17.09.2007

Moi je me

Savoir qu’on a déjà créé quand on se met à dire.  [Suite du billet précédent]

 

Des représentations se forment en moi ; quelques unes sont converties aussitôt en pensées, par habitude, parce que mon cerveau, comme celui de nombre d’hommes d’aujourd’hui, est fait désormais pour ça.

 

Notre cerveau  a appris à le faire, ce sont les pensées désormais qu’il privilégie.

 

Ainsi, certains processus de représentations qui « débouchaient » autrefois immanquablement sur tel ou tel sentiment ou sensation sont aussitôt traduites aujourd’hui en pensées, en « conscience de soi » capable de dire ce dont il s’agit.[1] 

 

Mais ce dont il s’agissait jusque-là, on ne sait pas pour autant aujourd’hui le dire, ou plutôt : on ne sait plus, dans le meilleur des cas, que le dire ! [2]

 

a) Ca pense en moi   je me mets à penser. Je n’ai pas choisi de penser, moins encore de penser à ceci plutôt qu’à cela. Même que quelquefois ça s’emballe ! Je n’apparais manifestement, en tant qu’alors seulement je pense, qu’en réaction (après coup) et comme une prise en charge de ces pensées qui, au fond, semblent vouloir s’imposer. C’est à je qu’elles se présentent. Je suis alors « conscience de moi », de ce moi qui ne serait autre que « ça » s’il ne m’était si proche, si présent, et si je n’étais pas là, à l’instant, en train de regarder ces pensées, de les voir, de les recevoir et de les dire miennes. 

 

Comme je ne pense pas pour rien, je me mets alors à réfléchir, à analyser, à étudier, à chercher une solution, ou au contraire à chercher d’autres problèmes, pour le seul plaisir de chercher et de trouver des solutions. Tous ces verbes, je m’en rends bien compte, diffèrent du « penser » premier et véritable, en moi.

 

b) Je dis ça pense et parle de représentations noétiques finales conscientes (réflexions, analyses, etc.), mais de la même façon ça croit en moi bien avant que je me mette éventuellement à questionner ce croire-moi, par exemple ce croire qui fait que je sais. Quand je l’interroge, ce savoir conscient m’apparaît alors (apparaît au je que je suis) plus étrange que ce croire-moi dont je ne sais rien sinon qu’il me guide tel le ferait un génie du savoir-croire humain.

 

Car je ne suis, je ne me définis alors plus comme « conscience de moi », mais comme conscience de pensées « libres »… de tout moi.

 

Je sais signifie en effet : les pensées que j’ai là ne viennent pas de moi (dont je ne sais que peu de choses) ; elles (me) viennent de la réalité objective extérieure qui me fait dire la vérité de telle ou telle chose – bref, elles sont libres de moi et de mon penser. (C’est cela « l’en-soi »). Mais non pas de mon dire ! Ces vérités ne sont donc pas la seule réalité même, elles sont le discours que j’en ai   sans quoi je serais contraint de penser que la réalité même circule d’un être à l’autre et nous n’aurions pas besoin de nous dire ! Or donc, c’est bien moi (je) qui fournis le discours utile à la vérité et à la « transmission » de celle-ci de ma personne à une autre. La vérité révélée par le discours est donc la réalité rendue négociable. On ne dira jamais assez l’aspect économique des pensées dites, ni même la différence essentielle entre ce que l’on pense, ces pensées « qui nous viennent », et ces pensées maîtrisées que nous voulons dire aux autres en tant que « vérité »   c’est-à-dire aussitôt négocier, faire circuler. Ces pensées miennes sont à moi, sont mes opinions, j’en fais le constat, le relevé. Ces autres qui sont la vérité même constituent ce qu’il nous faut savoir et dire…

 

c) De la même façon je m’endors, je rêve et reconnais au petit matin, ou au contraire le subis sans le savoir pour le reste de la journée, ce qui s’est tramé en moi dans ma nuit. [3]

 

d) De la même façon je crée, je suis inspiré par mon moi dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est mis parfois en situation de m’inspirer (inspirer je). Je le laisse donc simplement agir et m’habiter, me combler peut-être et réaliser quelque œuvre en ma compagnie : je suis un artiste non doué de raison. Je n’ai qu’une chose à faire : me placer au bon endroit, au bon moment, choisir mes expériences, susciter mon inspiration. C’est dire :

 

Je suis un artiste parce qu’à demi-conscient seulement, mais résolument, de ce qui m’arrive. [4]

 

e) De la même façon je dis je t’aime à une personne car mon moi, relais et héraut qui perçoit bien plus que je n’en sais, me fait d’innombrables signes en sa faveur, des signes auxquels j’accorde crédit sans trop les interroger. Je me fais confiance, je sais que j’aurais tort de vouloir en savoir plus, ce serait « casser l’ambiance », mon lien à cette personne, mais aussi mon lien à moi-même.  

 

Pour peu qu’il l’écoute, son moi est à chacun de nous son daimôn socratique. [5]

 

 

 

3/ Quel je pour quel moi

Un rapport raide[6] de je à moi fait la conscience de soi qui veut être partout, dans le moindre recoin, et aussi tout savoir, jusqu’à la plus petite chose [vouloir être partout et tout savoir : ces deux verbes ne sont-ils pas synonymes ?]. Tels ces hommes (sur leurs blogs par exemple) qui ne cessent d’interroger leur moi, de le tyranniser de je, se privant ainsi, malgré eux, en le détournant de sa libre fonction, de leur principale source d’inspiration.

 

Connaître la source au lieu de s’en abreuver    tout un paradigme ! Notre civilisation est une Culture du seul Je, du être partout et du tout savoir. [L’amoureux cependant n’a rien à faire de savoir ses sécrétions libidinales…]

 

Ainsi, les hommes (les je) qui ne savent que dire je et croient au seul je aiment la raison, la synthèse, l’analyse, s’épanchent facilement côté savoir et, en cas de problème avec leur moi, « font une analyse » (psy). A l’inverse, les hommes (je) qui se savent moi et croient au moi, écoutent leur daimôn sans trop l’interroger, font confiance en ses prérogatives, en ses capacités scénographiques… Entre toutes : l’art de se donner raison d’être comme on est ! 

 

Du moins ce serait aussi simple si chacun ne tyrannisait son moi au nom de l’Inter-dire !

 

Platon chassa les artistes de sa République. La Raison seule   ce JE purement d’esprit, ce JE divin, ce JE inhumain   devait décider du MOI de chacun et de tous. C’est pourquoi « La Raison » s’est mise à penser ce qui était « Le Beau, le Bon, le Bien » en matière de Pensée, bien sûr, de Pensée consciente relative à la gestion des choses et des hommes.

 

Ordonner l’univers et juguler le moi des hommes, leur parler   « parler à la conscience de soi de chacun… » Demandez le programme… !

 

Un rapport souple entre moi et je, en revanche (dans lequel je ne me surplombe pas pour me montrer conforme, plus crédible et plus efficace sur autrui…), laisse moins de place aux sources officielles d’information et d’inspiration. Je n’interroge que peu mon moi, je suis bien plus curieux des autres. Je n’absorbe pas facilement la Culture, je me soucie davantage d’être en accord avec moi-même. Oui, je suis complaisant à moi-même, c’est pour cela que je suis bien peu de choses à mes propres yeux, et plus soucieux de faire, de réaliser, que de savoir, que d’être maître, que d’être beaucoup en relation, fort de pouvoir m’étendre de tout un savoir conscient.

 

___

 

C’est moi qui rencontre et encaisse mais c’est je qui décide de leur relation. Chacun de nous décide en définitive de la relation qu’il a à lui-même, suivant l’autorité ou l’autoritarisme de son je (qui n’appartient que trop aux autres) et de la liberté qu’il accorde donc à son moi, son instinct, son ignorance peut-être féconde. Oui, il y a à choisir d’aller vers les autres « avec son moi », voire « en tant que moi »   ou bien en tant que je conforme aux pressions exercées de toutes parts, pressé d’en finir avec moi, cette « part d’ombre »…

 

Qui croit son moi mauvais et ne fait là rien contre   est de mauvaise foi.

Qui le sait bon se fait tout simplement confiance.

 

 
 
 

[1] Devons-nous donc être si sûrs de ne rien perdre à vouloir toujours tout dire ?

[2] L’habitude et l’excès de penser anesthésient-ils peu à peu la voie des sens  et des sentiments ?

[3] J’ai beau moi, à la différence des hommes d’antan, ne pas croire être « visité » pendant mon sommeil, il n’en reste pas moins que mon rêve nocturne « agit » plus ou moins sur ma conscience diurne selon que j’en ai pris conscience ou pas.

[4] En filigrane : sagesse du dire est savoir mesuré, utile à l’expression de moi-je   et à l’égard d’autrui, éthique : « Tu n’es pas obligé de savoir qui tu es pour créer ». Voir aussi note ci-dessous sur le daimôn de Socrate.

[5] « N’en sais pas trop ! ». Une voix intérieure (le moi) qui toujours sagement dissuade, jamais ne commande.

[6] A la fois rigide et abrupt, où je surplombe moi au point de le masquer et d’apparaître seul en scène, vu d’en haut…  

16.07.2007

"Sois toi-même !"

NB/ En notes de bas de page : quelques précisions à lire de préférence dans un second temps.

 

Stirner avait entendu parler de Socrate, il savait qu’il deviendrait un jour Platon. Un matin, alors qu’il se rendait chez Proudhon pour discuter ensemble de leur propriété respective, il croisa Socrate, saisit alors l’occasion, s’inventa un prétexte et l’aborda.  

 

[Stirner [1]/ / Socrate,  alternativement]  

 

- Dis-moi, Socrate, j’ai un problème tout à fait personnel, je ne sais comment le résoudre ; que me conseilles-tu ?

- Sois toi-même !

- Ah ? mais peut-être ai-je intérêt à être quelqu’un d’autre ![2]

- Et comment pourrais-tu être quelqu’un d’autre ?

- Eh bien  –  si je ne cherche pas à tout prix à me connaître, à toujours savoir précisément ce que je veux avant d’entreprendre, ni même à ne chercher résolument que mon plaisir, à veiller sans cesse à mon intérêt, etc.,[3] je suis alors forcément quelqu’un d’autre ! Je suis d’ores et déjà quelqu’un [4] en ne cédant pas à l’injonction collective d’être « moi », et suis en outre autre que moi en ne sachant pas qui je suis.

- C’est amusant…

- Mais peut-être ai-je conscience que le moi auquel tout nous invite est tout autre chose que ce que l’on croit ?

- Tiens donc ! Ainsi chaque moi se tromperait-il sur son propre compte !?

-  Non point sur son propre compte puisqu’il se définit précisément comme ce « moi » auquel on l’invite, mais sur cet autre qu’il pourrait tout aussi bien être.

- Quel autre es-tu donc toi-même !?

- Je suis cet autre rebelle à cette Loi.

- Que veux-tu dire ?

-  Je suis autre que ce moi qui répond aux exigences de la Loi.

- Oui, tu es rebelle, tu viens de le dire...

- Non, je veux dire que ce « moi » auquel tout nous invite veut justement dire que « nul n’est censé ignorer la Loi ». Que c’est à dessein de la Loi que le moi existe.

- Alors tu penses que le « moi » aquel tout nous invite n’est autre qu’un article de foi ?

- Oui, il fallait bien un moi pour accuser réception de la Loi ! La notion de « personne », même, fut inventée et instaurée parmi les hommes au moment où naissait le Droit, le savais-tu ? [5] Ce n’est pas un hasard !

- Je vois ; tu penses qu’être soi comme tout nous y invite, c’est en réalité souscrire à une façon d’être sollicitée par la Loi.

- Et en toute logique il faudrait définir comme « non-moi » cet autre auquel j’ai fait allusion : toute personne malgré elle, tout ignorant de soi, tout individu ne sachant pas ce qu’il veut, qui il est exactement, etc.

- Mais c’est donc toi-même que tu définis là !

- Eh ! pas si vite ! J’emploie ici à dessein la terminologie officielle. En réalité, j’en sais plus que toi sur le sujet puisque je vois le cercle et le centre, mais aussi l’extérieur du cercle, le cercle excentré et l’absence de cercle. Mais ne compte pas sur moi pour faire une « Loi de l’autre », ou alors c’est justement ton « moi » qui se retrouvera à l’extérieur !

- Je ne comprends pas, tu te moques ?

- Un peu, il est vrai ; mais voici ce que je veux dire : la Loi commande au moi qui lui correspond de s’enfermer à l’extérieur de lui-même, d’en être simplement le pendant, le reflet, l’incarnation… Le moi auquel tout nous invite ressemble à cette grosse oreille que sont les radars, toujours pointée vers le ciel de la Loi.

- Ca devient un peu trop compliqué pour moi !

- Alors fais comme moi : simplifie-toi le moi !

- Mais t’es une Loi à toi tout seul, ma parole ! Ou pire encore : sans Loi ni Moi !

- Disons que je ne suis moi que pour moi-même ! Sans Loi mais moi ! (il se met à sourire)

- En effet, voilà une autre définition… (il sourit à son tour) Mais alors, si je te comprends bien, tu penses que la Loi fournit en quelque sorte à chacun des faux motifs d’identité, un même faux « moi » !  

- Dis, comment pourrais-tu être « toi » si l’autre est le même ? Comment pourrais-tu être « toi » si chacun ne voit en toi qu’un moi parmi d’autres ?

- T’es quelqu’un, toi ! Tu te crois donc unique !

- Mais n’est-ce point ce que tu commandes ? [6]  

[Ils se mettent à rire]

 

 


[1] Je choisis délibérément Socrate plutôt que Platon pour le désir qu’il a… de devenir Platon. C’est-à-dire devenir lui-même – ou un autre que lui ?

[2] Stirner connaît Socrate, il sait que celui-ci le conduirait volontiers vers une figure de l’Etre, en l’occurrence ici, en l’Idée du moi. Rusé, il se situe d’emblée dans la figure de « l’autre », celui dont Socrate  n’a pas fait le portrait et dont il ne peut non plus le faire ici puisqu’il s’agit d’un seul homme – Stirner.

[3] Ces exemples de traits ne sont pas pris au hasard, ils correspondent en effet à ce qu’on attend d’une personne non aliénée, c’est-à-dire « elle-même ».

[4] Stirner renverse ici le sens habituel du mot. Il n’est pas indifféremment « quelqu’un » mais précisément celui auquel  Socrate dira plus loin « T’es quelqu’un, toi ! » : l’autre sens du même mot. C’est tout le sens de ce texte (Cf. note 5).

[5] Stirner ironise en demandant à Socrate s’il le sait car lui-même sait très bien ô combien le moi selon Socrate à tout moment sait, ô combien il cherche à fonder toutes les Idées (dont le Moi) sur le seul savoir. Et c’est précisément à rebours de ce savoir permanent que Stirner a défini plus haut « l’autre », figure de l’artiste désinvolte, s’il en est, que Platon   l’autre ou le moi de Socrate ?   a chassé de sa République. L’artiste dit : « Tu n’es pas obligé de savoir ce que tu fais ni pourquoi tu le fais ! ». Un chapitre qu’aucun philosophe n’a écrit. 

[6] Stirner montre à Socrate qu’il a obéi à la consigne par-delà ce que celui-ci espérait ! S’étant compris, ils en rient alors ensemble. Stirner aurait pu rajouter : « J’ai choisi d’être moi en ne l’étant pas », c’est-à-dire en rejetant à la fois les deux termes de l’antagonisme, « pas même moi dans ce discours qui n’oppose que des idées contraires. En effet, comment pourrais-je être, moi, une idée et / ou le contraire de la Loi ? ». Mais il sait que son interlocuteur a compris.