16.07.2007

"Sois toi-même !"

NB/ En notes de bas de page : quelques précisions à lire de préférence dans un second temps.

 

Stirner avait entendu parler de Socrate, il savait qu’il deviendrait un jour Platon. Un matin, alors qu’il se rendait chez Proudhon pour discuter ensemble de leur propriété respective, il croisa Socrate, saisit alors l’occasion, s’inventa un prétexte et l’aborda.  

 

[Stirner [1]/ / Socrate,  alternativement]  

 

- Dis-moi, Socrate, j’ai un problème tout à fait personnel, je ne sais comment le résoudre ; que me conseilles-tu ?

- Sois toi-même !

- Ah ? mais peut-être ai-je intérêt à être quelqu’un d’autre ![2]

- Et comment pourrais-tu être quelqu’un d’autre ?

- Eh bien  –  si je ne cherche pas à tout prix à me connaître, à toujours savoir précisément ce que je veux avant d’entreprendre, ni même à ne chercher résolument que mon plaisir, à veiller sans cesse à mon intérêt, etc.,[3] je suis alors forcément quelqu’un d’autre ! Je suis d’ores et déjà quelqu’un [4] en ne cédant pas à l’injonction collective d’être « moi », et suis en outre autre que moi en ne sachant pas qui je suis.

- C’est amusant…

- Mais peut-être ai-je conscience que le moi auquel tout nous invite est tout autre chose que ce que l’on croit ?

- Tiens donc ! Ainsi chaque moi se tromperait-il sur son propre compte !?

-  Non point sur son propre compte puisqu’il se définit précisément comme ce « moi » auquel on l’invite, mais sur cet autre qu’il pourrait tout aussi bien être.

- Quel autre es-tu donc toi-même !?

- Je suis cet autre rebelle à cette Loi.

- Que veux-tu dire ?

-  Je suis autre que ce moi qui répond aux exigences de la Loi.

- Oui, tu es rebelle, tu viens de le dire...

- Non, je veux dire que ce « moi » auquel tout nous invite veut justement dire que « nul n’est censé ignorer la Loi ». Que c’est à dessein de la Loi que le moi existe.

- Alors tu penses que le « moi » aquel tout nous invite n’est autre qu’un article de foi ?

- Oui, il fallait bien un moi pour accuser réception de la Loi ! La notion de « personne », même, fut inventée et instaurée parmi les hommes au moment où naissait le Droit, le savais-tu ? [5] Ce n’est pas un hasard !

- Je vois ; tu penses qu’être soi comme tout nous y invite, c’est en réalité souscrire à une façon d’être sollicitée par la Loi.

- Et en toute logique il faudrait définir comme « non-moi » cet autre auquel j’ai fait allusion : toute personne malgré elle, tout ignorant de soi, tout individu ne sachant pas ce qu’il veut, qui il est exactement, etc.

- Mais c’est donc toi-même que tu définis là !

- Eh ! pas si vite ! J’emploie ici à dessein la terminologie officielle. En réalité, j’en sais plus que toi sur le sujet puisque je vois le cercle et le centre, mais aussi l’extérieur du cercle, le cercle excentré et l’absence de cercle. Mais ne compte pas sur moi pour faire une « Loi de l’autre », ou alors c’est justement ton « moi » qui se retrouvera à l’extérieur !

- Je ne comprends pas, tu te moques ?

- Un peu, il est vrai ; mais voici ce que je veux dire : la Loi commande au moi qui lui correspond de s’enfermer à l’extérieur de lui-même, d’en être simplement le pendant, le reflet, l’incarnation… Le moi auquel tout nous invite ressemble à cette grosse oreille que sont les radars, toujours pointée vers le ciel de la Loi.

- Ca devient un peu trop compliqué pour moi !

- Alors fais comme moi : simplifie-toi le moi !

- Mais t’es une Loi à toi tout seul, ma parole ! Ou pire encore : sans Loi ni Moi !

- Disons que je ne suis moi que pour moi-même ! Sans Loi mais moi ! (il se met à sourire)

- En effet, voilà une autre définition… (il sourit à son tour) Mais alors, si je te comprends bien, tu penses que la Loi fournit en quelque sorte à chacun des faux motifs d’identité, un même faux « moi » !  

- Dis, comment pourrais-tu être « toi » si l’autre est le même ? Comment pourrais-tu être « toi » si chacun ne voit en toi qu’un moi parmi d’autres ?

- T’es quelqu’un, toi ! Tu te crois donc unique !

- Mais n’est-ce point ce que tu commandes ? [6]  

[Ils se mettent à rire]

 

 


[1] Je choisis délibérément Socrate plutôt que Platon pour le désir qu’il a… de devenir Platon. C’est-à-dire devenir lui-même – ou un autre que lui ?

[2] Stirner connaît Socrate, il sait que celui-ci le conduirait volontiers vers une figure de l’Etre, en l’occurrence ici, en l’Idée du moi. Rusé, il se situe d’emblée dans la figure de « l’autre », celui dont Socrate  n’a pas fait le portrait et dont il ne peut non plus le faire ici puisqu’il s’agit d’un seul homme – Stirner.

[3] Ces exemples de traits ne sont pas pris au hasard, ils correspondent en effet à ce qu’on attend d’une personne non aliénée, c’est-à-dire « elle-même ».

[4] Stirner renverse ici le sens habituel du mot. Il n’est pas indifféremment « quelqu’un » mais précisément celui auquel  Socrate dira plus loin « T’es quelqu’un, toi ! » : l’autre sens du même mot. C’est tout le sens de ce texte (Cf. note 5).

[5] Stirner ironise en demandant à Socrate s’il le sait car lui-même sait très bien ô combien le moi selon Socrate à tout moment sait, ô combien il cherche à fonder toutes les Idées (dont le Moi) sur le seul savoir. Et c’est précisément à rebours de ce savoir permanent que Stirner a défini plus haut « l’autre », figure de l’artiste désinvolte, s’il en est, que Platon   l’autre ou le moi de Socrate ?   a chassé de sa République. L’artiste dit : « Tu n’es pas obligé de savoir ce que tu fais ni pourquoi tu le fais ! ». Un chapitre qu’aucun philosophe n’a écrit. 

[6] Stirner montre à Socrate qu’il a obéi à la consigne par-delà ce que celui-ci espérait ! S’étant compris, ils en rient alors ensemble. Stirner aurait pu rajouter : « J’ai choisi d’être moi en ne l’étant pas », c’est-à-dire en rejetant à la fois les deux termes de l’antagonisme, « pas même moi dans ce discours qui n’oppose que des idées contraires. En effet, comment pourrais-je être, moi, une idée et / ou le contraire de la Loi ? ». Mais il sait que son interlocuteur a compris.

 

20.11.2006

Socrate, ingénument ?

Dans sa note du 5 novembre-06, Anaximandrake (http://Anaximandrake.blogspirit.com) a juxtaposé les deux citations qui suivent. Je me propose de les articuler autour d’un même geste au sein du s’entredire. C’est ce même geste de la part de Kant et de Platon que j’examine ici.

Contraria contrariis curantur

« Si je supprime le sujet en même temps que le prédicat, il ne surgit aucune contradiction ; car il n'y a plus rien avec quoi intervenir une contradiction. » (Kant)

« Socrate, au début, ne déclare rien qui soit positif. Il se contente d'interroger, de demander à ceux qui discutent avec lui ce qu'ils veulent dire exactement et s'ils sont vraiment capables de légitimer les avis qu'ils donnent, en général, avec beaucoup de suffisance. Et, bientôt, l'inconsistance de leurs discours, les contradictions que ceux-ci, maladroitement, cachent, les distorsions qu'ils s'imposent, les lacunes que leurs fausses plénitudes recèlent deviennent évidentes. Ironiquement, Socrate renvoie ses interlocuteurs à un nouvel examen ; en fait, il les condamne à ne plus parler ; à ne plus parler avant de savoir ce que parler veut dire. Il les enferme dans une alternative simple : ou bien ils reconnaissent que les opinions dont ils se prévalent expriment, avec plus ou moins d'habileté, leurs passions et leurs intérêts ; ou bien ils avouent que le langage a un autre sens et que, jusqu'ici, ils n'ont rien dit qui vaille. Dans le premier cas – c'est l'éventualité qu'accepte courageusement Calliclès – ils choisissent de tenir la force pour juge en dernier ressort ; dans le second, ils ne nient plus qu'une autre éducation est nécessaire, qu'une discipline nouvelle s'impose, celles que définit le philosophe.» (Châtelet)

 

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Replacé dans le cadre du s’entredire où dire est faire à autrui, ce souverain Socrate décrit par Châtelet me semble plus prosaïquement la personnification d’une « pure » intention : un homme qui interrogerait en toute ingénuité [il nous est demandé a priori de croire en cette ingénuité], et auquel on ne pourrait rétorquer    ce que chacun de nous ferait immanquablement aujourd’hui à un moment ou à un autre d’une discussion   qu’il a forcément une idée derrière la tête ou une insuffisance personnelle grave (…) pour interroger de la sorte tout le monde. De fait, Platon n’a mis sur le chemin de Socrate (qui semble n’avoir rien d’autre à faire que de discuter) que des personnes prêtes à « dialoguer » ainsi sans jamais lui demander ce qu’il « cherche exactement à la fin » ou simplement de quoi il se mêle...  Socrate est manifestement un homme apprêté par Platon en forme de « pur point d’interrogation », chez lequel il a supprimé la préméditation et l’intérêt personnel (si tant est donc que Socrate soit autre chose qu’une parole, par exemple un homme qui s’occupe de ses enfants au lieu de les abandonner à sa femme Xanthippe) afin que ses dialogues, ou plus exactement sa façon de faire avec les autres au cours de ses « dialogues », apparaissent sans contradiction possible.

 

L’agôn chez Socrate, qui est pourtant Grec, avance masqué.  

 

Oserons-nous douter de la « pureté » de l’intention dialectique chez l’un de ses inventeurs mêmes ? C’est à Socrate de découvrir ce que parler veut dire, quand bien même on « est » dans l’erreur au travers telle ou telle de nos opinions (doxa). Car peut-on seulement « être » dans l’erreur ? C’est là le présupposé de millions d’hommes aujourd’hui encore qui confondent le verbe être et le meilleur de leur pensée   la vérité. Ici c’est à Socrate de montrer qu’il est possible d’être dans l’erreur, car c’est bien là son idée de derrière la tête ! De fait, il se pourrait qu’il y ait en réalité là une confusion des « genres », que l’erreur et l’opinion elles aussi aient partout dans la vie leurs raisons d’être ! Mais Socrate ne saurait le reconnaître sans se désavouer aussitôt ; c’est pourquoi il n’est précisément que pure intention « dialectique », attendu que toute erreur serait nécessairement ontologique. Le maître Parménide fut à ce sujet plus prudent, plus honnête et plus franc : il laissa à l’opinion (que Socrate combat et démonte) quelque place « ontologique » dans l’être de chacun. 

 

Ainsi à mon tour j’invente un homme n’aspirant qu’à dire-être (…), et qui revendique l’impartialité face au dialogue de type socratique par le fait même qu’il n’interroge pas les autres pour vivre (Socrate était laid au pays de la beauté, que pouvait-il espérer ?), pour la vérité en tant que Cause à défendre, ou encore, comme on croit devoir le penser aujourd’hui, pour être. Si ceux que Socrate a interrogés avouent à la fin n’avoir « rien dit qui vaille », il est peut-être également des façons de présenter les choses (Platon) et d’interroger les hommes (Socrate) qui ne valent guère plus par leur façon de traiter ceux-ci. Outre qu’ils sont sacrifiés à l’ingénuité dialectique, ces hommes auxquels Socrate extirpent leur assurance ne se voient pas même récompensés en échange de l’aveu auquel ils consentent. Il y a pourtant là un grand mérite ! Ils ne sont pas non plus dédommagés pour les pertes causées par lui, « la torpille ». Dans ces conditions, il est plus que douteux que cela les mette dans une bonne disposition à être éduqués ! Faut quand même pas rigoler !

 

La suite, l’effronterie d’une « éducation censée nous apparaître nécessaire », c’est Platon qui la raconte et la conduit, mais Platon sans Socrate. Car Socrate, dans son « ingénuité », ne pouvait avoir quelque intention pédagogique. Il déblaie simplement le terrain pour les exercices à venir d’une Pensée dialectique libre de tout être homme….

 

[Platon l’aura rendu beau à sa façon. La ‘beauté morale’ de la pensée socratique consiste à épurer l’être homme de toute opinion… De Parménide à Platon, l’être s’est fait Idée. Socrate, moyen terme, discute des moyens dialectiques [rhétoriques en réalité] à mettre en œuvre. Platon une fois mûr oublie Socrate et présente sa Politique à quelque tyran auquel il confie son Idée du gouvernement des hommes  =  Fin de l’ingénuité dialectique]

[Prolongement probable : « le dire pour seul monde » (à propos d’un soûtra)]