09.07.2007
L'élu et l'oublié (4)
6/ Entre nous soit dit
Devant pareille ambivalence du langage et de l’esprit de la communication envers chacun (embryon de personne ou homme fait), il apparaît que plus notre langage est riche et serré, plus nous dépendons manifestement les uns des autres. [1] Nous parlons entre nous un langage technique de chaque être ou chose, d’une fleur par exemple, mais ne songeons pas aller personnellement et gratuitement à la rencontre de celle-ci car on nous a appris, comme de tout être, à faire d’elle quelque chose… – la dire ! [2]
Est-ce donc que toute rencontre doit être utile à l’Inter-dire ? Alors apprendre ou faire l’expérience de toute chose pour (la) dire, ce serait donc ça, l’expression – « de soi » ?
Dire est la résolution de notre expérience mort-née … Seuls certains sentiments voguent encore parfois dans l’interstice, privés de mots utiles, privés même d’un moi : peut-être n’ont-ils jamais voulu se dire afin d’être ainsi plus près des êtres et des choses !?...
Un espace à huis clos, hors la présence de ces choses qu’elle assimile, digère et convertit en monnaie d’échange ; une sorte de gigantesque faucheuse rotative happant les choses à la périphérie et les ramenant au centre ; un large tourbillon qui engrange sans cesse et brasse indéfiniment en son sein, pour nous, des informations (dont nous nous nourrissons)… : telle est la fabrique des mots que nous mastiquons sans cesse comme des chewing-gums – produit fini, produit de transformation des choses.
Et c’est le mouvement de nos mâchoires qui attesterait de leur réalité ? Aucun mot pourtant ne renvoie plus en chacun de nous à une représentation de la chose qu’il désigne, mais à cette place et cette fonction qu’il occupe au sein de la communication.
[C’est pourquoi, sans mot pour dire, chacun se sent aussitôt dépourvu, croit devoir faire appel au savant ou au poète pour exprimer à sa place ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent, etc. Car l’autre sait : Un mot pour chaque chose et quelque vague représentation de ce qu’elle est « dans la réalité » pour l’accompagner – voilà qui suffit à nourrir la relation de notre homme « à la chose » ! C’est-à-dire en réalité à la communication humaine ! Nous connaissons ensemble parce que nous ne savons même plus ce qu’est faire connaissance personnellement (comme quand on dit de quelqu’un qu’il est « personnel »), expérience qui se passe de savoir et de communiquer à d’autres. Apprendre pour pouvoir en parler, pour dire et transmettre ce qu’on sait – voilà ce qui suffit au croire* des meilleurs ! Tout « il y a » fait partie des « infos », et les « infos » on les regarde pour se tenir les uns les autres au courant… Oui, il y a bien un courant, mais à l’intérieur de ce courant, aucune position, que des mouvements.]
Le langage de la communication appris à l’école et complété devant l’écran de télévision – c’est cela que chacun montre du doigt quand il dit ce qu’il « voit », ce qu’il « perçoit », ce qu’il « sait ». Vidé ? confisqué ? éduqué ? Pire ! – informé.
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7/ Epi-logue : Les fleurs manifestent
Il n’est pas tant question ici, malgré les apparences du propos, de l’opposition de l’individuel et du collectif, mais de l’individualisme solipsiste humain dans son ensemble à l’égard des autres espèces vivantes, de leur présence... Plus les hommes dépendent les uns des autres, plus ils forment en effet une unité ontologique à part, une sorte d’organisation secrète, une bulle sectaire dans l’océan de l’être (l’il y a), en quelque sorte le département « savoir extra-terrestre » alloué aux hommes par un ministère divin :
Les hommes forment un vaisseau spatial qui ne sait même plus qu’il est amarré à la terre tant ils voyagent de l’un à l’autre et communiquent entre eux de plus en plus étroitement.
Pendant ce temps, quelque part sur terre, tout à côté pourtant de nos mondaines relations, non loin des pieds de chacun et de nos plus lents chemins, des fleurs continuent d’être là, le plus simplement du monde, et des abeilles butinent encore et toujours leur présence. Le souffle du bourdonnement de l’essaim humain centré sur lui-même – on n’y butine que les « essences » et la manipulation – ne les a pas encore toutes civilisées. Aujourd’hui elles manifestent contre l’Inter-dire humain et brillent d’un nouvel éclat. Oui, Messieurs Dames, elles « veulent dire » ! mais ce qu’elles nous disent là est bien différent de ce nous savons d’elles, car elles ne parlent plus ici notre langage, elles s’en dégagent ; elles nous rappellent simplement leur dire, le dire de tout être au monde. Tragique rappel au monde fait à l’homme et son histoire :
« Regarde, je suis là, tout est là ; vois ma façon d’être, et maintenant dis-moi la tienne, dis-moi toi aussi si tu es là »…
Aujourd’hui, je suis une abeille et voudrais être une bombe. Si tout est là, nous n’avons plus à chercher, chacun de son côté, en nos fors intérieurs. Si tout est là, c’est ici que tout se passe ; si tout est là, nous avons à voir ce que nous pouvons faire ensemble ou à définir clairement pourquoi nos chemins se séparent.
[1] Sempiternelle question de savoir si un pur croisement de lignes peut être dit un « moi ». Voir Michelstaedter (lecture du moment, c’est tout) sur le langage technique et sa capacité à réunir les hommes.
[2] La philosophie, par exemple, n’est plus cette marche permettant à chacun d’accéder à une compréhension de l’être ou du monde, mais ce cursus qu’il lui faut longtemps suivre, ces échelons qu’il lui faut gravir un à un avant d’en arriver enfin à son tour à… dire!
[3] Les choses existent puisque nous en parlons, les choses sont comme nous le disons. Comme c’est simple !
07:35 Publié dans Après l'Etre, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Tout est là, langue et communication, solipsisme humain


