16.04.2007
Signe après-coureur (1)
Alétheia (Vérité) : premier Principe, déesse d’un nouveau genre.
« La déesse de Parménide n’est pas déesse de la vérité comme Apollon est le dieu de la poésie. Elle est la vérité, elle est retranchement. », écrit J. Beaufret dans son ouvrage consacré à Parménide. Est-ce à dire qu’elle est « au-dessus » ou « en dessous » des dieux et déesses, ces Puissances personnifiées ? Ou bien plutôt une déesse d’un nouveau genre ? Il se peut en effet qu’elle soit le premier exemple d’un dieu-concept, première abstraction au sens encore actuel du mot, complément de nom.[1] Elle serait donc une pure abstraction eu égard ces dieux invisibles, eux aussi, mais bien plus présents et bien plus manifestement actifs puisqu’ils interviennent sans cesse dans les affaires humaines. La vérité selon Parménide est peut-être un des premiers principes dans l’histoire de la pensée.
La nature de cette Vérité-là, toute nouvelle, forcément « aime se cacher » :[2] elle est de ne pas apparaître tout d’abord ; elle est d’apparaître longtemps même après les dieux !...
«Vérité n’est qu’une voix, mais elle se réfère elle-même à une déesse supérieure : l’Anagxé ou la Moira », nous dit encore Beaufret. Vérité n’est qu’une voix mais elle est la voix de la nécessité à laquelle même les dieux obéissent… La vérité énonce ici un principe.
Parole court maintenant après la vérité.
Faisons un petit retour en arrière. La Parole humaine alimentait et conservait jusque-là Mémoire. Celle-ci était alors parmi les Grecs archaïques la seule vérité possible. Avec toutes les réserves d’usage, on peut dire qu’elle leur servait à la fois d’« Histoire » et de « Constitution », de « morale » et de « législation », etc.[3] Mais les choses ont changé. La Vérité s’est constituée en tant que telle,[4] elle a sa propre déesse ; plutôt, elle est déesse, déesse d’un nouveau genre, qui personnifie mais cette fois – « l’être » ; et c’est au devant de celle-ci que la parole désormais court :
C’est le char de Parménide !
Jusqu’alors, les Puissants de la terre avaient une généalogie héroïque et divine, et la Parole alimentait Mémoire. Une parole venant du cœur sans tremblement « de la Vérité » est désormais cette nouvelle autorité que la parole humaine va chercher à dire, et que l’homme va, pour cette raison, vouloir connaître. Elle redessinera à coup sûr la carte du ciel, même…[5]
A-létheia : réalité ablative ou unité indissoluble ?
C’est une question fort controversée, savoir si Alétheia, la vérité, est A-létheia, c’est-à-dire le privatif de Léthé, l’oubli, ou si au contraire elle aurait dès l’origine la valeur d’une indissoluble unité. [6] La particule (le a privatif) porte sur la racine du verbe Lantano qui donne aussi le mot Léthé. Léthé, « un nuage sans indice », écrit Pindare ; « Initialité fondamentale à la vérité » ajoute Beaufret.
Je ne suis pas en mesure d’entrer à mon tour dans la polémique. Je remarque simplement que dans l’hypothèse d’un Léthé antérieur à l’Alétheia, d’un « nuage sans indice » antérieur ou initial à la « vérité », on retrouve tout entier le rapport nécessaire d’antériorité du signe sur le sens, du signe sur lequel va se bâtir le sens en vérité.[7] Serait-ce ce signe que fait « le Maître dont l’oracle est à Delphes », lequel justement « ne déclare pas, ne dérobe pas, mais fait signe », dont parle Héraclite ? [8]
Parménide déplorait le mélange « être / non-être » grâce auquel les hommes croient pouvoir connaître le monde. Pour ma conception de l’être, Alétheia indissoluble unité... de l’être-relation – voilà précisément quel pourrait être le signe unitaire antérieur à un sens du monde bâti sur l’érection d’un « face à face départageur » purement cognisciste. [9]
Selon que le signe fait sens,[10] ou que l’on considère ce dernier seul comme « la vérité », on donne au mot vérité le sens d’unité de l’être au monde ou de ce que la connaissance humaine, « postée en face », extrait « des choses mêmes » (des signes).
A-létheia : dé-voilement ?
Héraclite dit de l’Alétheia qu’elle « aime » Léthé. Et Beaufret en déduit que le principe suprême selon Parménide, la Moira, le destin, ce principe, cette vérité à laquelle même les dieux obéissent et participent en quelque façon, rejoint ici peut-être « la nature (qui) aime se cacher » d’Héraclite. Voilà qui soulève une autre controverse également débattue, savoir si Léthé signifie oubli ou bien voilement, et si donc A-létheia, la vérité, est ce qui sort de l’oubli ou bien le dé-voilement de ce qui aime par essence à se cacher.
On se souvient ici tout d’abord du rôle que joua Mémoire dans l’esprit des Grecs archaïques, et combien leur « vérité » consistait pour l’essentiel à sortir de l’oubli précisément la généalogie divine, les héros et les évènements passés. En ce sens A-létheia fut tout d’abord « histoire » et non « dé-couverte ».[11]
D’autre part, si la citation d’Héraclite ne signifie pas simplement que la nature semble prendre un malin plaisir à résister à notre appétit de savoir – ce qu’on lui reconnaît volontiers aujourd’hui encore – elle pourrait bien signifier ce déjà insinué plus haut, à savoir:
Il y a de bonnes raisons pour que la vérité de l’être échappe aux hommes, il y a de bonnes raisons pour que le signe soit étrangement absent du sens qu’ils donnent au monde, comme « oublié » par quelque Nécessité proprement humaine. N’ont-ils pas la Culture et l’Inter-dire pour subvenir à leurs besoins de vérité ? Ils sont forcés de s’en contenter – ils en vivent ! [12]
Bien sûr, cela signifie (…) que la vérité dont il est ici question échappe à qui s’en saisit parce qu’il s’en saisit. Elle est cette vérité de l’être au monde qui dit l’être quoiqu’il fasse. En ce sens, notre désir de savoir et tout le matériel cognitif imaginable ne constitueront jamais un élément de plus dans la vérité de l’être au monde. « L’être est ».
La vérité de l’être au monde serait que nous vivons exclusivement – de signes. La vérité selon la Culture humaine, en revanche, est que nous vivons – de sens.
Et bien sûr, selon notre Culture, le monde dans lequel nous vivons est « par essence » cognoscible, bien évidemment « plein de sens ».
Aussi, notre Culture à son tour est bien plus une Histoire qu’une dé-couverte, a fortiori « la » découverte « fondamentale ». Car ce qu’il y a à découvrir « d’essentiel » dans la vérité de l’être au monde ne pourrait que mettre vraisemblablement la civilisation en danger. Comment pourrait-elle en effet renoncer à Mémoire et à Science ? Car ce serait là le prix à payer, c’est une conséquence de ce qui précède. Seul l’individu est donc apte à supporter pareille dé-couverte, pour peu qu’il renonce à temps aux désirs de gloire, de reconnaissance, et surtout de vérité partagée qui le relie à l’Inter-dire humain.[13] La vérité de l’être au monde n’est pas à dire dans les catégories de la connaissance ; « elle est » dirait Parménide. Elle se « vit », elle « s’éprouve » pourrions-nous dire à notre tour de façon plus triviale. Mais à condition d’ajouter :
La vérité de l’être au monde est hors catégorie, elle ne se sait pas. [14]
Ainsi, par-delà les époques et les Cultures, la relation qui unit l’être au dire (signe qu’il fait et que le dire fait en retour) n’a pas grand-chose à voir avec ce que les hommes « ont en vue », comme dit Parménide, à savoir une connaissance objective des objets et des évènements qui les entourent. Car cette connaissance-là requiert précisément, circonstance aggravante eu égard l’être au monde, l’attachement de chaque homme aux autres hommes, à l’Inter-dire…
*
Il nous est loisible à présent [15] de nous pencher avec attention sur l’articulation de Mémoire-Culture (c’est-à-dire notre Passé-Présent) à l’utopie d’une Vérité-Dé-couverte (à venir) qui dirait simplement l’être-là, ici et maintenant, de tous temps.[16]
Or c’est ici, précisément, que se présente pour moi l’opportunité d’exprimer une articulation nouvelle de Léthé et d’Alétheia par un début d’éclaircissement de ce que je nommais tantôt « le plus difficile à comprendre » dans son rapport avec la vérité mondaine (vérité de Culture et d’Inter-dire) :
L’art d’être au monde nourrit lui aussi la Culture – mais en secret !
Le signe persiste donc et… signe. On va encore dire que la nature aime à se cacher. En réalité, c’est notre Culture qui sans cesse le cache au nom de… sa mondaine vérité.
Thucydide mit en doute la vérité traditionnelle, la recherche historique alors débuta ; À l’inverse, un quelconque artiste un peu fou invente aujourd’hui une pensée nouvelle, et aussitôt la Culture s’en empare, la « formate » et l’enseigne... De l’une à l’autre de ces deux anecdotes, c’est un aller-retour entre Léthé et Alétheia qui s’est produit…
A suivre…
[1] Non point encore vérité « en-soi », mais vérité de quelque chose, en l’occurrence : de toutes choses.
[2] Peut-être Parménide et Héraclite ont-ils dit la même chose ? demande Beaufret. La nature, autre nom pour l’Alétheia, ajoute-t-il.
[3] Cf. l’œuvre d’Homère
[4] Mais sans être encore pour autant « en-soi ». Cela viendra plus tard.
[5] Passage obligé, pour l’époque. Voir la deuxième partie du Poème.
[6] C’est l’avis de Paul Friedländer par exemple, nous dit Beaufret, et c’est aussi le sens de mon billet précédent.
[7] Sur un autre plan, mais où le négatif précède aussi le positif, on peut rapprocher de ce rapport les injonctions toujours dissuasives (négatives) faites à Socrate par son daimôn, lequel Socrate passe pour l’initiateur de la morale prescriptive (positive). Une pareille concordance n’est peut-être pas un hasard ; elle tendrait à confirmer que la vérité ne fut l’objet d’une recherche (positive) qu’à dater d’un doute, et que lui précéda en effet une vérité passive (négative en ce sens), dans le sens d’un « état de fait », pas encore d’une recherche. (Cf. B. Snell).
[9] Supra
[10] Et forment ensemble la vérité de l’être-relation
[11] Embryon de Culture par opposition à Dé-couverte (voir plus loin).
[13] Ni solipsiste, ni mystique pour autant, l’individu peut / doit appréhender seul l’être au monde, indépendamment de la connaissance (savoir) que lui offre la collectivité.
[14] C’est en tant qu’elle ne se sait pas qu’elle nous permet de comprendre le verbe croire à la fois comme signe, comme identité ontologique (pour nous et chaque chose) et comme mode nouveau et requis « d’appréhension » de l’être.
[15] Je dis cela avec ironie.
[16] C’est-à-dire ce que la Culture ne cherche pas, ne favorise pas. « De tous temps » : pour ne pas dire « de toute éternité ».
07:30 Publié dans Après l'Etre, Parménide | Lien permanent | Commentaires (43) | Envoyer cette note | Tags : Parménide, Alétheia, signe et sens, dieu-concept, première abstraction, vérité de l’être, savoir et croire.


