèse, suscitera quelque « explication », entraînera quelque opinion [6]   bref soulèvera le sempiternel problème du dire-en-continu parmi les hommes, problème des continuels quoi et pourquoi leur dire – qui ont leur fondement ailleurs, dans la pure économie de l’Inter-dire. Le verbe croire eut le premier mot, il aura toujours aussi, sur le savoir, le dernier : signe avant- et signe après-coureur, pérennité malicieuse et souriante du dire humain. Amen. ;-)

 

Parler, c’est payer son tribut à l’Inter-dire.

 

Si notre savoir-croire est nécessairement créatif, notre conscience de l’inconnaissance ontologique universelle devrait nous conduire à réenraciner* notre propre verbe savoir, nos certitudes.[7] Ca n’est pas l’Un qui est ici mis en cause sous la figure de la Cognoscibilité du monde ou de la foi en Dieu, c’est le fait que des hommes, aussitôt qu’ils découvrent l’un ou l’autre, se mettent à savoir absolument (la réalité première ou dernière), cessent de croire (au croire) et proclament à l’envi sur tous les toits du monde cet absolu d’une Cognoscibilité de toutes choses ou de l’existence d’un Dieu créateur. [8] A tous ceux qui savent de la sorte, je dois pourtant pouvoir dire sans encombre :

 

Je sais que 1 + 1 font 2 sans pour autant cesser de le croire ; je sais que je ne peux envisager d’autre croire plus enraciné en moi, plus pertinent pour moi que ce que je sais, que mon savoir.  Pourtant je sais aussi que ma condition d’être au monde surplombe ce savoir, car je crois que ce que je sais est tout entier circonscrit par mon être homme. Non   je ne serai jamais un fidèle du dieu de la connaissance que l’Inter-dire humain a érigé comme notre « horizon ».

 

C’est là sans doute l’étape finale d’un dialogue ontologique entrepris avec les plantes et les animaux : un accord entre naturalistes sur notre équi-valence au monde. [9]

*

Le petit d’homme naît croire inconnaissant. Mais il découvre très vite l’existence de « la vérité », apprend que la nature (sinon ses aînés éducateurs qui l’éduque à le croire), lui a accordé une « distinction » qu’elle refuse encore aux autres êtres : ‘l’homme’ universel auquel il est prié de s’identifier se serait émancipé au fil du temps de l’être-croire animal, végétal, minéral. [10]Alors le petit d’homme se met bien sûr à « vouloir savoir » en même temps qu’il « prend conscience de soi », qu’il endosse ce moi dont la mission est, ajouté à d’autres moi, de connaître la Terre entière. [11] Mais le voilà qui s’interroge un jour sur ce qu’est être au monde et découvre ce que « comprendre » peut signifier d’autre, de plus solitaire, de plus solidaire.[12] On le voit alors qui se met à déclarer soudain vouloir désormais intégrer la vérité, son savoir et soi-même dans une création personnelle ou collective sans plus trop de souci de leur sainte trinité. On le voit préférer alors ce qui est présent    et son croire  à toute vérité. Il veut participer, dit-il, à l’espace commun à tous les êtres, sans plus aller y courir dire…

Trop de temps et d’énergie perdus à chercher un Ailleurs ou une place au sein de l’Inter-dire humain (la réussite sociale)   où être ! S’enquérir bien plutôt d’occuper au mieux l’espace présent commun et solidaire [13]   voilà ce qu’est plus sûrement dire-être* !  

 

S’enquérir davantage du beau qui fait signe que du vrai qui fait sens.

 

Fut-ce par nécessité, la fonction du savoir-croire collectif humain   via l’Inter-dire,  son relais  – , fut jusqu’ici de nous arracher à la nature de l’être au monde, à la relation créatrice naturelle à toute chose, au profit d’une relation au « dieu » et au « nous autres »   exclusivement. C’est pourquoi nous ne nommons et ne parlons jamais des êtres qui nous environnent que par erreur,[14] que pour les connaître (fut-ce pour les aider ou les corriger), rarement pour se taire avec eux, faire simplement connaissance.

 

Au monde, nous ne nous préoccupons pas « d’en être », car nous avons posté en face  à la fois notre « Dieu » (de la connaissance) et « nous autres »   pour le connaître !

 

C’est parce que nous savons que nous nous croyons « d’en face » ; c’est parce que nous fonctionnons perpétuellement en « mode savoir » que nous sommes effectivement en face !  

 

Séparés du monde, reliés les uns aux autres dans un même exil intérieur de l’espèce tout entière, nous vivons accrochés à notre Inter-dire comme à un fil à plomb au-dessus du vide.

 

Aussi, indépendamment des bienfaits et autres bénéfices que procura aux hommes jusqu’ici leur schizophrène posture, celle-ci constitue une perpétuelle guerre, une colonisation par l’esprit  [15]de tout ce qui est présent. Malgré l’ambition et les prétentions de la Raison, il ne faut ainsi s’attendre à aucune paix au monde venant de cette volonté philosophique ou scientifique de savoir qui toujours l’anime. Aucune paix ne sera possible parmi les hommes sans une paix des hommes avec tout ce qui est : [16] il faudrait commencer déjà par desserrer l’emprise de notre Inter-dire sur chacun de nous et sur chacune des choses… 

 



[1] Ce ne fut pas toujours le cas, longtemps l’étranger était le barbare ou assimilé. Il aura fallu l’absolu de la vérité scientifique ou religieuse pour que tous les hommes deviennent « l’homme »… qui va avec.  ‘L’homme’ objet de science ou être moral universel fut la première mondialisation d’un certain appétit de croire. 

[2] Alors que tous les autres êtres (savoir-croire) au monde ont « choisi » un savoir-faire adapté au milieu et aux circonstances, l’homme-soi, lui, a choisi a parte de conquérir aussi le savoir « pur ». Une hérésie ?  Scission opérée : L’homme-soi possède désormais un savoir D’AVANT faire. C’est là indubitablement une « victoire » sur tout ce qui croit, une victoire sur   l’être-relation ! (redite)

[3] Je rappelle ici, si besoin est, que ma position à moi est celle d’une volonté de dire-être au monde et aux hommes sans trop de souci de soi (moi) et le plus conformément possible à ce que tous les êtres (et pas seulement les hommes) sont et partagent (ont en commun : à commencer par l’espace physique, « l’environnement »).

 

[4] Le mot « véritable » est ici un véritable pied-de-nez pour le verbe savoir ! Il est trop radical, il faudrait sans doute employer ici un terme plus diplomate pour ne pas heurter la sensibilité cognisciste !

[5] La foi est ici remarquable en tant que c’est elle-même qu’elle célèbre, à l’opposé de tout fanatisme religieux qui  relève assurément d’un « savoir » qui a oublié l’être-croire   précisément pour pouvoir s’ériger.

 

[6] La Doxa de Parménide englobe peut-être l’irrépressible besoin humain de dire.

[7] Une « docte ignorance » ?

[8] L’Inter-dire a ses raisons (le savoir-croire de l’espèce) que les vérités qui circulent en son sein ignorent ; lui seul est le véritable dieu, en définitive, auquel tous se vouent ! C’est lui avant tout qui relie les hommes, lui la religion de leur parole… depuis qu’ils n’ont plus d’autres relations au monde que par leur dire !

[9] Si les fourmis devenaient géantes et savantes, la Raison les conduirait à écraser l’homme, espèce présentement nuisible. On peut aussi s’interroger sur le rapport historique éventuel entre la supériorité de l’homme sur l’animal (grâce au  feu, notamment) et l’apparition du monothéisme célébrant de fait la supériorité de l’homme sur toutes choses et tous êtres.

[10] Preuves à l’appui : Langage, Histoire, Culture.

[11] Il doit apprendre gentiment s’il veut savoir. Mais que peut-il vouloir d’autre s’il est « bien éduqué » ?

[12] Il est remarquable en effet que la « solidarité ontologique » envers les autres êtres au monde émane de l’individu humain s’arrachant à l’individualisme ontologique… de la société humaine.

[13] Occuper autrement l’espace physique partagé avec les autres espèces vivantes est d’emblée occuper autrement l’espace politique humain.

[14] Il y a erreur à croire qu’elles nous environnent !

[15] Le fil à plomb est métaphore de la verticalité, de la norme, de la sonde qui enregistre tout.

[16] Cf. le billet « Un dire écologique ? ». Exit les discours rationnels sur la paix qui n’incluent pas dans leur Raison, la foncière équivalence (et donc le respect) de tout ce qui vit.

 

16.04.2007

Signe après-coureur (1)

Alétheia (Vérité) : premier Principe, déesse d’un nouveau genre.

« La déesse de Parménide n’est pas déesse de la vérité comme Apollon est le dieu de la poésie. Elle est la vérité, elle est retranchement. », écrit J. Beaufret dans son ouvrage consacré à Parménide. Est-ce à dire qu’elle est « au-dessus » ou « en dessous » des dieux et déesses, ces Puissances personnifiées ? Ou bien plutôt une déesse d’un nouveau genre ? Il se peut en effet qu’elle soit le premier exemple d’un dieu-concept, première abstraction au sens encore actuel du mot, complément de nom.[1] Elle serait donc une pure abstraction eu égard ces dieux invisibles, eux aussi, mais bien plus présents et bien plus manifestement actifs puisqu’ils interviennent sans cesse dans les affaires humaines. La vérité selon Parménide est peut-être un des premiers principes dans l’histoire de la pensée.

 

La nature de cette Vérité-là, toute nouvelle, forcément « aime se cacher » :[2] elle est de ne pas apparaître tout d’abord ; elle est d’apparaître longtemps même après les dieux !...  

 

«Vérité n’est qu’une voix, mais elle se réfère elle-même à une déesse supérieure : l’Anagxé ou la Moira », nous dit encore Beaufret. Vérité n’est qu’une voix mais elle est la voix de la nécessité à laquelle même les dieux obéissent… La vérité énonce ici un principe.

 

 

Parole court maintenant après la vérité.

Faisons un petit retour en arrière. La Parole humaine alimentait et conservait jusque-là Mémoire. Celle-ci était alors parmi les Grecs archaïques la seule vérité possible. Avec toutes les réserves d’usage, on peut dire qu’elle leur servait à la fois d’« Histoire » et de « Constitution », de « morale » et de « législation », etc.[3] Mais les choses ont changé. La Vérité s’est constituée en tant que telle,[4] elle a sa propre déesse ; plutôt, elle est déesse, déesse d’un nouveau genre, qui personnifie mais cette fois  –  « l’être » ; et c’est au devant de celle-ci que la parole désormais court :

 

C’est le char de Parménide !

 

Jusqu’alors, les Puissants de la terre avaient une généalogie héroïque et divine, et la Parole alimentait Mémoire. Une parole venant du cœur sans tremblement « de la Vérité » est désormais cette nouvelle autorité que la parole humaine va chercher à dire, et que l’homme va, pour cette raison, vouloir connaître. Elle redessinera à coup sûr la carte du ciel, même…[5]  

 

 

A-létheia : réalité ablative ou unité indissoluble ?

C’est une question fort controversée, savoir si Alétheia, la vérité, est A-létheia, c’est-à-dire le privatif de Léthé, l’oubli, ou si au contraire elle aurait dès l’origine la valeur d’une indissoluble unité. [6] La particule (le a privatif) porte sur la racine du verbe Lantano qui donne aussi le mot Léthé. Léthé, « un nuage sans indice », écrit Pindare ; « Initialité fondamentale à la vérité » ajoute Beaufret.  

Je ne suis pas en mesure d’entrer à mon tour dans la polémique. Je remarque simplement que dans l’hypothèse d’un Léthé antérieur à l’Alétheia, d’un « nuage sans indice » antérieur ou initial à la « vérité », on retrouve tout entier le rapport nécessaire d’antériorité du signe sur le sens, du signe sur lequel va se bâtir le sens en vérité.[7] Serait-ce ce signe que fait « le Maître dont l’oracle est à Delphes », lequel justement « ne déclare pas, ne dérobe pas, mais fait signe », dont parle Héraclite ? [8]

Parménide déplorait le mélange « être / non-être » grâce auquel les hommes croient pouvoir connaître le monde. Pour ma conception de l’être, Alétheia indissoluble unité... de l’être-relation  –  voilà précisément quel pourrait être le signe unitaire antérieur à un sens du monde bâti sur l’érection d’un « face à face départageur » purement cognisciste. [9]

 

Selon que le signe fait sens,[10] ou que l’on considère ce dernier seul comme « la vérité », on donne au mot vérité le sens d’unité de l’être au monde ou de ce que la connaissance humaine, « postée en face », extrait « des choses mêmes » (des signes).

 

 

A-létheia : dé-voilement ?

Héraclite dit de l’Alétheia qu’elle « aime » Léthé. Et Beaufret en déduit que le principe suprême selon Parménide, la Moira, le destin, ce principe, cette vérité à laquelle même les dieux obéissent et participent en quelque façon, rejoint ici peut-être « la nature (qui) aime se cacher » d’Héraclite. Voilà qui soulève une autre controverse également débattue, savoir si Léthé signifie oubli ou bien voilement, et si donc A-létheia, la vérité, est ce qui sort de l’oubli ou bien le dé-voilement de ce qui aime par essence à se cacher.  

On se souvient ici tout d’abord du rôle que joua Mémoire dans l’esprit des Grecs archaïques, et combien leur « vérité » consistait pour l’essentiel à sortir de l’oubli précisément la généalogie divine, les héros et les évènements passés. En ce sens A-létheia fut tout d’abord « histoire » et non « dé-couverte ».[11]

D’autre part, si la citation d’Héraclite ne signifie pas simplement que la nature semble prendre un malin plaisir à résister à notre appétit de savoir  –  ce qu’on lui reconnaît volontiers aujourd’hui encore  –  elle pourrait bien signifier ce déjà insinué plus haut, à savoir:

 

Il y a de bonnes raisons pour que la vérité de l’être échappe aux hommes, il y a de bonnes raisons pour que le signe soit étrangement absent du sens qu’ils donnent au monde, comme « oublié » par quelque Nécessité proprement humaine. N’ont-ils pas la Culture et l’Inter-dire pour subvenir à leurs besoins de vérité ? Ils sont forcés de s’en contenter  –  ils en vivent ! [12]

 

Bien sûr, cela signifie (…) que la vérité dont il est ici question échappe à qui s’en saisit parce qu’il s’en saisit. Elle est cette vérité de l’être au monde qui dit l’être quoiqu’il fasse. En ce sens, notre désir de savoir et tout le matériel cognitif imaginable ne constitueront jamais un élément de plus dans la vérité de l’être au monde. « L’être est ».

 

La vérité de l’être au monde serait que nous vivons exclusivement  –  de signes. La vérité selon la Culture humaine, en revanche, est que nous vivons  –  de sens.

 

Et bien sûr, selon notre Culture, le monde dans lequel nous vivons est « par essence » cognoscible, bien évidemment « plein de sens ».  

Aussi, notre Culture à son tour est bien plus une Histoire qu’une dé-couverte, a fortiori « la » découverte « fondamentale ». Car ce qu’il y a à découvrir « d’essentiel » dans la vérité de l’être au monde ne pourrait que mettre vraisemblablement la civilisation en danger. Comment pourrait-elle en effet renoncer à Mémoire et à Science ? Car ce serait là le prix à payer, c’est une conséquence de ce qui précède. Seul l’individu est donc apte à supporter pareille dé-couverte, pour peu qu’il renonce à temps aux désirs de gloire, de reconnaissance, et surtout de vérité partagée qui le relie à l’Inter-dire humain.[13] La vérité de l’être au monde n’est pas à dire dans les catégories de la connaissance ; « elle est » dirait Parménide. Elle se « vit », elle « s’éprouve » pourrions-nous dire à notre tour de façon plus triviale. Mais à condition d’ajouter :

 

La vérité de l’être au monde est hors catégorie, elle ne se sait pas. [14]

 

Ainsi, par-delà les époques et les Cultures, la relation qui unit l’être au dire (signe qu’il fait et que le dire fait en retour) n’a pas grand-chose à voir avec ce que les hommes « ont en vue », comme dit Parménide, à savoir une connaissance objective des objets et des évènements qui les entourent. Car cette connaissance-là requiert précisément, circonstance aggravante eu égard l’être au monde, l’attachement de chaque homme aux autres hommes, à l’Inter-dire

*

Il nous est loisible à présent [15] de nous pencher avec attention sur l’articulation de Mémoire-Culture (c’est-à-dire notre Passé-Présent) à l’utopie d’une Vérité-Dé-couverte (à venir) qui dirait simplement l’être-là, ici et maintenant, de tous temps.[16]

Or c’est ici, précisément, que se présente pour moi l’opportunité d’exprimer une articulation nouvelle de Léthé et d’Alétheia par un début d’éclaircissement de ce que je nommais tantôt « le plus difficile à comprendre » dans son rapport avec la vérité mondaine (vérité de Culture et d’Inter-dire) :

 

L’art d’être au monde nourrit lui aussi la Culture – mais en secret !

 

Le signe persiste donc et… signe. On va encore dire que la nature aime à se cacher. En réalité, c’est notre Culture qui sans cesse le cache au nom de… sa mondaine vérité.

Thucydide mit en doute la vérité traditionnelle, la recherche historique alors débuta ; À l’inverse, un quelconque artiste un peu fou invente aujourd’hui une pensée nouvelle, et aussitôt la Culture s’en empare, la « formate » et l’enseigne... De l’une à l’autre de ces deux anecdotes, c’est un aller-retour entre Léthé et Alétheia qui s’est produit…

A suivre…

 



[1] Non point encore vérité « en-soi », mais vérité de quelque chose, en l’occurrence : de toutes choses.

[2] Peut-être Parménide et Héraclite ont-ils dit la même chose ? demande Beaufret. La nature, autre nom pour l’Alétheia, ajoute-t-il. 

[3] Cf. l’œuvre d’Homère

[4] Mais sans être encore pour autant « en-soi ». Cela viendra plus tard.

[5] Passage obligé, pour l’époque. Voir la deuxième partie du Poème.

[6] C’est l’avis de Paul Friedländer par exemple, nous dit Beaufret, et c’est aussi le sens de mon billet précédent.

[7] Sur un autre plan, mais où le négatif précède aussi le positif, on peut rapprocher de ce rapport les injonctions toujours dissuasives (négatives) faites à Socrate par son daimôn, lequel Socrate passe pour l’initiateur de la morale prescriptive (positive). Une pareille concordance n’est peut-être pas un hasard ; elle tendrait à confirmer que la vérité ne fut l’objet d’une recherche (positive) qu’à dater d’un doute, et que lui précéda en effet une vérité passive (négative en ce sens), dans le sens d’un « état de fait », pas encore d’une recherche. (Cf. B. Snell).

[8] Page 14. Beaufret écrit : « Ainsi dans l’Alétheia, l’élément positif apparemment nié, persiste énigmatiquement dans son contraire… ». Cela est au strict opposé de la pensée de Parménide, mais peut cependant être raccordé à mon hypothèse sans contredire à ce dernier en tant que le sens donné en vérité ne doit pas faire oublier le signe dont il est issu. Ainsi la vérité cognitive est-elle consciemment une partie tronquée de la vérité de l’être, destinée seulement à la communication humaine. Mais j’anticipe là sur la suite.

 

[9] Supra

[10] Et forment ensemble la vérité de l’être-relation

[11] Embryon de Culture par opposition à Dé-couverte (voir plus loin).

[12] De là à suspecter que les choses sont dîtes voilées « pour mieux être dévoilées, mon enfant » par une volonté qui serait avant tout de dire AUX AUTRES, il n’y a qu’un pas. L’hypothèse justifierait ainsi que le signe reste nécessairement caché pour que ladite vérité apparaisse en tant que telle. Communication oblige… Ses conditions prouveraient à rebours que le signe véritable n’est pas objet de communication. Mais réflexion pour une sagesse du dire ?

 

[13] Ni solipsiste, ni mystique pour autant, l’individu peut / doit appréhender seul l’être au monde, indépendamment de la connaissance (savoir) que lui offre la collectivité.

[14] C’est en tant qu’elle ne se sait pas qu’elle nous permet de comprendre le verbe croire à la fois comme signe, comme identité ontologique (pour nous et chaque chose) et comme mode nouveau et requis  « d’appréhension » de l’être.

[15] Je dis cela avec ironie.

[16] C’est-à-dire ce que la Culture ne cherche pas, ne favorise pas. « De tous temps » : pour ne pas dire « de toute éternité ».

09.04.2007

L'être sans partage (le même, plus fouillé)

Il y a et c’est un, donc c’est dicible et en vérité      

 

[C’est un, sinon on s’y fourvoie]

(…) « Or il faut que tu sois instruit de tout, du cœur sans tremblement de la vérité, sphère accomplie, mais aussi de ce qu’ont en vue les mortels, où l’on ne peut se fier à rien de vrai. Mais oui, apprends aussi comment la diversité qui fait montre d’elle-même devait déployer une présence digne d’être reçue, étendant son règne à travers toutes choses. » [Parménide, De la nature. (Jean Beaufret), fragment I].

Dans la première de ces deux propositions, Parménide n’oppose pas, comme on pourrait le croire, les deux aspects, « subjectif » et « objectif » du rapport homme / réalité. Il oppose le « cœur sans tremblement » de la vérité à ce qu’on en vue les mortels, et on ne peut se fier à rien de vrai, à savoir la diversité.

Diversité à laquelle Parménide oppose l’unité de la présence de / dans la diversité :

A la suite de cette première proposition, en effet [« Mais oui, apprends aussi… »],  Parménide, qui plus loin proscrira fermement de parler de ce qui n’est pas, reprend et articule les deux réalités susdites   sphère accomplie et diversité. Le mot « devait » indique bien qu’il songe à une « précédence » ou une « ascendance » (pour ne pas dire plus [1]) à la diversité. Il faut donc lire, sans arrière-pensée pour quelque transcendant « au-delà »  : « Mais oui, apprends en effet comment la diversité qui fait montre d’elle-même est en réalité une, présence digne d’être reçue, sphère accomplie étendant son règne à travers toutes choses ». Parménide a en vue l’unité de / dans la diversité, mais non nécessairement par-delà celle-ci ; et il ne sous-entend pas non plus que la diversité est trompeuse ni qu’il lui concède malgré tout une certaine dignité ! [2]

Ce que Parménide récuse dans la suite de son poème, c’est précisément le mélange avec lequel les hommes, ne voyant pas l’unité, abordent la diversité. Mélange d’être et de non-être. Ne voyant pas l’unité de l’être, les hommes, se fiant à la seule diversité, ont recours pour pouvoir connaître au dualisme de l’être et du non-être. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils se fient au dualisme. La diversité des choses [3] n’est « mise en cause » par Parménide (elle est appelée à témoigner d’elle-même, pour ainsi dire, mais non coupable) qu’en tant qu’elle peut mal inspirer les mortels. Mais en réalité, pour lui, Parménide, la diversité est une et le non-être dont l’affuble pour partie les hommes n’est qu’une funeste invention de leur part pour tenter d’appréhender à leur façon la réalité.

 

 

[Ce que parler veut dire].

Fragment II : « (…) Eh bien donc je vais parler – toi, écoute mes paroles et retiens-les – je vais te dire quelles sont les deux seules voies de recherche à concevoir : la première – comment il est [4] et qu’il n’est pas possible qu’il ne soit pas – est le chemin auquel se fier – car il suit la Vérité -. La seconde, à savoir qu’il n’est pas et que le non-être est nécessaire, cette voie, je te le dis, n’est qu’un sentier où ne se trouve absolument rien à quoi se fier. Car on ne peut ni connaître ce qui n’est pas – il n’y a pas là d’issue possible –, ni l’énoncer en une parole. »

Parménide campe ici une alternative absolue (fausse alternative en réalité puisque l’un des membres est nié) et récuse ainsi implicitement tout mélange des deux termes, tout compromis. C’est en ce sens qu’il parle de deux voies de recherche à concevoir  –  non pas que l’une et l’autre se valent, mais dans le sens où, si l’on ne choisit pas l’une, alors on choisit l’autre et   il faut alors en assumer les conséquences. En l’occurrence, si l’on pense que l’être n’est pas (c’est-à-dire qu’il n’y a rien en réalité), alors c’est que le non-être est     et il faut alors expliquer sa nécessité. Impossible ! En réalité, Parménide ne voit aucun dualisme ; pour lui, seul l’être est, et de lui seul on peut parler. Du non-être il n’y a rien à dire car il n’est pas et, à supposer qu’il est, alors on n’en peut rien dire. [5]

 

Vérité se dit s’il y a de l’être, non-être ne se dit pas puisqu’il n’est pas.

 

La différence entre les deux voies, celle de l’être et celle du non-être, tient à ce qu’une seule des deux, dit Parménide, suit la Vérité. On pourrait dire ici, en anticipant : une seule des deux est voix, la voix même de l’être. Par contraste, il dit en effet de l’autre voie que rien ne s’y trouve à quoi l’on peut se fier, qu’on ne peut ni rien connaître, ni énoncer une parole. La première voie est la seule à laquelle se fier car c’est la seule où l’on peut dire, c’est-à-dire où l’on peut suivre quelque chose : ce chemin-là qu’emprunte l’être même (de la chose). [6] Qu’est-ce que la vérité ? La vérité selon Parménide est ce que l’on peut connaître et énoncer en une parole… à condition de suivre correctement ce qui est. Pour pouvoir connaître il faut qu’il y ait quelque chose ;  pour dire la vérité il faut qu’il y ait quelque chose possible à dire, c’est-à-dire à suivre. Mais la parole est libre et possiblement « déconnectée » de ce qui est. Aussi, la parole vraie, et elle seule, est l’embouchure de la vérité sur la voie de l’être [7] ou, si l’on veut :

 

L’être s’écoule sur la voie d’une Vérité que vient recueillir à son embouchure la parole de l’homme.

 

Dans l’autre cas, quand on emprunterait l’autre voie, on parlerait sur « rien », à propos de « rien ». Mais le rien lui-même n’existe pas. On parlerait donc là doublement dans le vide. On ne parle dans pareil cas, en réalité, même pas. Parménide montre ici la nécessité absolue qu’existe l’objet pour pouvoir en parler. La vérité est ici le lien, ce « même » dont parle le Poème, ce qui valide la parole (de la pensée) ET atteste de l’être (existence réelle) de l’objet parlé. Dans ces conditions, on comprend qu’il déclare : « c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée » (fragment VIII), c’est-à-dire : mêmes sont la parole qui dit « en vérité » et l’être qui existe « en être ».

 

Le même, un même chemin : La parole dit « en vérité » tout comme l’être existe « en être ».

 

Par conséquent, on comprend que Parménide puisse écrire : « Ce m’est tout un par où je commence, car là à nouveau je viendrai en retour » (fragment. V), c’est-à-dire : « c’est égal que je commence par l’être ou par la vérité puisque l’un et l’autre se conditionnent réciproquement  – et suppose pareillement l’être (penser + parole) d’un Parménide pour le dire ». En effet, si Parménide écrit : « Or c’est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a pensée », il ajoute aussitôt : « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser »  (fragment VIII) [8]

 

L’homme est cet être unique au monde qui réunit en sa pensée l’être et la possibilité même d’une parole. 

 

[« L’être en vérité »]

De ce qui précède on peut déduire, en résumé, que :

On ne parle réellement que si on dit quelque chose de réel.

On ne peut donc parler réellement qu’en vérité.

On ne peut parler en vérité que de l’être, que de ce qui est. Parler et être (de la chose) se conditionnent réciproquement. L’être dont on parle en vérité nécessairement est (existe).[9]

Par conséquent, on est forcément tenté ici de réunir l’être et la vérité en une seule parole, à condition qu’à son tour cette dernière ne trahisse pas non plus, malgré leur « mêmeté », leur respective concomitance.[10] Si la parole dit vrai comme l’être est, alors on doit pouvoir les dire tous deux à leur tour en un : la parole ici se dédouble-t-elle ? Dépasse-t-elle sa condition première de juge et partie ? L’être « version vérité » [pour ne pas dire « l’être en vérité »], c’est l’être parrain de la parole dicible ; il est nécessairement présent :

 

La vérité lui fait écho dans la parole   ou la parole lui fait écho en vérité. C’est le même.

 

[La vérité en présence, peut-être ?]

Mais la parole est présente à son tour, comme l’homme qui la prononce, « Car jamais sans l’être où il est devenu parole, tu ne trouveras le penser »  (cité ci-dessus).[11]

Plus haut, la vérité était le lien attesté entre l’être et le dicible. Ici la présence est à la fois la condition de l’être et du dire la vérité. Présence de la chose (être) d’un côté, mais aussi présence de l’homme qui la dit de l’autre (être), réunis dans une même parole.

 

La vérité, rencontre de deux présences   une chose qui est, un homme qui dit :

Parole. [12]

 

A suivre…


[1] Il semble en effet plus loin écarter toute  transcendance.  (à suivre)

 

[2] L’hypothèse ici émise est en parfait désaccord avec l’idée généralement admise selon laquelle c’est la diversité en tant que telle qui est digne d’être reçue. Non, c’est de la présence une de / dans la diversité dont parle Parménide, unité directrice sans laquelle les hommes sont aussitôt conduits, selon lui, sur la voie du mélange initiée par l’idée du non-être.

 

[3] Les « étants », dans le jargon philosophique.

 

[4] Comment est la voie de l’être et comment la suivre.  La route « abondante en révélations » dont il est question au tout début du poème est la métaphore de ce qu’il faut s’appliquer à suivre, emprunter, calquer, penser.

 

[5] On peut en dire autant de l’en-soi : s’il est véritablement « en-soi » équivaut pour nous à « rien ».

 

[6] Mais l’idée ne vient pas à Parménide que ce chemin pourrait être « dialectique ».

[7] Il faut bien voir ici (troisième écueil à éviter) que Parménide ne songe nullement à une vérité « en-soi » qui ferait l’objet d’une révélation. La route « abondante en révélations » dont parle le poème est celle-là qui le conduit à choisir, à décider de calquer son dire sur la voie de la lumière et de la vérité. Malgré sa réputation, Parménide ne peut vouloir d’entités abstraites dont on ne sait elles existent, si seulement elles sont… ! Il ne conçoit qu’un seul espace, à la fois de penser et d’être, et dans lequel l’on est présent ou absent (invisible mais présent).

 

[8] On comprend mieux en quoi l’application méthodique du mélange sur toutes choses ne peut aboutir à rien de viable. Elle supposerait que Parménide et sa parole soient eux aussi composés en partie de non-être. La relation qui est pour nous de « sujet » à « objet » se situe pour Parménide entre un être et un penser mêmes. Avec lui, on n’est pas placé d’office, comme nous tous aujourd’hui, dans le face à face « objectif » caractéristique du cogniscisme (supra). Le penser dont parle ici Parménide, le penser où l’être devient parole, est celui de l’homme. L’homme réunit en son sein l’être et la parole, mêmes.

 

[9] Qu’on compare ici, si l’on veut, avec le fameux « esse est percipi » de Berkeley

 

[10] En une théologie de la parole, par exemple. 

 

[11] Si l’être en question dans cette proposition est celui de la chose, alors cela signifie que si la chose est alors elle-même dit, dit- être. Dès lors le sens de la parole humaine est de recueillir, comme il est dit plus haut, cet être à leur embouchure commune traduite en langage humain. Mais ce qui s’applique à l’être de la chose s’applique aussi à l’homme qui la dit : il dit-être, l’être est donc bien être-relation. D’où la conclusion ci-après.

 

[12] J’ai failli dire (pour moi-même) dire-être (supra), tant cette expression en forme de slogan ressemble par son slogan annexe « comme tout ce qui est » à la parole qui tente à travers Parménide de dire comme l’être. Pour autant, dire-être ne signifie que dire être (ici sans trait d’union) et non « ce » qu’on est, ou tout du moins « ce » qu’on est à travers seulement notre dire-être. Cela fait-il une différence ? A suivre…

 

 

  

 

02.04.2007

L’être sans partage (A propos du Poème de Parménide)

Une sagesse du dire chez Parménide ?

Il n’est pas possible que ce qui est devant nous et s’offre à nos sens ne soit pas présence.

Présence de quelque chose.

Nous pouvons donc dire (chose et présence).

Dire en vertu de notre capacité de parole. La parole est là pour ça ; pourquoi d’autre sinon !?

Mais la parole a sa propre logique, son propre développement ;[1] elle permet de dire aussi des choses qui ne sont ni par la présence ni par l’absence (présence implicite ailleurs mais dans le même espace) : pur « non-être » imaginé par le seul langage et malheureusement transposé rétroactivement par les hommes dans les choses mêmes ! [2]

 

D’abord les hommes ont nommé les choses ; mais ensuite ils ont dit sur elles des choses qui ne sont pas.

 

Nombreux sont les points de contact entre le langage et la diversité des choses. Parménide cherche le seul point de contact authentique, selon lui, entre les manifestations de présence   et le langage.

 

Parménide cherche ce qu’il (nous) est honnêtement permis de dire par-delà ce qu’il est seulement possible de dire…

 

… fut-ce donc au prix de la liberté du langage. La vérité au prix de la liberté !? On comprend mieux à rebours, vu sous cet angle, à laquelle de ces deux valeurs a répondu le développement du langage, de la science, de la philosophie, de la communication... Il faut dire ici la créativité du rapport entre l’être et le langage, et par suite le questionnement qu’il suscite. Dans leur rapport réciproque, en effet, soit que le langage permet de déceler aussi le réel possible (retour à l’envoyeur, en quelque sorte), soit que la diversité du réel est à même de tromper le langage. Prudence !

 

*

 

Une petite synthèse :

1/ L’être ? à Il est dicible. Il ne peut pas ne pas être, sans quoi la parole non plus n’existe pas. C’est pour nous la seule voie à suivre.

 

« Je parle, donc c’est ? Je parle, donc il y a ? Non, pas nécessairement. Mais s’il y a de l’être, alors oui je dois pouvoir le dire ! »

 

2/ Le non-être ? à C’est impossible ! Donc « théoriquement » impossible aussi à dire… n’étaient la liberté et la créativité du langage, susceptibles de générer du non-être et de l’appliquer en « feed-back » sur le réel même. Cette voie de recherche est proscrite.

 

3/ La diversité des choses est-elle trompeuse ? En tout cas elle est infinie si on ne voit pas « en elle » l’unité ; car alors elle n’aboutit pas. Défaut d’unité et de finitude [3]   c’est là le reproche que lui fait Parménide ; la parole affiliée à la seule diversité est par conséquent dé-routée, route impossible, véritable labyrinthe, parole sans voix. Le sous-entendu logique est : si la parole n’atteint rien   alors même que l’être, lui, est plein et entier    c’est qu’elle n’est pas sur la bonne voie, n’est pas sa voix.

 

Si la parole dit l’approximatif, c’est qu’elle est littéralement ailleurs, et ce qu’elle dit mélange. [4]

 

Comment l’être pourrait-il être approximatif !? On ne peut le supposer. Il est . Comment la parole pourrait-elle dire une approximation !? On ne peut croire que c’est là la vérité     celle-ci ne peut être que pleine et entière, tout comme l’être !

 

4/ Le mélange mi-être / mi non-être ? à C’est la voie de l’égarement qu’empruntent pourtant méthodiquement les hommes : ne voyant pas l’unité de l’être, et se fiant donc à la seule diversité, les hommes ont recours pour tout connaître au dualisme de l’être et du non-être et l’appliquent à toute chose. C’est parce qu’ils ne « voient » pas l’unité qu’ils croient et se fient à la dualité en chacune d’elle : Parménide nomme pour cette raison ces hommes : « double-têtes ».[5]

 

En définitive, ce qui est fixé à travers « l’être » parménidéen, c’est le lien qui unit la vérité avec la possibilité même de parole (et inversement), c’est-à-dire :

 

L’être parménidéen noue la réelle présence de l’être à la véritable possibilité d’en dire. Il articule la présence à la parole de vérité.

 

Parménide s’agace sûrement de la liberté de langage qui permet à la fois au non-être en tant que tel et au non-être mélangé à l’être (susdit « le mélange ») d’avoir, si je puis dire, « pignon sur Agora ».

 

*

Mais Parménide ne conclue-t-il pas trop vite de la diversité au mélange ? Se pourrait-il qu’il y ait une troisième voie et non seulement deux ? [6] Car la diversité sans l’unité ne conduit pas nécessairement sur la voie du mélange, du compromis, de l’hétérogénéité. En l’occurrence, la sagesse d’un être homme   et par conséquent de son dire   pourrait bien consister à « s’aligner » sur tous les autres êtres : être comme tout ce qui est, mais aussi homme, bien sûr.[7] Une autre idée du « Même ». La participation ?

 

(A suivre : la même chose, plus fouillée)

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[1] Développement à la fois logico-grammatical et économique au sein de l’Inter-dire humain, suis-je tenté d’ajouter.

[2] Parménide est ici compris contre ses commentateurs Beaufret et Heidegger pour lesquels « la pensée du non-être nous libère de la tentation de l’étant » et de la diversité !

[3] La finitude reste en réalité problématique dans le Poème (à suivre).

[4] Voir ci-après. Mais Parménide ne songe pas à aucun ailleurs, espace mental s’il en est, où le non-être et autres êtres imaginaires pourraient avoir droit de cité. Il ne consent qu’à un seul espace, à la fois physique et mental, « mêmes » (Infra).

[5] Leur croire fait l’objet