26.12.2006
Dire – entre être et faire exister
[Epistémofolie]
1.
Convenu qu’être c’est être au monde, ainsi, entre celui qui dit et ce qu’il dit, c’est celui qui dit qui est, et non nécessairement ce qu’il dit.
Ce qu’il dit seulement existe – que ce soit pour lui seul* ou aussi, peut-être, pour d’autres, voire pour tous les êtres vivants, quels qu’ils soient.
Y a-t-il quelque « chose » que tous les êtres vivants font exister, chacun à son niveau avec sa façon bien à lui de la « dire » ? Oui, le monde même, espace physique « tout plein de choses ». Du moins une part de ce monde, celle qu’il habite, qu’il dit habiter.
Croit-on que la preuve que le monde existe en est fournie par un langage commun à tous les êtres vivants sur cette terre ? Ou peut-être par un langage prétendument au-dessus de tous les autres ? Une majestueuse formule scientifique, peut-être ? Non. Un quelconque autre savoir alors ? Non pas – un oiseau s’enfuit à l’approche d’un homme, et c’est le monde entier qui existe. L’oiseau et l’homme se sont faits signe, signe qu’ils appartiennent, malgré l’incommensurabilité de leurs dires, au même espace-monde.
L’oiseau et moi nous n’avons pas le même langage, mais nous avons à nous dire nos présences respectives.
Qu’ai-je dit ?
Un oiseau s’enfuit à mon approche
Chacun à l’autre a dit
Lui a fait signe
Qu’a-t-il dit ?
Je suis
A nous deux déjà le monde existe
____
(*) « Pour » = à la fois « qui lui est donné » et « selon lui ». Mais il se peut aussi que ce qui existe soit.
2.
Savoir aujourd’hui encore si Dieu existe n’est pas un problème. Mais pour dire aussi qu’il est, il faut ou il faudrait pour le moins que lui-même dise, qu’il parle à sa façon, même si c’est pour aussitôt s’enfuir, peut-être, comme un oiseau, dès qu’on l’approche. Les hommes qui disent que Dieu existe veulent dire en réalité qu’il est, qu’il parle à nos cœurs – puisqu’il parle à nos cœurs. Mais c’est bien là le problème : il nous parle au lieu de se dire lui, comme nous le faisons nous-mêmes, comme le fait tout ce qui est en tant qu’il est au monde. [Ca n’est pas un problème de langue : un homme parle comme moi, l’oiseau pas, et sont pourtant tous deux au monde]
On ne peut effrayer Dieu ou l’approcher comme oiseau,
Il est obligé de passer par nous,
Comme un songe ?
– Pour « être » ?
Comme tout ce qui, hélas, seulement existe.
3.
Il fut un temps où ce qui était dit par les hommes, tel ou tel être vivant ou objet concret, était par là même « soutenu physiquement » déjà de son vivant, comme on soutient l’existence d’une entreprise en en faisant la promotion auprès des autres hommes et du monde, en en faisant la public-ité. La parole, c’est ce qui maintenait en l’état, du moins en l’état de demeurer public en l’espace physique, en dépit des accidents.
C’est ainsi peut-être que le culte de la Parole a fini par créer La Pensée, pour que les choses existent encore après leur disparition physique, dans un espace dessiné tout exprès, « espace du vrai de l’être » qui serait en continuité – dans le prolongement même ! – de l’espace concret.
Mieux ! la parole fut dite pour dé-boucher sur ce nouvel Espace. Il fallait qu’elle cesse d’être parole-bouche d’homme pour que s’y exprime - « de lui-même » ! - l’être.
Ah ! Magie de ce qui aussitôt dit laisse instantanément sa place à l’objet,
Lui donne la parole et s’efface.*
La parole a mis ainsi un être au monde qui n’y figurait pas. Mais c’est un autre monde en réalité, un monde où l’être se dit – en vérité.
Non pas que la parole tire vraiment les ficelles,
Elle n’est que ventriloque ;
C’est bien l’homme qui parle,
Mais c’est « l’essence de chaque chose », dit-on
Qui remue les lèvres
___
(*) A parte : Qui parle donc dans la poésie grecque première !?
4.
Est – tout « x » qui dit en quelque façon que quelque chose existe. Peut-être même cette chose existe dans un « endroit » unique où elle se trouve la seule à exister ! Le cas échéant, elle peut même n’exister « qu’à moitié », voire carrément « pour du semblant », à titre de catalyseur d’un raisonnement, par exemple, comme le mot « et » ou encore « puisque ». Car ces choses que l’on appelle « mots » n’existent bien que dans le dictionnaire et dans nos têtes, n’est-ce pas ?
Est – tout « x » qui dit en quelque façon que quelque chose existe – puisqu’il dit. Il est des millions de façons de dire qui sont celles de milliards de choses ou d’êtres : notre savoir nous permet de découvrir que des milliards de choses existent en effet pour des milliards d’êtres différents. Non pas qu’elles existent toutes pour chaque être au monde ! Loin de là ! Non – minéral, végétal, animal ou humain, chacun dit sa relation à ce qui existe avec lui, « en même temps » que lui – au monde. Dire, en ses multiples façons, c’est la manifestation même de l’être au monde.
5.
Il fut même un temps, je ne l’invente pas, où des choses se passaient sur la terre POUR QUE quelque poète puisse les DIRE, je veux dire les chanter. Ce fut le cas, dit-on, de la guerre de Troie : des hommes et des femmes ont souffert et sont morts, mais c’était pour la bonne cause, pour figurer dans le grand livre de la Parole qui conserve l’être au monde.
L’histoire, oui – mais la véritable, celle qui se chante, celle que chantent les poètes !
C’est à croire qu’il y a plus de choses existants au monde que d’êtres pour les percevoir ! A croire que l’être des hommes est de faire exister un maximum de choses, de réalités. Un maximum de mondes, même, peut-être !?
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