15.11.2006

Philosophie et / ou connais-toi toi-même ?

[Un prolongement des deux notes précédentes]

 

Quand elle ne cherche pas la vérité en soi,

La philosophie se nourrit d’un paradoxe :

Elle enseigne à chacun comment penser « par soi-même ».

Ce qui signifie, selon elle, penser droit.

 

Ainsi chacun est censé a priori être en mesure  

De penser droit comme on rabote droit une planche

C’est là le savoir-faire du philosophe, il m’enseigne comment faire 

Il veut le faire mien, que ce soit bien « moi ».

 

Mais si je ne suis pas en mesure de penser droit ?

Alors c’est que je suis de travers.

La philosophie vient corriger l’être que je suis, elle rabote mon être

Jusqu’à ce que je sois en mesure de filer droit comme une planche.

 

Me voilà donc ramené dans le droit chemin.

Mais est-ce qu’on pense mieux « par soi-même » quand on est raboté de toutes parts ?

Est-ce qu’on n’est pas plutôt conforme à l’idée du « soi-même » que la philosophie enseigne ?

 

Il suffit. La philosophie est au service de La Pensée,

La Pensée qui dit la norme et prescrit

Elle n’a rien à voir avec mon dire-être

Dire-être par soi-même

S’exprimer tout d’abord à soi-même soi Avant que d’aller penser avec les autres « pour être »

02.10.2006

La philosophie a-t-elle tourné le dos à la sagesse ?

Il est de bon ton philosophique, de nos jours, de préférer les questions aux réponses, de placer ces dernières sur un tapis roulant qui les ramène sans cesse vers le podium philosophique actuel, vers les questions. En d’autres lieux de communication, on n’hésiterait pas à dire qu’on entretient là manifestement le doute. En réalité on fait mieux encore : on polit les questions jusqu’à leur donner le plus brillant éclat. Les questions brillent au soleil de la philosophie.

Comme par hasard on trouve pareille préférence (et elle s’enseigne même !) dans la bouche de ceux, philosophes et professeurs de philosophie, qui ont tout intérêt à la pérennité du langage, de leur langage. Préférer la question présente en effet maints avantages : on se voit tout d’abord épargné d'être trop pressé de questions personnelles     « Ben quoi, tout est déjà dans les questions ! ». On a surtout devant soi un forfait illimité de discours possibles...  Quand le meilleur est dans la question, forcément tous les « sujets » sont abordables ; tous les sujets, rien que les « sujets ». Cela veut dire : on peut tout aborder sans jamais être importuné sur la question du dire.

Ainsi s’explique notamment le rapport ambigu qu’entretient la philosophie (surtout l’actuelle) avec la sagesse. Comme chacun sait, la philosophie n'est pas la sagesse mais seulement l'amour de la sagesse. Cette distinction, ce décalage déjà étonnant en lui-même, recoupe ici la liberté prise à l’égard de la fonction traditionnelle du langage philosophique qui est, l’aurait-on oublié, de répondre à des questions. L'amour en question est aujourd’hui en effet bien plutôt l'amour de la philosophie (sic), l’amour du discours qui a le champ libre. Liberté prise sur la sagesse du langage même, « liberté d’expression » par excellence…

On comprend mieux la modestie dont font preuve nos philosophes à l’égard de la sagesse. Elle est toute au bénéfice du discours qui-parle-tout-seul : ils ne peuvent même plus désirer la sagesse quand il leur faudrait donner ne fut-ce que des réponses possibles, un exemple plausible. Il ne faut donc pas s’étonner de les voir à l’occasion oser définir l’aspiration à la sagesse comme prétention vaine, et la sagesse même comme savoir, confort ou autre pédanterie, etc. (on en a eu un exemple tout récent). Mais le philosophe actuel a ce privilège de pouvoir s’accorder pareil paradoxe, il peut se permettre de différer indéfiniment la sagesse « en toute humilité » : il a d’autant moins de prétention au trône de Sage que l’institution qui l’encourage tient en main les rênes du dire (philosophique). Il n’a pas la sagesse, alors il enseigne la philosophie et écrit beaucoup de livres…

La philosophie à l’égard de la sagesse, c’est un peu comme le Christianisme qui ferait (le fait-il?) tout, absolument tout pour empêcher le retour du Christ. Et pour cause ! [Voir « Le grand Inquisiteur » dans les Frères Karamazov, Dostoïevski]. Là où il y eut une parole, aujourd’hui une institution gouverne et entend assurer sa pérennité et conserver ses prérogatives. A une échelle plus large, la possibilité même de la philosophie relève d’un ‘Etat d’esprit’ collectif qui imprime sa marque et son autorité sur tous les flux de communication. En matière d’expression et de communication, un régime totalitaire dit en substance à chacun : « Ta gueule ! » ; mais un régime démocratique dit quand même : « Cause toujours ! ». [Chomsky dixit, je cite de tête]. La démocratie, chacun s’en réjouit, favorise le philosophe et la philosophie. Mais que nous disent-ils et que nous offrent-ils  –  au juste ?