04.12.2006

Le geste po(ï)étique : un modèle de relations humaines ?

Dans les lignes qui suivent, je voudrais mettre en lumière un point de frottement entre le don po(ï)étique d’une personne (s’il en est) et la volonté de savoir, le besoin d’explication d’une autre, face à son oeuvre. J’espère que la forme non poétique de ces quelques réflexions ne permettront pas de conclure trop vite que j’en donne là une explication rationnelle  ;-). Cette note fait suite à la précédente, mais aussi en quelque sorte à « La part de l’autre » et à « Dire-être » dans laquelle la notion de poète « inoffensif » avait suscité quelque injuste raillerie. Il apparaîtra ici peut-être plus clairement que c’est son type de don qui est inoffensif. Quand il ne donne pas, un poète peut très bien prendre les armes !

 

Au titre d’un possible modèle de relations individuelles, du moins de relation à « l’autre », le don en poésie   le don po(ï)étique selon ce qu’il pourrait être sans doute poussé à l’extrême   traduit, selon moi, ce paradoxe :

 

« Plus on donne véritablement, moins on est dans la communication ».

 

L’explication est « en sus », ce qu’on donne à l’autre gratuitement, pour qu’il le prenne, cela aussi. « Pour que » : en quelque sorte le supplément gratuit, l’offre promotionnelle : « Pour vous remercier de votre visite / ceci en cadeau ».  Ben quoi, dira-t-on, le lecteur la mérite bien puisqu’il s’in-té-resse ! On ne saurait la lui refuser sans se l’aliéner ! « Voilà pour vous l’explication demandée, pas de problème… je vous en prie… mais non, c’est tout naturel ».

Mais parmi les esprits un peu poètes, qui ne voit que l’explication est ici un corps étranger, un élément, un dire hétérogène ? Qui ne voit qu’elle appartient à un autre milieu, ce milieu intellectuel où chacun gave volontiers l’autre de ce qu’il sait ?

- Eh, poète ! Un auteur peut simplement vouloir expliquer ce qu’il a fait, ce qu’il a voulu dire, et pas nécessairement qu’il sait ou ce qu’il sait !

- Soit ! Il n’empêche que c’est là un supplément. Pourquoi l’œuvre ne la contient-elle pas, cette explication, si ce n’est justement parce qu’elle n’a rien à y faire ? N’est-ce point reconnaître implicitement que l’œuvre est une chose   la communication une autre ? Chacune a manifestement son espace, chacune son rôle vis-à-vis de l’autre.  L’œuvre et l’explication : entre les deux se trame une sorte de négociation dans le cadre d’une nécessaire      public relation.

 

« On aurait aimé plus d’explications », dit-on justement dans les milieux intellectuels quand un auteur a le malheur de paraître confus. Mais le poète dit ici (de quoi il se mêle est toute la question) :

 

« Mais l’explication pour quoi ? Pour plus de dire de ta part ou pour moins de dire encore ? »

 

- Que veux-tu dire, poète ?

- Eh bien, je ne refuse pas de donner des explications, mais je voudrais qu’elles ne soient pas une aliénation des propres capacités créatrices d’autrui.

- Que dis-tu là ? Comment une explication honnête pourrait-elle aliéner la créativité de chacun ?

- Certains personnes parmi nous préfèrent chercher à créer que chercher à savoir, elles préfèrent créer pour comprendre. C’est là leur façon à elles de chercher à comprendre. Donner explication à une personne qui la demande c’est peut-être donc l’enfoncer, ou du moins la conforter dans l’idée que le savoir qu’elle cherche est supérieur et préférable à la compréhension qui résulterait de ce qu’elle pourrait, peut-être, créer elle-même. Or qui peut en décider pour elle ? Que la personne qui sait lui explique, mais que celle qui crée   lui donne ! Chacune des deux ainsi suscitera, mais à condition qu’une seule explique…

 

Je sais, j’explique  /  je crée, je donne.

 

Ah mais bien sûr il n’est pas question de faire de chacun un artiste ! Il est juste que recueillent leurs propres fruits ceux qui s’en donnent la peine, qui n’attendent pas que ça tombe du ciel, qui ne se sentent pas aussitôt acculés ou diminués, qui ne sont pas d’emblée dans un rapport de force et de pouvoir, qui ne craignent pas qu’on leur prenne quelque chose aussitôt qu’on leur donne    sans autre forme d’explication. Car si on n’assouvit pas leur besoin de savoir, et que pour cette raison même ils nous en font grief, eh bien ils sont pourtant livrés à eux-mêmes, face à eux-mêmes   condition première pour faire leur choix !

Car il en est parmi nous qui ont quelque faculté d’expression et persévèreront dans leur propre recherche créatrice pour comprendre [je dis bien pour comprendre ; je laisse ici de côté la création pour devenir célèbre...]. Nous n’avons pas le droit de les détourner de leurs champs de recherche par nos explications et notre engouement pour le savoir. Ceux-là sentent d’instinct l’appel d’air que provoque en eux tout don qui leur ait fait. Ils savent d’instinct qu’ils ont quelque chose à faire ou à dire. Quoi ? –  c’est ce qu’il leur faut d’abord trouver et constitue leur premier tourment. Ils lisent par exemple « utile », comme il fut dit récemment en guise de critique, or tout le monde sait que chacun guette partout et à tout instant la moindre occasion de dire !

 

A quoi sert-il de lire si ce n’est pour écrire à son tour ?

 

Il en est d’autres à l’inverse qui penseront qu’une pareille note par exemple, simplement « donne à réfléchir » (comme ils disent). Sauf que, sempiternelle volonté en eux de savoir oblige, ladite réflexion ne fera jamais qu’alimenter la grande chaudière du savoir, sorte de « centrale ontologique » pour eux, au fronton de laquelle il est écrit :

 

« Savoir c’est être et inversement ». 

 

C’est pourquoi ils continueront toute leur vie à chercher là, et uniquement là, pitance.

 

« J’aurais voulu être un artiste….   tais-toi et alimente ! » ;-)

 

- Bien ! Mais tu ne peux tout de même pas renoncer à plaire !? [dit l’autre avec malice]

- Chercher à te plaire ? Mais si j’ai quelque chose « à dire » (à créer), il n’y a pas nécessité incontournable pour moi de te plaire. J’ai bien plutôt à me mettre au travail ! Autopoïétique, du mieux que je peux ! C’est ainsi que je te donnerai le plus ! C’est ainsi que tu prendras le plus  si ta propre  compréhension t’inspire ! Eh quoi…

 

… Donner tout à l’autre    n’est-ce pas lui enlever sa part de lui-même ? *

 

<>

 

A ce stade de ce court échange imaginé entre les deux positions et entrecoupé de réflexions, je suppose l’interlocuteur rationaliste et savant resté coi, mais c’est seulement parce que je n’ai pas d’arguments à fournir à sa place. Don poïétique : Au fond, ceux qui ne comprennent pas ont encore toutes leurs chances, car quelle mauvaise conscience ce doit être d’avoir choisi de beaucoup savoir quand c’est à défaut d’avoir su créer !;-) Eh, les Djeuns ! N’apprenez pas trop tant qu’il est encore temps pour vous de comprendre par vous-mêmes ! Ne vous ruez pas trop vite sur le savoir ; tout savoir est politique, seul le croire et le créer sont identité !

 

(*)On remarquera au passage que la sentence ne s’applique pas qu’à l’explication. Par exemple : donner tout pour le plus grand amour ? Les dames comprendront, les mères aussi… ;-)