15.01.2007
La vérité à la place du dire
[EPISTEMOFOLIE]
Il y eut jadis des Sages. Puis il y en eut plus. Ont-ils cessé d’être Sages, ces Grecs, quand apparut Socrate ? Apollon, les Muses, Homère, Pindare, Héraclite, Parménide, etc., – croit-on aujourd’hui qu’une imparable certitude, « forcément », les rendait Sages auprès des autres hommes et aussi pour eux-mêmes ? Croit-on que le doute s’est emparé brusquement des hommes – ce doute sacralisé depuis et qui fait foi aujourd’hui encore en matière de Savoir ? Croit-on que lui seul, le Doute, a jeté le discrédit sur ces Sages d’antan et dressé peu à peu contre eux le fabuleux essor, rendu enfin possible, de la Recherche et du Savoir, c’est-à-dire d’une quête infinie et sacrée – de l’infini même ?
Bref, possédaient-ils quelque Savoir privilégié, tous ces présocratiques ? Non – pas un savoir comme nous l’entendons ; ils avaient tous un rapport naturel à la parole, plus exactement au dire. C’est-à-dire, dirions-nous aujourd’hui, rapport au mythe de la parole en tant que chacun d’eux a pu dire :
L’expression est l’essence même de l’être au monde ; la sagesse humaine n’en est tout d’abord que la juste transcription. Oui, vraie est alors cette transcription juste de l’expression, loin encore de ce principe d’une Réalité en-soi, alors imminent, dont la Vérité vint bientôt se plaquer majestueusement sur chaque être au monde et recouvrir ainsi peu à peu le monde entier de son Dire – séparé.
Mais pour l’heure, qu’ont-ils donc fait, ces Sages, de cette expression juste de toutes choses simplement retranscrite en paroles ? Autrement dit, qu’ont-ils fait (du moins les hommes parmi ces Sages) de cette connaissance de ce qui fait l’essence de tout être au monde ? Ils s’y sont eux-mêmes conformés – par leur mode de vie !
Ce qui signifie : en conformité avec leur vision de l’être au monde (Seinsanschauung).
Que l’on compare ici Platon : il détruit ses tragédies, « images ultimes du mythe » comme l’écrit W.F. Otto. [Comprendre cette expression, c’est peut-être comprendre tout le cheminement du dire jusqu’à Platon]. Il passe des dialogues entre personnes à des explications entre concepts. Et il se dit philo-sophe !? Quelle est donc cette nouvelle parole que voudrait prononcer cet homme se disant ami de la sagesse, mais qui va pourtant en détourner le sens ? Une sagesse nouvelle !?
Des Sages à Platon et Aristote en passant par Socrate, quelque chose s’est en effet passé ; le dire s’est détourné de sa participation à l’essence du monde – quitte à se tromper – pour se planter « en face » de celui-ci, ou plus exactement se mettre à l’égard du réel en posture de (soi-disant) face-à-face. Sa parole se consacre désormais à autre chose – à toute « CHOSE » justement !
Elle N’Y participe plus, elle S’Y « con-sacre ».
Concernant la tâche et l’évolution de ce nouveau dire, tout s’accomplit ensuite très vite avec Aristote à partir de cette première distanciation (amorcée déjà bien avant Platon). Le mot ab-straction dit bien l’homme qui s’abstrait, la connaissance qui s’abstrait, s’appliquât-elle à des choses concrètes ! C’est l’époque – voilà bien le signe d’un tournant majeur – où le mot épistémè prend le sens de certitude. La vérité allait donc enfin pouvoir exister (jusque-là il n’y avait en effet pour les Grecs archaïques que du vraisemblable). Le sacré de la participation a passé le relais au sacré de la posture du « face-à-face ». A l’époque de Socrate déjà, ‘l’homme’ ne supporte plus le doute ou l’hypothèse, surtout il ne supporte plus qu’on lui suggère de conformer sa propre vie à une « image du monde » telle qu’en proposait chacun des Sages. Il veut maintenant savoir pour de bon, il veut la certitude au sujet de chaque chose. Pour répondre donc aux premières questions posées ci-dessus, et à la « certitude » qu’on croit devoir prêter aux Sages :
Les Sages assumaient pleinement leur croire et leur dire synonymes d’être au monde. A l’inverse, c’est bien parce que le nouvel homme (socratique) s’est mis en quête de certitude qu’il a rompu le lien entre son dire et l’être au monde.
Car vouloir ainsi se planter « en face » du monde, yeux dans les yeux avec lui – n’était-ce point là d’une effroyable arrogance ? Demander « Qu’est-ce que Le Beau en-soi, Le Bien en-soi, Le Bon en-soi, Le Juste en-soi, etc. » – c’est-à-dire en définitive « sans-nous », « sans lien avec notre dire » – n’était-ce pas vouloir prendre la place qu’occupaient alors les dieux ? Quel être encore au monde fut-il seulement en mesure de se placer ainsi « en face » de toutes choses et du monde !? « Accoster l’Autre Rive du Monde» qui jusque-là décidait du destin des hommes, voilà quelle fut l’aspiration nouvelle !
L’homme désamarré de son être au monde s’élève jusqu’aux dieux afin de rapporter au monde et de distribuer aux hommes la connaissance divine !?
Un autre vol commis après celui du Feu, mais commis cette fois par les hommes mêmes ? Disons que l’homme veut désormais apprendre « depuis » ou « à partir de » l’Autre, mais de l’Autre auquel il « emprunte » sa Connaissance sans se montrer trop regardant sur les conditions et sur les conséquences d’un tel exploit. Platon sacrifie ainsi la sagesse liée au dire conforme à celui qui dit à la recherche du savoir supposé lié à la SEULE parole, c’est-à-dire à la vérité en-soi désormais susceptible d’être dite. Il inaugure une Mythologie de la Parole séparée ! Il sacrifie le dire du Sage (du musicien jouant au sein de l’Orchestre des Sphères, si l’on veut) à la parole issue de cet espace nouveau, dialectique, impersonnel, pressenti par Héraclite :
Le Logos plus pur que l’esprit – et séparé.
Il faut voir là, en filigrane déjà, « La Vérité », « La Raison », pour ne pas dire encore « La Pensée » qui rend désormais tout « dialectique ».
C’est dire que chaque chose lui sera bientôt carrément redevable d’être, du fait que lui seul, Logos, donnera bientôt à son être son sens…
Platon sacrifie ainsi la poésie à la prose, un type de dire à un autre, plus proche, selon lui, de cet en-soi susceptible de tout nous révéler, de nous faire savoir, et que nous pourrions faire nôtre. Par exemple le Bien ou encore l’Un qu’il reprend à la suite de Parménide. Mais cette parole nouvelle issue d’un Langage fait espace et promise à tant d’avenir parmi les hommes l’éloigna personnellement de la réalité – qui est aussi celle du dire. Et il en va de même, depuis, de tous ceux qui savent à son exemple.
Or ce que voulait jusque-là le dire du Sage – un dire en conformité duquel vivre, toute chose concrète dite n’étant alors que cet autre être au monde auquel l’on participait en le disant – c’est maintenant, avec Platon cristallisant sur lui-même tout un cheminement passé, « devenir Parole détachée de toute chose et de tout être mais disant QUAND MEME toute chose et tout être » – qu’il veut. On assiste alors à une exterritorialisation du dire attaché par essence à l’être au monde, on assiste à l'apparition d'un véritable monothéisme de la Parole détachée, "qui parle toute seule" – mais dont le dire constitue notre savoir :
Le sage croyait dans le dire, le savant sait désormais la vérité.
Ainsi, la bouche (l’expression) de toute chose et son dire (sa manifestation morphologique en premier lieu) ne comptent plus désormais qu’à titre d’incarnation de l’Etre, du Concept. L’apparition de cette première Théologie (née en même temps, est-ce un hasard ?, que l’histoire au sens moderne du mot – il n’y avait jusque-là que cosmogonies et généalogies divines et princières] les a extirpés de leur dire-être individuel, les a enrôlés dans un « être de sens » dit par le Langage, voire carrément de langage.
L’être au monde « sortait » jusque-là, en tant que manifestation, de la présence de chaque chose, c’est-à-dire du dire-être au monde de chaque chose. Le verbe savoir, dont le dire est désormais seul légitimé à faire autorité parmi les hommes, sort quant à lui de la bouche de la seule, unique et universelle – « Bouche de la Vérité ». Parole de vérité, bientôt Pensée, sacrée d’ores et déjà « sœur jumelle du Réel », et déjà détachée de tout être au monde et souveraine. Déité.
*
Alternative :
Pour un dire sage en conformité duquel vivre OU BIEN pour un dire un savoir divin qui nous abstrait ? C’est-à-dire :
Voulons-nous d’une connaissance humaine OU BIEN encore et toujours le savoir séparé d’un dieu ?
Voulons-nous transcrire toute chose et le monde avec ce que nous sommes OU BIEN continuer de faire parler toute chose et nous-mêmes le Langage de l’Etre en-soi, comme si tout voulait dire (x2) réellement dans cet Espace de vérité qui serait seul véritable ?
En somme :
Voulons-nous savoir encore et toujours par opposition à croire OU BIEN situer désormais notre dire d’homme, en tant qu’être au monde, de part et d’autre de la Vérité ?
Car n’avons-nous pas un jour ou l’autre, à l’échelle individuelle sinon collective, à reprendre conscience de ce que c’est simplement que d’être au monde et donc pour cela à récupérer notre dire-être ?
[A suivre]
08:35 Publié dans sagesse du dire | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note | Tags : dire, savoir, sagesse, abstraction, doute, connaissance, certitude


