26.02.2007
Sagesse activiste ?
Pour rebondir sur le com de Joruri du 17. 02.07 « J’ai l’impression que… » (Billet « Bribes, suite »). Note en quatre paragraphes, de lundi à jeudi.
1. Le plus difficile à comprendre
Toute sagesse n’est-elle pas nécessairement précédée d’une réflexion ? Et qu’est-ce qui fait suite à son tour à une sagesse ? Avant de passer d’une sagesse du dire, qui est aussi sagesse du dire aux autres, à une quelconque action militante, il faut bien voir d’une part toute la retenue réflexive envers autrui qu’induit logiquement toute sagesse du dire, et d’autre part la liberté qu’elle offre cependant de prendre une décision collective pratique (militante) pourvu qu’elle soit prise et partagée avec (c’est-à-dire en même temps que) d’autres personnes.
Que voudrait dire « sagesse du dire aux autres » si elle s’articulait d’emblée à une Vérité ou une Cause collective implicite ?* Elle n’aurait manifestement d’autre rapport avec le dire de chacun qu’en tant que celui-ci serait expressément « convié » à les colporter. Nous connaissons depuis longtemps déjà ce type de discours-qui-parle-tout-seul (supra), et comprenons aussi pourquoi il ne fut jamais question de sagesse du dire dans les rangs des partisans de la Vérité à tout prix, comme de la Fin qui justifie a priori les moyens. Toute sagesse du dire est à coup sûr leur plus grand obstacle car elle déplace manifestement le centre de gravité de la communication, et donc dérange radicalement celui fixé depuis des temps immémoriaux sur le seul Droit de la vérité à s’imposer – d’elle-même…
Une sagesse du dire n’est donc jamais livrée toute faite, elle ne donne jamais que des éléments. Il ne suffit même pas d’articuler logiquement ces éléments pour reconstituer le « tout » qu’est sa « philosophie », il convient encore de développer pour soi-même le préalable (supra) capable de les assembler authentiquement.
Le plus difficile à comprendre : dé-couvrir équivaut à créer.
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(*) Chez certains amoureux de l’esprit de communion, « Le » s’entredire est en passe de devenir centre de gravité ! ;-)
2. Le message nu
Je dis ici ce que je crois et résiste déjà à mon niveau personnel à tout ce qui s’oppose à l’expression de notre dire-être au monde : le dire aux hommes étant déjà que trop bien balisé par la société (en l’Inter-dire), c’est en quelque sorte contre lui tout d’abord qu’il se constitue.* C’est délibérément dans le texte seulement que se manifestent donc chez moi cette volonté de dire-être au monde (créer / bâtir) et ce refus de dire aux hommes comme il est habituellement prescrit (savoir, enseigner, mener). Je « dépose », je n’inclus pas non plus dans mon texte ce que je fais de ma vie, je ne témoignerai pas ici de mon attitude politique de tous les jours, par exemple, fut-ce à ma maigre échelle individuelle :
J’ai choisi de dire-être par l’écrit, mais je ne veux pas user de cet outil de communication par excellence pour faire de mon dire-être autre chose qu’un message nu. La valeur de mon geste, et donc le message qu’il contient, eussent été exactement les mêmes si j’avais navigué ou peint. Je ne veux donc pas altérer mon dire-être en lui donnant un autre sens que celui, naturel, propre à la vie consciente d’elle-même chez quelques-uns d’entre nous.
Le désir de vérité est un désir de dire, dire-être un désir de s’ancrer sur le réel.
Les conditions mêmes d’une sagesse du dire définissent à mon sens les contours de celui-ci : d’une part mon dire présent n’entérine que l’espace dans lequel il s’inscrit** et non une quelconque morale ;*** d’autre part, de ma résistance personnelle à la création d’un réseau de militants plus ou moins actifs, il y a toute l’épaisseur d’une réalité qui ne dépend pas de moi : non par aveu d’impuissance, mais en raison précisément desdites conditions d’une sagesse du dire. Tant que j’adopterai(s) celle-ci, je ne lèverai(s) donc pas le petit doigt pour créer un tel réseau, mais y contribuerai(s) forcément et même avec joie s’il se constituait de lui-même, par la seule volonté de chacun.
Il ne s’agit donc pas pour moi, en recherche de sagesse de dire, de faire confiance ou pas a priori aux hommes, d’espérer par exemple que certains reprendront « le flambeau », mais de considérer séparément les deux niveaux ontologiques que sont d’une part notre dire-être individuel au monde et aux hommes, et d’autre part la décision prise collectivement d’agir, de nous doter de moyens, etc. Le premier niveau fait l’objet d’un préalable individuel déjà indiqué dans un billet précédent (dire-être au monde) et d’une éthique fondée sur « l’ontologie » même du verbe dire, également déjà invoquée (dire-être aux hommes). Le second est affaire de responsabilité consciemment prise (voir Epilogue, #4) :
De l’un à l’autre, c’est une autre fonction que revêt le dire.
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(*) Le fameux préalable (supra) est un « je cherche à dire ; je n’ai rien à VOUS dire ».
(**) Je ne l’invente pas, il existe déjà, j’y « retourne » simplement.
(***) Il est clair qu’en certaines circonstances, le plus « sage » pour moi sera de dire à l’autre ce qu’il faut pour le tromper.
3. Dire-être et Inter-dire ?
A l’encontre justement de cette sagesse du dire qui distingue ici la présence d’un être au monde et tout mouvement collectif au sein de l’humain, le militant / meneur d’hommes traditionnel part de son idée pour lui donner « corps » en y in-corporant d’autres individus.
Son texte est « là » pour motiver l’action et le rôle qu’il a prémédités pour autrui. Les hommes sont « là » pour incarner l’idée. Leur présence est convertie en finalité : servir son idée (idéal).
La plupart des mouvements politiques ou religieux ainsi constitués, fussent-ils assurés de défendre la bonne Cause et dotés des meilleures intentions, sont traditionnellement peu regardants sur le passé et les motivations de leurs membres pourvu – qu’ils soient membres. Quelque mensonge individuel ici ou là, voire l’organisation d’un grand mensonge de masse, ne nuit même pas à la bonne conscience dont ils s’auréolent puisque défendre une bonne cause, fut-ce avec des mauvais moyens, c’est donner selon eux à un Droit Majuscule les moyens légitimes et surtout la « chance », l’occasion rêvée, de « s’exprimer ».
S’aliéner à certain Droit passerait-il alors pour dire-être au monde ?
Et c’est bien parce que la fin a toujours justifié les moyens, tout comme la vérité a toujours justifié qu’on l’assène aux hommes, qu’il n’y a jamais eu de sagesse du dire inscrite au programme d’aucun parti, d’aucune école de vérité.
Ma pensée du dire-être – mon dire-être fut-il aux hommes – rechigne à tout enseignement, et plus encore à tout prosélytisme. Si elle « tutoie » chacun, parle au singulier, ça n’est pas par familiarité contrainte, mais parce qu’elle s’oppose à toute prescription, refuse d’établir quelque morale, de parler d’un quelconque Etre, et d’être ainsi amenée bientôt (si là n’était pas l’objectif premier) à s’adresser à « vous », à prononcer plus ou moins en douce le trop fameux « Ecoutez-moi, vous tous ! »*. A ce sujet, il est amusant de constater que la pratique du tutoiement sur le Net vise au contraire à créer artificiellement les conditions favorables d’une impression générale de convivialité, d’une tonalité affective heureuse, bref d’un réseau plus ou moins communautaire : le « tu » de rigueur est censé encenser un « nous ». Même si, lors d’un entretien privé, le vouvoiement réapparaît parfois, comme s’il était plus naturel. Le monde à l’envers ?
Le monde à l’envers : le Net, une religion de la communication ?
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(*) Il ne faut pas croire que parce que quelqu’un « publie » en un espace public, il adopte aussitôt et nécessairement la posture d’un je qui s’adresse à tous.
4. Epilogue : Gai mutisme, ou la liberté responsable
Puisqu’il ne peut y avoir de lien prémédité entre sagesse du dire et activisme, est-ce à dire que la sagesse n’assume pas ses conséquences ? Ou bien cela signifie-t-il qu’elle « veut » à la fois laisser rayonner en chacun sa propre liberté et se montrer elle-même libre, à titre d’exemple, justement, de dire-être au monde (libre) ?
La sagesse du dire ne vient-elle pas épauler ici cette précédente liberté historique que fut la raison, aujourd’hui bien en peine à force d’être mal utilisée, vendue précisément à la « communication » ?
Il lui faut donc à son tour se protéger. Son lien avec quelque activisme, comme précédemment dans l’histoire le lien entre la raison et l’activisme, chacun l’établit, ou au contraire limitera la sagesse du dire au dire, et ne se refusera donc pas à l’occasion le plaisir de la jeter par la fenêtre quand il conviendra selon lui d’agir autrement. Mais dans ce dernier cas, ladite sagesse ne sera pas perdue pour autant dans la mesure où il ne pourra alors plus l’invoquer si facilement pour soutenir ses choix.
Même rejetée, du seul fait qu’on l’aura comprise une fois, la sagesse du dire nous priverait à jamais de justifier nos désirs par un dire de mauvaise foi. On sera plus poussé à déclarer simplement :
« Je l’ai voulu ainsi ».
La raison fut dévoyée à une certaine fonction, la sagesse du dire le serait très vite à son tour si elle prenait corps. « Je l’ai voulu ainsi » est ma façon de protéger, sinon « la sagesse du dire », du moins mon dire-être au monde et aux hommes – d’un Inter-dire humain qui se prend pour le monde.
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