20.08.2007
Violences candides [1 sur 3]
1) Doxa candide [1]
Le jeu du croire et du faire-croire universel
Etre-figure et -relation
Si tout étant se manifeste à la fois dans cet espace qui nous est commun* et comme figure particulière d’un même verbe universel (être au monde),[2] sa particularité en tant qu’étant ne peut se traduire qu’à travers les Existants* pour lui, c’est-à-dire avec lesquels il est, fut-ce potentiellement, en relation – y compris l’Existant qu’il est pour lui-même.
Tout étant est une figure de l’être au monde. Il dit-être à sa façon :
1/ Comme il se présente (morphologie, attitudes, aptitudes diverses)
2/ Comme il est en relation (avec qui ou quoi)
Ses relations aux êtres et aux choses sont de deux types et définissent le sens général donné ici au verbe croire : oui ou non = il y a ou il n’y a pas relation (sans présumer de l’origine de la relation ni d’une conscience de soi chez l’étant). Quand il y a relation, croire c’est faire exister* :
a) Tel étant ne « réagit » pas à la présence de certains Existants (pour nous) ; pas de contact, pas de relation. Par exemple : la plante ne fait pas exister le soleil en tant que tel mais quelque chose qui correspond pour elle à la lumière et la chaleur pour nous. Une fourmi ne perçoit de moi que mes mouvements, sans doute aussi l’odeur de ma main qui s’approche, elle ne me voit pas en entier, en tant qu’entité séparable. Etc.
b) Tel étant ne peut au contraire se soustraire à l’influence de tel autre, « forcé d’y croire ». Par exemple un corps brûle parce qu’il est combustible (= il croit au feu) ; une douleur se fait ressentir parce que l’organe est sensible (= il reçoit l’agression et fait à son tour signe), etc.
c) « au contraire », c’est lui qui fait croire tel ou tel autre étant. Exemple : un éducateur face à l’enfant.
d) Il ne parvient pas à « ébranler » l’autre malgré ses « efforts » : relation unilatérale. Par exemple : la nature n’a que faire d’un philosophe de la nature, ou encore une personne aime mais n’obtient rien en retour.
e) ?
Exemple de relation active : la summetria.
« L’adaptation l’un à l’autre de l’organe de perception et de l’objet perçu est la Summetria (chez Empédocle) ». M.Conche Parménide, p. 253
- Mais il est plus que douteux qu’un quelconque objet naturel « s’adapte » à notre perception. Pour autant, bien des êtres vivants ont « adopté » telle ou telle couleur, forme, odeur, mouvement, etc. COMME SI ils avaient EN VUE de tromper et / ou d’attirer certains autres êtres vivants par leurs organes de perception. Ainsi sollicitent-ils leur « aide » ou leur « participation » à ce qui semble être leur objectif final. (Cf. « Dialogues ontologiques »)
En cela l’être-relation* est patent et « intentionnel » ; il n’y a, en chaque être vivant, pas seulement le fait de se « presser » vers la présence au monde ; celle-ci s’accompagne en outre – le même mot est employé par Parménide : « la Peithô (force rhétorique) accompagne la vérité » [3] – de relations immédiates.
On peut donc penser que, de manière générale, tout être vivant au monde non seulement croit (Pistis) mais aussi cherche à faire croire (Peithô). Il « s’adapte » alors en effet aux organes de perception des êtres qui l’entourent et « l’intéressent ». Cela n’exclut pas que ce soit précisément ces autres êtres vivants, peut-être, qui en font « la demande »… [Cf. Dialogues ontologiques]
Mais alors Peithô (faire croire) est « consubstantielle » à la Pistis ontologique (croire)… ! [4]
Nous voici dans le monde ontologique naturel où tout est signe, où toute erreur d’interprétation peut être fatale, où ne règne aucune (autre) morale, où la vérité même n’émouvrait personne, sinon comme signe nouveau et forcément suspect…[5]
La règle du jeu
Pistis / croire
Peithô / faire croire
Tout corps croit, il est là, mais aussi, et pour cette raison même, il se montre à. Le corps homme (une partie de ce corps) pense et dit. Il dit à. Il croit et se montre : le verbe penser recouvre ici le penser du seul homme-moi*, mais nous ramène aussi à l’idée d’un faire-croire actif déjà présent en la « matière », au corps dont est constitué tout être vivant et grâce auquel un parmi ceux-ci, l’homme, pense.
Dire-être au monde par le faire-croire (= en faisant-croire), et pas seulement en croyant, cela semble tellement la loi de l’être au monde qu’on peut légitimement se demander si nous ne sommes pas tous sur terre, précisément, pour croire et faire-croire le plus possible, le temps de notre présence. Ainsi le langage articulé humain pourrait-il bien constituer ce moyen bien spécifique de faire-croire à l’usage des hommes – entre eux.
Mais alors « la vérité » qui alimente l’Inter-dire humain et circule en son sein pourrait bien être moins l’objet et l’objectif véritables d’une volonté historique prétendument initiale de savoir, que le meilleur moyen inventé jusqu’ici, parmi les hommes, pour se faire-croire les uns les autres…[6]
Savoir-croire candide
Je tente de comprendre les mots « croire » et « faire croire » comme reflétant la réalité ontologique de tous les êtres vivants, en dehors de tout jugement moral et de tout jugement d’intentionnalité liée au dire humain : après tout, « je sais » n’est qu’une plus-value accordée à un certain « je crois » universel qu’on aurait voulu apprêter pour lui donner un meilleur aspect parmi les hommes :
« Je sais » ou « c’est la vérité » traduit une intentionnalité du dire même ! « Je crois », en revanche, n’est qu’une façon de se signer et de faire exister (ce qui est cru).
Qu’ai-je besoin en effet de savoir que 2 et 2 font 4 si ce n’est pour le faire savoir à mon tour à d’autres ? Pour mon usage personnel, il me suffit de croire que 2 et 2 font 4 et, le cas échéant, de m’en assurer à chaque occasion. Et ainsi de chacun de nous. Quand est-ce que je m’empresse de savoir ou de transformer mon croire existant en savoir ? Réponse :
Quand je veux dire aux autres, quand je ne veux pas seulement qu’ils voient que je dis, mais aussi et surtout quand je veux qu’ils sachent que je dis la vérité…
Pas de doute possible : si croire c’est dire ce qu’on pense et qu’on existe, savoir c’est dire la vérité... [7]
Bien sûr, le verbe faire-croire naturel (de la « doxa candide ») procède également d’une « intention »,[8] mais celle-ci n’est pas, comme dans le cas du savoir, consciente, purement économique, et relative au seul Inter-dire humain ; elle relève pour une bonne part de la nature même de tout être au monde : il fait croire aussitôt qu’il dit-être. Et pour une bonne part, c’est donc à son propre in-su, manquant de recul, qu’il est ainsi. La vérité de l’être est de dire. Le dire-être naturel de chacun exerce sur les autres êtres un pouvoir naturel (une force) lié à sa présence : il fait croire tout autant qu’il croit. Il ne sait pas encore la vérité qui décuplera la valeur et le pouvoir de son dire – aux autres.
___
Si donc la vérité, le verbe savoir, et le dire aux autres en vue de les éduquer [9] sont les trois aspects d’une seule et même réalité spirituelle et économique humaine, alors nous avons affaire là à un véritable Etat d’esprit, entité onto-politique au sein de laquelle les hommes démultiplient et surenchérissent à foison leur croire et toutes les légitimités possibles pour se faire-croire les uns les autres.
Dans ces conditions, rien de nouveau sous le soleil : la Culture cognisciste (son croire et son dire) n’est qu’un prolongement plus raffiné et plus efficace de la violence candide propre à l’être naturel. L’espèce humaine n’est donc pas différente des autres espèces vivantes par sa volonté de savoir. En tant qu’unique animal cognisciste, le soi de la conscience des hommes [10] ne se distingue (qualitativement, en terme de présence) du croire basique et in-su des plantes ou des animaux qu’en tant que lui seul peut prendre un jour conscience de la violence qu’il exerce sur tout ce qui l’entoure et sur lui-même – fut-ce trop tard. Dans ce dernier cas, sa présence sur terre n’aura servi à rien, rien qu’un mauvais esprit.
Mais il est vrai que la nature ne pense pas…
[1] Doxa ontologique candide = croire in-su (= inconscient de soi) et a-morale.
[2] C’est-à-dire SE manifeste au monde et non point à l’observateur que je suis.
[3] Selon la traduction de Marcel Conche.
[4] Pistis est ici le croire ontologique (ce que Michelstaedter nomme persuasion, être persuadé) et Peithô la rhétorique, l’art de persuader (autrui).
[5] Cf. « Immorale vérité » (suite de ce billet).
[6] Autre versant, autre usage qui est fait de la vérité, celui tourné vers le monde naturel… : elle permet d’entériner le « monde-esprit » afin de le mieux connaître (savoir). Entre l’esprit religieux contempteur du corps et la volonté cognisciste, il y a affinité originelle, une même volonté de puissance spirituelle sur le monde.
[8] Le fameux « comme si » la nature pensait.*
[9] L’usage de la communication impose plutôt les mots « informer », « enseigner » ou « initier »…
[10] On pourrait nommer les hommes « les soi », à la fois en tant qu’ayant seuls le « soi » pour Existant, mais aussi, plus ironiquement, en tant qu’ils sont manifestement pourtant les seuls êtres au monde à ne toujours pas savoir ce qu’ils veulent.
07:05 Publié dans Après l'Etre, Parménide, s'entredire | Lien permanent | Commentaires (42) | Envoyer cette note | Tags : ontologie, genèse de la vérité et du savoir, philosophie de l’esprit, épistémologie, Pistis et Peithô
18.12.2006
Entre réalité-monde et Inter-dire (I)
Esquisse d’un manifeste ontologique.
Je voudrais remercier ici Kate (Circonvolutes.hautetfort.com) qui m’a fait part d’un texte de Foucault et a ajouté personnellement ces mots : « Si se tient là l'art, le travail du critique à l'égard du langage, se tient (aussi) l'élan du commentateur, le parlant-aussi dans le s'entre-dire ». Ma réponse à ces mots de Kate fut l’occasion pour moi d’un tel développement (débordement) que j’ai choisi d’en faire une note sur la problématique du partage entre la réalité-monde et l’Inter-dire humain (us et coutumes en matière de dire), occasion en outre pour moi de faire allusion à un manifeste ontologique afférent.
Ce texte en trois parties n’est qu’une esquisse, et il dotera peut-être le lecteur d’une meilleure vue d’ensemble de ce blog. (Les deux autres parties sont déjà à l’écran ci-dessous). Mais il ne doit pas masquer ma préoccupation première : si exposer sa pensée est en effet généralement une chose naturelle et relativement aisée à dire pour un auteur et à comprendre pour un lecteur – l’économie du dire en général, en revanche, objet véritable de ce blog-essai, constitue une potentielle remise en cause radicale de l’état d’esprit qui gouverne ce naturel. A ce jour, si ma pensée est encore et toujours une, mon dire en revanche évolue comme prévu selon les expériences faites sur la blogosphère. Ainsi, naturellement poussé par les lecteurs à ne dire que ce que je pense, ce blog pourrait désormais s’intituler « S’entredire ? Rendez-vous après l’Etre ! ».
*
1/ Inter-dire et statut de la vérité
Bien sûr que « le travail du critique à l’égard du langage », comme tout « parlant-aussi » est aussi « dans le s’entredire » : je crois même que le langage est intrinsèquement un s’adresser aux autres – fut-ce secrètement à partir des autres – et aujourd’hui plus que jamais, (mondialisation, Internet) il « relie » en effet (ou aliène ?) les hommes. Exit le journal intime et autres affiliés pseudos dires « à soi-même ».
C’est pourquoi mon point de vue « sur le langage » (en réalité un point de vue sur les modes d’être au monde dont le dire humain fait partie, et non sur le langage en tant qu’espace ou objet d’étude) ne peut s’exprimer que comme un mésusage de celui-ci : j’analyse moins le langage en lui-même et tente moins de savoir à partir de lui que je ne ‘constate’ l’utilisation qui en est faite par chacun de nous : son type de dire. [Le mien est ici des plus communs, mais il tente de réguler ses propres rapports aux autres]. Le s’entredire est avant tout (« à mon avis », encore et toujours) un s’entre-faire qui suit toujours certaines règles véritablement politiques (de l’être homme par le dire), des règles qui sont chez nous régies depuis longtemps par un certain Etat d’esprit dont on n’a pas ou que peu conscience, et que pratique concrètement chaque citoyen de la parole.
L’Inter-dire est immanent à l’acte de dire.
Les mots sont de simples outils pour dire « qu’on est » et que « quelque chose est » suivant ces règles. C’est ainsi qu’un dire peut se vouloir ultra-révolutionnaire en tant que « contenu » et s’inscrire pourtant parfaitement dans la tradition, dans les règles du dire en vigueur, en tant que geste et style de dire. [Un philosophe agent double voulant régler son compte à la philosophie, par exemple …]. L’enseignement à cet égard me paraît une question, pas une évidence, morale ou autre.
*
Mais les règles de l’Inter-dire humain peuvent apparaître cyniques à l’égard du chercheur de vérité et aussi à l’égard de la réalité même. En effet, la nécessité pour chacun de nous d’être compris de tous les autres est certes ce qui définit au mieux la vérité et assure aussi au mieux la pérennité du s’entredire, mais cependant, d’un côté elle interdit explicitement toute vérité individuelle (plus immédiate pourtant, mystique en l’occurrence peut-être, en tout cas plus directe), et de l’autre expose également la réalité à tous les risques liés au « téléphone arabe » et plus encore au sécessionnisme d’un langage collectif fait espace. En effet, pour parvenir à dire le réel de façon toujours plus précise et approfondie, ce langage collectif se complexifie manifestement toujours plus, s’enfle de toujours plus d’outils méthodologiques préalables – en l’occurrence des concepts purement opératifs – et finit par devenir lui-même la façon dont le réel « se passe », le « véritable » réel.
Je veux bien sûr parler du seul dire à la fois vérifiable par tous et conditionné par l’accord de tous : le dire scientifique.
C’est le destin de toute connaissance collective de s’enfermer et de s’enliser peu à peu dans son propre langage-espace.
A quel prix la vérité se livre-t-elle au chercheur de connaissance ? Si toute vérité (contenu d’un dire et évocation du réel) est liée aux règles ou au consensus général en matière d’échanges, de commerce, de légitimité et d’autorité de la parole, c’est-à-dire est soumise de facto aux conditions imposées par l’Inter-dire, alors toute « la réalité » soi-disant dite n’est autre que la pratique d’une réalité qui circule parmi les hommes. En l’occurrence elle est la pratique d’une réalité conditionnée a priori par la compréhension de tous – y compris dès la méthode, en amont de toute découverte. En définitive, la seule réalité possible n’est autre que l’Inter-dire lui-même. Je crois même que c’est là sa vocation, et que notre Inter-dire moderne rejoint ainsi tous ceux qui l’ont précédé à travers les siècles et les civilisations, avec cependant quelquefois dans l’esprit de certains hommes (en Chine ancienne par exemple) une conscience plus aiguë que chez nous de son rôle éminent dans notre perception, « c’est-à-dire » dans la construction du monde lui-même….
L’Inter-dire est la réalité.
*
_______________
NB/ Voir deuxième partie avant de bondir ;-).


